‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 5 sur 45 · V. — yUI PROrvE qu'il est BO.N d'avoir des PARTNlié PARTOUT · texte numérisé non relu

V. — yUI PROrvE qu'il est BO.N d'avoir des PARTNlié PARTOUT

C'était le lendemain, dans la matinée; il y avait conseil suprême entre les membres de ma famille. Couché sur un oreiller, aux côtés de ma mère, je ne paraissais pas pr«iadre grand intérêt à cet entretien, quoiqu'il s'y débattit, à ce moment, une question q«i me touchait de près; moii père, ma mère et mon aïeule se demandaient tout simplement ce qu'ils allaient faire de moi.

Avant tout, je dois constater, à la louange de ma mer«, que sa première pensée avait été de me garder et de me nourrir elle-même. — Et quelle est la femme, à l'aspect de cette chère créature sortie de ses eniraïUe», qui n'a pas éprouvé tout d'abord le désir de remplir à son é,::ai'd le devoir que lui dicte la nature 1 — Mais, bien qu'ils fussent assurément très-enchantos de mon heureuse ari'ivée en ce monde, mon père et mon aïeule s'étaient opposés au vœu d'Amélie. Une comédienne, disaient-ils, ne pouvait songer sérieusement à nourrir! Contrainte de voyager sans cesse, elle m'eût exposé, par l'excès même de sa tendresse, à mille dangers. Et puis, elle se devait à l'art; et le moyen d'étudier, de jouer avec uu enfant pendu à son cou I

Ma pauvre mère écoutait en pleurant toutes cas réflexions, — fort judicieuses peut-être, mais aussi, a sou gré, très-cruelles. — Penchée vers moi, elle me serrait doucement sur son sein, comme pour me dire : « lu sais que je ne .«uis pour rien dans l'arrêt qui le condamne à me quitter. J'aime bien le théâtre, mais je t'aime bien plus encore ! i

Cependant, s'il était intei-dit à ma mère de m'élever, il fallait absolument trouver une femme qui consentît à la suppléer dans ce soin. On avait bien demandé à l'aubergiste de se mettre en quête d'une nourrice; mais, dans une petite ville comme Vermenton, la profession d« nourrice n'a pas, comme dans les grands centres, ses bu-

reaux, — nous pourrions dire ses entrepôts. — Le temps s'écoulait, et personne ne se présentait pour se charger de moi, et je n'avais encore pris, pour toute nourriture, que quelques cuillerées d'eau sucrée. Ma mère se désolait, s'imaginant que j'allais mourir de faim.

Tout à coup, madame Brigaudin qui, debout près 'd'une croisée, regardait A travers les vitres si, à l'instar de sœur Anne, elle ne voyait rien venir, tout à coup madame Brigaudin poussa une exclamation et se précipita comme une bombe hors de la chambre.

— Une nourrice ! dirent en même temps Rosabelle et Amélie. Elle a aperçu une nourrice !

Et, pour s'assurer du fait, Rosabelle s'élança vers la croisée.

Jugez de son étonnement lorsqu'il vit madame Brigaudin courir dans la rue après un homme vêtu d'une soutane, coiffé d'un tricorne, et qui s'en allait trottinant sur un bidet.

— Eh bien ! fit Amélie, étonnée à son tour de la mine ébahie de son mari, qu'y a-t-il, mon ami? Est-ce que ce n'est pas une nourrice que maman a vue?

— Mais non !

— Qu'est-ce donc?

— Ce que c'est !... Attends un peu !... Ah ! il l'a entendue enfin! .. Il se retourne... il arrête son cheval !...

— Qui ça, il ?

— Il descend... il lui tend les bras... Oh! comme ils e'embrassent tous les deux !

— Mais qui?.. . qui embrasse ma mère? Parle donc?

— Eh!.. . le sais-je, moil... Un prêtre !... un curé!...

— Un curé!...

Et, frappée d'un ressouvenir, Amélie répéta, rayonnante ;

Un curé!... Quel bonheur!... C'est mon oncle,

c'est mon oncle Chambrun?... Nous sommes sauvés!... Oh ! oui... «'est le bon Dieu qui nous l'envoie ! Un curé... Il saura bien nous trouver une nourrice pour notre enfant, lui, j'espère !...

Avant que Rosabelle eût eu le temps de demander à sa femme des explications sur un fait qui lui était complètement inconnu, c'est-à-dire sa parenté par alliance avec un curé de campagne, madame Brigaudin était rentrée dans la chambre tenant par le bras celui que le hasard venait si inopinément de mettre sur sa route.

— Mon frère ! mon frère ! disait-elle en riant et en pleurant h la fois. Louis, Amélie... c'est mon frère Jacques Chambrun, c'est votre oncle que je vous présente!... Jacques, mon bon Jacques, voici ton neveu et ta nièce !... Eh bien ! mes enfants, vous ne vous embrassez pas î... Allons donc?... Oh ! ... comme on se rencontre. Est-ce drôle, hein, Jacques?... Si je n'avais pas regardé par la fenêtre pourtant, tu aurais passé sans te douter seulement que j'étais ici !... N'est-ce pas qu'elle est gentille, ta nièce, Jacques? Et mon gendre... un bon et beau garçon aussi, va !... Et le mioche ! ... Montre-lui donc ton fils, Amélie. De la besogne pour vous, monsieur le curé, car M. Aristide n'est pas encore baptisé... Mon Dieu! non. On vous l'a gardé tout exprès !... Mais embrasse-moi donc encore, Jacques; après quinze ans de séparation, c'est bien le moins 1... Quinze ans ! ... ça ne

H m'a pas empêchée de te reconnaître tout de suite. Oh

' oui ! Rien qu'à ta tournure sur ton cheval, je me suis

dit : « C'est lui ! mon bon Jacques ! mon bon Jacques ! n

Tandis que madame Brigaudin parlait, — criait -—

' ainsi, Jacques Chambrun, sans se faire autrement prier,

avait donné de bons gros baisers d'abord à raccouchée,

' 1 puis à Rosabelle, puis à son petit-neveu...

Maintenant il était de nouveau dans les bras de sa sœur, qui n'était pas prête à le lâcher de si tôt.

Enfin elle s'y décida. Rosabelle avait avancé un siège à son oncle, près du lit d'Amélie. On s'assit, et, après «ne minute de ce silence qui succède toujours aux grandes et subites émotions, Jacques Ciiambrun, s'adressant à Rosabelle, lui dit :

— Vous ne saviez peut-être pas, monsieur, avoir p^ur parent un pauvre prêtre de village ?

Et comme Rosabelle, pour ne pas nuire à sa beîle-mère dans l'esprit de son frère, cherchait quelque réponse ambiguë...

— Allons! point de faux-fuyants, mon cher neveu, reprit en souriant le curé, vous ne le saviez pas...; et il faut qu'il en soit ainsi puisque, depuis deux ans bientôt que vous êtes le mari d'Amélie, et, lors même de voire mariage avec ma nièce, je n'ai pas eu l'avantage de recevoir le plus petit mot d'amitié de vous...

Rosaljelle ne répondit pas. La vérité est qu'il se demandait, en ce moment, pourquoi ni sa belle-mère ni sa femme ne lui avaient jamais parlé de .Jacques Ch;irabrun.

Madame Brigaudin était devenue louge ; Amélie ellemême baissait les yeux, toute confuse.

Jacques Chambrun considéra l'un aprè.s l'autre ces trois individus immobiles et muets devant lui. C'était un personnage étrange que ce Jacques Chaml)run, tenant plus, cotunje ensemble, du soldat que du préire, avec sa taille de six pieds, ses traits caractérisés, son organe aux notes cuivrées et vibrantes. Mais ce qu'il possédait bien réellement du serviteur de Dieu, c'était l'expi-ession du regard. Sa voix pouvait gronder, son sourcil se froncer, ses lèvres se plisser dans un rictus quelque peusardonique, ses yeux gardaient toujours ce regard doux et aftectueux, ce regard qui semblait dire : « Ne vous effrayez pas !... J'ai l'air de me fâcher ; mais, au fond, je ne puis ni ne veux être méchant. »

Madame Brigaudin, la première, recouvra la parole ; sa main, se glissant vers celle de son frère, la serra timidement, et, d'un ion troublé parle repentir :

— Il est vrai, Jacques, dit-elle, je suis coupable... bien coupable... après t'avoir fait part, il y a deux ans, du mariage de ma fille, de n'avoir pas invité plus tard, comme je le devais, son mari h t'écrire à son tour... Mais...

— Mais ?

Madame Brigaudin hésita ; puis, s'armant de courage :

— Au fait, reprit-elle, mieux vaut t'avouer la vérité tout de suite, n'est-il pas vrai, Jacques? Si je n'ai pas dit à Louis que j'avais un frère dans l'Eglise, c'est que...

— C'est que tu avais honte de la trop modeste place que ce frère y occupe.

— Honte !... Non ! non ! Ce n'est pas cela, mon ami... au contraire !... c'est que j'avais peur...

— Peur?

• — Oui peur..., que Jacques Chambrun, le prêtre,

n'accueillît avec froideur... avec dédain, peut-être... les compliments d'un comédien !...

— D'un comédien ! Comment ! monsieur est...

— Louis est un comédien, Jacques. Sa femme, Amélie, est une comédienne. Et, moi-même... — pardonne-moi, mon ami... — moi-même... pour ne pas me séparer de mes enfants... j'ai commis la folie, à l'âge de quarante ans... bientôt... de me mettre au ihéàtre.

Jacques Chambrun n'avait pu réprimer un mouvement en entendant sa sœur ; mais ce mouvement^isait bien moins l'indignation que la pitié.

Madame Brigaudin, se méprenant sur la pensée du prêtre, allait continuer d'essayer de s'excuser.

— Tais-toi ! fit vivement Jacques Chambrun en lui posant le bout des doigts sur la bouche, tais-toi ! Ce qui

est fait est fait! Je suis ici pour aimer et non pour

gronder. Sans doute, ma bonne Jeanne, — Jeanne était le petit nom de madame Brigaudin, — tu aurais ]>u me consulter, et te consulter aussi toi-même... sérieusement... avant de te lancer... un peu tard... dans une voie... scabreuse... ; mais, je le répète, ce qui est fait est. fait. Ne nous occupons donc plus du passé. Le hasard

nous a réunis tous quatre tous cinq,... puisqu'il y a

là, dans ce lit, quelqu'un qui vient de prendre place, tout fraîchement, dans notre famille. Puis-je vous être utile en quoi que ce soit? dites; je me mets tout entier à votre disposition.

Il était difficile de se montrer plus indulgent, plus aimable ; aussi ma grand'mère, mon père et ma mère se disputèrent-ils, derechef, le plaisir d'embrasser le boo curé 1

]JLS MÊMOUIES DXM GABOTJN

Je ne veux pas me coucher, la! (Page 12.)

H reprît, presque gaiement :

— Comme cela, vous faites partie, je suppose, d'une troupe nomade?

— En attendant que nous retournions à Paris... où nous ne manquerons pas d'engagements. Vous concevez, mon oncle : nous nous formons en voyageant. Oh ! rien de tel que le travail de province pour vous donner de l'acquis, de l'expérience ! D'ailleurs nous avons d'autres ressources que celles de notre profession. Oh! nous ne sommes pas à plaindre. Dieu merci !

C'était mon père qui venait de prononcer ces mots avec une conviction, un entrain qui achevèrent de rendre l'assurance à sa belle-mère et à sa femme.

Jacques Chambrun inclina la tête.

— Oh ! dit-il, je sais que le métier d'artiste dramatique a de l'avenir... lorsqu'on veut l'exercer avec conscience... Mais ses débuts, comme ceux de toute autre carrière, ont leurs difficultés, leurs embarras... et... si je ne me trompe... voici un marmot dont la naissance doit vous contrarier quelque peu, pour l'instant, dans le cours de vos travaux.

— En effet, mon frère, et si vous le permettez, c'est au sujet de ce marmot, surtout, que nous mettrons à profit vos offres bienveillantes de protection.

— Hein!... Et que puis-je, s'il vous plaît, pour mon petit-neveu!

— Il n'a pas encore de nourrice... on ne lui trouve pas de nourrice dans la ville, mon bon oncle 1... s'exclama douloureusement Amélie.

— Eh bien?

— Eh bien!... je suis certaine... nous sommes certains tous trois que, si vous vouliez en prendre la peine, notre cher petit serait bientôt entre les mains de quelque brave femme., qui., pourvous plaire., l'aimerait et le soignerait comme son propre enfant.

Jacques Chambrun réfléchit une seconde.

— Au fait, dit-il, c'est une idée, cela ! . . J' n'ai guère de distractions à Lucy-les-Bois... cela m'amusera de voir pousser ce mioche sous mes jeux... et plus tard... qui

sait?... de l'élever et de l'instruire à ma façon..; — Car vous me le laisserez bien quelques années, je pense?

— Oh! certainement! s'écrièrent mon père et ma grand'môre. . .

— Certainement! répéta ma mère avec un soup'r. . , Oui, oui, nous vous le laisserons... quelques années, mon oncle... mais pas toujours, pourtant!

Jacques Chambrun sourit.

— Tranquillisez-vous, mi nièce, dit-il; je vous rendrai votre fils à votre première rétiuisiiion.

— Et vraiment, s'écria madame Brigaudin, es-tu folle, Amélie! penses-tu que ton fils en serait plus malheureux parce que mou frère aurait la bonté de se charger de son éducation?

— Ce n'est pas cela que je voulais dire, maman; seulement...

— Seulement, je lui apprendrai avant tout à aimer et à honorer son père et sa mère, ma chère Amélie : cela est compris dans le programme de l'éducation de M. Aristide. A vous, plus tard, de compléter ce que j'aurai commencé.

— Alors, dit madame Brigaudin, alors, .Tacqne?, fn crois que dans ton village tu pourras trouver tout de suite une nourrice?

— Je ne le crois pas... j'en suis siîr. J'ai pour voisine une bonne grosse gaillarde, la femme d'un cantonnier, qui est accouchée dernièrement de son Iroi.'î'.ème enfant, et qui ne demandera pas mieux... pour une quinzaine de francs par mois...

— Nous lui en donnerons vingt... nous lui en donnerons trente... sans compter le sucre et le savon!... '^'ccria Rosabellc .

— Et, dit ma mère, — dont la joie à l'idée que j'allais être enfin pourvu d'une nourrice, était quelque peu altérée par la pensée de notre séparation immédiate, — et... comme ça... mon oncle... est-ce loin, s'il vous plaît, Lucv-les-Bois?

— ^ Deux petites lieues.

Jacques Chambrun se peu/"^* vers sa Foeur :

— Tu savais que tu étais près de moi par ici, n'est-ce pas, Jeanne, et tu serais venue, au moins, me voir en passant?

— Sans doute!... sans doute! balbutia madame Brigand in.

Jacques Chambrun n'insista pas. Peut-être sentait-il que c'était assez d'avoir induit sa sœur en mensonge sans ]a forcer, par des reproches, à s'embourber plus avant dans la voie du péché.

— Voyons! poursuivit-il en se levant et en se rapprochant de ma mère, voyons, ma chère nièce, je lis dans vos yeux qu'il vous en coûte de vous séparer de votre fils, mais il faut être raisonnable aussi, et, si l'on consultait M. Aristide, je gage que, malgré toute l'afleciion qu'il peut vous porter, il nous dirait que ventre affamé n'a pas d'oreilles, et qu'il serait, par conséquent, très-aise de se livrer à un repas plus substantiel que ceux qu'il a pu faire jusqu'ici.

Sauf meilleur avis, voici donc ce que je propose :

Je vais regrimper sur mon bidet et prendre les devants pour aller prévenir madame Gaignette... — Sophie Gaignette, c'est le nom de notre nourrice, — de l'arrivée de son nourrisson.

Pendant ce temps, mon neveu et ma sœur, — il est indispensable qu'une fename accompagne l'enfant en route, les hommes sont si gauches! — pendant ce temps, mon neveu et ma sœur, montés dans une carriole quelconque, s'achemineront, sans se presser, vers Lucyles-Bois...

Et, d'ici à une douzaine ou une quinzaine fte jours, ma jolie nièce, quand vous serez absolument rétablie, nous nous occuperons du baptême de M. Aristide...

Est-ce arrangé ainsi? — Oui. — Eh bien! en avant, marche !. . . Jeanne, et vous, mon cher Louis, je vous attends dans deux heures au presbytère ! . . . Vous ne mettrez pas plus de temps que cela.... la route est belle. Vous, Amélie, dans quinze jours....

Et, là-dessus, au revoir, mes enfants. Au revoir.

Jacques Chambrun avait embrassé une dernière fois sa sœur et sa nièce, et serré la main de Rosabelle ; il sortit.

— Le singulier prêtre! fit mon père, qui le regardait s'éloigner au grand trot de son bidet.

Et se tournant vers madame Brigaudin, occupée de consoler sa fille :

— Est-ce qu'il a toujours été curé, mon oncle, bellemaman ?

— Non.

— Que faisait-il auparavant?

— Il était militaire.

— Militaire !

— Oui. Lieutenant au cinquième cuirassiers, rien que ça.

Rosabelle frappa des mains en riant, s'applaudissant lui-même de sa perspicacité.

— A la bonne heure! s'écria-t-il; je savais bien qu'un curé... qui n'aurait jamais été que curé... ne pourrait pas dire : « En avant, marche ! » et monter à cheval de cette manière-là 1

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