VI. — LUCÎ-LES-BOIS
Lucy-les-Boisl .. Cher petit hameau, asile bien-aimé démon enfance et de ma première jeunesse, rien qu'en écrivant ton nom, ma main tremble de joie, mes yeux se mouillent de douces larmes. Je suis loin de toi à cette heure, bien loin, rédigeant ces notes au courant de la plume... mais, à défaut de mon regard, mon cœur, tout rempli de ton image, te contemple ! Je vois tes chaumières aux toits moussus ; ta maison commune, sur la grand'placc !. . . Une vingtaine de tilleuls suffisent :\ l'ombrager ? — Je vois ton église... au portail plus (|ue modeste... au clocher surmonté d'un coq qui, de mémoiie humaine, ne battit jamais que d'une aile!... Voici, tout àcôté,le cimetière... Car tu as conservé les anciennes et naïves traditions du respect que l'on doit aux morts, Lucy-les-Bois.
Tu ne les sépares pas des vivants; tu tiens à ce que, de leur dernière demeure, ils puissent entendre les voix qui prient pour eux, sous les voûtes du temple. Et cette maisonnette, aux volets verts, qui touche, sur sa droite, à l'église, sur sa gauche, au champ du repos, c'est le presbytère... Quelestco vieillard, assis prèsde la porte, sur un rustique banc de bois? c'est mon oncle. Il lit son bréviaire... Et il le lit sans lunettes, s'il vous plaît! Mais une voix s'élève tout à coup qui l'interrompt dans sa pieuse occupation. C'est Nanette qui crie. . c'est Nanette qui braille... c'est Nanette, — la oervante de M. le curé, — qui se fâche.
— Nanette ! Oh là! Nanette? A qui en avez- vous?
o - — Ehl à qui voulez- voua que j'en aie, monsieur le ''curé, si ce n'est à votre neveu. M. Ristide ! Tenez! Regardez-le!... Le voilà encore grimpé sur le noyer, le garnement!
— Les noix sont-elles mûres, Nanette?
-~ Sans doute, monsieur le curé.
— Eh bien I alors, pourquoi ne voulez-vous pas qu'Aristide en abatte ?
— Mais ne saurait-il en abattre sans monter dans l'arbre ?
— Bah ! si cela l'amuse !
— Mais il peut tomber!
— Il n'est pas si maladroit.
— Mais il va déchirer sa veste !
— Vous la raccommoderez.
— C'est différent, monsieur le curé! Du moment que vous vous mettez de son parti, je n'ai plus rien à dire. Ah! vous rélevez bien, votre neveu! Merci! Seulement, — c'est qu'il a l'air de se moquer de moi, encore, le vaurien, sur son arbre 1 — seulement, comme je ne suis pas à votre service pour passer ma vie à raccommoder des culottes, vous ne vous plaindrez pas si, désormais, M. Ristide va en loques... comme un mendiant!... Et, pour commencer, je voulais lui laver son pantalon bianc pour demain dimanche... Eh bien! je ne lui laverai pas son pantalon blanc! Il sera sale, il sera mal mis... vous aur-^z honte de lui ! Et ca sera bien fait pour vous ! Voilà!
Pauvre Nanette ! Et dire que, pendant près de douze ans, elle m'a grondé ainsi tons les jours, à tout moment, à propos de tout! Elle m'aimait bien pourtant... oh! si elle m'aimait!... A-t-elle assez pleuré lorsque j'ai quitté le village!... Mais c'était plus fort qu'elle. .. elle ne pouvait se passer de crier après moi !... de me menacer même... — lorsque mon oncle n'était pas là! — A-t-elle exécuté jamais ses menaces? Oui, unefois, uneseule. C'était un soir qu'en jonantavec Clodomir, notre chat, j'avais f.;it tomber toute une pile d'assiettes. Dans un premier monvement de colère, Nanette donna un coup de pied, n'importe où, à Clodomir, et à moi une grosse tape sur l'épaule...
Devinez qui est-ce qui pleura? Nanette, piarbleu! qui s'imagina m'avoir tue !
Mais voici qu'on ne voulant qu'ébaucher mon tableau, je me laisse entraîner aux déta,i1s. Où en étais-je? Je vous parlais de Lucy-les-Bois, le bien nommé, enfoui comn^e une fourmilière en miniature au milieu des taillis de la forêt de Seignelay. Lucy-les-Bois ne compte pas plus de cent cinquante habitants; il est traversé dans toute sa longueur par la route d'Avallon, une route ferrée, que mon père nourricier, ClaudeGaignette, le cantonaier, qui en avait à peu près un parcours de 10 kilomètres à entretenir, trouvait, — par cette raison, sans doute, qu'elle lui donnait son pain, — la plus belle route du pays. Le long de cette route, à l'est, coule la Cure, une rivière limpide et paisible comme un ruisseau. Un peu plus loin, dans la direction de Voutenay, s'étendent des coteaux plantés de vignes, où l'on récolte certain vin blauc sec et doré que les amateurs préfèrent au chablis...
Mais, encore une fois, où en étais-je resté démon récit! Ah! au moment où mon oncle, Jacques Chambrun, le
curé, s*en allait, sur son bidet, annoncer ma venue à sa voisine, Sopliie Gaignette.
Eh bien ! moins de deux heures après le retour de mon oncle à Lucj-le.s-Bois, mon père et ma {rrand'raère, traînés dans un affi'cux char-à-bancs, m'apportaient à ma nourrice.
Quinze jours plus tard, on célébrait la cérémonie de mon baptême à l'église du village.
Ma grand'mére était ma marraine, Doigeval mon parrain.
Au sortir de l'église, on alla déjeuner chez mon oiiclo. Le repas achevé, — et il l'ut long et copieux; Jaci^ues Chambrun, quand il traitait, se souvenait qu'il avait été lieutenant de cuirassiers; — le repas achevé, mon père, ayant cmniciié mon oncle à l'écart, lui remit un billet de ' cinq cents fiaacs : c'était le payement, y compris les menus frais qui pourraient se présenter, de ma première année d'installation chez Sophie Gaignette.
Tandis que mon père réglait les questions d'intérêt avec mon oncle, que Dorgeval vidait les dernières bouteilles avec Claude Gaignette, et que madame Brigaudin ! bavardait avec Nanette, ma mère faisait recommandations sur recommandations à mon sujet à ma nourrice.
Enfin l'heure des adieux sonna. Tout le monde s'embrassa... beaucoup et longtemps. Ma mère me couvrit une dernière lois de ses lai;mes, en jurant qu'il ne se passerait pas une année sans qu'elle vînt me voir. Mon père, dans son attitude favorite, — la main sur le cœur, — me dit :
— Au revoir, petit! C'est pour toi maintenant que je m'en vais conquérir la fortune et la gloire!
Puis... puis... le char-à-bancs roula au loin, emportant les comédiens: la nuit était venue; nion oncle fit sa visite liabituelle h l'église, pendant que Nanette enlevait, on grommelant, le couvert; je rentrai chez ma nourrice, qui me déposa dans le mémo berceau que son dernier-né.
Et... et il n'y <mt rie» de changé à Lucy-les-Bois; il
\' eut qu'un habitant de plus.