VIT. — A LA VEILLÉE
Je ne m'appesantirai pas sur les premières années de mon séjour à. Lucy-les-Bois, d'autant plus que cela serait, je crois, d'un médiocre intérêt. Ce que je puis dire seulement, c'est que ma nourrice était une excellente femme, qui eut pour moi les soins qu'elle avait pour ses propres en'"ants.
Or, on sait en quoi consiste principalement, à la campagne, la manière de soigner les enfants : elle consiste, si ce n'est pour leur donner à manger, à ne jamais s'occuper d'eux... à les laisser faire du matin au soir, tout ce qu'ils veulent.
Une manière qui en vaut une autre, ti ce qu'il paraît; qui vaut méni,! niieux qu'une autre, puisqu'au village les enfants poussoat comme des champignons...
Tandis qu'à la ville, ils végètent et s'étiolent, le plus souvent, comme des fleurs ù l'ombre.
A quinze mois, je marchais tout seul.
A deux ans, je mangeais mon assiettée de soupe aux choux comme un homme.
A trois, je courais sur la place comme un poulet.
A quatre, je portais sur mon dos Joseph, — un de mes frères de lait, — qui avait huit mois de plus que moi ; — et, quand iljie voulait pas se laisser porter, je le battais... Et j'étais le plus fort.
Yoilil pour mes qualités physiques. Passons aux qualités morales.
J'aimais beaucoup maman nourrice, qui m'ouvrait la huche au pain sitôt que je lui disais que j'avais faim.
Beaucoup aussi mon grand frère Julien, l'aîné des trois fils de madame Gaignette, — il avait sept ans alors, celuilà, — qui m'apportait des cerises et des prunes en été, des pommes et des noisettes en automne , et des châtaignes en hiver.
J'aimais un peu papa nourricier; — rien qu'un peu,
parce que, lorsqu'il avait levé le coude, ce qui lui arrivait
six jours sur sept, il ne se gênait paf pour lever Ja m .in.
l'^nfiiije n'aimais pas du tout, mais du tout, mon o:. ':•■, qui, chaque fois qu'il me rcncontiv^ir, m'cmbrassiit [H;urtant, et me donnait des morceaux u« sucrf^... njais Jont la taille gigantes'[ue, la soutane, loiricorne, et surtout la grosse voix, m'ellrayaient au possible.
A propos de certain événetuent, néanmoins, l'aversion enfantine que j'éprouvais pour mon oncle commença à s'amoindrir.
Cet événement ayant eu par la suite une grande influence sur ma vie, je le rapporterai Sans ^lus tarder ici.
On n'ignore \"as que, durant les longues soirées d'hiver, au village, on a coutume de se réunir chez cèlji d?;? habitants auquel son local, et ans?i ses moyens, permettent de recevoir et de chauff"er régulièrement une norabreu.-o société. — C'est ce qu'on appelle la veillée. — D'ordinaire, les hommes mariés vont peu à la veillée ; ils lui prôférorit le cabaret, et, quand le cabaret est fermé, leur lit. Mais les femmes, les filles et les garçons sont grands amateurs de ces assemblées. Les femmes y ont toute liberté de jacasser entre elles en filant ou en tricotant ; les filles y rient avec les garçons, les garçons y rient avec les fillca. On chante des chansons; les plus savants du pays content des histoires ou lisent des journaux. Le temps s'écoule si vite de la sorte à la veillée, que souvent, lorsque dix heures sonnent, — l'heure de la retraite, — plus d'une bouche laisse échapper un soupir. La veillée, au village, c'est la soirée à la ville : moins le \)U\iio et les gens qui récitent des vers. Heureuse veillée I
Depuis longtemps, à Lucy-les-Bois, la veillée avait lieu, chaque année, chez Jules Dodet, le fermier. Ju'es Dodét, le richaixl du pays, s'accommodait d'ailleurs fort bien de cette habitude, passée à la longue en usage. Ce n'était point un pingre que Jules Dodet, quoiqu'il eût des écus. Non content de donner des bancs et des chaises h ses hôtes, dans la grande salle de sa ferme, il ne ménageait point les souches ni les sarments dans la cheminée, et, quelquefois même, lorsqu'il était de joyeuse humeur, — r et que M. le curé avait daigné honorer la veillée de sa présence, — il distribuait quelques pots de piquette aux garçons... quelques gâteaux aux filles... tandis qu'il dégustait, avec M. Jacques Chambrun, un petit verre... ou deux... de vieille eau-de-vie de marc.
Malheureusement, comme les bonnes gens s'en vont de ce monde tout aussi bien que les méchantes, il arriva que Jules Dodet mourut, eu 183., — vers la fin du mois d'août, — des suites d'une pleurésie.
On pleura beaucoup Jules Dodet à Lucy-les-Bois. Et sa femme, assure-t-on, le pleura, A elle seule, plus que tout le village. Veuve à quarante-deux ans, et sans enfants pour la consoler... — car elle n'avait pas eu d'enfants de son mariage.. . — c'était triste en efi'et.
Cependant le mois de septembre s'écoula, puis le mois d'octobre. La Toussaint approcha.c: la Toussaint, la première soirée consacrée des veillées!...
— Bien sûr que Catherine Dodet ne nous recevra point chez elle cet hiver î se disaient, entre eux, les femmes, les filles et les garçons. Son chagrin est encore trop neuf, à cette pauvre Catherine !...
Eh bien ! femmes, filles et garçons de Lucy-les-Bois se trompaient dans leurs conjectures : la preuve, c'est que le dimanche iirécédant la Toussaint, M. le curé, étant monté en chaire, leur parla delà sorte :
« — Mes enfants, Catherine Dodet a été bien éprouvée, ainsi que vous le savez, par la porte de son mari; elle » encore le cœur bien gros il cette heure; mais, coiiirae c'est une digne femme, elle ne veut point que son cha^-ria porte, si peu que ce so"t, préjudice à personne. Ceci est donc pour vous dire que la première veillée aura lieu, comme d'ordinaire, à la ferme, le 1" novembre jour de laToussaint. J'engage seulement ceux qui ont des oreille» pour m'entendre, — et }*[. Nicolas Redon, l:\-bas... et mademoiselle Célestine Bobin ont des oreilles, j'espère, — à se modérer un peu à cette soiréé-lh... et à quelques-
unes des suivantes. Il n'y a pas de mal à rire, sans doute; mais suivant les circonstances, il est sage aussi, il est même généreux de rire le plus bas possible.
« Enfin, vous voilà avertis. Vous aurez vos veillées cet hiver, mes enfants... — J'ai fini; vous pouvez voua en aller. »
— Nota : J'ai fini ; vous pouvez vom en aller, était la formule sacramentelle par laquelle mon oncle clôturait chacun de ses discours à ses paroissiens.
Je n'ai pas besoin de vous dire que, quoique garçon, j'étais un peu trop jeune, en 183., pour assister aux veillées. Ma nourrice me couchait, — ainsi que ses deux derniers entants — à sept heures, à 1 issue du souper; et comme, généralement, j'étais si fatigué chaque soir, par suite de l'exercice que j'avais pris dans la journée, que je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes, je ne songeais guère à réclamer contre l'ordre de choses établi.
Un soir pourtant, — c'était le 20 décembre, — comme Sophie Gaignette, le souper achevé, s'apprêtait à me porter dans mon berceau, je ne sais quelle fantaisie nis prit de me débattre comme un beau diable entre ses bras, en criant queje ne voulais pas me coucher. Maman nourrice, sans se soucier de mes réclamations, n'en continuait pas moins de me déshabiller. Irrité, ce ne furent plus des cris queje poussai, mais des hurlements.
— Mais qu'est ce qu'il a, cet animal-là! fit la bonne femme en me déposant à terre, pour se garantir des coups de pied et de poing que je lui adressais en gesticulant.
— Je ne veux pas me coucher, la !
— Mais tes frères sont déjà dans leurs lits, polisson !
— Ç i m'est égal!... Julien est levé, lui I Je veux rester avec Julien#
Un se rappelle que Julien, vu l'excellence de ses manières à mon égard, était mon préféré ; je m'étais blotti dans ses jambes; je ne l'eusse pas lâché pour un morceau de brioche.
— Eh bien! mère, dit Julien, — qui accompagnait habituellement Sophie Gaignette à la veillée, — s'il ne veut pas dormir, Ristide, — Ristide par abréviation d'Aristide; on ne m'ajamais appelé que par ce nom-là, à Lucy-les- Bois; — je vas l'emmener avec moi!
Sophie Gaignette haussa les épaules, mais, comme il était plus court d'accepter que de discuter, elle accepta.
Me voilà donc, ma main dans la main de Julien, m'en allant, je ne savais où ni quoi faire, mais enchanté néanmoins de ne pas aller dans mon lit.
Il faisait, comme on dit vulgairement, un froid de loup, ce soir-là; la neige tombait à flocons menus et Berrés. Heureusement la ferme de Catherine Dodet n'était qu'à une portée de fusil de la chaumière de ma nourrice, sinon ma grande joie de me trouver det'ïr» à pareille heure se fût vite amoindrie.
Tout le monde était déjà réuni dans la salle quand j'y entrai avec Julien, sur les talons de maman nourrice. Assis prés de la cheminée, à la place d'honneur, à côté de la maîtresse de la maison, mon oncle faisait, à haute voix, une lecture. Que lisait-il? Je sus plus tard que c'était Paul et Virginie. Depuis la reprise des veillées, à la ferme, à la suite de la mort de Jules Dodet, Jacques Chambrun, non content de son allocution à ses paroissiens, avait imaginé encore ce moyen d'empêcher certains d'entre eux de fatiguer Catherine Dodet du spectacle de leurs jeux ou du bruit de leur gaieté : il les obligeait à demeurer tranquilles en l'écoutant lire. Au reste, disons-le à l'éloge des habitués de la veillée, ils se montraient plus satisfaits que mécontents de ce procédé du bon curé. De temps en temps, il est vrai, au milieu de l'attention provoquée par le récit des malheurs de Virginie, des aventures extraordinaires .de Robinson Crusoé, il arrivait bien que quelque fille, chatouillée par quelque garçon, ou que quelque garçon, lutine par quelque fille, laissât échapper un éclat de rire intempestif; mais, en ces occasions, les voisins mêmes des délinquants se chargeaient de faire prompte justice. Un coup de poin^ à ce-
lui-ci, une taloche à celle-là, et tout rentrait immédiatement dans l'ordre.
Je ne vous décrirai pas au juste, — cela me serait difficile, — mon impression en me trouvant, pour la première fois, à la veillée. Autant que je me le rappelle, j'éprouvai un vague sentiment de respect mêlé de frayeur, à la vue de cette foule rassemblée, dans un silence que troublait seule la voix sonore et accentuée de mon oncle. Il me sembla, dans mon intelligence d'enfant, qu'il s'accomplissait là quelque cérémonie du genre de celle à laquelle j'avais assisté quelquefois, le dimanche, à l'église; j'étais assis dans un coin delà salle, sur les genoux de Julien; au bout de quelques minutes, fatigué de regarder et d'écouter sans rien comprendre, bercé par le rhythme monotone de la lecture, je fermai les yeux et j<! m'endormis.
11 pouvait être alors huit heures. Mon oncle venait d'entamer un chapitre des plus intéressants de l'angélique roman de Bernardin de Saint-Pierre. Soudain, il s'arrêta au beau milieu d'une phrase, et parut prêter l'oreille.
— Qu'est-ce donc, monsieur le curé? fit Catherine Dodet étonnée, car rien dans la contenance des assistants ne lui paraissait motiver cette subite interruption.
Jacques Chambrun promenait ses regards autour de lui.
— J'avais cru... dit-il, mais non... je me serai trompé. Et, sans autres explications, il allait reprendre sa
phrase coupée en deux...
Mais il s'arrêta de nouveau, et, à son tour, chacun dans la salle dressa l'oreille.
— Ah! pour le coup, cette fois, je ne m'abuse pas! s'écria Jacques Chambrun en se levant. Vous avez entendu comme moi, n'est-ce pas, vous autres?
— Oui, oui, monsieur le curé, répliqua-t-on de toutes parts.
— On dirait d'un enfant nouveau-né ! fit Sophie Gaignette. Et ça vient du dehors, du côté de la porte qui donne sur la route.
— Bah! reprit un malin, c'est quelque chat qui appelle sa bonne amie !
— Ou une chouette qui a l'onglée et qui demande à entrer se chauffer ! dit un autre.
Indifférent à ces facéties, mon oncle s'était dirigé droit vers la porte désignée par Sophie Gaignette.
Il ouvrit cette porte, se baissa vivement, ramassa quelque chose sur le seuil, et, au même instant, une exclamation générale de surprise, — à laquelle répondit un gémissement plaintif, — reten1»t daj''' la salle.
— Un enfant! un enfant!...
Il est de ces souvenirs de nos premières années qui ne s'etfacent jamais de notre esprit. Je me rappelle cette scène, — dans son ensemble, — comme si elle s'était passée hier. Mon oncle m'en a fourni plus tard les détails.
Réveillé en sursaut par le tumulte, j'avais été poussé, je ne sais comment, avec Julien, jusqu'au pied de la table, chargée d'une lampe, sur laquelle Jacques Chambrun venait de déposer sa trouvaille. Mon oncle était occupé à enlever la neige qui avait déjà commencé à se nicher dans les plis des langes qui enveloppaient la petite fille : — c'était une petite fille. — Il réchauffait dans ses robustes mains les mains mignonnes et déjà bleuies de la pauvre créature. Pendant ce temps, paysans et paj'sannes se bousculaient autour de lui comme un troupeau de moutons autour de son berger, criant à qui mieux mieux : — C'est un nouveau-né ! — Oh ! il n'a pas plus de deux jours! — Il n'a pas deux jours! — Il est né tout au plus ^îe ce matin ! — D'où vient-il? — A qui est-il? — Ah bien ! par exemple, en voilà une mère qui abandonne son enfant dans la neige!... — Si c'est elle qui l'a mis là, elle ne peut pas être loin, faut courir à sa recherche ! — Oui I courir! tu crois qu'elle t'attend, peut-être! C'est à une femme d'A vallon, sans doute ! — Ou à une femme de "Vermenton, plutôt ! — Bah! ni à l'une ni à l'autre! C'est à quelque pauvresse, à quelque rôdeuse qui n'avait pas les moyens de le nourrir! — Une pauvresse! Et les couches sont de toile fine, voyez plutôt!... — C'est juste I Et le
LES xMEMOlKES U'L'iN CABOTIN
bonnet qui est garni de dentelle!.,. — Delà dentelle! Mais, Dieu me pardonne! oui, c'est de la vraie dentelle! Et il est enveloppé dans une bonne couverture de laine, ce pauvre chérubin!... A preuve qu'on n'a pas voulu qu'il meui'e de froid! — Une couverture... 11 y en a deux, de couvertures... et toutes neuves... — Mais alors, c'est donc à queiiju'un fie cossu? — Quelqu'un de cossu qui p;>rJ son enfant, niions doue!... — Mais à aui est-ce, enfin? — A qui? — A qui?
Un peu pli's, et les commères de Lu'jj-les-Bois eus- .sent déshabillé la petite fille pour chercher, plus à l'aise, dans ses langes, quelque indice de son origine. Par I>onheui' nion oncle était là.
— Allons ! assex! las de bavardes! flt-il d'une voix de .stentor; quand vous répéterez pendant des heures : « A (|ui est-iW d'où vient-il?» croyez-vous que ce pauvre enfant va vous répondre? Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il est abandonné! Ce qu'il y a de certain encore, c'est qu'il faut absolument que ({uelqu'un se charpe de lui... Parlezdonc, qui o.-;t-ce qui veut >'en charger, en attendant (ju'oji trouve à qui il appartient?
— Moi, si vous le permettez, monsieur le curé, — fit nue voix; — moi, d'autaiit plus que je dois présumer uu'en le déposant à la porte de ma maison, on avait la pensée que Je ne le repousserais pas.
('■<^tait Catiieriae Dodet qui venait de prononcer ces paroles.
Jacques Chambruu tendit la main à la fermière.
— Soit, réplii[ua-t-ii: c'est bien, ce que vous faites là, madame Dodet, très-bien; vous avez raison : puisqu'une mèie... assez à plaindre pour avoir été forcée de se séparer de son enfant... a eu l'idée de le mettre en quel- (jue sorte sous voire protection, il est de votre devoir de ne pas tromper Tespojr de cetie malheureuse.
Et puis, — ajouta, à demi-voix, Jacques C-hambrun, penché vers madame Dodet, — cela vous fera quelqu'un ji aimer, Catherine. Et, quand on aime un vivant... on a moins de peine en pensant à un mort.
C'est égal, voilà une aventure extraordinaire, et je donnerais volontiers quelque chose pour savoir ..
— Savoir quoi? Et à quoi bon savoir? interrompit doucement Catîierine Dodet. Vous venez de le dire vousmême, monsieur le curé : j'avais du chagrin... le bon Dieu veut me consoler en m'envoyant quelqu'un à aimer. Nous savons que j'ai une fille... maintenant... voilà tout. — Oh! nous l'appellerons Juliette, n'est-ce pas, monsieur le curé? du nom de mon pauvre mari?
— Et pourquoi non, si cela vous fait plaisir. Allons, mademoiselle Juliette... puisque Juliette il y a... venez avec votre mère adoptive ... et d'où que vous arriviez, à qui que vous apparteniez, comme, en bonne conscience, il y aurait injustice à vous rendre responsable du péché d^i^ auteurs de vos jours, recevez le baiser de paix à votre entrée dans cette maison... désormais la vôtre.
Jacques Chambrun avait pris la petite fille dans ses bras; il la souleva comme une plume et l'embrassa au front.
El, sur les lèvres de tous ceux qui étaient là, tandis que le digne prêtre bénissait ainsi l'enfant abandonnée, il n'y eut que de bons sourires.
Quant à moi, je voua ai dit que mon aversion pour la «outane et la grosse voix de mon oncle avait commencé iô se dissiper à propos de certain événement.
Eh bien! cet événemeat, je viens de vous le raconter.
Assurément, je n'étais pas d'âge, alors, à apprécier ce qu'il y avait de noble et de touchant dans cette scène ; ce que je puis vous jurer, néanmoins, c'est qu'en voyant mon oncle embrasser la petite fille, je me mis à le tirer de toutes mes forces par sa soutane... qui ne me semblait ])lus si noire.
— Hein ! fit-il, en se retournant, c'est toi, gamin ! Tu n'es pas couché!... Et puis, quand tu auras fini de me àrer comme cal... que me veux-tu?
— Embrasse-moi aussi! dis-je. Mon oncle me regarda tout étonné.
» — Tiens! tiens! reprit-il, c'est la première fois que tu no le demandes. Tu n'a» donc pas peur de moi, ce soir?
— Non I
— A la bonne heure, mon garçon. Embrassons-nous I Et le bon curé me donna, à mon tour, deux bons gro»
baisers, sans se douter, — pas plus que je ne m'en doutaia moi-même, il est vrai, — du motif de ma subite métamorphose ù son égard.
QiiQ d'actions, chez les enfants, dont le mobile reste ainsi inaperçu, incompris! Et pourtant, puisque lea enfants sont de petits hommes, pourquoi n'obéiraient-ila pas quelquefois, comme les hommes, à ces mouvement* instinctifs de l'àme qui méritent d'être observés !
— Mais comment que vous allez la nourrir, madame Catherine, votre petite Juliette'/ criaient les femmes et les filles rasseuiUéfcS autour de la fermière.
— Eh bien ! est-ce qu'il n'y a pas des vaches ici !... Je relèverai au biberon... Mais j'y songe?... Notre chèvre qui a un petit!... Monsieur le curé, est-ce meilleur pour un enfant, du lait de chèvre?
~ Dame!... o'esr, plus léger, du moins. Au surplus, vous pouvez toujours en essayer, madame Dodet.
— Bon!... Quel domtnage que Pulchérie ne soit pas là... elle aurait été à l'étable me tirer un verre de lait tandis que j'apprêterais un lit pour ma fille.
— C'est vrcii, reprirent quelques voix, où est donc Pulchérie?... On ne l'a pas vue ce soir...
— Elle s'est trouvée malade dans la journée, cette pauvre tille... des douleurs de tête... je l'ai envoyée se coucher. Après ça. je me passerai d'elle, et...
— Vous me demandez, notre maîtresse, me voici.
La pei'sonne qui venait de prononcer ces mots n'était autre que Pub;hérie elle-même. Pulchérie!... c'est-à-dire belle! Pauvre lilie ! Quelle marraine malavisée avait eu l'idée de lui donner ce nom-là ! J'ai rencontré bon nombre de femmes laides dans ma vie, je n'en ai jamais vu une de la force de Pulchérie. Elle n'avait pas plus de trente à trente-cinq ans, à Tépoque où j'en suis de mon récit, et elle en paraissait au moins cinquante, avec ses traits couturés par la petite vérole, ses cheveux roux et sa tailla qui l'avait fait surnommer dans le village, — à l'instar du frère de Mirabeau, Jadis, — Pulchérie -Tonneau. Le soir en quasiion, Pulchérie était encore plus épaisse que de coutume, enveloppée dans une demi-douzaine de camisoles, et plus laide que jamais, ses traits altérés par la souffrance.
Elle s'avançait cependant, d'un pas ferme, vers madame Catherine.
— Comment! tu es là, Pulchérie ! fit cette dernière.
— Oui, répliqua la servante en souriant; je ne dormais pas.. . Je ne pouvais pas dormir... je me suis levée, et... — A qui donc que c'est, cet enfant que vous tenez là, madame/
— Nous te dirons ça plus tard... Cours vite à l'étable traiio !;i Blanche...
— Bon!...
Et, sans en demander plus loni,*, Pulchérie s'éloigna pour exécuter ce qu'on lui commandait.
Il était assez difficile, à la suite d'un tel événement, de reprendre la lecture. Mon oncle ferma donc son livre, et, comme il lui fallait se lever tôt le lendemain matin pour aller dire la messe dans deux ou trois hameaux des environs qu'il desservait, il profita de l'occasion pour souhaiter le bonsoir à la compagnie...
Dieu sait, quand il ne fut plus là, comme on se ?égalade caqueter à propos de cette enfant tombée du ciel, commd un oiseau, à la porte de la ferme!... Dieu sait à queJ monde de suppositions, de médisances, on se livra!...
Suppositions et médisances par-ci, caquets par-là, c« qu'il y a de positif, c'est (lue personne ne pouvait dire aft juste à qui la petite fille appartenait.
Et qu'on ne le dit pas davantage ni le lendemain, ni les jours, ni les mois, ni les années qui suivirent.
Et mon oncle, que pensait-il, lui, ce soir-là, au sujet de l'histoire de l'enfant abandonnée, eu s'achemiuant ver« son presbytère ?
Ceci est le secret du prêtre.