SOUVENIRS D ENFANCE
Ce fut au printemps de l'année 183., que je quittai la maison de ma mère nourrice pour aller habiter le prcib^tôre.
Depuis quelques mois déjà mon oncle avait préparé Sophie Gaignette à cette séparation; elle me vit donc, sans trop de chagrin, transporter mes pénates sous un autre toit.
— Va, petiot, me dit-elle le jour où mon oncle vint me chercUer pour m'eimuener définitivement dans sa demeure, va! sois bien sage, bien gentil... deviens bien savant, comme M. le curé; comme M. le curé aussi, deviens un brave homme, aimé de tous : voilà ce que je le souhaite.
Le souhait n'était pas élégamment tourné peut-être, mais il était sincère... et court; double mérite.
Tout nouveau, tout beau. — Une maxime qui convient à toui âge, je crois. Je me trompe; lorsque nous vieillissons, nous trouvons le nouveau moins à notre goût. RLàs à qui la faute, alors? A nos sens, qui n'ont plus la vigueur nécessaire pour s'accommoder de saveurs et de parfums inconnus ; à notre âme, qui a pris des rides, en même temps que noire corps, et qui, ne sachant plus s'ouvrir à .certaines émotions, se refuse à admettre qu'elles puissent naître, toutes fraîches, chaque jour dans les âmes de A'ingt ans.
Pour mon compte, le premier moment de §,ène^ — tout', naturelle, — passé, lors de mon installation au presbytère, je me trouvai fort enchanté, fort heureux entre mon oncle etNanette, la vieille servante. Nanette, je vous l'ai d)t, était bien un peu criarde, un peu bougonne, mais, à part ce petit travers, l'excellente femme ! Il fallait voir comme la maison du curé était tenue!... Quel soin ! quel ordre I quelle propreté !... Une ménagère hollandaise eu eût été jalouse ! Et ajoutez à cela que INanette cousait comme une fée et faisait la cuisine . comme un cordon-bleu I Comment avait-elle acquis ce dernier talent, elle qui n'avait jamais vécu qu'à la cam- . pagne ? Par la force de sa volonté, doublée du désir d'être • agréable à son maître... qui avait, — il faut bien l'avouer, — un certain faible pour la bonne chère.
Lorsqu'elle était entrée au service de M. le curé, dix ans auparavant, Nanette n'était pas capable de faire cuire quatre œufs sur le plat sans en brûler trois; — et, bien souvent, alors, M. le curé en avait été réduit à déjeuner de mémoire, à son grand ennui ; maintenant, au contraire, en voyant chaque jour, sur sa table, les mets les plus simples transformés en merveilles culinaires, grâce à la perfection de leur exécution, il arrivait parfois au curé de dire à sa servante, avec un geste comique de menace :
— Nanette, Nanette, nous nous fâcherons !
— Et à cause, monsieur le curé? Qu'est-ce que j'ai fait encore?
— Vous avez fait... que vous me poussez à ma perdition, Nanette, en me rendant gourmand !...
— Gourmand 1... Monsieur le curé se moque!... Voilàt-il pas un déjeuner extraordinaire aujourd'hui!... Une mauvaise omelette aux rognons ! . ..
— Aux rognons... et aux morilles, Nanette ! Vous oubliez les morilles!... Et cette omelette aux rognons... et aux morilles, est délicieuse... si délicieuse, que j'en ai
\ repris deux fois et que j'en reprendrais une troisième si ^e ne me retenais 1... 1^
— Pourquoi que vous vous retenez, monsieur le curé ?
— Pourquoi ?... Mais, malheureuse, parce que j'ai encore le courage de résistera vos tentations... parce que... quoique cette omelette soit exquise... comme je sais trèsbien que je n'ai plus faim, que je ne dois plus avoir faim... je vous ordonne de l'enlever... et tout de suite!. . Vade rétro., Soiatas!... Allons !... dépéchez-vous 1
— Bah !... pour ce qu'il en l'este 1
— Il ne s'agit pas de ce qu'il en reste ! Je vous répète d'enlever ce plat... à l'instant, sac... sapristi !
Bon I... voilà que j'ai juré à présentl... J'ai jurôl voua
voyez, Nanette... c'est votre faute... méchante fille que vous êtes !...
— Mais, monsieur le curé...
— Taisez-vous !... — J'ai juré!... et c'est demain dimanche. J'ai nia grand'messe à dire... II va falloir que j'aille me confesser ce soir!... Se confesser... à cause d'une omelette !... Quelle honte! Nanette, demain poui déjeuner, je veux du bœuf... unetranclie de bœuf froid... tout sec... vous entendez? tout sec!.,.
— Il suffit, monsieur le cure.
— Si vous avez le maiheur de l'accoramoder.X d'y ajouter seulement un cornichon... je me mets au pain et à l'eau pendant toute la semaine!... Ah! mais!... Vous ne m'enverrez pas en enfer malgré moi, il faut espérer!..
Cher .oncle! Il avait beau dire... le lendemain, ou le soir même, en se mettant à table, muni d'un appétit d'an oien cuirassier, aiguillonné encore par un constant exer-i cice, à la vue d'un mets délicat, séduisant, adieu, remords; serments, adieu!
EtNanette riait sous cape, la traîtresse, en lui servant les meilleurs morceaux !
Cependant mon oncle ne badinait pas avec les exigences de sa profession. C'est un gros péché, certainement, chez un prêtre, de jurer... fût-ce le juron le plus innocent; il le savait, et il le savait si bien, que je l'ai vu, — ne se semant pas en état de grâce , pour un sapristi ou un snrpe jeu, échappé quelques heures avant l'office, — faire une lieue en courant pour aller se confesser au vicaire du village voisin. Un jour, — j'avais quinze ou seize ans alors, — un jour que je m'étais permis, à propos d'un fait de ce genre, de lui dire qu'il se montrait trop sévère pour lui-même... Irop consciencieux,. peut-être :
— Et pour qui donc me mpntrerais-je sévère, si ce n'est pour moi? me répondit^il. Vois-tu, petit, de deux choses l'une: ou on est prêtre, ou on ne l'est pas. Soldat, je servais mon pays de mon mieux; pourquoi donc, au service de Dieu, me montrerais-je moins ricTiureux dans l'accomplissement de mes devoirs? Le bon Dieu vaut biec le roi, je crois !
Entre autres habitudes de son ancien métier, commt celles de jurer, — quelquefois, — et de parler, — souvent,— à ses paroissiens, à l'église, comme sur un chami de manœuvre, — ce qui ne l'empêchait pas, on l'a vu, ai se faire parfaitement comprendre de tous, — mon onck en avait conservé encore une... — dont il n'avait pa se confesser, celle-là, — mais dont il se cachait fort néanmoins, parce qu'à son sens, — et il était dans le vrai, — cette habitude ne seyait point, ostensiblement, au caractère sérieux qu'il avait revêtu en entrant dans les ordres
Mon oncle aimait le tabac. Et il aimait le tabac... — non pas à priser, — mais à fumer.
Mon oncle fumait la pipe.
Ce qu'il s'était livré de combats pour arriver à rompn avec le tabac serait tout un pocnie à raconter. Mais le la bac avait été plus foi t que 1 homme; l'âme avait dû s« soumettre aux exigences de la bête. Devenu triste, inquiet souffrant, à la suiie de quinze jours d'abstinence, moi oncle, sur l'avis d'un médecin, avait rappelé à lui l'ancier compagnon de sa vie militaire. Si cependant, à ce sujet Jacques Chanibrun le curé n'avait pu, à son grand regret, dépouiller Jacques Chanibrun le soldat, il s'étai ! arrangé en sorte, du moins, de régulariser sa faiblesse e-i de la dissimuler, autant que possible, à tous les regards; D'abord il s'était astreint à ne fumer que quatre pipes pa ; jour : une le matin, en se levant, l'autre après déjeun«rj la troisième après dîner et la quatrième avant de smeitre au lit. De plus, il ne fumait jamais que chez lui dans son cabinet de travailou dans son jardin. Une foi par semaine seulement, le jeudi, notre fumeur se permet tait un extra. Le jeudi était le jour où mon oncle allai dire la messe dans trois hameaux des environs qui ne pos sédaient chacun, vu leur peu d'import<\nce comme popu lation, qu'une cliapelle : Champs, Saint-Pierre et Villiei-s Comme, dès l'âge de six à huit ans. j'accompagnais ton jours mon oncle lors de ses excursions, pour lo servi pendant le saint sacriâoe, je vais voui apprendre, de visu
LES MI^MOlHliS D'UN C.MiOTIN
ce que mon oncle avait imaginé pour cliarraer les ennuis d'une route us.-;ez longue, — trois lieues à travers bois, — et je prendrai pour motif de mou récit ûotie première course dans ce genre.
Un jeudi donc, au po'int au jour, InstruTt [)mi- nu préalal)le exeicice, dans l'église de Lucj-les-Bois, do ce que mon oncle attendait de moi à Champs, à Saint-Pierre et h VillK'iSj je montai en croupe derrière lui, sur Coco, son bidet, un vigoiu'eux percheron, doux comme un. mouton, solide siir ses janibescomme un mulet, que mon oncle vaitaclieté à un ancien camarade de régiment.
C'était en avril, il faisait le plus beau temps du monde ; nous chevauchions depuis dix minutes et déji'i nous avions laitsé assez loin derrière nous les dernières maisons de L!icy4es-Bois, lor:3que, arrivé tout contre une sau!nie,.à notre droite, sur le bord d'un ruisseau, Coco s'arrèla de lui-même.
Connue cela m'amusaitbeaucoupde chevaucher, j'allais, ne devinant pas la cause de cette halte, rappeler M. Coco à son devoir par un : « Hue donci » doublé d'un cou[) de baguette.
Mais, du geste, mon oncle m'invita à modérer mon ardeur.
— Attends un peu ! dit-il, Coco sait bien ce qu'il fait. Il ne s'est pas arrêté poiirrieii à cette place : tu vas voir.
Parlant ainsi, .Jacques Chambrun, courbé vers l'uu des saules, y prenait, caché dans l'intérieur d'une grosse branche, un objet à l'aspect duquel je poussai une exclamation de surprise.
— Une pipe! dis-je. Ahî... Une pipe dans un arbre !... A qui donc est-elle i
— Maïs à moi, probablement, mon garçon.
— Et pourquoi l'avais-tu mise dans cet arbre?
— Pouf la retrouver en passant et la fumer!... J'en ai trois comme cela que j'emploie quand je vais dire mes messes... tu comprends?... trois que je mets dans des endroits où je suis bien sur qu'on ne les dénichera pas.
— Oui, oui. . . tu ne veux pas emporter ta belle, que tu famés chez toi, de peur de la casser...
— Ju^te 1...
— Et tu n'as besoin d'avoir sur toi que du tabac?...
— Et des allumettes... Allons, Coco, allons, mon ami I... nous sommes allumé, on route !
— Comme ça, mou oncle, c'est donc bien bon de fumer ?
— C'est bon... c'est-à-dire que cela me semble bon... mais, à vrai dire, c'est une mauvaise habitude, bien mauvaise, va!...
— Alors, si c'est une mauvaise habitude, pourquoi que tu fumes?
— Pour ma santé.
— Pour ta santé !... Comment! ça fait du bien de s'emplir la bouche de famée?
" — Il parait.
— Mais puisque ça fait du bien à la santé, pourquoi que tout le monde ne fume pas alors?
— Pai'ce qu'il y a des gens que ca rend malades.
— Ahl
Mon oncle me regardait de côté en souriant. Il devinait dans quel abîme de réflexions perplexes me plongeait cette conversation. Il reprit :
— Quand tu seras plus grand, je t'expliquerai pourquoi je fume, Aristide. Jusque-là, il est inutile, entends-tu, de conter à tes petits camarades... que je cache des pipes dans le creux des saules...
— Oh ! certes, je ne leur dirai pas! Ils n'auraient qu'à venir les prendre.
— C'est cela!... Ils me les prendraient... et cela me contrarierait.
— D'ailleurs, Nanette m'a défendu aussi de dire que tu fumais dans ton j<u"din et dans ton cabinet... il ne faut donc pas non plus dire que tu fumes à cheval, pas vrai?
I Ce n'est pas la peine. '*
J — Nonl... nonl... Ce n'est pas la peine; tu as parfai-
/ tement raison.
Donc, la première fois que je vis mon oncle prendra et roiï;cttro> tour à tour ses pipes dans les relais qu'il avait établis sur le parcours de Lucj-les-Bois à Champs, de Champs à Saint-Pierre, de Saint-Pierre à Villiers, et vice versa, — total six relais, soit six pipes, — la première fois, dis-je, que j'assistai à cette petite débauche de fumeur, si je ne pus m'empécl.'-r d'accabler le brave homuie de questions naïves qui li .'nbarrassèrent quelque peu, néanmoins je tins religieusement la parole que je lui avais donnée; Nanette, elle-même, ne connut jamais, par ma bouche, l'histoire des relais de pipes.
Et, si je tram^cris ici cette historiette, c'est bien moins assurément co urne raillerie de l'ingéniosité comique de ce curé de campagne qui confie à des saules le secret de sa faiblesse, que comme un souvenir des plus charmants de mon enfance! Oui, des plus charmants. J'étais si content m'en al.ant sur Coco, en tenant à grands bras-lecorps mon oncle, qui, tout en envo3-anr bouffées sur bouffées de tabac dans l'air, jouait et riait avec moi comme un enfant!
Pailler mon oncle! railler l'homme qui m'a servi de père pendant dix-neuf ans!... — car je suis resté dixneuf ans à Lucy-les-Bois, ni plus ni moins l — Non, non, telle n'a pas été, telle ne saurait être, une seconde, ma pensée! J'ai vécu, depuis quelques années, dans un monde où, quoi qu'on dise, le respect des sentiments du cœur n'est pas toujours scrupuleusement observé... Eh bien! je le jure, dans ce monde vers lequel la nécessité, et je crois aussi la vocation m'ont poussé, au milieu des scènes les plus... excentriques... des conversations les plus .. légères... à table, dans un fojer, ou sous les rideaux d'un alcôve, quand, tout à coup, par un de ces elTets bizarres de l'imagination, qui semble se plaire aux contrastes, je songeais au vieillard qui m'avait élevé, aussitôt l'éclat de rire, le mot grivois... voire même le baiser... se glaçaient sur mes lèvres I. ..
— Qu'as-tu donc? me disaient alors mes amis, ou ma maîtresse, étonnés de ma brusque transi'ormation.
— Je n'ai rien ! répondais-je .
Je mentais; j'avais quelque chose. Je me souvenais.. . Et c'est parce que je me souvenais d'un sage, que, par pudeur, p^r respect, — par religion du passé, — je cessais un instant d'être an fou.