II
2^ janvier 1881. — Longue conversation avec le chancelier. 11 m'a développé les motifs de l'antagonisme profond qui existe, à l'heure actuelle, entre les progressistes, les libéraux et lui. Il est aussi, m'a-t-il dit, en butte aux attaques de la presse juive. 11 désire que je fasse un article sur tout cela.
— 11 faut surtout, m'a-t-il recommandé, bien distinguer. 11 y a juifs et juifs... Ceux qui sont devenus riches ont cessé d'être dangereux. Ils ne font jamais de barricades et payent très exactement leurs impôts. Ce sont ceux qui n'ont rien, et notamment ceux qui écrivent dans les journaux, qui sont entreprenants et dont il faut se méfier...
Le chancelier est plus content de la marche des affaires étrangères que de celle des affaires intérieures.
— Au dehors, cela va bien, m'a-t-il dit. Nos relations avec la France sont bonnes. Les Français veulent la paix, nous aussi! Nous leur rendons quelques petits services... Pas sur le Rhin! Ce ne serait pas possible, mais ailleurs... Avec l'Angleterre, ça n'allait pas mal non plus du temps de Beaconsfield, mais, maintenant, c'est le professeur Gladstone qui est là, et, en politique, il ne fait que des stupidités. Il s'est aliéné les Turcs, il a fait des folies en Afghanistan et au
Gap, et il ne sait pas s'y prendre avec l'Irlande. Il n'y a rien à faire avec lui!...
3 7nai. — La lutte du chancelier contre les partis continue. J'ai causé avec lui pendant une longue heure. Il ne m'a pas caché son intention d'éloigner le Reichstag de Berlin et de le convoquer dans quelque autre ville.
— Je ne vois pas, m'a dit le chef, pourquoi je ne le ferais pas. Rien dans la Constitution ne s'y oppose. L'empereur a le droit absolu de réunir le Reichstag où il lui convient. Nous avons le choix entre Breslau, Cologne, Nuremberg ou Cassel. Les députés seront partout bien accueillis, et ça ne leur fera pas de mal de changer un peu d'air!... Ils seront dans une autre atmosphère, ils feront connaissance avec d'autres populations, ils subiront d'autres influences. Il ne faut pas se figurer que Berlin soit toute l'Allemagne, pas plus qu'il ne faut confondre Paris avec la nation française. Chez les deux peuples, les capitales renferment des gens tout à fait différents du reste du pays... Vous pouvez voir, d'ailleurs, que, dans tous les Etats, le Parlement ne se réunit pas forcément dans la capitale. Aux États-Unis, les Chambres sont à Washington, qui est une ville
de médiocre importance. En France, elles se sont longtemps réunies à Versailles, et il serait bon de savoir si, un jour, on ne regrettera pas leur retour à Paris...
Nous avons parlé de la politique coloniale française, et j'ai dit à M. de Bismarck que je venais de faire un article sur Tunis et sur la prochaine occupation de la Tunisie par la France.
Le chancelier n'en a pas paru ravi.
— Hum! a-t-il fait, j'aurais autant aimé que vous n'écriviez rien... C'est dangereux, ce sujet-là!... Et puis il y a un tas de gens qui se figurent que tout ce qiie vous écrivez, c'est moi qui l'inspire.
J'ai rassuré le chef et lui ai dit que mon article était purement historique et géographique, qu'il était conçu dans un esprit bienveillant et que j'y exprimais l'espoir que la France réussirait.
— Ah! m'a dit M. de Bismarck, j'aime mieux ça! Vous pouvez dire aussi que nous serons heureux de voir ces provinces, jadis fertiles et aujourd'hui abandonnées, tomber entre les mains d'un grand peuple continental qui y apportera la civilisation... Ne montrez, toutefois, pas trop de bienveillance, parce que les Français se susceptibiliseraient et diraient qu'ils n'ont pas besoin de notre autorisation pour commencer les hostili-
tés... Ne parlez pas non plus de l'Angleterre et de ritalie : c'est notre intérêt qu'elles se brouillent avec la France. Et puis, pendant que les Français seront occupés à Tunis, ils ne regarderont pas du côté de la frontière du Rhin!...
Dimanclie 2^ juin 1881. — Le prince m'a fait appeler ce matin. Il avait l'air très fatigué : on aurait dit qu'il sortait de maladie. Ses yeux étaient cernés, et il avait laissé pousser sa barbe.
— Je vais mal, m'a-t-il dit, très mal!... Je me sens faible et oppressé; j'ai des douleurs partout : dans le corps, dans la poitrine, dans la tête. Cela vient de la surexcitation à laquelle j^ai été récemment condamné et du travail énorme auquel j'ai dû me livrer... Le roi est sans pitié! 11 sait que je suis malade, et il m'envoie chaque jour une quantité de notes auxquelles il faut que je réponde. Ce que j'éprouve, je l'ai déjà eu plusieurs fois. Je l'ai eu en Russie, quand ils voulaient commettre la gaffe de mobiliser pour l'Autriche dans la guerre avec l'Italie. Je l'ai eu en 1866, pendant la campagne de Bohême; en 1870, à Versailles; en 1877, quand Augusta et son entourage intriguaient contre moi; je l'ai eu chaque fois que j'ai eu à traverser une crise politique quelconque...
Le chancelier s'est ensuite livré à une longue diatribe contre le parti progressiste, qu'il a accusé de s'être toujours systématiquement opposé à tout ce qu'il avait voulu. Il m'a déclaré que c'était entre le parti progressiste et lui une lutte à mort et il m'a demandé de faire ressortir dans un article tous les méfaits dont ce parti s'était rendu coupable.
M. de Bismarck s'est ensuite violemment élevé contre les juifs.
— Ils sont d'accord, s'est-il écrié, avec mes adversaires progressistes! Et pourtant, je ne leur ai jamais fait que du bien. C'est à moi qu'ils doivent les privilèges politiques dont ils jouissent dans l'empire. Mais qu'ils prennent garde et qu'ils ne me forcent pas à me défendre contre eux ! . . .
Je n'ai pu qu'encourager le prince dans ces bonnes résolutions et je lui ai dit que, s'il prenait jamais quelque mesure contre les israélites, il aurait avec lui, dans sa lutte, dix millions d'Allemands qui détestent les juifs.
31 juillet. — Bûcher vient de m'envoyer l'entrefilet suivant de la part du chancelier avec prière de le faire passer, si possible, dans le Daily Telegraph :
« On dit qu'une société secrète vient de se former en Russie qui s'est organisée sur les mêmes bases et avec les mômes moyens que les sociétés de nihilistes. Elle a pour but de combattre les nihilistes avec leurs propres armes. Elle les tiendra en échec en tuant ou en faisant disparaître leurs chefs dans les contrées oii ils se sont réfugiés, en Suisse et en Angleterre. Nous ne pouvons que regretter, quant à nous, que des gens honorables et de fidèles sujets en soient réduits à de pareils moyens pour défendre leur monarque. »
V août. — Bûcher vient de m'envoyer le mot suivant :
« Herbert me télégraphie de ne pas faire partir le paragraphe sur la société antinihiliste. Veuillez, en conséquence, donner des ordres pour qu'il ne paraisse pas. »
25 oclobre. — Bûcher me prie de démentir que Gambetta ait fait une visite à Varzin.
— Je regrette, m'a-t-il dit, que ce soit inexact. Ça aurait rendu Gambetta pour toujours impossible en France!...
28 octobre. — Le bruit de la visite de Gambetta, malgré mon démenti, continue de courir.
J'ai rencontré S. Exe. von Thiie sur le Potsdamer platz, qui m'a dit qu'il savait de source sûre que la visite avait eu lieu.
Je lui ai demandé de me dévoiler sa source.
— Eh bien, m'a-t-il dit, je me trouvais à Francfort lorsque, au cours d'une conversation avec le propriétaire de mon hôtel, je m'informai s'il y avait quelque chose de nouveau. « Parfaitement, me répondit-il. Il vient de se passer un fait d'une importance capitale. Gambetta, en retournant en France, est descendu ici, à l'hôtel. Un de mes garçons a demandé à son valet de chambre oii ils avaient été, et le valet de chambre a répondu, d'un air mystérieux. « Nous avons été à la campagne « dans les environs de Dantzig ! » Yous voyez, cela ne saurait donc faire de doute : Gambetta a bien été à Varzin.
15 novembre. — Je viens de voir le chancelier, qui est de retour à Berlin. Je lui ai demandé ce qu'il y avait d'exact dans les bruits de la visite de Gambetta.
— Il n'y a pas un mot de vrai, m'a répondu M. de Bismarck. Mon Dieu, je ne dis pas que,
quand il était à Dantzig, il n'ait pas eu l'idée de venir faire un tour à Yarzin. Mais il a dû réfléchir avant de rien faire, et on a dû lui écrire de Paris qu'une pareille visite ferait un déplorable effet en France...
La lutte que le chancelier soutient contre ses adversaires politiques est plus âpre que jamais. Les élections qui viennent d'avoir lieu, quoique n'ayant pas mis les partisans du chancelier en minorité, n'ont pas été aussi satisfaisantes qu'il l'espérait.
— Vous ne savez pas, m'a dit le chef, ils ont inventé une nouvelle calomnie. Ils escomptent mon attachement à l'empereur et prétendent que je suis rivé au pouvoir, que rien ne m'en fera partir... Ah ! ce que j'ai envie de leur dire : « Tenez, le voilà, le pouvoir ! Prenez-le, et voyons « ce que vous allez faire ! » Mais je ne pourrais faire cela que si j'étais mis en minorité sur une question importante, et non pas simplement sur des résultats électoraux... Je sais, d'ailleurs, que l'empereur lui-même a étudié la question et qu'il est assez disposé à faire un essai et à me laisser m'en aller pendant une session... Les choses ne peuvent pas continuer plus longtemps de la sorte !... Je ne veux pas abandonner l'empereur : ce serait trop mal de laisser ce vieillard dans
l'embarras ; mais je ne veux pas non plus abandonner mes convictions et je demande à être traité avec plus d'égards...
Le chancelier s'est tu , puis il a repris à voix plus basse :
— Je suis malade et îatigué; je n'en puis vraiment plus : je voudrais me retirer, il faudrait que je me retire ; mais je ne veux pas laisser le vieil empereur seul. C'est un serment que je me suis fait quand il était couché à terre, là-bas, après l'attentat. Je me suis juré alors que jamais je ne l'abandonnerais... Quoi qu'il advienne, je tiendrai mon serment ! . . .