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CHAPITRE IX

8 juin 1882. — Le prince m'a fait dire ce matin qu'il désirerait me voir dans la journée. Je suis aussitôt accouru aux affaires étrangères et j'ai eu avec lui une conversation qui a duré une grande heure.

Le chef m'a paru bien portant et de bonne humeur. Lorsque je suis entré, il m'a salué d'un « Bonjour, Bûschlein. »

Il m'a invité à m'asseoir à ma place accoutumée, en face de lui, et, d'un ton enjoué, il m'a dit:

— Vous comptez, n'est-ce pas, que je vais vous donner un peu de nourriture pour votre journal? mais je dois vous prévenir que je n'ai, aujourd'hui, que de très petits plats... L'Herzégovine vient de m'être enlevée, et il ne me reste plus qu'un petit morceau d'Egypte.

Puis, prenant un ton plus sérieux, il continua :

— La question d'Egypte ne nous intéresse pas directement. Elle intéresse surtout l'Angleterre et la France. Mais les Anglais me paraissent avoir mal emmanché l'affaire. Ils ont fait venir leurs cuirassés devant Alexandrie et, maintenant, ils ne savent plus oii donner de la tête. Ils appellent toute l'Europe à leur secours et veulent réunir une conférence. Qu'est-ce que pourra bien faire une conférence ? Les intérêts des puissances ne sont pas les mêmes, et on ne pourra jamais arriver à aucune conclusion pratique... Tout cela, c'est la faute de la politique absurde du professeur Gladstone. Il veut arriver à une entente avec la France et la Russie et il n'oublie qu'une chose : c'est que les intérêts de la Russie et de la France sont diamétralement opposés à ceux de l'Angleterre !... Il a compromis tous les résultats que, depuis quatrevingts ans, l'Angleterre avait obtenus par ses rapports avec l'Autriche et la Turquie. Il a cru faire

un miracle en les offensant et en les indisposant toutes deux...

M. de Bismarck a ajouté que, d'ailleurs, la France, elle aussi, venait de faire fausse route dans cette question égyptienne.

— La France, a-t-il déclaré, ne se rend pas compte de l'état des choses. Elle ne comprend pas que l'Egypte est d'une importance capitale pour l'Angleterre à cause du canal de Suez. Elle ne voit pas que la mer Rouge relie les ports britanniques de l'est aux ports de l'ouest, comme l'épine dorsale relie les reins au cerveau... Elle se figure que le prestige que la Porte peut gagner en intervenant dans les affaires égyptiennes est une atteinte à son prestige, à elle. Elle ne sait pas que la Porte est un vieux propriétaire européen qui n'a pas le sou, qui est endetté jusqu'au cou et qu'on peut toujours ramener à la raison quand il devient gênant!... J'ai eu beau démontrer aux Français qu'ils avaient tout à craindre d'un empire où Arabi serait le maître, tandis qu'ils n'avaient rien à craindre d'un pays oii l'influence turque dominerait; j'ai eu beau leur expliquer combien une Egypte indépendante serait préjudiciable à leurs intérêts en Afrique ; ils n'ont pas voulu m'écouter. Et, pourtant, ils ont de grands intérêts là-bas: ils sont quatorze mille Français contre à peine trois

mille Anglais ! M. de Freycinet a bien reconnu que tout ce que je disais était vrai, mais il a peur des traditions, il a peur des difficultés. Il a peur surtout de Gambetta, qui le manipule à son gré !...

Après avoir réfléchi un instant, le chancelier a repris :

— Ah ! si les Français avaient coopéré à l'occupation militaire avec les troupes anglaises, cela changeait joliment la face des choses!... Les Français disposent de bien plus d'hommes que les Anglais, qui ont l'Irlande sur les bras : ils auraient donc envoyé des forces beaucoup plus considérables que leurs alliés et, envoyant des forces plus considérables, ils auraient eu la haute main sur les opérations. C'est bien le diable si, après, on avait pu les déloger du pays !... Maintenant, l'affaire est beaucoup plus embrouillée. Nous n'allons certainement pas nous en mêler, parce que ce n'est pas notre besogne de tirer les marrons du feu pour le compte des autres, et surtout pour le compte de l'Angleterre. Me brouiller avec le sultan, c'est une suggestion que je déclinerai toujours très poliment !...

J'ai rappelé au chancelier que pareille situation s'était déjà produite quand, lors de la guerre russoturque, l'Angleterre avait voulu que nous empêchions la Russie d'ouvrir les hostilités.

— Oui, a fait M. de Bismarck, c'est la même chose. La reine Victoria m'écrivit alors, à moi et à l'empereur... Mais, celte fois-ci, il faudra bien que les Anglais s'en tirent comme ils pourront. Gomme ils auront fait leur lit ils se coucheront!...

15 juillet 1882. — Rendu visile à Biicher. Il s'est vivement plaint des nouveaux procédés que l'on a introduits à la chancellerie impériale. 11 paraît que Herbert de Bismarck, qui est secrétaire à l'ambassade de Londres, envoie directement à son père, à Holstein et à Rantzau des rapports confidentiels sur ce qui se passe à Londres dans la société ou dans les clubs. La plupart du temps, ce ne sont que des potins; mais on les place néanmoins sous les yeux de l'empereur et on les reproduit dans les journaux. Bûcher trouve qu'il serait plus correct de la part d'Herbert de rapporter ce qu'il entend à son chef direct, l'ambassadeur, qui en ferait l'usage qu'il jugerait à propos dans ses dépêches diplomatiques.

Biicher m'a confirmé ce que le chef m'a dit récemment au sujet de l'attitude et des façons de penser du prince Guillaume, le petit-fils de l'empereur. Le jeune prince a, paraît-il, hautement désapprouvé la conduite politique de sa

mère, la princesse royale. Il a dit qu'il regrettait très vivement qu'elle se soit embrigadée dans le parti progressiste et qu'elle lise certains journaux qui en sont les organes attitrés.

20 décembre 1882. — Le chancelier m'a parlé des armements que la Russie était en train de faire et ne m'a pas pas caché qu'ils l'inquiétaient.

— Ils construisent un grand nombre de chemins de fer, m'a dit le chef. Ce n'est pas possible que ces chemins de fer soient uniquement destinés au commerce et aux transports de marchandises!... D'ailleurs, toutes leurs garnisons dans l'Ouest et leurs places fortes sont sur le pied de guerre. Cela ne m'étonnerait pas s'il y avait une guerre l'année prochaine...

2S janvier 1883. — M. de Bismarck m'a annoncé que les relations avec la Russie s'étaient considérablement améliorées.

— Nous traversons en ce moment, m'a-t-il dit, une période de calme. Quand vous voyez les journaux aussi vides qu'ils le sont en ce moment, quand les colonnes sont remplies de feuilletons ou de petits scandales intérieurs dont on s'entre-

tient pendant des semaines et des semaines, c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de la sagesse d'un ministre des affaires étrangères...

15 mai 1883. — J'ai eu avec le chef une longue conversation qui a duré plus d'une heure. Il m'a remis un exemplaire des mémoires de lady Bloomfîeld, qui viennent de paraître à Londres, et m'a prié d'en faire un compte rendu dans le Grenzboten.

— Vous y retrouverez, m"a-t-il dit, la naïve arrogance habituelle aux Anglais. Cette dame se montre ravie de la profonde aversion que la princesse royale affiche pour tout ce qui est prussien ou allemand... Il paraît qu'en 1866 la princesse criblait nos officiers de sarcasmes et qu'elle racontait déjà les histoires de pendules que les Français ont si complaisamment fait circuler en 1870!...

14 novembre. — M. de Giers est venu de Russie voir le chancelier àFriedrichsruh. Le chef m'a dit que le ministre russe avait été frappé de la vieillesse de l'empereur.

— Giers a trouvé l'empereur très faible, m'a rapporté M. de Bismarck. Il pense que le vieux II. i%

monarque n'en a pins ponr longtemps... Eh bien, qnand il s'en ira, moi je m'en irai aussi. Je ne ferai pas de longues expériences avec le kronprinz.

Le chef a ensuite longuement parlé de sa femme, la princesse royale. Il Fa appelé F « Anglaise », la « disciple de Gladstone », etc. 11 a conclu en disant qu'elle avait beaucoup plus d'influence sur son époux qu'il n'était désirable.

28 septembre 1884. — Bûcher est venu me voir et m'a donné quelques détails sur la façon dont Herbert de Bismarck se comportait à Londres. Lord Gran ville lui ayant demandé, au cours des négociations pour les affaires du Cap, s'il n'entrait pas dans nos projets d'étendre notre colonie à l'intérieur des terres, dans la direction du Bechuanaland et de la république boer, il a répondu brusquement :^

— Vous êtes bien curieux... Ça ne vous regarde pas.

Le chef s'est montré ravi de la réponse de son fils.

31 mai 1885. — H y avait déjà un certain temps

I;ANGLETERRE et les PHLNCESSES anglaises 179

que je n'avais plus vu le chef. Il m'a fait appeler aujourd'hui, et j'ai eu une longue conversation avec lui.

Il m'a montré un numéro du Daihj Telegraph de l'avant-veille, où il était question de la maladie de l'empereur d'Allemagne et où l'on disait qu'il fallait envisager avec espoir le prochain changement qui allait s'opérer sur le trône de Prusse, parce qu'il améliorerait les relations avec l'Angleterre.

— Je n'ai rien à répondre à cet article, m'a déclaré le chancelier : ce serait inconvenant... L'empereur est, en effet, très gravement malade. Je n'ai pas plus à dire ce qui se passera lorsqu'il ne sera plus que je n'aurais à annoncer, si ma femme était à la mort, avec qui j'ai l'intention de me remarier! Il faut attendre que l'heure ait sonné pour prendre une résolution quelconque.

Il m'a répété encore que le kronprinz désirait le maintenir au pouvoir, mais que, quant à lui, il n'avait pris aucune décision.

— Si je m'en allais, a-t-il ajouté, quel serait le résultat? L'empire d'Allemagne tout entier ne repose que sur la confiance que l'on a en moi à l'extérieur. En France, tout le monde a foi en ma parole. Le roi des Belges a dit encore récemment qu'un contrat écrit et signé ne valait pas, comme

sécurité, une assurance verbale de ma part. Le tsar a en moi une confiance illimitée... ADantzig, il m'a fait appeler dans sa cabine, au bord de la mer, et a eu une longue conversation avec moi. Chaque fois que je me suis approché de lui, il a religieusement écouté tout ce que je lui ai dit, au grand désespoir de Fempereur Guillaume, qui aurait voulu qu'il fit davantage attention aux parades et cérémonies diverses. La tsarine m'a dit en propres termes : « Toute notre confiance repose en vous. Nous savons que vous dites toujours l'exacte vérité et que vous faites ce que vous dites... » Aussi, voyez-vous, je me souviens de tout cela lorsque je songe à me retirer... Ah ! je pourrais sans doute m'en aller momentanément et voir comment, alors, ils s'en tireraient. Et puis je reviendrais une fois que l'expérience serait faite. Mais il est dangereux de faire de tels esssais !

M. de Bismarck a ensuite parlé de la princesse Frédéric, dont le prochain avènement paraît le tourmenter.

— C'est une Anglaise, m'a-t-il dit un peu brusquement. Nous n'avons pas de chance sous ce rapport!... Lorsque nos princesses, à nous, se marient à l'étranger, elles cessent d'être prussiennes et adoptent complètement leur nouvelle patrie. Exemples : la reine de Bavière, qui a été

jusqu'à se convertir au catholicisme, et l'impératrice de Russie, jusqu'à embrasser la religion orthodoxe. Les princesses étrangères, au contraire, quand elles se marient chez nous, non seulement ne deviennent pas allemandes, mais conservent soigneusement leur nationalité d'origine et font passer les intérêts de leur pays avant les intérêts du nôtre...

Le chef s'est, d'ailleurs, défendu de toute animosité contre l'Angleterre.

— Notre politique ne doit pas être nécessairement anglophobe, m'a-t-il expliqué, mais elle ne doit pas être non plus anglophile, parce qu'alors elle est contraire à nos intérêts et que nous avons toujours à compter avec les puissances continentales... Et c'est pourquoi j'ai toujours peur que le kronprinz d'aujourd'hui, l'empereur de demain, se laisse gagner à l'Angleterre en raison de l'estime qu'il a pour la reine Victoria, et surtout en raison de la générosité de cette dernière.

Ce disant, le chancelier fit de nouveau, comme jadis en parlant du prince Charles, le geste de compter de l'argent. Et il me répéta que le kronprinz ne connaissait pas grand'chose aux affaires de l'Etat, qu'il y portait peu d'intérêt et qu'en un mot il manquait de courage.

Puis, il reparla de la maladie de l'empereur.

— C'est la faute des femmes, déclara M. de Bismarck, si l'empereur est aussi gravement atteint... Elles sont tout le temps là qui cherchent à se donner de Fimportance. Il était déjà souffrant lorsqu'elles ont eu l'heureuse inspiration de l'emmener en voiture découverte à la messe. La grande-duchesse, qui aime à prendre des airs tendres, l'accompagnait et n'arrêtait pas de lui parler, si hien que, comme le vent lui soufflait dans la figure, il a attrapé froid en lui répondant.

La grande-duchesse n'était, d'ailleurs, pas la seule responsable, selon le chef.

— Tl y a aussi Augusta, reprit-il d\in ton irrité. Quand il est en train de travailler, elle est là qui vient à chaque instant frapper à la porte; elle montre sa tête par l'ouverture et, de sa voix la plus caressante, demande : a Est-ce que je vous dérange? » Lui qui est toujours galant avec les femmes, et surtout avec les princesses, répond : (( Non ! » -Alors, elle entre, et elle lui parle, et elle lui raconte un tas de potins!... Eiifm, elle s'en va, mais elle n'est pas partie depuis deux minutes qu'elle revient : k Je vais de nouveau vous déranger », fait-elle. Et elle recommence à caqueter de plus belle!... Maintenant surtout qu'il est gravement malade, elle est devenue un véritable embarras, un fléau... Elle s'asseoit près de lui, elle

ne le lâche pas ; il voudrait rester seul une minute, mais il n'ose pas le lui dire; il se contient et devient rouge de contrariété... Et c'est de l'amour, ça?... Allons donc! C'est de la pure comédie, c'est de l'afTection conventionnelle. Rien n'est naturel chez cette femme; tout est artificiel, au dedans comme au dehors...

16/^/m 1885. — Bûcher, que je viens de voir, m'a déclaré que les résultats des nouvelles élections qui viennent d'avoir lieu en Angleterre ont été plutôt agréables au chancelier. Les conservateurs sont arrivés au pouvoir, et le marquis de Salisbury a remplacé M. Gladstone.

— Le chef, m'a affirmé Bûcher, préfère Salisbury à Gladstone, qui cherchait constamment à opérer un rapprochement avec la Russie. Salisbury, au contraire, dans plusieurs speeches récents, a parlé de façon désagréable de la Russie. La question importante pour nous est seulement de savoir si le nouveau cabinet anglais ne cherchera pas à se rapprocher de la France.

5 janvier 188G. — Vu pendant quelques instants M. de Bismarck.

Je lui ai demandé son opinion sur le tsar.

— Il vaut mieux que sa réputation, m'a répondu le chancelier. Il est plus sensible, plus simple et plus chevaleresque qu'on ne le dit. C'est un bon père de famille, qui n'a pas de liaisons et ne fait pas de dettes. Son seul défaut est de subir des influences ecclésiastiques.

— Votre Excellence fait allusion à Pobedonostseff? ai-je demandé.

— A lui et à d'autres, m'a répondu le chef.

Il m'a ensuite raconté que, dernièrement, le tsar était à Copenhague au moment des complications avec l'Angleterre en Afghanistan. M. de Giers lui télégraphiait à chaque instant de la journée en lui demandant de lui donner des ordres. Mais le tsar ne voulait entendre parler de rien.

— Giers en a plein les bras, disait en riant le tsar, mais tant pis! Il faut qu'il se tire d'affaire comme il pourra!...

Je me suis permis de questionner le chancelier sur l'état de ses relations avec le kronprinz Frédéric.

— Ça va bien, m'a-t-il dit. Et avec elle aussi, ça ne va pas mal... Depuis que l'empereur est gravement malade et approche de sa fin, il me traite avec les plus grands égards. Il comprend que le moment arrive où il va falloir qu'il se jette

à l'eau et nage pour son propre compte. Il espère me garder, et, effectivement, je resterai probablement à ses côtés. Mais, auparavant, il faudra que nous prenions ensemble quelques petits arrangements...

Nous avons, en terminant, parlé de M. de Mtinster, qui vient d'être nommé ambassadeur d'Allemagne à Paris.

— Un changement s'est opéré en lui, a déclaré le chancelier. Il est maintenant un peu moins flegmatique. Il est plus diligent : il envoie des rapports plus complets et qui, par extraordinaire, contiennent quelque chose...

21 janvie?' 1887. — Le chancelier m'a longuement parlé du grand discours qu'il a récemment prononcé au Reichstag sur la politique extérieure de l'Allemagne.

— J'ai, m'a-t-il déclaré, employé un langage rassurant en parlant de la Russie. Ce n'était pas, en effet, seulement aux membres du Reichstag que je m'adressais, mais aussi aux puissances de l'Europe. Et, d'ailleurs, j'ai dit ce que je pensais... L'empereur et de Giers ne songent pas à attaquer l'Allemagne, et ce n'est pas d'eux que vient le danger. Le danger vient des panslavistes, qui

détestent les Allemands et ne cachent pas leurs sympathies pour les Français. Il vient aussi des Polonais et des libéraux russes, qui souhaitent ardemment une guerre avec nous dans l'espoir que la Russie sera battue et qu'alors les Polonais recouvreront leur indépendance, tandis que les libéraux obtiendront leur Constitution...

M. de Bismarck a ensuite envisagé la possibilité d'une guerre avec la France ayant la Russie comme alliée.

— Il est certain, m'a-t-il dit, que notre position serait difficile. En admettant même que la Russie ne mobilise pas ses troupes, nous n'en serions pas moins obligés de laisser une armée de cent mille hommes sur notre frontière Est pour la surveiller et nous affaiblirions d'autant les forces que nous mettrions en campagne contre la France. Et puis, môme en supposant que nous soyons victorieux, l'opinion publique à Saint-Pétersbourg et à Moscou agirait de telle façon que le gouvernement nous empêcherait de profiter de notre victoire, parce qu'affaiblir de nouveau la France pour une trentaine ou une quarantaine d'années serait fortifier de nouveau Tempire d'Allemagne... Tout cela, je n'ai pas pu le dire dans mon discours, mais il ne serait pas mauvais que vous le glissiez prudemment dans la presse...

9 mars 4888. — Jour de deuil pour la Prusse et pour l'empire. Guillaume P"" vient de mourir. Son fils monte sur le trône et devient empereur d'Allemagne sous le nom de Frédéric IIÎ.

Bûcher me communique les détails suivants sur la princesse Victoria, fille aînée de notre nouvel empereur et de notre nouvelle impératrice. Il me prévient en même temps que je ne tarderai pas à avoir à m'en servir.

(( La princesse Victoria, fille de l'empereur Frédéric III et de l'impératrice Victoria, est âgée de vingt-deux ans. Il est question, depuis quelque temps, de la marier au prince Alexandre de Battcnberg. Le prince a fait la connaissance de la princesse à la cour de sa grand-mère, la reine d'Angleterre. L'idée môme du mariage a dû naître dans l'esprit de la reine Victoria, qui ne serait pas fâchée de voir l'adversaire de la Russie s'appuyer sur une alliance avec notre cour. Mais pareil mariage est loin de sourire au chancelier. Il n'a pu s'empêcher de faire déjà de nombreuses objections. Il craint que cela ne nous brouille avec Saint-Pétersbourg et il ne veut pas exposer une princesse prussienne à être expulsée un jour ou l'autre de Sofia. »

1'^ avril 1888. — C'est l'anniversaire de naissance du chancelier.

Le prince Guillaume, fils aîné de l'empereur Frédéric et notre kronprinz actuel, est venu en personne apporter ses souhaits au chancelier et s'est, en même temps, invité à dîner pour le soir.

A la fin du repas, il a prononcé le toast suivant :

« L'empire est comme un corps d'armée qui aurait perdu son général en chef sur le champ de bataille et qui verrait son nouveau commandant grièvement blessé. Dans une passe aussi critique, les cœurs des quarante-six millions d'Allemands ne peuvent que se tourner avec espoir vers le drapeau et le porte-drapeau, en lequel ils ont placé toute leur confiance, Le porte-drapeau est notre illustre, notre grand chancelier. Qu'il nous conduise! Nous le suivrons! Puisse-t-il vivre longtemps!... »

7 avril. — J'ai reçu dans la matinée un mot de la chancellerie impériale m'invitant à passer au ministère dans l'après-midi.

Je suis arrivé au palais à l'heure qui m'avait été indiquée et ai été presque aussitôt introduit. M. de

Bismarck était en grand uniforme. Il se portait bien, quoiqu'il se plaignît un peu de fatigue et d'insomnies.

— J'aurais bien besoin, m'a-t-il dit, d'aller à Yarzin pour me rendre compte des dégâts qu'y ont faits les inondations, mais il m'est impossible de m'absenter pour le moment. Je n'aurais pas le dos tourné que les femmes, qui veulent à présent gouverner l'empire, commenceraient à faire des leurs...

— De quelles femmes Votre Altesse veut-elle parler?

— Des Anglaises!... Vous avez du voir dans les journaux que je songeais à me retirer, non pas à cause de l'empereur, qui est très raisonnable et qui me seconde bien, mais à cause des intrigues de cour... Il s'agit du mariage du Battenberger avec la princesse Victoria... C'est la reine d'Angleterre qui a imaginé cette alliance, et sa fille, notre impératrice actuelle, y pousse de toutes ses forces. Il y a plus de trois ans qu'il en est question de ce mariage!... Déjà, sous mon vieux maître, on l'a, une première fois, combiné. Mais, aussitôt que j'en ai eu vent, je suis allé le trouver et je lui ai fait, verbablement et par écrit, toutes les observations que j'ai cru devoir lui faire. Il a été convaincu par les arguments que je lui ai fait

valoir et il a refusé son consentement, quoique la jeune princesse fiit fort éprise du prince Alexandre... C'est vrai que c'est un bel homme! Il a une prestance superbe. Mais elle s'accommodera aussi bien de n'importe quel autre soupirant, pourvu qu'il ait l'air d'un homme!... Et puis ce n'est pas là la question. Nous avons à nous occuper des dangers que cela peut amener au point de vue politique.

M. de Bismarck a ensuite vivement récriminé contre la reine d'Angleterre.

— La reine Victoria, a-t-il dit, est comme toutes les vieilles femmes : elle a la manie de faire des mariages! Elle a choisi le prince Alexandre pour sa petite-fille parce qu'il est le frère de son gendre, le mari de sa fille bien-aimée Béatrice. Mais elle a aussi' un but politique en vue : elle veut nous brouiller définitivement avec la Russie... Je sais bien que, dans les affaires de famille, elle n'est point accoutumée à rencontrer de contradiction. Si on la laissait faire, elle nous arriverait demain avec le prêtre dans son sac de nuit et le fiancé dans sa malle, et puis le mariage serait fait... Mais je suis là pour me mettre sur la route du Battenberger s'il vient ici.

Je me suis informé de l'état de santé de Sa Majesté l'empereur.

— Est-ce réellement un cancer qu'il a à la gorge? ai-je demandé au chancelier.

— Oui, c'est un cancer, m'a-t-il répondu. Le D'' Bergmann Ta récemment examiné. 11 n'a pas pu me dire s'il en avait pour trois semaines ou pour trois mois. Extérieurement, on ne remarque pas grand'chose. Il se tient très droit et march: d'un pas rapide. Mais sa figure est devenue effroyablement mince. Il a l'air fatigué et abattu. Ils l'énervent inutilement, ils le maltraitent, ils le martyrisent!... Il est content que je sois venu à son aide, parce que, elle, elle est trop forte pour lui en discussions. On n'a jusqu'ici convenu que d'un retard pour ce mariage. Mais il ne faut pas qu'il ait lieu du tout... Si jamais il est célébré, je ne resterai pas une heure au pouvoir, parce que je n'aurai plus aucune confiance dans Tavenir. A Saint-Pétersbourg, ils ne croiraient plus à cette droiture et à cette loyauté par lesquelles je me suis gagné l'amitié du tsar Alexandre, malgré tout ce qu'on a pu faire contre moi... Je sais bien qu'ici ils feraient tout au monde pour me garder ; même elle, elle désire que je reste au pouvoir. Ils tâchent de m'entortiljer dans du velours et du coton... Mais, si je ne parviens pas à annihiler ces influences anglaises, si mes remontrances n'ont pas plus de succès, si on n'écoute pas plus ma

voix, pourquoi continuerais-je à me tourmenter et à me surmener? Je ne veux pas servir de tremplin aux sottises des autres... Je ne veux pas que ces Anglaises m'emploient à satisfaire leurs lubies, leurs caprices, leurs intérêts nationaux aux dépens et au détriment des intérêts de l'empire d'Allemagne!... Ah! si le vieil empereur vivait encore!...

— C'était un vrai roi, n'est-ce pas. Votre Altesse? Il avait, au plus haut degré, le sentiment du devoir et il savait vous apprécier à votre juste valeur.

— Oui, fit le chef, c'était un camarade loyal et qui ne m'eût jamais laissé dans l'embarras.

— Il a pourtant rendu la vie parfois dure à Votre Excellence...

— Jamais intentionnellement! s'écria M. de Bismarck. C'était toujours par suite d'un malentendu ou d'une connaissance insuffisante des choses. Quand il avait quelque grave affaire à résoudre, il se trompait souvent de chemin, mais il me permettait toujours de le remettre dans la bonne route... Je n'oublierai jamais le jour de crise oii il ne pouvait pas trouver de ministre pour gouverner selon ses vues. Il me fit appeler et me montra un acte d'abdication qu'il venait de signer. « Puisque je ne puis trouver, me dit-il,

des ministres qui gouvernent à mon ide'e et qui accordent aux libéraux les concessions que je veux leur faire, je préfère laisser le trône à mon tils. » Je lui répondis simplement que j'étais prêt à être le ministre qu'il désirait. « Même contre la majorité? » demanda-t-il. « Même contre la majorité », répondis-je. « Alors, c'est bien », fit-il. 11 jeta l'acte d'abdication et décbira en même temps la feuille qui contenait les concessions à faire aux libéraux!... C'était aussi un homme courageux. Il avait même parfois trop de conrage. En 1864, il ne voulait pas atlendre l'Autriche pour s'emparer du Jutland et, en 1866, à Nikolsbourg, il voulait à toute force marcher sur Vienne...

Le chancelier se tut et réfléchit silencieusement à toutes ces choses du passé. Puis, revenant à son sujet, il continua :

— L'impératrice Frédéric a toujours été une Anglaise. Elle n'a jamais fait que propager l'influence de l'Angleterre, que servir les intérêts de l'Angleterre. Et, aujourd'hui, elle le fait plus que jamais..; Notez bien qu'eux, en Angleterre, ils ne toléreraient pas une minute la moindre immixtion étrangère. Vous vous rappelez comment Palmerston et les autres ont accusé, combattu et poursuivi le prince consort à cause de l'influence qu'il exerçait sur la reine. Mais nous, ils voudraient ir. 13

que nous nous soumettions à ce qu'ils se refusent à accepter; ils voudraient que nous trouvions cela tout naturel. Nous sommes pour eux une race inférieure; nous ne sommes bons qu'à être leurs domestiques!... La reine le pense, et sa fille aussi! Elles travaillent toutes deux d'accord... Tenez, je voudrais que vous saisissiez cette occasion pour traiter et développer à fond ce sujet au point de vue diplomatique et politique. Je voudrais que vous montriez comment l'Angleterre, de tout temps, a cherché à se servir de notre influence pour ses propres fins et contre nos intérêts à nous; je voudrais que vous établissiez comment elle y est parvenue par l'entremise des filles, des nièces ou des amies de la reine Victoria...

Et M. de Bismarck m'indiqua un petit ouvrage oii je pourrais puiser des renseignements inédits. 11 s'appelait les Cogérents et F influence étrangère en Allemagne^ et avait para, il y avait quelques années, en Suisse. Il n'était pas signé, mais l'auteur, d'après le chef, n'était autre que le duc Ernest de Cobourg.

— Vous pouvez, me dit le chancelier, faire un grand tableau de la politique anglaise et remonter jusqu'au commencement du siècle dernier... La politique de l'Angleterre a toujours été de semer ta dissension parmi les puissances continentales

OU (le perpétuer les discordes déjà existantes, d'après le principe célèbre Duobus, l'uigantibus^ terllus gaudens. Elle a toujours été de se servir de l'un contre l'autre, d'affaiblir et de faire du tort à tous pour le plus grand bénéfice de la Grande- Bretagne. Tantôt, elle s'en est prise à la France, de concert avec la Russie ; tantôt, à la Russie, de concert avec la France. Au siècle passé, cela a d'abord été l'empereur d'Autriche qui a dû faire la guerre pour le compte des Anglais; puis nous, qui avons dû recevoir des coups pour leur rendre service... Chaque État de l'Europe était alors menacé par la puissance de la monarchie française, mais aucun ne l'était autant que l'Angleterre. L'Europe a donc été mise à feu et à sang. Et, lorsque la paix a été faite, l'Angleterre a pris pour elle la part du lion, alors que, pendant la guerre, elle n'avait presque rien fait et que c'était nous qui avions conquis presque tous les territoires français... Dans ce siècle-ci, elle a constamment cherché à nous pousser contre les Russes, qui étaient un danger pour elle sur le Bosphore, et surtout sur la frontière de l'Inde. Si nous l'avions écoutée, pendant la guerre de Crimée, où la France est intervenue alors qu'elle n'avait rien à y faire, nous nous serions joints aux puissances occidentales et nous aurions attaqué l'empereur

19b LES MÉMOIRES DE BISMARCK

Nicolas. J'étais là et je m'y suis opposé de toutes mes forces!.,. En 1863;, elle voulait nous faire soutenir Tinsurrection polonaise. C'était évidemment fort habile. Nous nous brouillions avec un ami et nous formions sur notre flanc droit un royaume qui eût été plus tard un allié naturel pour la France... En 1877, quand la guerre russoturque était imminente, TAngleterre nous poussait à nous servir de notre influence à Saint- Pétersbourg pour empêcher les hostilités. Le Times nous démontrait que c'était dans l'intérêt de l'humanité!... La reine Victoria tachait de peser sur le vieil empereur : elle lui écrivait une lettre, qu'elle lui faisait remettre par Augusta ; elle m'écrivait, à moi, deux lettres coup sur coup pour me conjurer d'intervenir. X^lmmanilé^ la paix^ la liberté^ voilà les mots qu'ils ont à la bouche et qui leur servent de prétextes quand ils n'ont pas affaire à des peuplades sauvages et qu'ils ne peuvent pas invoquer les bienfaits de la civilisation!... C'est au nom de l'humanité que la reine Victoria voulait nous faire prendre en main les intérêts de l'Angleterre, qui n'avaient rien de commun avec les nôtres. C'est au nom de la paix qu'elle cherchait à nous brouiller avec la Russie!... Or, moi, mes efforts ont toujours tendu à ce que nous vivions dans les

meilleurs termes possibles avec les Russes, et, jusqu'à ce jour, j'y ai réussi. Il ne faut à aucun prix que le Battenberger vienne détruire les résultats que j'ai obtenus. 11 no faut pas qu'un soupçon, si léger soit-il, vienne à se glisser dans l'esprit du tsar Alexandre. Il ne faut pas que la presse moscovite puisse saisir ce prétexte pour dire que nous avons quelque dessein caché!... Si ce mariage se faisait, le prince de Battenberg ne serait pas autre chose qu'un canal ouvert à l'influence anglaise, qu'un instrument de cette influence contre la Russie... Dites-le bien, répétez-le, ancrez-ie dans les esprits... Et puis, une telle alliance n'est pas convenable pour la maison royale de Prusse, pour la fille d'un empereur d'Allemagne. L'empereur Frédéric le voit et le sent encore plus que moi, parce que, lui, il a une haute idée de la dignité de sa famille.

M. de Bismarck s'arrêta pour reprendre haleine, puis poursuivit :

— D'ailleurs, au-dessus de tout cela, il y a encore autre chose... H y a que le tsar Alexandre hait le Battenberger de toutes ses forces. Il n'y a peut-être pas dans le monde entier un autre homme qu'il hait aussi profondément. Et le Battenberger le mérite par sa fausseté et sa traîtrise ! . . . En sa qualité de neveu de la défunte impératrice.

i98 LES MEMOIRES DE BISMARCK

on le regardait à Saint-Pétersbourg comme un instrument devant servir les intérêts de la Russie en Bulgarie. Et rien n'était plus légitime : les Bulgares doivent à la Russie, et rien qu'à elle, leur indépendance. Il gouverna, effectivement, dans ce sens les premiers temps, mais il ne tarda pas à embrasser la cause de l'Angleterre, qui rêvait de créer un royaume gênant pour la Russie. Pendant qu'il trahissait la Russie, il prononçait des discours pour la rassurer, il faisait des promesses catégoriques : il s'engageait formellement, devant (iiers, à n'apporter aucun changement dans la Roumélie orientale et, en même teaips, il encourageait, il fomentait la révolution à Philippopoli, et c'était presque avec son consentement qu'elle éclatait... Eh bien, je dis qu'il faudrait un miracle, je dis qu'il faudrait ne pas avoir une nature humaine, si on était le tsar Alexandre, pour ne pas haïr à mort l'homme qui a tenu une conduite déshonorante, qui s'est rendu coupable d'un pareil manque de foi. L'empereur de Russie n'oubliera jamais cela : il ne peut l'oublier; il ne peut pas ne pas regarder Alexandre deBattenberg comme son ennemi le plus juré. Si, demain, celui-ci devenait membre de la famille royale de Prusse, le tsar ne pourrait pas se défendre à notre égard d'un soupçon que rien ne serait capable de dis-

siper. Ce serait une menace perpétuelle pour la paix ! Il ne nous déclarerait peut-être pas la guerre sur-le-champ, comme le fit Napoléon III en 1870, mais il nous considérerait à bon droit comme étant ses ennemis ; la presse russe nous attaquerait avec la même violence et la même perfidie que jadis, et les circonstances, cette fois, lui donneraient raison...

Le chancelier fit de nouveau valoir le danger qu'il y aurait à une alliance entre la France et la Russie.

— Je sais bien, me dit-il, que la Russie ne prendrait peut-être pas les armes contre nous si la France nous attaquait, mais la France, elle, les prendrait à coup sûr si la Russie nous déclarait la guerre. Dans une pareille lutte, il n'est nullement prouvé que ce soit nous qui gagnions. Nous sommes bien armés, mais nous aurions contre nous des masses énormes; l'Autriche n'a pas encore développé ses forces, et, quant à l'Italie, nous ne pouvons faire aucun fond sur elle!... Même si nous étions victorieux, comme je vous l'ai déjà dit, ce ne serait qu'au prix d'une dépense effroyable de sang et d'argent, et jamais nous ne pourrions rien prendre à la Russie ou à la France qui pût compenser nos sacrifices et nos pertes. Il n'y a que les Anglais qui gagneraient à une

pareille guerre!... Oui, si, à cause du mariage du Battenberger , la Russie, d'accord avec la France, nous attaquait, ce serait une guerre anglaise...

Le prince me dit que tout ce qu'il venait de m'exposer là, je ne devais le mettre dans mon article qu'avec la plus grande circonspection et les plus extrêmes ménagements.

— Rappelez- vous les lois sur la presse, me recommanda-t-il en souriant. Soyez très prudent, très diplomate et pas trop venimeux. Attachezvous surtout à faire ressortir que ce sont les influences étrangères qui travaillent contre moi. L'empereur n'y est pour rien ; la dame qui règne aujourd'hui et sa mère sont la cause de tout...

Là-dessus, j'ai pris congé du chef.

Biicher, que j'ai été voir en sortant, m'a confirmé tout ce que M. de Bismarck m'avait dit et m'a donné quelques détails sur l'anglomanie qui sévit sur le côté féminin de la famille impériale. Il m'a raconté que la princesse Victoria, la Baltenbergerin^ comme il dit, avait eu récemment une discussion avec son frère le kronpvinz Guillaume au sujet d'une chose de ménage.

— Ah! s'était écriée la jeune princesse, tout ça, c'est bien mieux arrangé à la maison!...

— Qu'est-ce que tu entends par à la maison ? avait demandé le kronprinz.

— Eh bien, à la maison, en Angleterre, répondit sa sœur.

Il paraît que le prince Guillaume riposta par une épithète énergique; mais on ne sait pas exactement si c'était « oie » ou « dinde ». C'était à coup sûr un des deux.

^ avril 1888. — Le chancelier m'a fait appeler de nouveau aujourd'hui. Il était étendu sur une chaise longue et lisait la Gazette de Cologne. Il a inimédialement abordé le sujet qui lui tenait à cœur.

— Voilà, m'a-t-il dit, un article de la Gazette de Cologne qui pourra vous servir... La grande affaire, voyez-vous, c'est que j'ai l'empereur pour moi. Le mariage d'Alexandre de Battenberg, ce n'est pas autre chose qu'une lutte entre l'empereur et rimpératrice. Elle, en sa qualité d'Anglaise, est naturellement pour le Battenberger. Lui n'en veut pas, d'abord pour des raisons politiques, qui sont les miennes, et, ensuite, parce qu'il pense que c'est une mésalliance?... Deux impératrices, celle des Indes et celle d'Allemagne, combattent contre son opinion et contre la mienne. Seulement,

Victoria — la fille —abrutit son mari... Elle parle, elle parle... Ah! elle pourrait faire un meilleur usage de sa langue!... Il est malade, il aime sa famille et est sans force pour lutter contre elle. J'étais là un jour où elle l'endoctrinait avec sa volubilité et sa logique de femme. Il n'osait rien répondre ; il s'était assis silencieusement et avait l'air abattu. Aussi chaque fois qu'il me voit accourir à la rescousse contre sa combative moitié, est-il transporté de joie...

J'ai répété au chef l'histoire que Bûcher m'avait racontée la veille, au sujet de Victoria n« 3 et de son frère.

— C'est tout à fait vraisemblable, m'a dit le chef. Lorsqu'elle est dans son intérieur avec ses filles, elle, une impératrice d'Allemagne, elle ne parle qu'anglais; la langue des gens comme-ilfaut, et les princesses écrivent des lettres en anglais à leur père !...

Il y eut un silence. M. de Bismarck poursuivit :

— Ils aiment à parler de mon attachement à la dynastie! Ils n'ont pas tort, mais c'était surtout vrai sous le vieux maître. Si j'ai accepté de rester après sa mort, c'est qu'il avait été formellement convenu que je continuerais ma vieille politique comme parle passé, que je n'aurais à redouter au-

Cime influence étrangère et que je n'aurais pas à disputer le gouvernemeni du pays à des femmes...

28 avril. — J'ai rencontré, cet après-midi, Bûcher dans la Kônigin-A.ugusta strasse.

Il m'a dit en souriant :

— J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer : grand maman est arrivée à Charlottenbourg et s'y est bien comportée. Elle a déclaré d'elle-même que l'attitude du chef dans la question du mariage Battenberg était des plus correctes et elle a engagé sa fille à céder. Elle lui a dit que c'était très bien à elle de ne pas oublier sa patrie et de lui faire avoir tous les avantages qu'elle pouvait, mais qu'elle ne devait pas oublier qu'elle avait besoin de l'attachement des Allemands et qu'elle devait faire tout son possil)le pour se le gagner. Et elle a, par-dessus le marché, amené une réconciliation entre l'impératrice Frédéric et son fils, le hronprinz Guillaume.

\^ juin. — L'empereur Frédéric III est mort à Potsdam après trois mois de règne.

Je viens d'écrire à Bûcher quelques lignes pour

lui exprimer toute la satisfaction que j'avais à voir monter sur le trône, à sa place, Tempereur Guillaume II, qui est un disciple fervent et un admirateur du chancelier.

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