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CHAPITRE VIII

9 avril 1880. — La lutte que M. de Bismarck soutient contre la cour, contre le Reichstag et contre certains personnages haut placés a pris soudain un caractère aigu. Les journaux parlent ouvertement depuis quelques jours de la retraite du chancelier. Je viens de lui écrire pour lui demander si je ne pourrais pas lui être de quelque utilité et s'il ne désirait pas me voir.

11 avril. — Reçu la réponse à ma lettre

d'avant-hier. Le secrétaire du prince me prie de passer à la Wilhelmstrasse à quatre heures.

A l'heure dite, je me suis rendu au ministère des affaires étrancçères et ai été introduit aussitôt.

Le chancelier m'a paru inquiet et fatigué.

— Les choses vont mal depuis quelque temps, m'a-t-il dit. La lutte est plus violente que jamais entre les personnages officiels et moi... Je n'en puis plus !

11 m'a longuement exposé les causes de la crise qu'il traversait. Son autorité avait subi des amoindrissements qu'il ne pouvait tolérer : on avait profité des vacances prolongées qu'il avait prises l'année précédente pour empiéter sur ses prérogatives. Enfin, le désaccord était profond entre le conseil fédéral et lui. Le conseil fédéral avait pris plusieurs décisions qu'il ne pouvait refuser d'exécuter, mais dont il refusait d'accepter la responsabilité.

J'ai pris des notes pendant que le chef parlait; j'ai même écrit plusieurs feuillets sous sa dictée, qui vont me servir pour un article dans le Grenzboten où j'exposerai les motifs exacts de la crise actuelle.

11 mai 1880. — Yu, ce matin, le chancelier, qui m'avait fait appeler.

Il m'a longuement parlé des attaques dont il était l'objet dans la presse.

— Avez-vous remarqué, m'a-t-il dit, la joie des libéraux à la nouvelle que, dorénavant, je ne m'occuperai plus des affaires intérieures de l'Allemagne, mais que je me confinerai dans la politique étrangère?... Ils ont été jusqu'à dire que je n'avais rien fait de bon au-dedans. Il me semble que, pourtant, j'ai accompli quelques petites choses. C'est moi qui, par deux fois, ai fait voter le septennat militaire et ai ainsi évité un conflit entre le roi, qui voulait un budget permanent, et le Reichstag, qui en réclamait un annuel! C'est moi qui ai mis en vigueur les nouveaux tarifs douaniers! Enfin, c'est moi qui leur ai fait avoir les cinq milliards de 1871, qui les ont sauvés de la banqueroute!... Quand je n'aurais fait que cela, il me semble que ce ne serait pas si mal... Les politiciens ne veulent pas voir ça, mais le pays le comprend, j'en suis sûr, et il en saisit les conséquences.

Le chef m'a ensuite longuement entretenu de la lutte qu'il soutenait contre le centre et les catholiques et m'a donné de nombreuses indications à ce sujet.

J'ai demandé à M. de Bismarck s'il avait entendu parler d'an M. Thorndike Rice, qui était

américain et publiait, à New-York, une revue mensuelle, la Revue de F Amérique du Nord.

Ce M. Rice était venu me voir plusieurs fois et m'avait demandé de lui obtenir pour sa revue un article signé de M. de Bismarck lui-même. Il m'avait dit qu'il était prêt à le payer jusqu'à 25.000 francs s'il était nécessaire. Je lui avais répondu que c'était inutile et qu'il ne fallait pas y songer. 11 m'avait alors demandé si je ne consentirais pas à écrire l'article, et si M. de Bismarck ne consentirait pas à mettre simplement son nom au bas. Je lui avait dit que cela se pouvait encore moins. W s'était finalement contenté d'un article de moi, signé de mon nom.

Je n'en avais plus entendu parler, mais Blowitz venait d'envoyer une dépêche au Times, où il racontait que Rice était encore revenu à la charge et avait été trouver lui-même le chancelier, sans plus de succès, d'ailleurs.

— C'est vrai, dit le chancelier : il est effectivement venu pour me voir; mais ce n'est pas moi qui l'ai reçu, c'est mon fils. Je lui ai fait répondre que j'étais trop occupé pour m'adonner à mes penchants journalistiques et pour toucher la forte somme qu'il venait m'ofïrir.

28 octobre 1880. — Bûcher est venu me trouver

et m'a remis l'article suivant, qui lui avait été dicté par le chancelier. Il désirerait que je le fisse passer dans le Daily Telegraph. Yoici cet article :

« La situation est devenue ici des plus critiques. Il s'agit de savoir si le chancelier impérial restera au pouvoir ou s'il se retirera. La cause de la crise réside dans la nomination du secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères. Il convient , d'ailleurs, d'ajouter que les difficultés en présence desquelles on se trouve ont un caractère personnel et non un caractère officiel. Le leader de l'opposition à la cour est le général comte Goltz, frère de l'ancien ambassadeur à Paris, qui cherche à gagner sur un autre terrain les lauriers qu'il n'a pu conquérir sur le champ de bataille, et M. de Radowitz, qui est en ce moment chargé d'affaires à l'ambassade de Paris, paraît être le candidat désigné au sous-secrétariat d'Etat.

« Ce serait une chose extraordinaire et qui pourrait avoir les conséquences les plus imprévues si le chancelier, précisément alors qu'il paraît jouir d'une autorité pleine et entière dans la conduite des affaires européennes, était obligé de céder à une intrigue de cour et de se retirer du pouvoir. Cette chose serait même tellement

extraordinaire qu'elle serait improbable si la source de mon information n'était pas des plus autorisées, et si je ne connaissais pas exactement les faits et gestes de tous les personnages de ce drame.

« Ce n'est, d'ailleurs, pas la première fois que ce chancelier a à lutter contre des intrigues de cour et qu'il est contraint d'offrir sa démission. Pareil fait s'est déjà produit en 1877. Nous ne pouvons que regretter, quant à nous, que le dévouement de M. de Bismarck à son pays et à ses compatriotes soit ainsi subordonné au service qu'il doit à son roi. Nous ne pouvons que déplorer qu'à l'heure actuelle la grandeur de la tâche qu'il s'est imposée ne l'ait pas encore émancipé de la tutelle de la cour et des influences dynastiques. Nous espéroQs, malgré tout, qu'il arrivera à surmonter tous les obstacles qu'on accumule sur sa route, quoique nous ayons le regret d'apprendre que, lui, les considère comme insurmontables... »

Une autre cause de la crise que cet article n'énumère pas, mais qui est la vraie, c'est que le vieil empereur s'est avisé de vouloir intervenir directement dans la question d'Orient et d'envoyer des télégrammes derrière le dos du chancelier. En outre, M. de Bismarck voudrait faire revenir au-

près de lui Hartzfeldt, notre ambassadeur de Constantinople, tandis que Goltz a persuadé au roi de nommer Radowitz.

3 novembre 1880. — J'ai envoyé, suivant le désir du chef, l'article au Daily Telegraph, et j'ai reçu de l'éditeur une dépêche m'affirmant qu'il paraîtrait.

Mais Bûcher, que je viens de voir, m'a annoncé que la crise était terminée. M. de Bismarck a, paraît-il, adressé un long rapport, de dix-sept pages, à l'empereur. Le vieux monarque, qui était en train de chasser, à Ludwigslust, lui a aussitôt télégraphié :

« Viens de lire vos explications et suis d'accord avec vous. R (Radowitz) ira à A (Athènes). »

Bûcher a, en outre, ajouté que Radowitz était attendu dans la journée. 11 avait écrit qu'il acceptait d'aller à Athènes, mais qu'il réclamait seulement qu'on lui donnât plus que le traitement habituel, parce que, à Paris, il avait, en outre de ses appointements, quelques petites allocations. 11 parait que les bureaux à Berlin sont absolument opposés à ce supplément de traitement, et, pour éviter les réclamations, on devra avoir recours aux ressources du fonds guelfe.

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