‹ Les Mémoires de BismarckChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

16 juillet 1888. — On parle depuis quelques jours dans la presse d\in journal que Fempereur Frédéric III aurait laissé et qui ne jelterait pas une lumière favorable sur le prince de Bismarck. On prétend que ce journal serait actuellement entre les mains de la reine d'Angleterre.

D'après le Matin, ce ne serait pas, à proprement parler, un journal, et l'empereur Frédéric n'en serait pas Fauteur. Il s'agirait simplement d'un rapport confidentiel adressé par le prince de Bismarck au vieil empereur lorsqu'il vivait encore et

ayant trait à la situation européenne. Le chancelier aurait lui-même remis ce document à Guillaume 1''% convaincu que le kronprinz Frédéric ne léguerait jamais et que le document passerait directement des mains du grand-père dans les mains du petit-fils. Mais, contrairement à son attente, Frédéric III monta sur le trône et trouva le mémorandum de M. de Bismarck. Tous les efforts faits par le chancelier pour rentrer en possession de ce précieux manuscrit auraient été vains, et, à la mort de Frédéric, on ne l'aurait pas retrouvé dans les papiers de l'empereur, pour la bonne raison qu'il était en sûreté dans les mains de la reine Victoria.

Il parait que cette version du Matin^ tout en étant assez extraordinaire, n'est pas dénuée de tout fondement. Mais il n'en est pas moins vrai que, en dehors de ce document, il existe aussi un véritable journal de l'empereur défunt, qui a été mis en lieu sûr par sa femme ou par sa bellemère.

25 septembre 1888. — J'ai reçu, hier, un numéro de \di Deutsche Rundschau^ contenant le prétendu journal de l'empereur Frédéric pendant la guerre de 1870-1871.

LE JOURNAL DE LEMPEREUll FRÉDÉUIG 207

Un attaché de la chancellerie est venu me trouver et m'a remis une lettre de M. de Bismarck me priant d'aller le voir le plus tôt possible à Friedrichsruh et d'emporter avec moi les notes que j'ai prises pendant la guerre, pour être en mesure de relever les inexactitudes flagrantes qu'il semble y avoir dans le journal de l'empereur Frédéric.

J'ai répondu que je partirais demain matin, et Ton a pris des dispositions en conséquence pour que mon train, qui ne s'arrête pas habituellement à Friedrichsruh, y fasse halte. On m'a recommandé la plus grande discrétion sur mon départ, attendu qu'aucun journal ne parlerait de ma visite.

26 septembre. — Arrivé à Friedrichsruh à une heure. Rottenbourg, le secrétaire du prince, m'attendait avec une voiture.

J'ai vu le chef à déjeuner, oii, selon son habitude, il a lu, classé et signé des documents variés. A la fin du repas, Rottenbourg m'a remis un mémorandum que le prince venait d'écrire au sujet de la publication posthume de la Rundschau. Ce mémorandum était adressé par M. de Bismarck à l'empereur Guillaume II.

A quatre heures, au moment où j'avais fini la

lecture de ce mémorandum, un domestique est venu me prévenir que le chancelier allait sortir en voiture pour faire une promenade et qu'il me faisait demander si je ne voulais pas l'accompagner.

J'ai accepté, comme bien on pense, et nous avons fait ensemble, le chef et moi, une longue course de deux heures à travers la campagne.

La conversation a roulé presque tout le temps sur le journal de l'empereur Frédéric. M. de Bismarck a pris soin de parler anglais pour que le cocher ne comprenne pas.

— Vous avez lu des extraits du journal, n'estce pas? a commencé par me dire le chancelier. Eh bien, voici ce que nous allons faire... Nous allons commencer par dire que c'est un faux. Si, ensuite, on nous prouve que c'est authentique en nous montrant le manuscrit original, nous changerons de tactique et nous agirons en conséquence ! . . .

J'ai fait observer au chef que, pour moi, il n'y avait pas de doute que le journal de l'empereur défunt fût authentique; seulement, il devait y avoir eu des intercalations, qui étaient l'œuvre de Victoria n° 2. Je lui ai cité des exemples à l'appui de mon dire.

— Vous avez raison, m'a répondu M. de Bis-

marck. Personnellement, je crois encore plus que vous à l'authenticité du journal. C'est un fouillis insignifiant, superficiel, sans noliou exacte de l'état des choses; c'est un mélange de politique sentimentale, de prétention et de phraséologie. L'empereur Frédéi'ic était loin d'èlre aussi habile que son père, et sou père était déjà loin d'être un politicien de première force. C'est ce qui fait que pas une minute je n'ai douté de l'authenticité du journal publié. Mais ça ne fait rien, il faut le traiter comme un faux!...

J'ai demandé au prince s'il en avait parlé à l'empereur Guillaume II. Il m'a répondu que oui, et a ajouté :

— Il était dans une rage terrible et voulait qu'on prenne immédiatement des mesures énergiques pour arrêter la publication...

Il a relevé ensuite quelques-unes des erreurs qui figuraient dans la publication.

— En 1870, m'a-t-il expliqué, le kronprinz n'était que partiellement initié aux négociations que l'on menait. Le roi avait toujours peur que, si on lui en disait trop long, il n'écrivit à sa femme ou même à la reine d'Angleterre, dont toutes les sympathies étaient acquises à la France. Il avait peur aussi qu'il ne fit quelque sottise, parce que ses exigences au sujet de nos alliés étaient exces-

sives et qu'il rêvait toujours do prendre quelque mesure draconienne contre eux. H n'a, d'ailleurs, jamais eu qu'une connaissance superficielle des affaires politiques... Je m'étonne, malgré cela, que ces notes, qui, soi-disant, ont été écrites jour par jour, contiennent autant de confusions et d'erreurs chronologiques. Ce n'est pas possible que le tout ait été écrit par le kronprinz : une partie doit venir de son entourage ou de l'éditeur... Par exemple, en ce qui concerne la déclaration de guerre, il y est dit que, au milieu de juillet 1870, je voulais relourner à Varzin parce que la paix n'était plus en danger. Or, le kronprinz, mieux que personne, savait que je considérais la guerre comme inévitable et que j'avais annoncé au roi mon intention de me retirer s'il cédait sur le moindre point..'. De môme, il est inadmissible que le kronprinz déclare qu'il voulait faire accorder la Croix de fera d'autres qu'à des Prussiens, puisque c'est juste le contraire et que c'est moi qui ai suggéré cette idée à Versailles... Le kronprinz dit que c'est là la première des divergences qu'il y ait eues entre nous ; il en oublie un certain nombre d'antérieures. Par exemple, avant ou immédiatement après Sedan, à Beaumont ou à Donchery nous avons eu une conversation qu'il ne peut pas avoir oubliée et qui s'est tenue dans une longue

passer en hâte ma robe de chambre pour le recevoir convenablement.

— Vous avez là, Votre Allesse, me permis-je de dire, un élève docile et reconnaissant, qui vous aide dans vos devoirs d'homme d'Etat.

— Oui, reprit le chef. Il n'y a guère à reprendre en lui que des choses sans importance : par exemple, la tournure de certains de ses discours. Il y met des mots nouveaux qu'il a été pêcher dans les journaux... Mais, ça, c'est la vivacité de la jeunesse et il se corrigera avec le temps. Il vaut mieux avoir trop que pas assez de feu ! . . .

Le chancelier nous a ensuite raconté une histoire amusante au sujet de la gouvernante de l'empereur. Il paraît que, lorsqu'il était tout enfant, elle crut un jour devoir lui donner le fouet, mais, en même temps qu'elle le lui donnait, elle lui adressait d'humbles excuses.

— Que Votre Altesse Royale veuille bien croire, s'exclamait-elle, que cela me fait encore plus de mal à moi qu'à Elle!...

— Ah ! riposta le petit prince. Et est-ce que ça vous fait aussi mal au même endroit?...

28 septembre. — J'ai trouvé dans mes notes certains passages intéressants à comparer avec le

journal de l'emperGur Frédéric. Je les ai remis au chef, et nous avons reparlé de la publication de la Deutsche Rundschau.

— Je me rappelle maintenant parfaitement, m'a dit le chancelier, le moment oii nous avons eu notre grande discussion, le kronprinz et moi, à propos des Bavarois. C'était avant l'entrevue que j'eus avec Napoléon III à Donchery. Le kronprinz paraissait fort excité contre nos alliés : il voulait prendre des mesures énergiques et ne parlait de rien moins que de faire massacrer les deux corps d'armée bavarois. Je lui dis que ce serait un acte de trahison sans précédent et je prononçai la phrase que je vous ai rapportée l'autre jour : « Monseigneur, un prince peut faire cela, mais un gentilhomme ne le fera jamais ! »

J'ai dit au chef- combien il était heureux pour nous que l'empereur Frédéric fût mort, parce que, s'il avait vécu, nous aurions dû constamment lutter contre l'influence anglaise et nous nous serions brouillés fatalement avec la Russie.

— Oui, m'a répondu M. de Bismarck. Il était en faveur des d'Orléans : il voulait user de son influence pour une fille du duc de Nemours; il était avec les Polonais et le Danemark; il était contre la guerre de 186(5... Bref, il était toujours pour ce qui arrangeait le mieux les Anglais!...

En ce qui concernait la publication de la Deutsche Rundschau^ le chancelier a maintenu son premier plan de campagne.

— Vous direz d'abord que c'est un faux, m'a-t-il répété, et que vous êtes indignés de voir attribuer de pareilles calomnies au noble défunt... Puis, si on vous prouve que le journal était authentique, vous réfuterez les erreurs et les absurdités qu'il contient, mais prudemment, doucement, car il ne faut jamais perdre de vue qu'il était empereur et père de notre empereur actuel.

29 septembre. — J'ai demandé à Rottenbourg, avant de nous mettre à table, si le travail dont le chef avait à me charger était terminé et si ma liberté m'était rendue, parce que, dans ce cas, je ferais mes préparatifs de départ. Rottenbourg m'a dit qu'il ne pouvait pas me donner de réponse.

J'ai passé toute la journée dans ma chambre, m'ennuyant assez, car je n'avais absolument rien à faire, et, comme il pleuvait, je n'ai pas pu sortir.

Le soir, à dîner, M. de Bismarck nous a cité un exemple amusant de l'incapacité de l'empereur Frédéric lorsqu'il était encore krouprinz.

— Nous avions, à un moment donné, nous a dit le chancelier, un traité secret avec la Russie,

qui, d'ailleurs, aujourcrimi n'existe plus. Ce traité nous obligeait, en cas de guerre entre l'Angleterre et la Russie, à rester neutres... Je parlai un jour au kronprinv. de ce traité, et savez-vous ce qu'il me dit alors?... lima dit : « J'espère que l'Angleterre a été avertie de ce traité et qu'elle y a consenti!... »

Inutile de dire si nous avons ri! Les dames elles-mêmes n'ont pu s'en empêcher.

30 septembre. — Deux documents nous sont arrivés aujourd'hui, envoyés parle ministre de la maison royale. Le premier est un court, et le second un long journal de la guerre de 1870, écrits tous les deux de la main du kronprinz. Le premier a dtj être écrit au jour le jour, tandis que le second n'a été fait qu'après coup.

Nous les avons rapidement examinés, car il faut qu'ils soient restitués d'ici deux jours, et nous avons pris copie des passages intéressants.

Le soir, Rottenbourg est venu me trouver dans ma chambre et m^a dit :

— J'ai demandé au chef si vous pouviez vous en aller, mais il m'a répondu qu'il désirait que vous restiez quelques jours encore, afin que votre séjour ait l'air d'une visite et qu'on ne dise pas

que vous êtes venu ici spécialement pour une affaire.

1*''" octobre. — Gomme je continue à n'avoir rien à faire et que je m'ennuie à rester oisif, j'ai pris mon courage à deux mains et suis allé trouver moi-même M. de Bismarck. Je lui ai demandé s'il n'avait absolument aucune occupation à me donner, un manuscrit quelconque à déchiffrer ou à copier, même des comptes à vérifier...

Le chef a souri et m'a dit :

— J'aurai peut-être quelque chose de plus intéressant que ça à vous confier Attendez jusqu'à demain. Je verrai...

2 octobre. — Rottenbourg est venu m'annoncer à déjeuner que le chef allait me donner un certain nombre de lettres à classer. En effet, au moment où nous sortions de table, M. de Bismarck m'a appelé, et je suis monté au premier, dans son cabinet de travail.

Il y avait sur la table des liasses volumineuses de papiers et de documents. Le chancelier me les a montrés et m'a dit :

— Je vous ai promis jadis que vous m'arian-

gériez mes papiers. En voilà quelques-uns... Ils datent du temps où j'étais à Francfort et à Saint- Pétersbourg. Vous trouverez dedans un certain nombre de lettres de Frédéric-Guillaume IV qui m'étaient adressées... Prenez tout cela. Il doit s'y trouver des choses intéressantes. Emportez-le dans votre chambre et classez-le comme vous jugerez à propos. Je pense que Tordre chronologique sera ce qu'il y a de mieux.

Je ne crois pas avoir besoin de dépeindre ma joie. J'ai saisi avec transport les papiers et me suis sauvé à toutes jambes dans ma chambre.

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