CHAPITRE XI
Il me fallut plus d'une semaine pour classer et mettre en ordre les divers papiers que le chancelier m'avait confiés, et ce n'est guère que le 12 octobre que j'eus fini mon travail. Les documents que je rendis au prince, rangés par ordre chronologique, étaient au nombre de trois cent huit. Je les numérotai au crayon rouge et les plaçai dans huit grandes enveloppes.
La première enveloppe contenait tous les documents relatifs à 1851. C'étaient pour la plupart des lettres ou des dépèches du général de Man-
teiiffel àM. de Bismarck et vice versa. Elles avaient trait à des questions intérieures et renfermaient quelques considérations sur le bonapartisme en France.
La deuxième enveloppe se rapportait à l'année 1852. Il s'y trouvait deux documents particulièrement intéressants au point de vue historique. Le premier était un décret du roi Frédéric-Guillaume IV, en date du 3 juin, qui nommait le comte de Bismarck chargé d'affaires à Vienne. Le second était une lettre, écrite en entier de la main du roi Frédéric-Guillaume IV et adressée à l'empereur François-Joseph, par laquelle le roi de Prusse introduisait M. de Bismarck auprès de l'empereur d'Autriche.
Voici les passages saillants de cette longue lettre :
« Je serais particulièrement heureux que Votre Majesté fasse la connaissance d'un homme qui est honoré ici par les uns, haï par les autres à cause de sa loyauté chevaleresque et de son opposition irréconciliable à la révolution sous toutes ses formes. Il est mon ami et loyal serviteur et se rend auprès de Votre Majesté tout frais imbu de mes principes, de mes projets, de mes volontés et,
permettez-moi J'ajoulei*, de mon amour pour l'Autriche. Si Votie Majesté juge que cela en vaille la peine, il pourra donner à Votre Majesté ou à ses conseillers des avis précieux qu'aucun autre tiomme ne pourrait leur donner. Enfin, si Dieu le permet, son séjour officiel à Vienne ne peut qu'amener toute sorte de prospérités.
« J'ai donné au comte de Bismarck l'ordre de répondre à toutes les questions que Votre Majesté daignera lui poser comme si c'était moi qui les lui posais. Si Votre Majesté désirait avoir quelque explication au sujet d'un quelconque de mes actes, le comte de Bismarck la lui donnera, et je suis certain que, si j'ai le malheur de ne pas obtenir l'approbation de Votre Majesté, j'obtiendrai à coup sûr son respect. La présence du bien-aimé et glorieux empereur Nicolas dans mon royaume a, d'ailleurs, été pour moi un réel encouragement et une confirmation certaine que notre triple union ne peut qu'être un bienfait pour l'Europe en général et pour la Prusse en particulier.
« J'espère, ma chère Majesté, que vous voudrez bien également me conserver votre affection, votre confiance et votre puissante amitié, qui est indispensable à notre patrie commune.
« Du fond de mon cœur, je me recommande de cette amitié et je prie Votre Impériale Majesté
do me considérer toujours comme son fidèle et cordial oncle, frère et ami.
« Frédéric-Guillaume. »
La troisième enveloppe avait trait à l'année 1853. Elle contenait encore un certain nombre de lettres de Frédéric-Guillaume à M. de Bismarck, qui commençaient par « Mon très cher Bismarck », ou « Mon Lon Bismark », et dans lesquelles le monarque lui demandait son avis sur certaines affaires intérieures en cours.
La quatrième enveloppe se rapportait à la première moitié de 1854. Elle renfermait d'assez longues lettres du ministre prussien de Gerlach, de Manteuffel, et un volumineux rapport de M. de Bismarck sur la question d'Orient.
Cinquième et sixième enveloppes : seconde moitié de 1854 et 1855; lettres et dépêches toujours des mômes personnes.
La septième enveloppe renfermait des documents qui allaient de 1858 à 1861. M. de Bismarck était alors ministre à Pétersbourg, et l'enveloppe contenait un certain nombre de rapports amusants de lui sur des intrigues de cour ou des potins qui couraient la ville.
Enfin, j'avais mis dans la huiiième enveloppe
toutes les lettres sans date et les documents dont l'époque était incertaine.
M. de Bismarck se montra fort satisfait de la façon dont j'avais classé ces divers papiers. Je lui demandai, en lui remettant les enveloppes, l'autorisation de m'absenter pendant trois jours. Il me l'accorda volontiers. Je partis le soir même et, le 17 octobre, j'étais de retour à Friedrichsruh.
Après le dîner, le chef me fit appeler dans son cabinet de travail et me tendit un nouveau et volumineux paquet de lettres.
-r- Elles sont toutes, me dit-il, du vieil empereur Guillaume I".
Il m'exprima le désir que je les arrangeasse comme les autres, en les classant par ordre chronologique.
— Cela ne vous ennuiera pas? me demanda-t-il. Je répondis avec empressement que non, que
j'étais là pour ça, que je serais ravi de compléter mon instruction personnelle.
Le chef prit alors un deuxième paquet de lettres et me le donna.
— Tenez, fit- il, en voici un autre... C'est toute la correspondance relative au traité austroallemand, échangée avec Andrassy pemiant l'été
de 1879. Vous pourrez y trouver également quelques informations.
Il prit enfin une troisième liasse et l'ajouta aux deux autres :
— Prenez encore ça... Ce sont des lettres de l'empereur Frédéric lorsqu'il n'était que kronprinz... 11 doit y avoir aussi dedans une lettre d'elle qu'elle m'a écrite de la villa Zirio.
Je pris tout ce précieux butin dans mes bras et l'emportai dans ma chambre. Une partie de ma nuit se passa à parcourir fiévreusement ces lettres augustes, dont presque chacune était un document historique. Ce n'est que tard, le matin, qu'accablé de fatigue et de sommeil, je m'endormis...
Voici, par ordre chronologique, les plus importantes parmi ces lettres :
Le kronprinz Frédéric écrit à M. de Bismarck, à la date du 30 juin 1863 :
Je vois par la lettre que vous m'adressez que, sur l'ordre de Sa Majesté le roi, vous n'avez pas communiqué officiellement au ministre d'État ma protestation relative aux lois restrictives sur la presse. Je comprends que vous n'ayez pas été fâché de transformer en question personnelle un incident dont l'importance ne saurait vous échap-
per ; je comprends également qu'il ne vous servirait à rien d'insister, puisque vous voulez bien me prévenir que la communication a été faite en particulier. Mais je pense qu'il est nécessaire que nous nous expliquions ensemble une bonne fois. Vous me mettez dans l'allernalive ou de diminuer ou d'augmenter les difficultés que le ministère rencontre sur sa route. Mon choix est fait, et je ne saurais alléger la tâche d'un ministère dont les principes sont en opposition avec les miens.
Je veux une application loyale des lois et de la Constitution du pays; je veux qu'on montre du respect et de la bienveillance pour un peuple qui est, d'ailleurs, facile à diriger et à conduire. Tels sont les principes qui doivent guider tout gouvernement. Je ne vois pas que vous les ayez appliqués.
Vous aimez à répéter que même vos adversaires respectent la sincérité de vos convictions. Je n'ai pas à examiner cette assertion. [Ici M. de Bismarck avait écrit en marge an crayon : « Eh bien, il est poli! ))). Mais, si vous attachez quelque importance à l'opinion de vos adversaires, vous devez vous apercevoir que vous avez contre vous la grande masse des gens éclairés du pays, et cela doit éveiller des scrupules dans votre esprit.
Et, dites-moi, je vous prie, quel est le succès que vous attendez d'une pareille politique? Est-ce II. 15
la tranquillisation de l'esprit public elle rétablissement de la paix? Vous imaginez -vous donc pouvoir apaiser les ressentiments du pays en offensant de nouveau son sens de la justice ? Il me semble, à moi, qu'il est humainement impossible d'attendre un changement quelconque lorsqu'on fait tout ce qu'on peut pour que ce changement ne se produise pas.
Je m^en vais vous dire maintenant le résultat que va produire votre politique. Vous allez continuer à jouer avec la Constitution et à en fausser l'esprit jusqu'à ce qu'elle perde toute valeur pour la nation. Vous susciterez ainsi des mouvements anarchiques, que vous ne pourrez réprimer qu'en violant ouvertement la Constitution. Voilà où vous en arriverez.
Eh bien, moi, je considère ceux qui poussent le roi mon père à de pareilles extrémités comme étant les plus dangereux conseillers de la couronne et du pays. [Observation en marge de M. de Bismarck : « La jeunesse est hâtive en ses jugements. »)
P. -S. — Je ne crois pas, jusqu'ici, avoir fait souvent usage de mon droit de prendre part aux délibérations du conseil des ministres. Mais, en présence des faits qui viennent de se passer, je m'en vais demander à Sa Majesté le roi de m'en
dispenser définitivement. II n'est ni de ma situation ni de mon goût de donner des manifestations publiques et continuelles des divergences qui existent entre moi et le ministère. Je n'en continuerai, d'ailleurs, pas moins à exprimer mes opinions et je prendrai l'attitude que me dicteront les circonstances et mon devoir. [Observation de M. de Bismarck : « Allons-y ! »)
Au bas de cette lettre se trouvaient quelques lignes écrites au crayon de la main du chancelier, un projet de réponse, sans doute :
(( Je ne puis qu'exprimer l'espoir que Votre Altesse Royale trouvera un jour des hommes pour La servir aussi fidèlement que je sers son père. Quant à moi, je n'en serai pas. »
Le 5 juin, à Dantzig, dans une tournée d'inspection militaire, le kronprinz^ en réponse à une allocution du bourgmestre de la ville, déclare publiquement qu'il est opposé à la politique suivie par son père.
Là-dessus, le roi Guillaume T" écrit à son fils pour lui demander une rétractation et pour le menacer de le priver de sa dignité et de sa position.
Réponse du kronprinz qui refuse de rien rétracter, qui offre d'abandonner lui-même son commandement et ses diverses charges et qui demande à se retirer avec sa famille dans quelque endroit où on ne pourra pas le soupçonner d'avoir une part quelconque dans les affaires de l'Etat.
Publication de la lettre du kronprinz par le Tiynes et divers autres journaux.
Le 2 août, M. de Bismarck adresse, à la suite de cette publication, un mémorandum confidentiel au roi, où il expose que la publication de la lettre du kronprinz est due à sa femme, la princesse Victoria.
« La princesse Victoria, écrit le chancelier, a affirmé son opposition au gouvernement actuel du pays et cherche à tirer parti de l'incident de Dantzig et de l'émotion qu'il a causée en créant un mouvement populaire autour de son mari. »
Ce même mémoire contient une réfutation, point par point, des opinions politiques du prince héritier.
« Le démenti que Son Altesse Royale a cru devoir donner à Dantzig, écrit M. de Bismarck, était bien inutile, parce que personne n'a jamais
cru qu'Elle contribuait en quoi que ce soit au gouvernement du pays. Ce démenti aura eu simplement pour résultat de rendre publique l'attitude que le kronprinz a cru devoir prendre. Il n'y a pas un père de famille, à quelque parti qu'il appartienne, qui ne condamne sévèrement une pareille attitude, parce qu'elle est un désaveu de l'autorité paternelle et une offense aux sentiments et aux traditions de ce pays. Il était difficile que Son Altesse Royale se fît plus de tort aux yeux de l'opinion publique qu'en publiant la réponse qu'Elle a faite à son père.
(( Gela ne saurait être le métier de l'héritier de la couronne de lever l'étendard de la révolte contre son roi et père. Et quand le kronprinz parle de son devoir^ il devrait savoir qu'il ne le remplira qu'en changeant d'attitude et en revenant à d'autres sentiments. Il devrait savoir qu'il appartient au roi et non au prince héritier de gouverner la Prusse. Lorsque l'avis du roi diffère de celui du kronprinz^ c'est toujours l'avis du roi qui doit l'emporter. L'opposition ne saurait exclure l'obéissance. Les ministres eux-mêmes, qui pourtant sont responsables, ont parfois des vues entièrement opposées à celles du monarque, ce qui ne les empêche pas de s'y soumettre.
« Si Son Altesse Royale sait que les ministres
agissent d'accord avec le roi, comment ne comprend-Elle pas que toute opposition de sa part aux ministres est une opposition au roi ?
« Il n'y a pas de raison pour que le kronprinz entre ainsi en lutte contre la volonté du roi, parce que n'importe quel autre prince de la maison royale serait alors en droit d'en faire autant. Et, lorsqu'il dit qu'il veut simplement neutraliser les mesures adoptées parle gouvernement, il entre en rébellion ouverte contre la couronne. C'est là un danger bien plus grand que toutes les manifestations anarchistes. Si le fils et l'héritier du trône se révolte contre son père et roi, pour qui l'autorité royale sera-t-elle alors sacrée? Chaque lien qui est aujourd'hui détaché ne l'est qu'au détriment de la royauté à venir; chaque atteinte à l'autorité du gouvernement d'aujourd'hui est une atteinte aux gouvernements futurs et laissera des traces derrière elle.
« Son Altesse Royaie n'a, d'ailleurs, aucune position officielle dans les affaires de l'Etat. Lorsqu'elle assiste aux conseils des ministres, elle y assiste pour son instruction personnelle, afin d'apprendre à gouverner plus tard, mais elle n'émet aucun vote et ne saurait en émettre. 11 est bon que Son Altesse Royale se tienne aussi au courant que possible, mais il importe avant toutes
choses qu^Elle se montre d une discrétion absolue, n importe qu'Elle et la princesse royale n'oublient pas que leurs proches parents ne sont pas toujours des compatriotes, mais représentent, au contraire, parfois des intérêts diamétralement opposés à ceux de la Prusse. Je n'ignore pas qu'il est dur qu'une frontière crée des divisions d'intérêts entre une mère et une fille, un frère et une sœur; mais oublier ce fait est un danger pour l'Etat. »
En 1864, la tension qui existait entre le kronprinz et M. de Bismarck paraît avoir complètement disparu, comme le témoigne la lettre suivante adressée par le prince héritier au chancelier :
Flensbourg, 17 avril 1864.
Je vous remercie de tout cœur pour vos deux lettres des 11 et 12 avril. Je trouve votre communication du H très intéressante, mais j'estime néanmoins que le moment est venu d'avoir notre programme à nous et non pas un programme qui consiste à agir selon les circonstances. J'ai cru, en outre, comprendre que, dans la guerre que nous faisons en ce moment contre le Danemark, vous
aviez quelque vue secrète, quelque arrière-pensée d'agrandissement prussien. Laissez-moi vous donner brièvement mon opinion, à savoir que de tels projets faussent toute notre politique allemande et nous préparent des complications avec l'Europe. Ce no serait pas la première fois que la Prusse chercherait à mettre dedans les autres puissances et qu'elle n'aboutirait qu'à rester entre deux selles.
En 1866, à la date du 3 avril, M. de Bismarck adresse au roi la lettre suivante :
Sire,
Votre Majesté veut bien me faire demander, par l'entremise d'Abeken, si la lettre du duc de Cobourg, que j'ai l'honneur de vous retourner ci-inclus, mérite une réponse.
Je prendrai la liberté de rappeler à Votre Majesté que, pendant les quatre dernières années, le duc de Cobourg a pris part à toutes les intrigues intérieures ou extérieures qui ont été dirigées contre Votre Majesté. Le duc de Cobourg a adopté une attitude telle, vis-à-vis de la monarchie, que Votre Majesté a cru devoir lui adresser une longue lettre
de réprimande et qu'Elle a refusé de le recevoir à cause de la mauvaise impression que cela aurait produit sur l'armée. Le duc de Cobourg est le leader de tous les mouvements antiprussiens ; c'est lui qui a fait rappeler récemment lord Napier comme étant un ambassadeur trop prussophile. Il estleplus irréconciliable adversaire de la politique de Votre Majesté, et il n'y a à attendre de lui ni dévouement ni services d'aucune sorte.
Aujourd'hui, il tâche de persuader à Votre Majesté de changer de politique et de céder aux demandes et aux exigences de l'Autriche. Je n'ai qu'une réponse bien simple à faire. C'est que le même monsieur, depuis quatre ans, a constamment cherché à persuader des choses qui étaient opposées aux intérêts de la monarchie prussienne.
Votre Majesté n'en a pas moins cru devoir répondre à une de ses dernières lettres. Mais si Votre Majesté répondait à celle-ci, qui n'est qu'un tissu de perfidies et de mensonges, cela ne pourrait qu'encourager les adversaires de Votre Majesté et décourager ses fidèles serviteurs. Mon humble avis est donc que Votre Majesté, non seulement ne doit pas répondre, mais qu'Elle devrait même laisser entendre à l'aide de camp du duc qu'Elle a été péniblement affectée par le contenu de la missive. Il serait bon de dire verbalement à
cet aide de camp que Votre Majesté a très clairement vu la manœuvre du duc de Gobourg et que le ton qu'il a cru devoir prendre n'était pas du goût de Votre Majesté.
Je prie Votre Majesté de me croire son très humble et obéissant serviteur.
Bismarck.
Quelques jours plus tard, le 8 avril, le roi Guillaume écrit ce qui suit à M. de Bismarck :
8 avril 1866.
Une main inconnue vient de m'envoyer les numéros 78 et 79 de la Gazette de la Croix, qui contiennent un article injurieux pour le duc de Gobourg. Gela est toutà fait déplaisant pour moi. Il n'y avait que vous, la reine et le kronprinz qui eussiez connaissance de la lettre du duc, de telle sorte qu'il est facile de deviner qui a inspiré l'article. Vous m'avez toujours affirmé que le gouvernement n'avait aucune influence sur la Gazette de la C?'oix] voici, ce me semble, un exemple qui contredit singulièrement votre affirmation. La façon dont j'avais répondu ime première fois au duc et le fait que je ne lui répondais pas une seconde ont du lui montrer suffisamment
que je ne désirais point continuer la correspondance. Il n'en est pas moins vrai que de pareils articles ne peuvent que nous rendre le duc encore plus hostile. Cela n'est guère adroit au point de vue politique, et c'est pourquoi je vous prie de mettre un terme h ces procédés inconvenants de la Gazette de la Croix.
Guillaume.
Voici la réponse de M. de Bismarck :
Je demande humblement pardon à Votre Majesté d'avoir attiré sur moi son mécontentement par suite de l'article sur le duc de Gobourg. Pour rien au monde je ne voudrais tromper Votre Majesté, et j'avoue franchement que la majeure partie de cet article a été écrite sous mon inspiration, parce que si je n'ai aucune influence sur la Gazette de la Croix pour empêcher de passer certains entrefilets qui me déplaisent, j'en ai assez pour faire insérer certains articles qui me conviennent.
11 m'avait semblé que Votre Majesté était Ellemême indignée de la mauvaise foi du duc de Gobourg. Mais je vois que je m'étais trompé et que, dans sa générosité,. Votre Majesté avait pardonné au duc, quoiqu'il ait fait contre Votre Ma-
jesté et contre la Prusse tout le mal qu'il pouvait et quoiqu^il ait tenté de troubler les bonnes relations que nous avons avec l'Angleterre.
Votre Majesté, qui connaît mon dévouement et mon obéissance, ne saurait néanmoins s'attendre à me trouver inaccessible aux faiblesses humaines, surtout lorsque l'accomplissement de ma tâche m'est rendu plus difficile encore par des personnages haut situés, dont le cœur refuse de se réjouir des succès remportés par la Prusse. Votre Majesté n'ignore pas pourquoi, chaque jour, à chaque instant, j'ai à lutter avec quelque nouvelle et puissante influence qui veut m'arreter sur ma route. C'est parce que je ne veux pas servir deux maîtres, c'est parce que je me refuse à faire une autre politique que celle de Votre Majesté, parce que je ne veux pas obéir à d'autres ordres qu'à ceux de Votre Majesté. Ma faute est d'avoir toujours été prêt à servir Votre Majesté sans me soucier de savoir si je ne déplairais pas, parfois, à ceux qui se tiennent auprès de Votre Majesté. J'aurais pu avoir la paix, si j'avais présenté à Votre Majesté comme étant mes propres opinions ce qui m'avait été suggéré ailleurs. Je ne l'ai jamais voulu.
Je prie, néanmoins. Votre Majesté de m'excuser si, dans la lutte que j'ai eue à soutenir, parce que
j'ai voulu faire mon devoir sans regarder à droite et à gauche, j'ai quelque peu perdu de mon calme et de ma sérénité. Et je prie Votre Majesté de croire que je serai le premier, dorénavant, à m'efTorcer de les conserver.
Bismarck.
A la date du i^"" mai, peu de jours avant la campagne d'Autriche, M. de Bismarck écrit au roi :
« J'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté les pièces ci-incluses, afin que le royaume de Votre Majesté ne soit pas plus longtemps exposé aux dangers qui le menacent, par suite des préparatifs de guerre de l'Autriche. Cette puissance, dont les forces sont déjà supérieures aux nôtres, arme de jour en jour davantage, malgré les assurances les plus pacifiques. Le ministre de la guerre remettra demain à Votre Majesté un rapport du ministre d'Etat et lui soumettra toutes les mesures de précaution nécessaires. Si Votre Majesté veut bien croire que je ne suis pas facilement sujet à des craintes sans fondement , elle examinera les mesures qui lui sont soumises comme étant le résultat de ma légitime anxiété, et Elle leur donnera promptement sa royale sanction. »
Le lendemain, 2 mai, nouvelle lettre de M. de Bismarck au roi :
(( Je soumets respectueusement à Votre Majesté le rapport qui vient de nous arriver de Vienne. Il ne nous laisse nullement entendre que l'Autriche soit prête à desarmer, mais il nous annonce qu'elle veut faire traîner les choses en longueur pour compléter ses armements dans l'intervalle. Je reçois, en outre, des informations de la Bourse qui me disent que Ton regarde ici l'inactivité de la maison royale, en présence des armements de l'Autriche, comme inconcevable et alarmante au plus haut point. Le sentiment d'anxiété qui existait déjà, hier, parmi les ministres de Votre Majesté, est devenu général aujourd'hui, et s'est communiqué à la Ville, depuis que les faits qui étaient seulement connus du gouvernement le sont devenus aussi du public. Ce sentiment se manifesterait de façon violente si, ce qu'à Dieu ne plaise, il était jamais prouvé qu'il y a eu quelque négligence à mettre en état la défense du pays. »
De 1866, les lettres qui m'ont été confiées par le chancelier sautent à 1875.
Le 13 août de cette année-là, à la suite des bruits qui ont couru d'une tentative d'agression allemande contre la France, M. de Bismarck adresse la lettre suivante à l'empereur Guillaume :
Varziti, 13 août 1875.
Sire,
Je suis très reconnaissant à Votre Majesté de sa gracieuse lettre du 8 courant et je suis surtout heureux d'apprendre que la cure que Votre Majesté a suivie Lui a fait du bien, malgré le mauvais temps qui régnait sur les Alpes.
En ce qui concerne la lettre de la reine Victoria, j'ai l'honneur de répéter à Votre Majesté que cette lettre aurait été intéressante si la reine s'était exprimée plus explicitement sur les bruits de guerre qui ont couru. J'ignore encore quelle est la source de ces bruits ; mais elle doit être bien digne de foi pour que la dame exaltée qui a écrit à Votre Majesté y ait insisté de la sorte et pour que le gouvernement anglais ait cru devoir prendre des mesures aussi importantes et aussi peu amicales à notre égard.
Je ne sais s'il entre dans les intentions de Votre Majesté de croire mot à mot la reine Victoria lorsqu'elle écrit qu' « il lui serait facile de prouver
que ses craintes ne sont pas exagérées ». Mais je persiste à penser qu'il serait intéressant de savoir qui a pu télégraphier à Windsor des erreurs aussi graves. Les allusions qui sont faites à des représentants du gouvernement impérial allemand semblent se rapporter au comte de Munster. Il est, en effet, possible que ce diplomate, de même que le maréchal de Moltke, ait parlé de l'opportunité d'une attaque contre la France, quoique, pourtant, je ne sache pas qu'il l'ait fait, et quoique, en tout cas, il n'en ait jamais reçu l'ordre.
Je vois que, maintenant, on a donné l'assurance à la France qu'on ne l'attaquerait pas. Cette assurance n'est pas faite pour favoriser le maintien de la paix. Il n'a jamais été nécessaire de donner à un adversaire l'assurance qu'on attendra son attaque et qu'on ne prendra pas les devants. Si donc M. de Miinster avait par hasard parlé dans ce sens, je ne saurais l'en blâmer, et le gouvernement anglais aurait tort de prendre des mesures officielles contre des remarques non officielles de notre ambassadeur et d'inviter les autres puissances, sans crier gare, à intervenir en faveur de la France. Des actes aussi graves et aussi peu amicaux font présumer que la reine Victoria avait d'autres raisons de croire à des intentions belliqueuses que les remarques du comte de Miinster,
que je ne saurais regarder comme authentiques.
D'autre part, il est certain que les ultramontains et leurs amis nous ont accusés secrètement de vouloir provoquer la guerre à bref délai, et l'ambassadeur de France à Berlin, qui fréquente ces cercles, a dû envoyer ces mensonges à Paris comme des vérités dignes de foi.
Mais je maintiens que tout cela n'est pas suffisant pour que la reine Victoria accorde une telle confiance à des calomnies qui sont niées par Votre Majesté en personne. Je ne connais d'ailleurs pas assez le style de la reine de la Grande-Bretagne pour savoir si la phrase : « Il serait facile de prouver que mes craintes ne sont pas exagérées » ne constitue pas plutôt une échappatoire pour expliquer une intervention que l'on regrette peut-être aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je prie Votre Majesté de m'excuser si mon devoir professionnel m'a amené à Lui parler aussi longuement d'un incident qui est déjà réglé.
Quant à la question d'Orient, elle ne peut pas prendre de grandes proportions si les trois cours impériales de Russie, d'Autriche et d'Allemagne restent unies, et ce but peut être d'autant plus facilement poursuivi par Votre Majesté que nous sommes la seule puissance qui n'ait pas d'intérêts directs en jeu. Nous avons, du reste, tout avan- II. 16
tagc à ce que Fattention publique et la politique des autres puissances se détourne pour un moment de la question allemande.
Comme Votre Majesté a eu la gracieuseté de s'informer de l'état de ma santé, je me permettrai de lui dire que ma cure de six semaines à Kissingen m'a plus fatigué que celle de l'année dernière. Je me sens très épuisé : je ne puis pas beaucoup marcher et je ne puis pas du tout monter à cheval. J'espère que, dans six semaines, je serai plus capable de travailler, quoique je doive compter sur l'indulgence de Votre Majesté plus que ne le voudrait mon sentiment du devoir. Ma femme et ma fille remercient Votre Majesté de son aimable intérêt et se recommandent à Votre Majesté.
De Votre Majesté l'humble et obéissant ser-^ viteur.
Bismarck.
L'année suivante, le 5 janvier 1876, le kronprinz introduit auprès de M. de Bismarck le professeur Geffcken et le présente comme un homme « de pensée réfléchie et de grande expérience ».
M. de Bismarck ne paraît pas très convaincu et, le 8, il répond au prince héritier :
« Le D'' Geffcken appartient à ce parti de l'Eglise évangélique qui a fait alliance avec le centre et les jésuites et qui a toujours été hostile à tout développement de l'empire d'Allemagne. »
Le kronprinz ne veut pas en convenir et, le 12 janvier, il écrit une seconde lettre au chancelier :
« Je connais le D^ Geffcken depuis de longues années et je ne l'ai jamais vu pencher vers le catholicisme ni faire de l'opposifion à la Prusse sur des questions de principe. Je l'ai, au contraire, toujours entendu tenir des discours qui respiraient le protestantisme le plus ardent et le patriotisme le plus pur. »
Le 13 juin 1878, le kronprinz écrit à M. de Bismarck au sujet de la mort du roi Georges de Hanovre et lui dit, entre autres choses :
« Je suis d'avis que, maintenant que l'infortuné prince est mort, nous devons adopter une attitude généreuse vis-à-vis de ses proches parents. »
Avec l'année 1879, nous arrivons à une correspondance plus intéressante encore, celle qui a trait aux négociations du traité austro-allemand. Elle a lieu entre trois personnages : l'empereur Guillaume P"", le prince de Bismarck et le comte Andrassy.
La voici tout entière :
Schônbrunn, 1^'' septembre 1879.
Honoré prince,
Avant de quitter Gastein, j'ai communiqué par le télégraphe à mon gracieux maître la tendance générale et le résultat de nos conférences. J'ai particulièrement attiré son attention sur ce fait que, à la suite des menaces proférées des deux côtés, à Berlin et à Vienne, la question que nous avions à traiter était une sorte de garantie d'assurance, d'entente définitive entre nos deux souverains, de telle façon qu'une attaque dirigée contre l'un de nos deux empires soit repoussée par nos forces combinées. J'ai vivement insisté auprès de Sa Majesté pour la conclusion de cette entente et je lui ai dit que j'en appelais la réussite de toutes mes forces. L'empereur vient de me répondre télégraphiquement de Prague, qu'il approuvait
complètement la tendance et le résultat de nos conférences et qu'il me priait d'aller le voir au camp, à Brûck.
Je me suis, en conséquence, rendu à Brûck, hier, et j'ai soumis à Sa Majesté un rapport détaillé sur ce sujet. J'ai trouvé l'empereur tellement convaincu de l'utilité et de la nécessité d'un tel arrangement que je n'ai pas eu besoin de développer en sa faveur de longs arguments. Sa Majesté y voit non seulement la continuation de notre désir de maintenir la paix entre les trois empires d'Allemagne, de Russie et d'Autriche, mais encore la seule manière pratique d'éloigner l'épée de Damoclès qui est sans cesse suspendue sur nos relations. Sa Majesté est convaincue que la paix ainsi assurée ne pourra que profiter à nos deux Etats, et, par ricochet^ à un troisième.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien mon souverain est heureux chaque fois qu'il vous voit, et combien il sera particulièrement heureux de vous voir cette fois-ci. En attendant, et dès que vous aurez obtenu l'approbation en principe de l'empereur Guillaume, veuillez me soumettre votre projet de traité; je suis autorisé de mon côté à en préparer un. Je resterai au pouvoir jusqu'à ce que cette atïaire ait été complètement réglée, et mon successeur ne prendra la direction
dos services que lorsque notre entente sera une chose conclue. Je l'ai d'ailleurs mis au courant de nos négociations et il est sur tous les points d'accord avec moi.
C'est tout ce que j'ai à vous dire concernant Sa Majesté. Ce qui suit est personnel et tout à fait confidentiel.
Je dois vous avouer que je ne saurais avoir aucune tranquillité d'esprit tant que je ne verrai pas éteinte la torche que l'empereur Alexandre tient inconsciemment allumée sous les harils de poudre européens, et tant que la paix sera entre les mains d'un Milioutine, d'un Jomini ou d'un Ignatieff. Je trouve qu'aujourd'hui chaque Etat a bien assez à faire à se défendre contre les éléments subversifs qui le minent à l'intérieur. Comment s'y prendra-t-il s^il est obligé de dépenser la moitié de ses forces et de son attention pour lutter contre les dangers qui viennent de l'extérieur?
Je n'ai aucun doute sur les intentions personnelles du tzar iVlexandre. Je suis convaincu que, pour le moment, il ne songe pas à la guerre. Mais, en ma qualité de ministre d'un Etat voisin, je ne puis oublier qu'il ne songeait pas non plus à la guerre qui vient de s'achever et qu'il n'a pas su se rendre maître da mouvement qui est parti de son entourage immédiat. Je considère que c'est une
LES PAPIEUS DU CHANCELIER 24t
nécessité européenne de nous prémunir contre ce danger, et bien que j'éprouve quelque ennui à retarder mon départ des affaires, ce sera pour moi une immense satisfaction si, en bon serviteur de mon empereur et de mon pays, j'arrivais à assurer par une alliance l'avenir de nos deux royaumes. L'Autriche a déjà commis une fois la faute de repousser les ouvertures de l'Allemagne. J'espère pouvoir empêcher cette faute de se commettre une seconde fois.
Croyez à mon dévouement sincèrement amical et respectueux.
Andrassy.
A cela, M. de Bismarck répond :
Gastein, 3 septembre 1879.
Honoré comte,
J'ai reçu hier soir votre lettre du 1'% qui a été pour moi une source de joie et de satisfaction. Je me hâte de vous envoyer une réponse provisoire.
Et d'abord, je vous prie de transmettre à Sa Majesté l'empereur mes remerciements les plus respectueux pour l'invitation qu'Elle veut bien me faire de venir La voir à Yienae. Je suis heureux
de voir par votre lettre que Sa Majesté a déjà un pied à l'étrier et qu'elle n'atlend plus que nos efforts combinés pour La mettre définitivement en selle. Malheureusement, pour des raisons géographiques et politiques, je ne puis aller aussi vite en besogne que vous.
J'ai dû adresser un rapport écrit à mon maître, où je discutai toutes les éventualités possibles. Ce rapport, que j'ai dicté à mon fils, a pris plus de soixante pages et n'a, hélas! pas entièrement convaincu mon souverain que notre système essentiellement pacifique ne contenait pas quelques arrières-pensées d'un caractère agressif. Les idées belliqueuses déplaisent à un vieux monsieur de quatre-vingt-deux ans, mais j'en viendrai à bout, dussé-je ajouter un post-scriptum à mes soixante pages.
Mon maître a de la peine à s'habituer à une nouvelle situation. C'est là un des traits de son caractère et cela laisse peu de marge à mon activité. L'attitude que l'empereur Alexandre a cru devoir adopter récemment a bien éclairé pour lui la situation d'un jour nouveau, mais il lui est pénible d'être obligé de faire choix entre deux empires voisins et il tâchera de se convaincre, aussi longtemps qu'il le pourra, que l'heure n'a pas sonné de faire ce choix. Dans notre maison
royale, l'habitude joue un grand rôle et Tinstinct de persistance croît avec Fâge. L'empereur Alexandre s'efforce, d'ailleurs, maintenant, de faire passer le Jupiter tonnant dans la coulisse pour le remplacer par un brillant rayon de soleil. Ses dernières menaces ont, en moins d'une semaine, fait place à une aimable invitation d'envoyer un officier prussien à Varsovie. Mon souverain a accepté cette invitation sans m'en prévenir, sous prétexte que c'était là une mesure militaire, et il a envoyé le maréchal ManteufPel, qui a été entouré à Varsovie de prévenances et d'égards. Il n'a pas hésité à croire à leur sincérité et à leur permanence, dont je suis, pour ma part, moins convaincu. Je ne sais si c'est lui ou les Russes qui ont eu l'idée d'une rencontre entre le tzar et mon maître, mais toujours est-il que cette rencontre va avoir lieu demain a Alexandrowo.
D'après un rapport du ministre de Bûlow, elle a surtout pour but d'obtenir de l'empereur Alexandre une explication de son attitude menaçante. Jusqu'à ce que cette entrevue ait eu lieu, je ne puis espérer avoir de réponse à mon rapport; toutefois, Bûlow vient de m'envoyer un télégramme, me disant que dès maintenant l'empereur Guillaume approuve les nouvelles ouvertures que je vous ai faites; il désire seulement que je ne
conclue rien sans avoir obtenu au préalable son approbation.
Cela est, après tout, naturel, et j'espère que vous ne vous impatienterez pas trop si, avant d'arriver à une détermination, mon maître prend le temps qu'expliquent son âge, ses habitudes et la nouveauté du projet. La chose s'annonce d'ailleurs fort bien. C'est la première fois depuis de longues années que je vois mon souverain, dans l'espace de vingt-quatre heures, adhérer à des négociations qui bouleversent les plans existants et constituent une nouvelle orientation. Comme je ne resterai pas inactif, j'espère qu'avant de quitter Gastein, j'aurai obtenu pleins pouvoirs.
Comme vous, chaque jour me confirme davantage dans la conviction que l'œuvre que nous avons entreprise était utile et nécessaire, et j'espère que Dieu nous permettra d'obtenir enfin la garantie indispensable à la sécurité intérieure et extérieure de nos deux États. J'ai pensé qu'il était de mon devoir de vous tenir au courant des résultats que j'ai pu obtenir et je continuerai à le faire dès que j'aurai reçu une expression plus détaillée des vues de mon maître. Si Sa Majesté me donnait réponse de Kônigsberg le 4, j'aurais sa lettre le 6 ou au plus tard le 8. J'avais bien envie, après votre départ, de me rendre en- per-
sonne à Berlin pour y plaider verbalement notre cause, mais ma santé et mes forces s'y sont opposées. Et puis, l'expérience m'a montré que, lorsque j'avais des affaires importantes et difficiles à traiter avec mon maître, j'atteignais, non pas plus vite, mais plus sûrement mon but en lui écrivant qu'en lui parlant.
J'espère achever ici ma cure vers le 14 ou le 16 et je serai alors en état de lutter contre les rigueurs du prochain hiver.
Dans l'espoir que nous nous verrons bientôt, je vous prie de me croire
Votre amicalement et cordialement dévoué.
Bismarck.
Vient ensuite une lettre de l'empereur Guillaume à M. de Bismarck, lui accusant réception de ses rapports sur les négociations austro-allemandes, et dont voici le texte :
Stettin, le 15 septembre 1879.
Après vous avoir expédié la lettre que vous avez dû recevoir aujourd'hui, le maréchal Manteuffel m'a remis votre télégramme du 7 courant, qui m'a causé un vif plaisir, parce que j'en ai conclu
que nous pourrions arriver à une entente. Cette opinion est d'ailleurs confirmée par votre quatrième rapport, qui m'est parvenu aujourd'hui.
II y a seulement en ce qui concerne les négociations que vous menez avec Vienne, un point important à régler. C'est celui qui concerne la convention que nous avons avec la Russie. Vous n'ignorez pas que cette convention, qui a été signée en 1873 à Saint-Pétersbourg par les maréchaux de Moltke et Baratinsky, qui a été ensuite ratifiée par l'empereur Alexandre et par moi, et que vous avez, vous, refusé de signer, est toujours en vigueur. Comment voulez-vous vous y prendre maintenant pour signer une nouvelle convention avec un autre pays, sans dénoncer auparavant celle qui a été conclue à Saint-Pétersbourg? Ces conventions sont, toutes deux, des conventions défensives. Celle de Pétersbourg oblige la Prusse et la Russie à se prêter mutuellement assistance dans le cas où l'une des deux serait attaquée. Comment allez-vous la concilier avec celle que vous voulez signer à Vienne ?
Cela me parait impossible, et c'est pourquoi je ne serai pas éloigné d'adopter Fidée de Bùlow et d'enlever de la nouvelle convention tout ce qui est dirigé contre la Russie, afin que cette puissance adhère à notre traité. Cela nous permetti'ait en
même temps de remplir de la sorte les engagements que nous avons contractés à Pétersbourg.
Guillaume.
M. de Bismarck écrit au comte Andrassy la lettre qui suit :
Gastein, 20 septembre 1879.
Honoré colite,
Pour faire suite à ma communication du 3 courant, j'ai l'honneur de vous informer que j'ai envoyé à mon gracieux maître, l'empereur Guillaume, des rapports détaillés et répétés sur nos négociations. La communauté absolue de vues qui existe entre mes collègues et moi m'a permis de surmonter les difficultés qui m'ont été créées par la distance et de vaincre les influences qui se sont mises en travers de ma route.
Je suis maintenant en état de vous annoncer que mon souverain adhère en principe aux vues qui m'ont guidé dans nos récentes conférences. D'après une communication officielle qui me vient de mon substitut, le comte Stolberg-Wernigerode, l'empereur Guillaume est prêt à sanctionner un accord par lequel nos deux pays s'engageraient à
maintenir la paix et à entretenir des relations pacifiques entre elles et avec la Russie. Mais les deux mêmes pays, dans le cas d'une attaque quelconque d une ou plusieurs puissances, uniraient ensemble leurs forces pour repousser l'agresseur, (juel qu'il soit.
Je suis, en conséquence, muni de pleins pouvoirs par mon gracieux maître pour vous proposer une alliance défensive sans conditions entre r Au triche-Hongrie et l'Allemagne, avec ou sans limite de durée.
Je prie humblement Votre Excellence de vouloir bien entrer en discussion verbale sur cette proposition. Je soumettrai les résultats de nos négociations à l'approbation de mon gracieux maître. Je ne doute pas d'être en état d'obtenir sa sanction, si Votre Excellence, de son côté, se fait fort d'agréer, au nom de l'empereur François-Joseph, à la proposition que nous lui soumettons et dans les termes généraux et simples où nous la lui soumettons. Je m'estimerai, en tout cas, heureux si nos conférences peuvent aboutir à ce résultat ou à tout autre qui aura pour but les intérêts de nos deux pays et la paix de l'Europe.
Croyez, avec mes sentiments de cordiale amitié, à mon entier dévouement.
Bismarck.
Le roi écrit à M. de Bismarck, de Baden-Baden, le 2 octobre 1 879 :
Je regrette de constater, d'après votre lettre du 24 septembre, et d'après le mémorandum qui y était joint, que mes intentions touchant le traité que vous négociez n'ont été accueillies favorablement d'aucun côté. Comme j'ai exprimé ces intentions dans mes lettres datées de Dantzig et de Stettin, du 10 et 12 septembre, aussi clairement que possible , vous pouvez voir par vous-même combien elles diffèrent des résultats obtenus, et je pense qu'il est bien inutile que je vous les répète. Cependant, je vous renvoie ci-joint votre lettre du 24, pour que, en lisant les annotations que j'y ai faites, vous puissiez comprendre l'impression qu'elle a produite sur moi.
L'Allemagne et l'Autriche voudraient arriver toutes deux à se protéger contre des attaques subites d'un ennemi extérieur. Or, je ne puis accepter que vous considériez la Russie comme cet ennemi extérieur, ni que vous concluiez un traité contre elle dans les termes proposés.
Lorsque je viens de tendre amicalement la main à l'empereur Alexandre, lorsque tout malentendu vient d'être dissipé entre nous, puis-je mainte-
nant conclure secrètement contre lui une alliance, même défensive, dans laquelle lui seul est considéré comme pouvant être l'agresseur? Je ne puis pas commettre un pareil acte de déloyauté. On a bien insinué que, le cas échéant, par exemple si une guerre contre nous devenait imminente, la Russie serait informée de l'existence d'une alliance. Mais tout cela est exprimé en termes si vagues que l'avertissement arriverait trop tard ou bien occasionnerait seulement une plus grande irritation. On a dit aussi que, dans l'état actuel d'effervescence qui règne en Russie, la connaissance de l'alliance en question donnerait à ce pays la force et le sang-froid nécessaires pour arrêter cette effervescence. Pour cela, il serait nécessaire que l'on connût officiellement notre intention, mais il est impossible de faire savoir officiellement que nous considérons la Russie comme la seule ennemie à redouter. Donc, afin de pouvoir communiquer le traité à la Russie, il faut supprimer toute allusion à cette puissance; on parlera de l'ennemi en termes généraux, mentionnant accidentellement que les alliés ont en vue rintention naturelle de se protéger contre cet ennemi. Voilà ce que je désire.
Je ne veux pas que l'on signe immédiatement le traité, parce que, pour le moment, il n'y a
aucun danger de guerre à redouter pour TAllemagne et pour l'Autriche, et les traités d'alliance signés sans nécessité pressante sont des armes à deux tranchants. L'Autriche réclame la signature immédiate du traité, sous prétexte que la bonne entente qui existe à présent avec la France peut être compromise d'un instant à l'autre et que Famitié de l'Angleterre peut se refroidir. Je ne comprends pas comment on peut faire dépendre des combinaisons politiques si élevées uniquement d'un ministre français qui est sur le point d'être renversé. L'amitié de l'Autriche et de l'Angleterre doit être bien peu solide si elle dépend d'un traité. Lorsqu'on voit le souci que montre l'Autriche de ménager les susceptibilités de la France et ses craintes d'un refroidissement avec l'Angleterre, l'opinion de Milioutine sur la possibilité d'une triple alliance ne paraît pas sans fondements.
Mais, il s'est produit une autre circonstance qui rii'aidera peut-être à sortir du dilemme dans lequel se trouvent engagés ma conscience et mon honneur, à cause de la Russie et des objections soulevées contre mes intentions par l'Autriche. En réponse à mon télégramme, vous m'avez informé de ce que Saburoff vous a dit d'après les instructions de l'empereur. Vous sup- II. 17
posez, d'après cette communication, que la Russie a déjà eu vent de nos négociations avec FAulriche, et Saburoff vous ayant affirmé que la Russie désirait conserver à l'avenir une allilude défensive, vous concluez que c'est la suite logique de la connaissance de nos négociations. Dans ce cas, on pourrait exécuter la proposition que je vous faisais de communiquer officiellement notre alliance avec l'Autriche et de donner au traité un caractère général, non seulement en supprimant le nom delà Russie, mais en l'invitant à se joindre au traité.
Vous avez dit vous-même à Saburoff que vous èles tout à fait pour le maintien de l'alliance des trois empereurs. Rien ne serait donc plus simple que de confirmer dans un traité écrit l'alliance des trois empereurs, qui a été jusqu'à présent simplement verbale, ou qui a eu tout au plus une base écrite dans l'accord de Saint-Pétersbourg- Tienne.
Vous avez dit aussi à Saburoff que vous no pourriez pas prendre part à une politique nuisible à l'Autriche. C'est tout à fait juste et important que la Russie reçoive le premier avis officiel de ce qu'elle connaît déjà par une vague rumeur. Comme notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a du informer M. de Giers de votre entrevue avec
Saburoff; vous pourriez lui demander s'il est vrai que la Russie continuera une politique défensive basée sur le traité de Berlin, et si c'est une politique défensive contre l'Allemagne et l'Autriche. Si vous receviez une réponse favorable, vous pourriez la communiquer immédiatement à l'Autriche, et il n'y aurait plus aucun obstacle à faire connaître à l'empereur Alexandre le traité projeté, en lui demandant son adhésion.
Il faudrait supprimer tout ce qui est dirigé exclusivement contre la Russie, d'autant plus que vous avez dit que si la France attaquait l'Allemagne, l'Autriche ne serait pas obligée de soutenir cette dernière, et devrait seulement observer une bienveillante neutralité. Cela veut dire que nous devrions soutenir l'Autriche contre la Russie, tandis que l'Autriche serait dispensée de cette obligation si la France nous attaquait. Mais cette dernière éventualité est beaucoup plus possible et plus probable qu'une attaque de la Russie, du moins jusqu'à présent, car le désir de revanche ne fait que sommeiller en France; il n'a jamais été abandonné, et s'éveillera à la première occasion propice. Quant à notre position, si nous avions une guerre avec la France, je ne partage pas l'opinion du feld-maréchal de Moltke, qui croit nos forces suffisantes pour nous permettre de
poursuivre une telle guerre sans alliés. Nous nous trouverions maintenant en présence d'une armée complètement différente de celle de 1870, car on ne peut nier les progrès que la France a faits. Puis, il y a une autre considération : c'est que la frontière française est presque hermétiquement fermée depuis la Suisse jusqu'à la Belgique, qu'une ligne continue de forteresses et de forts, même si on parvenait à la passer, rendrait impossible l'envoi de tout renfort, et entraverait énormément l'avancement stratégique de nos forces. D'après le feld-maréchal de Moltke, c'est sur un champ restreint que nous devons livrer bataille. Si nous sommes victorieux, nous ne pourrons pas poursuivre l'ennemi comme en 1870, car il nous faudrait immédiatement assiéger cette ceinture de forteresses avant de nous engager dans une poursuite. Des mois peut-être s'écouleraient avant que nous parvenions à prendre quelques forts, et cela donnerait le temps à l'armée défaite de se refaire derrière cette ligne et de se bien préparer à une nouvelle rencontre. Si les Allemands, par malheur, étaient défaits dans la première bataille, la rive gauche du Rhin serait perdue et nous devrions nous retirer de l'autre côté du fleuve.
Pour cette raison, l'Autriche ne peut pas rester neutre dans une telle guerre, mais au contraire
elle doit être obligée par le traité à nous soutenir de toutes ses forces, de même que le traité nous oblige à ]a soutenir contre la Russie.
La suite de cette communication impériale au chancelier est datée de Baden, le 4 octobre :
J'avais à peine terminé hier ma lettre ci-jointe, quand votre long télégramme est arrivé. Le point de vue auquel je me plaçais dans cette lettre n'a pas été changé par ma résolution d'accepter sous condition la proposition de Vienne. Mais je vous demande de nouveau ce que je répondrai si, au sujet du mémorandum, l'empereur Alexandre me dit :
« Qu'avez-vous donc décidé de faire pour ce mémorandum? Vous voulez probablement conclure un accord? Jusqu'à ce que je sois au courant de tout, je ne puis rien décider. Il faut que vous me montriez cet accord. «
Mais comme l'accord, sous sa forme présente, ne peut pas être montré à la Russie, il nous faudra refuser cette demande, et quelle impression fera ce refus sur l'empereur Alexandre? Quant à la question de la neutralité de TAutriche, si nous étions attaqués par la France, il faut la suppri-
nior, et rAiitrichc doit accepter de nous soiilenir comme nous la soutiendrons contre la Russsie; autrement les conditions ne sont pas égales. Faites bien comprendre cela à Andrassy une fois de plus.
Guillaume.
Le 3 octobre 1879, Andrassy écrit h M. de Bismarck :
Honoré comte,
Je vous remercie vivement de votre lettre du 29 septembre. Depuis lors, le prince Reuss m'a communiqué, sur les négociations, quelques renseignements que je vous envoie ci-joint, tels qu'ils ont été écrits par le prince. Je suis prêt à approuver cette proposition, mais cependant j'ai des scrupules sur deux points. Le premier point est qu'il est question d'un traité, et le second que la conclusion de ce traité est déclarée imminente. Mon objection au premier de ces points est que, si l'intention de conclure un traité est manifestement exprimée dans la lettre de Sa Majesté l'Empereur, il s'ensuivra nécessairement que le texte de ce traité sera réclamé à Saint-Pétersbourg, et cela fournira au cabinet russe, avant que les
LES PAPIEIIS DU CflANCEIlEll 2o3
choses soient rég'lées enli'C nous, l'occasion de commencer les négociations à trois dont je n'atlends pas un résultai satisfaisant pour aucune des parties. Pour celte raison, je me permets de vous soumettre une contre-proposition, ou plutôt une proposition parallèle, dont l'adoption, il me semble, serait avantageuse pour les deux côtés. La voici :
Après avoir ratifié la signature du traité, Sa Majesté Tempereur Guillaume pourra communiquer le contenu entier du mémorandum accepté et signé par nous, après l'avoir approuvé luimôme naturellement, et il ajoutera que l'acceptation de ce mémorandum renferme l'accord tacite des deux gouvernements, que toute attaque contre l'im serait considérée comme dirigée contre les deux et serait interprétée dans ce sens par Tenipereur. Sa Majesté, heureuse d'avoir appris par Saburoff que la Russie désire la paix, ferait cette communication comme preuve de sa loyauté et de sa franchise. Sa Majesté pourrait ajouter peutêtre que cette entente a un caractère tout à fait défensif et que rien n'empêche la Russie d'écarter toute idée d'antagonisme en adhérant aux clauses du mémorandum. Ainsi serait atteint le but de l'empereur Guillaume, de communiquer le sens de noire entente, sans faire mention de l'exis-
tence d'un accord plus précis, que l'on n'aurait aucun besoin de révéler par conséquent.
Si l'on communiquait le texte entier, l'adhésion de la Russie à ce texte serait inconcevable; ensuite, le passage concernant la France et l'Italie serait connu presque immédiatement dans ces deux pays et donnerait naissance à des complications tout à fait inutiles; enfin, l'affaire pourrait transpirer jusqu'au Parlement et provoquer des discussions qui sont peu désirables. Ces considérations font valoir ma proposition. Si vous ne pouviez pas la faire admettre par les personnes compétentes, j'accepterais toute autre méthode, même celle suggérée par Stolberg, qui a déclaré que ce ne serait pas pour lui une condition sine qiia non de conserver le traité secret, une fois signé.
11 y a en outre une éventualité que je ne saurais admettre; ce serait la communication de l'existence et des clauses du traité, avant que Sa Majesté l'empereur Guillaume eût donné ou assuré sa sanction à ce traité. Sans vouloir anticiper sur la décision de mon gracieux maître, je préférerais renoncer tout à fait à la conclusion d'un accord, et, en tout cas, je refuserais absolument de continuer à participer aux négociations. Je vous prie, mon Prince, d'excuser le ton un peu brusque de ce rapport, mais comme l'affaire
me paraissait urgente, je désirais que le prince Reuss eût la lettre aujourd'hui même. Je vous prie de présenter mes respects à la princesse, et je demeure votre tout dévoué.
Andrassy.
Le kronprinz écrit confidentiellement à M. de Bismarck, de Baden-Baden, le 4 octobre 1879 :
« Le comte Stolberg a dû déjà vous mettre au courant des affaires jusqu'à la signature du traité par l'empereur. Je n'ajouterai rien de plus sur cette crise, dont la solution, je l'espère, sera d'une si haute portée pour l'Allemagne. Je dois cependant vous dire que le roi est très ennuyé et continue de répéter qu'il s'est déshonoré en prenant cette décision et qu'il a manqué de loyauté vis-àvis de son ami le tsar. Vous voyez par là combien cette décision a coûté à sa conscience si droite. »
Le chancelier a esquissé le 30 octobre les réponses que l'on pourrait faire verbalement à l'empereur Alexandre, s'il posait quelques questions :
Une institution due à l'influence d'Alexandre P'" et qui maintint la paix dans l'Europe centrale
266 LES MEMOIRES DE BISMAllCK
pendant un demi-siècle a été sacriliée en 18GG à une nécessité urgente. La confédération allemande était un lourd fardeau pour nous Prussiens, et elle ne satisfaisait pas les aspirations des autres Allemands. Le mécontentement qui en résultait était utilisé par le parti révolutionnaire dans le but de menacer tout prince allemand. 11 était nécessaire de les priver de cette arme et de répondre au sentiment national. Cela avait été fait aux dépens de la sécurité que la confédération fournissait, presque sans frais, à ses membres les plus faibles.
La brèche causée par l'abandon de la partie de FAutriche qui s'étend des Carpathes au lac de Constance, devait être nécessairement remplie. Après la guerre de 1866, on avait essayé de réunir TAutriclie aux Etats allemands, comme elle avait déjà fait partie de la confédération allemande. On voulait ainsi l'empêcher de s'unir avec la France contre ces Etats. Ce but est maintenant atteint sans aucune obligation de notre part de défendre Trieste ou la Bosnie contre les Italiens, les Turcs ou les Slaves du sud. Notre accord avec l'Autriche ne ressemble pas plus à une menace pour nos voisins que l'érection d'une forteresse sur la frontière, et il est moins menaçant que la construction d'un chemin de fer stratégique. C'est
une société d'assurance miiluelJe à laquelle peuvent participer tous ceux qui ont des intérêts semblables.
Voici maintenant le rapport de l'empereur Liillaume à Alexandrowo
Guillaume à Bismarck, sur son entrevue à
5 septembre 1879.
L'empereur Alexandre a commencé par m'expliquer la lettre qu'il m'avait écrite et que personne ne connaissait. Avant de l'envoyer, il ne l'avait montrée à personne, et après, il en avait seulement communiqué le contenu verbalement à quelques confidents. Par conséquent, si j'avais trouvé quelque chose d'offensant dans sa lettre, comme il le croyait par ma réponse, lui seul pouvait être blâmé, et il comprenait très bien que j'aie pu mal interpréter ses intentions. 11 était très fâché de tout cela, et, puisque le résultat avait été assez grave pour me causer une offense personnelle, il me priait de considérer cette lettre comme n'ayant jamais été écrite. Rien n'était plus loin de ses intentions que l'idée d'une menace. Il avait voulu simplement appeler mon attention sur ce fait, parfaitement vrai d'ailleurs, que si la
presse des deux pays continuait à s'invectiver, elle finirait par provoquer un sentiment d'hostilité entre les deux Etats, et c'est ce qu'il voulait éviter à tout prix.
* Il estimait que le maintien delà paix en Europe n'était possible à l'avenir, comme le passé l'avait démontré, que si les bonnes relations entre la Prusse et la Russie continuaient à exister.
Les votes émis contre la Russie, par les membres allemands des commissions européennes chargées des affaires d'Orient, avaient trahi une attitude hostile de la part de l'Allemagne contre la Russie, attitude qui avait causé une grande irritation dans ce pays et avait amené de vifs commentaires dans la presse.
Dans ces commissions, la Russie poursuivait le but qu'elle avait toujours eu en vue pendant la guerre, but qui était d'améliorer et d'assurer le sort des populations chrétiennes, mais non pas de faire des conquêtes. Si maintenant on s'opposait à la délimitation de frontière que le tsar avait demandée, et si, de cette manière, un certain nombre de chrétiens étaient soumis à la souveraineté turque, contre leur volonté, les membres des commissions devaient avoir reçu des instructions spéciales pour cela.
Les votes des commissaires allemands avaient
produit un mauvais effet en Turquie aussi. Le désaccord qui existait à propos de ce pays entre l'Allemagne et la Russie augmentait l'obstination des Turcs et faisait traîner sans fin les négociations.
Le prince de Bismarck, qui avait toujours été favorable aux bonnes relations entre la Prusse et la Russie, ne pouvait pas oublier la stupide circulaire de Gortschakoff de 1875. Lui, le tsar, avait fait tout son possible pour empêcher Gortschakoff d'envoyer cette circulaire; il lui avait montré les conséquences déplorables qui en résulteraient, attendu que, s'il y avait quelque chose à apaiser, ce n'était guère le moyen de le faire. Mais le prince Gortschakoff n'avait voulu rien écouter. Le ressentiment de Bismarck, son irritation contre Gortschakoff à partir de ce moment, semblaient s'être étendus à la Russie, et c'était à cela que le tsar faisait allusion en me disant dans sa lettre qu'il ne pouvait concilier une telle conduite avec le caractère d'un homme d'État aussi éminent. Cette expression qu'il avait employée dans sa lettre ne se rapportait pas aux instructions données aux membres des commissions pour les affaires d'Orient.
D'ailleurs, il paraît que le prince Gortschakoff n'est plus maintenant bon à grand'chose et l'em-
pereur Alexandre m'a affirmé qu'il ne le consultait que rarement.
En réponse à ces explications, j'ai dit au tsar que j'avais été péniblement affecté par sa lettre, surtout parce que j'avais cru que ses remarques se rapportaient seulement aux votes en. question, et ceux-ci me semblaient si peu importants que je ne pouvais comprendre son irritation à ce sujet. Je m'expliquais maintenant ce qu'il avait voulu dire, et je pouvais lui affirmer que le prince de Bismarck considérait toujours du même œil les relations entre la Prusse, l'Allemagne et la Russie; mais il avait vu grandir en Russie, par la faute surtout de la presse, un sentiment qu'il ne pouvait comprendre, élant données les lois de ce pays, car c'étaient des organes semi-officiels, qui pervertissaient aiiisi les sentiments. J'ajoutai que je voulais bien reconnaître que notre presse aussi s'était rendue coupable de semblables excès, mais c'était surtout dans des cas de légitime défense contre les attaques de la Russie. Nous sommes tellement arrêtés par nos lois sur la presse, que nous ne pouvons intervenir que par un appel personnel aux rédacteurs de journaux; mais nous ne pouvons rien légalement, à moins que l'état de siège ne soit prononcé dans certains districts. Comme son gouvernement avait récem-
ment infligé un blâme sérieux à tous les articles injurieux des journaux, on pouvait espérer qu'une mesure énergique serait prise, grâce au pouvoir dont le gouverneur général est investi.
De mon côté, j'avais fait donner des conseils aux rédacteurs, mais la loi ne permettait rien de plus.
Nos instructions aux commissaires n'avaient pas varié depuis le commencement jusqu'à la fm : si la Russie et l'Autriche étaient d'accord, il fallait toujours voter avec elles; quand ce n'élait pas le cas, il fallait voter avec la majorité, tant que les propositions de la Russie n'étaient pas absolument insoutenables. C'est ce qui était arrivé pour la Silistrie, oii j'étais tout à fait pour la proposition de la Russie de nommer une commission chargée de s'occuper sur les lieux de la question du pont, et aussi pour la route stratégique de la Roumélie orientale.
Concernant la frontière grecque, je n'avais entendu parler de rien de ce qu'il me disait; d'ailleurs, tous ces petits détails de frontière sont si peu importants qu'ils ne peuvent guère toucher la question des chrétiens. Malheureusement, la question de la frontière grecque avait été mentionnée au congrès comme l'expression d'un désir, et non d'une demande, et j'avais prévu dès le
commencement ce qui arriverait; mais pendant le congrès, je n'avais pas voix au chapitre. Je considérais de la même manière la question juive en Roumanie; la solution désirée étant impraticable à mon avis, je voulais voir adopter la modification de la Grèce.
La continuation de ce rapport est datée du 12 septembre 1879 :
J'ai dit encore que je n'avais jamais remarqué que le prince de Bismark fût animé de sentiments hostiles contre le prince Gortschakoffà cause de sa circulaire de 1875. Mon opinion et la sienne étaient les mêmes que celle de l'empereur Alexandre ; mais au congrès de Berlin, on s'exprima sur le compte du prince GortschakofT comme l'empereur l'a fait ci-dessus, et je compris alors la position singulière qui lui était faite. Je crois que dans ma réponse à l'empereur, je fis ressortir combien peu les idées politiques du prince de Bismarck concernant la Russie avaient changé. Se rappelant l'attitude adoptée par la Russie vis-à-vis de nous en 1870, il avait toujours été d'accord avec moi dans les efforts faits, pendant les deux années 1876 et 1877, pour prouver notre gratitude à l'empereur par
notre neutralité bienveillante; et il réussit en effet à empêcher une coalition des puissances occidentales, y compris l'Autriche. Cela me semble détruire la supposition de l'Empereur que le prince de Bismarck aurait changé ses idées politiques par dépit contre le prince Gortschakoff. Jusqu'à présent, les sentiments du prince de Bismarck pour la Russie n'ont pas changé.
Le 4 au matin, l'empereur est venu me voir pour prendre congé de moi après le déjeuner. Il avait reçu de Jugenheim un télégramme de l'impératrice Marie, qui se rappelait à mon bon souvenir et était très satisfaite de notre rencontre à Alexandrowo. Il a ajouté :
« C'est à elle la première que j'ai communiqué ma lettre, dont le brouillon était presque illisible, à cause des corrections. Puis j'ai montré ma leltre etvotreréponseà Adlerberg,àMilioutineetàGiers; ils connaissent mes opinions politiques concernant la Prusse et l'Allemagne, et, étant tout à fait d'accord avec moi sur ce sujet, ils sont heureux que notre rencontre ait effacé toute impression mauvaise. »
Puis l'Empereur m'a lu une lettre d'un envoyé
russe racontant une conversation qu'il avait eue
avec le prince de Bismarck sur la politique; il
avait beaucoup parlé de la Prusse et de la Rus-