II
sie comme agissant de concert. L'envoyé disait que le prince de Bismarck n'avait pas changé d'opinion sur l'alliance des trois empereurs. Enfin l'Empereur résuma les vues que nous avions échangées et fut très heureux de constater que tous les malentendus avaient été dissipés et que la vieille amitié subsisterait entre les deux Etats, associés à l'Autriche. Pour la première fois, il a dit en parlant de cette dernière :
« J'avais des raisons pour être mécontent d'elle, car son attitude vis-à-vis de moi pendant la guerre avait été louche, comme toujours. Sans tirer un coup de fusil, elle a occupé deux provinces turques, naturellement pour ne jamais les rendre, de même que les Anglais ne rendront jamais Chypre, pour laquelle ils ont fait un traité à part pendant le Congrès, sans rien en communiquer aux grandes puissances. »
Je l'ai alors interrompu, en disant que je croyais qu'il y avait eu des négociations au Reichsradt concernant l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine.
« Oui, m'a dit l'Empereur, mais dans des conditions tout à fait différentes, l'Autriche devant prendre part à la guerre de façon ou d'autre. Enfin, le point capital est que nous nous soutenions tous trois.
Naturellement, je n ai pu que confirmer celte idée comaie étant ma propre conviction.
Le môme matin, j'ai causé successivement avec le général Adlerberg, le ministre de Giers et le ministre de la guerre Milioutine. Les deux premiers ont parlé avec autant de chaleur l'un que l'autre en faveur des anciennes relations. Ils connaissaient la lettre de l'Empereur et ma réponse, et ils partageaient la satisfaction de leur souverain de voir dissiper des malentendus qu'ils n'auraient pas cru possibles, connaissant exactement les idées que l'Empereur avait voulu exprimer dans celte lettre.
Je n'ai aucune raison pour douter de la sincérité de leurs sentiments. Cependant, je leur ai dit clairement que c'était la presse qui avait amené un désaccord entre nos pays. Gomme un rescrit en termes énergiques avait été publié en Russie, désapprouvant absolument Tattitude hostile adoptée par la presse vis-à-vis de l'Allemagne, on pouvait espérer une amélioration, si, toutefois, les gouverneurs qui avaient proclamé l'état de siège dans presque toute la Russie se servaient immédiatement de leur pouvoir pour saisir tous les journaux, pamphlets, etc.. qui renfermaient des excitations publiques. Sinon, il en résultei^ait les conséquences dangereuses pré-
vues par le tsar, c'est-à-dire la discorde entre les deux Etats. Quant à notre presse à nous, j'ai fait ressortir que mes mains étaient liées par la loi et par notre Constitution représentative, et que d'ailleurs nos journaux ne faisaient que prendre une attitude défensive contre la presse russe. Cependant, ai-je dit, j'ai fait recommander aux rédacteurs de mettre eux-mêmes un frein, si une amélioration se produisait dans la presse russe. Les rédacteurs sont d'accord avec moi sur ce point, et espèrent une amélioration. .
Ma conversation avec le général Milioutine a commencé comme avec les deux autres. Puis, j'ai exprimé mon opinion sur la nouvelle organisation introduite pendant la guerre, et j'a dit que je ne pouvais comprendre ou on trouvait l'argent nécessaire pour y subvenir. Toute l'Europe avait été alarmée en voyant que l'on continuait sur le pied de paix les efforts et les sacrifices d'argent faits en vue de la guerre. Milioutine m'a répondu :
(( La guerre a précisément montré que l'armée russe n'était pas assez forte pour vaincre la Turquie, parce que ses forces énormes sont dispersées depuis la Sibérie jusqu'à la Vistule. C'est pourquoi il faut que nous conservions une réserve suflisante pour les exigences européennes. Nous avons des ressources inconnues aux autres pays.
Nous avons des frontières stratégiques contre la Chine, ('ontre les pays limitrophes de Tlnde, contre la Perse et contre la Turquie. Nous avons appris qu'une coalition se forme entre l'Autriche, l'Angleterre et peut-être la France. Cela indique un nouveau conflit à l'horizon. L'Angleterre organise et arme l'Asie Mineure, qui est inondée de fonctionnaires, de généraux et d'officiers déguisés en consuls, ce qui dénote sûrement des intentions hostiles contre notre position dans le Caucase. Le conflit oriental est proche. »
J'ai soulevé des objections contre cette dernière assertion et j'ai affirmé que, si les décisions du congrès de Berlin étaient appliquées dans leur entier, il n'y avait pas à redouter de nouvelle guerre de ce côté, car la Turquie cherchait la paix avant tout.
9 novembre 1879.
Guillaume.
Le rapport qu'on vient de lire est accompagné d'une lettre de l'empereur à M. de Bismarck, dont voici le texte :
Stettin, 10 septembre 1879.
Je vous envoie ci-joint la fm des notes que j'ai prises sur ma conversation avec l'empereur
Alexandre. Ma lettre de Berlin, qui s'est croisée avec votre mémoire n° 1, a dû vous montrer que nos vues sont en contradiction. J'ai tenu, avant de me former une opinion sur vos propositions, à voir le tsar. Jusqu'à ce que j'aie causé avec lui, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de regarder vos rapports comme non avenus. Maintenant que l'entrevue a eu lieu et que nous nous sommes expliqués ensemble, mon opinion est faite et je méjuge suflisamment éclairé.
L'empereur de Russie regrette d'avoir écrit la lettre qui a donné lieu à notre malentendu. Les mots de cette lettre « ce qui doit avoir des suites dcmgeretises et fâcheuses^ » dont nous nous étions alarmés, ne doivent nullement être considérés comme une menace de rupture, mais simplement comme un avertissement que si nous ne mettons pas quelque entrave à noire presse, il en sortira un malaise nuisible aux intérêts de nos deux pays.
Telle est l'explication que le tsar m'a donnée de sa lettre, et cette explication est aussi vraie qu'une chose peut l'être. Je n'ai pu, de mon côté, qu'exprimer à Sa Majesté ma complète approbation, d'autant plus que le gouvernement russe avait déjà pris une attitude conforme à ses déclarations.
Yous avez pu voir par les notes que je vous ai
envoyées que j'ai rectifié l'opinion que le tsar s'était faite des votes émis par mes commissaires dans l'Est. Vous avez aussi pu voir que je vous ai défendu contre les soupçons exprimés par le tsar dans sa lettre.
L'empereur Alexandre a pleinement reconnu que notre politique pendant la guerre d'Orient avait été un véritable bienfait pour la Russie, et il a par là pleinement approuvé votre conduite. Je lui ai en outre affirmé que, jusqu'ici, vous aviez toujours conservé pour la Russie les vieux sentiments dont vous avez donné des preuves en 1877 et en 1878. L'empereur Alexandre m'a dit qu'il avait la conviction absolue que ]a paix ne pourrait être maintenue en Europe qu'en nous tenant à trois ^ comme nous l'avons fait en 1872, lors de notre entrevue à Berlin. Gomme c'est également là mon opinion, je lui ai répondu que j'étais sur ce point d'accord avec lui.
Adlerberg, Giers et Miliouline, qui sont les plus avant dans la confiance du tsar, m'ayant tenu le même langage, ma conviction n'a pu qu'être encore raffermie par leurs déclarations. Aucun d'eux n'a le moindre désir de nous faire la guerre. Les accroissements que l'armée russe a subis pendant la guerre turque ont été maintenus, uniquement parce que la Russie se croit menacée par
une coalition européenne et veut par conséquent être en état de se défendre seule.
Vous voyez donc, par tout ce que je viens de vous dire, que les suppositions sur lesquelles étaient basés vos rapports tombent d'elles-mêmes et que nous devons par suite abandonner entièrement la politique suivie dans ces derniers temps contre la Russie. Je ne saurais jamais me prêter à un projet qui aurait pour but de former une coalition défensive contre la Russie, et c'est pourquoi je ne puis comprendre votre hostilité contre ce pays, qui s'accroît avec chaque mémorandum que vous m'adressez.
J'ai été très péniblement affecté notamment par votre proposition de garder pour la façade une attitude amicale avec la Russie et de conclure en même temps sous main une coalition contre elle, de concert avec l'Autriche, l'Angleterre et même la France. Vous avez tellement ancré ce projet dans votre tête, que non seulement vous l'avez communiqué au comte Andrassy, mais que vous l'avez même autorisé à en parler à son empereur^ qui l'a immédiatement accepté.
Vous me priez ensuite de vous envoyer des instructions et vous m'offrez de conclure une alliance défensive avec l'Autriche contre la Russie, en attendant de former une coalition plus nom-
breuse. Mettez-vous donc à ma place pour un moment! Je suis en présence d'un ami personnel, d\m proche parent, d'un allié, je cherche à m'entendre avec lui au sujet de quelques passages mal compris d'une lettre hâtive, et j'aboutis à un résultat satisfaisant. Est-ce que je m'en vais en même temps me joindre à une coalition hostile contre lui ? Est-ce que, derrière son dos, je m'en vais faire juste le contraire de ce que je lui dis en face?
Je ne nie pas que les dangers signalés par vos rapports ne se représenteront pas un jour ou l'autre, par suite d'un changement quelconque du personnel gouvernemental de Saint-Pétersbourg. Mais, pour le moment, je ne vois pas le moindre danger. Combien de fois ne m'avez-vous pas mis en garde contre des traités avec d'autres puissances, qui nous lient les mains quand nous n'avons aucun objectif précis en vue! Mon frère et le ministre Manteuffel, en particulier, se sont mordu les doigts du traité de trois ans qu'ils ont conclu avec l'Autriche après Olmûtz, et ils en ont impatiemment attendu l'expiration. C'est à peu près le même cas qui se représente aujourd'hui. Il est absolument contraire k mes convictions politiques et à ma conscience de me lier les mains pour me défendre contre une simple éventualité.
Je ne veux pourtant pas vous désavouer ni désavouer les démarches que vous avez faites auprès de Andrassy. Je vous autorise donc à faire dire à Vienne, dans les journaux, qu'il se pourrait qu'il y eût un désaccord entre l'Allemagne et la Russie et que vous entamez des pourparlers pour voir quelles mesures combinées vous pourriez prendre avec l'Autriche si l'éventualité d'une rupture se produisait. Mais ma conscience ne me permet pas de vous autoriser à conclure une convention, et encore moins un traité.
J'espère que, de la sorte, nous serons tous d'accord. Si Dieu le permet, j'envisagerai l'avenir avec confiance et je pourrai compter sur la continuation de relations amicales avec la Russie. Je ne puis vous dire combien cela m'a paru pénible lorsque, pour la première fois depuis dix-sept ans, j'ai cru que nous n'allions pas nous entendre. J'attends avec impatience votre réponse à l'autorisation que je vous donne ci-dessus et je suis convaincu que nous arriverons à tomber d'accord. Que Dieu veuille qu'il en soit ainsi !
Votre tidèle et dévoué,
Guillaume.
Ici s'arrête la correspondance relative aux
négociations du traité austro-allemand, mais d'autres lettres postérieures à la conclusion de l'alliance, et traitant de différents sujets, sont intéressantes à reproduire.
En 1883, M. de Bismarck adresse à l'empereur Guillaume 1°'" la lettre suivante :
Fiedrichsruh, 25 décembre 1883.
Je remercie respectueusement et cordialement Votre Majesté pour le gracieux cadeau de Christmas qu'Elle a daigné m'envoyer, et, en particulier, pour les vœux gracieux qui l'accompagnaient.
Pour moi, l'approbation de Votre Majesté a une plus haute valeur que celle de tous les autres réunis. Je remercie Dieu de ce qu'il ait permis que cette approbation ne me fasse jamais défaut, alors que j'obtenais rarement celle des autres et seulement en passant. Je remercie aussi Votre Majesté pour la confiance inébranlable qu'Elle a bien voulu me témoigner depuis plus de vingt ans, ainsi que pour la bonté avec laquelle Votre Majesté m'a toujours traité malgré les attaques de mes adversaires et les erreurs que j'ai pu commettre
moi-même. Je ne demande rien de plus en ce bas monde que la paix avec Dieu et ma conscience. Le ciel a d'ailleurs favorisé le gouvernement de Yolre Majesté plus que celui d'aucun autre monarque, en tant que les serviteurs de Votre Majesté lui doivent une infinie reconnaissance ; car c'est la loyauté du maître qui engendre et qui perpétue la loyauté des serviteurs.
Ma femme remercie respectueusement Votre Majesté pour sa gracieuse lettre du 21 courant. J'ai été quelque peu inquiet pour sa santé, mais il y a maintenant une amélioration sensible dans son état. Elle me demande de déposer ses humbles respects et ses meilleurs vœux de nouvelle année aux pieds de Votre Majesté.
Quant à moi, je me sens physiquement plus fort que je ne l'ai été depuis de longues années; j'ai pu monter à cheval hier pendant plusieurs heures avec mes deux fils, et je crois que je me rétablirai complètement si Votre Majesté veut bienm'autoriser à rester ici jusqu'à la fin du mois prochain.
Que Dieu accorde à Votre Majesté un joyeux Christmas, de la santé et du bonheur.
Bismarck.
L'année suivante, le chancelier remercie comme suit l'Empereur d'une décoration qu'il vient de lui envoyer :
Varzin, 2 septembre 1884.
L'anniversaire de Sedan a été pour moi un jour • exceptionnellement heureux grâce à Votre Majesté qui m'a décerné gracieusement l'ordre Pour le Mérite^ et qui a rehaussé encore la valeur de cette distinction par les mots si aimables qui l'accompagnaient. Je suis heureux de constater encore une fois, après un regard jeté sur bien des années en arrière, que la faveur et la confiance de Votre Majesté ont toujours été mon soutien et que Votre Majesté veut bien avoir égard à ma santé chancelante. La seule chose que je cherche ici bas c'est à satisfaire Votre Majesté, mais je suis très heureux lorsque le monde peut voir que j'ai toujours été et que je suis encore en possession du bien pour lequel j'ai toujours lutté, c'est-à-dire de la faveur de mon maître terrestre. Je m'efforcerai toujours de la mériter par un zèle constant, afin que Votre Majesté, qui est l'autorité la plus haute et la plus compétente, puisse toujours reconnaître en moi le cœur et les sentiments d'un soldat prussien. Il n'est pas pour moi de plus grande
louange que celle que contiennent ces mots, lorsqu'ils sont signés par Votre Majesté.
Le 11, j'espère pouvoir verbalement déposer mes remerciements aux pieds de Votre Majesté et voir Votre Majesté en bonne santé.
Bismarck.
Quelques mois plus tard, M. de Bismark écrit encore à l'empereur :
Berlin, 25 décembre 1884.
Je remercie respectueusement Votre Majesté pour son magnifique présent de Christmas. L'œuvre d'art que Votre Majesté m'a envoyée me rappelle quelque peu ma position actuelle. Pendant que le centaure tâche avec ses deux bras de hisser le bélier sur ses épaules, une femme vient qui se suspend de tout son poids à sa barbe. Il en est de même avec moi ! Tandis que j'ai les mains pleines du service de Votre Majesté et du pays, l'opposition au Parlement me pousse et s'accroche à moi au risque de me renverser pendant que je supporte le poids des affaires. H y a seulement cette différence que l'opposition est infiniment plus laide que la femme qui se suspend à la barbe du centaure.
Gela ne m'empêchera pas de porter allègrement et fermement ma charge sur mes épaules, aussi longtemps que Dieu m'en donnera la force et que je jouirai de la faveur de Votre Majesté.
Avec mes meilleurs et mes plus respectueux vœux de Christmas, jejoins mes vœux de nouvelle année, me réservant d'ailleurs de les réitérer verbalement à Votre Majesté.
Bismarck.
En 1885, l'empereur Guillaume P" adresse au chancelier la lettre suivante :
Berlin, 13 novembre 1885.
Je vous renvoie ci-inclus vos deux importantes et intéressantes lettres, avec mes observations en marge. Je vous prie de m'excuser si j'ai adopté cette manière de vous répondre, mais vous savez que j'écris mal de longues explications et vous verrez de la sorte que je suis complètement d'accord avec vous.
Laissez-moi vous dire en même temps que je crois le moment venu d'exposer à mon fils l'inopportunité absolue du mariage en question qu'il a d'ailleurs toujours regardé lui-même
comme impossible K Maintenant, surtout que le prince Alexandre a fait acte de rébellion contre le traité de Paris % qu'il reste en Bulgarie ou non, ce mariage ne saurait se faire sous aucun prétexte.
Vos explications politiques à ce sujet sont des plus justes.
Yotre reconnaissant.
Guillaume.
En 1887, le chancelier écrit à l'empereur :
Friedrichsruh, 26 septembre 1887.
Je remercie respectueusement Votre Majesté pour sa gracieuse lettre du 23 courant et pour la superbe peinture du palais où j'ai depuis si longtemps l'honneur de faire mes rapports à Votre Majesté et d'en recevoir des ordres.
L'anniversaire de ma vingt-iîinquième année de ministère a reçu une consécration spéciale par
1. Mariage de la princesse Victoria avec le prince Alexandre de Baltenber^'.
2. C'est vraisemblablement traité de Berlin que l'empereur a voulu écrire.
la visite qu'ont daigné me faire Leurs Altesses Royales, le prince Guillaume et le prince Henri.
Mais, d'ailleurs, le sentiment qui a dominé en moi dans la célébration de cet anniversaire a été un sentiment profond de reconnaissance pour Votre Majesté. Chaque monarque nomme en effet des ministres, mais il n'y a pas d'exemples dans les temps récents d'un monarque qui retienne et protège son premier ministre contre toute espèce d'hostilité et d'intrigues pendant vingt-cinq années de vicissitudes.
Pendant ce long espace de temps, j'ai vu bien des amis qui sont devenus des adversaires. Seules, la confiance et la faveur de Votre Majesté sont restées inaltérables. C'est aussi là que je trouve la plus glorieuse récompense de mon labeur et la plus grande consolation de mes tourments. J'aime mes deux patiies, la patrie allemande aussi bien que la patrie prussienne, mais je n'aurais pu les servir allègrement toutes deux si je n'avais pas eu pour m'encourager la satisfaction de mon roi.
Je prie Dieu qu'il m'accorde de pouvoir continuer mes services en étant agréable à Votre Majesté.
Bismarck.
Viennent ensuite deux lettres autographes de rimpératrice (alors princesse royale) Frédéric.
La première porte la date du 23 décembre 1885 et accompagne un envoi de vin de la Moselle, que le chancelier avait goûté à sa table et qu'il avait apprécié.
La seconde est du 23 novembre 1887. Elle a été écrite de la villa Zirio. La princesse parle de la maladie de son mari et rapporte l'opinion unanime des médecins.
Enfin, une lettre de l'empereur Guillaume, en date du 23 novembre 1887, et adressée à M. de Bismarck, est ainsi conçue :
23 novembre 1887. ^
Je vous envoie ci-joint la nomination de conseiller pour votre fils avec le titre d'Excellence. Vous la lui remettrez vous-même. Ce sera, de la sorte, un triple plaisir : pour lui, pour vous, et pour moi.
Je saisis cette occasion pour vous expliquer en même temps le silence que j'ai gardé sur la proposition que vous m'avez faite d'initier plus complètement mon petit-fils, le prince Guillaume, aux affaires de l'Etat, à cause du mauvais état de santé de son père, le kronprinz.
Vous devez savoir que celte proposition, ainsi que celle qui consistait à faire signer les affaires courantes par le prince Guillaume, avec la mention : « Par o.rdre de Sa Majesté », a grandement irrité le kronprinz^ qui a cru qu'on voulait déjà lui désigner un substitut. Je ne doute pas qu'après réflexion mon fils ne revienne à une autre appréciation; mais, pour le moment, il faut lui éviter toute cause d'irritation.
Le mieux sera donc de continuer comme par le passé et d'attacher mon petit-fils à un ministère ou môme à deux à la fois. Au nouvel an, nous changerons de méthode et nous verrons si, dans certains cas spéciaux, nous pouvons le mettre plus particulièrement au courant des affaires étrangères. En continuant à faire pour le prince Guillaume ce que nous avons fait jusqu'ici, nous éviterons de froisser mon fils , quoique vous puissiez vous souvenir qu'il s'était déjà fortement opposé à ce que nous faisons aujourd'hui.
Donnez-moi votre opinion à cet égard.
Je vous souhaite de bons jours de fête.
Votre reconnaissant.
Guillaume.
Voici la réponse de M. de Bismarck :
Friedrichsruh, 30 novembre 1887.
Je remercie respectueusement Votre Majesté de sa gracieuse lettre du 23, et aussi de la corne à boire et des trophées de chasse qui sont sans doute destinés am grand chasseur poméranien de Votre Majesté, et que je garderai à Varzin. Mais ma plus grande joie est la promotion officielle accordée à mon fils, qui me prouve que Votre Majesté est satisfaite de lui et qu'il remplit ainsi le but dans lequel je Fai élevé. Je réclame encore l'indulgence de Votre Majesté pour lui, étant sûr qu'il la méritera par son attachement suppléant à l'expérience qui lui manque en certaines matières.
Quant à mon très humble conseil concernant la préparation de Son Altesse Royale le prince Guillaume, je comprends et je partage l'anxiété de Votre Majesté pour la santé de Son Altesse Impériale le kronprinz. J'ai cru de mon devoir de soulever cette question, mais je ne veux pas me rendre responsable des conséquences qu'une irritation pourrait produire sur la santé de Son Altesse Impériale. Peut-être pourrait-on atteindre le but poursuivi dans l'intérêt de l'Etat d'une manière qui attirerait moins l'attention, ce qui serait facile
si le Prince habitait Berlin et non Potsdam. Je demanderai donc à Votie Majesté l'autorisation de Lui exposer mes idées sur ce sujet quand je retournerai à Berlin, le mois prochain. Je prie aussi Votre Majesté de m'autoriser à tâcher d'obtenir de Son Altesse Impériale qu'Elle soumette d'Elle-meme à Votre Majesté le plan proposé pour un attaché civil que l'on donnerait au prince. Le comte Radolinski, qui est venu me voir hier, pense que cet essai aurait des chances d'aboutir, le kronprinz s'étant irrité, selon lui, seulement parce que son autorité paternelle n'était pas assez prise en considération. Si l'on pouvait décider Son Altesse Impériale à proposer elle-même la chose en question, toute difficulté serait écartée. En tout cas, il n'y aurait pas grand mal à lui en parler de ma part, car le kronprinz ne craindrait pas de me donner une réponse négative qu'il ne pourrait pas donner à Votre Majesté. En attendant, le système d'occuper le Prince dans quelques-uns des ministères peut être continué, selon l'intention de Votre Majesté.
J'ai appris par le comte Stolberg que Son Altesse Impériale a demandé le titre d'Excellence pour le comte Radolinski. Je me permets d'approuver cette proposition du kronprinz^ d'abord parce que son acceptation aura un effet favorable,
tandis que son refus aurait un effet nuisible sur la santé de Son Altesse Impériale; et ensuite parce que le comte Radolinski mérite une telle distinction. Avec une grande fortune et des intérêts très considérables, il a abandonné une position facile dans la diplomatie et, simplement pour se conformer aux désirs de Votre Majesté, il a accepté ses devoirs présents, souvent très onéreux, et rendus particulièrement difficiles par les rivalités qu'ils lui suscitent; il est à souhaiter qu'un homme de son prestige et de son intégjîté continue à les remplir.
Et puis, il est un des rares Polonais sur lesquels, comme sur feu le comte Raczinski, Votre Majesté et la Prusse peuvent absolument compter, et, à mon avis, cela seul mérite une distinction.
Je prie respectueusement Votre Majesté de vouloir bien accepter mes souhaits sincères pour la nouvelle année. J'espère pouvoir les renouveler verbalement dans le courant de janvier et pouvoir me présenter devant Votre Majesté en aussi bonne santé que possible.
Bismarck,
Cette lettre est la dernière de celles que m'a-
lES PAPIERS DU CHANCELIER 295
vait confiées le prince de Bismarck. J'arrête donc ici la reproduction de toute celte correspondance historique et je reprends les notes de rnon An jour le jour :
2 novejiibre 1888. — Aujourd'hui, à midi, avant de déjeuner, j'ai remis au chef les enveloppes qui contenaient ses papiers. Il m'a vivement remercié et m'a exprimé sa surprise que j'aie mis si peu de temps à les classer. Il a ajouté qu'il avait encore un grand nombre de papiers à Varzin, « une caisse pleine », m'a-t-il dit, et il me demanderait plus tard de vouloir bion lui prêter mon aide pour les mettre en ordre comme ceux de Friedrichsruh.
J'ai répondu au prince que j'étais entièrement à ses ordres et que je serais toujours heureux de lui rendre le moindre service.
A dîner, la conversation a encore roulé sur l'empereur Frédéric et son journal.
— Je suis sûr, a dit M. de Bismarck, que lorsque l'empereur Frédéric était encore kronprinz, il a dil montrer son journal à ses amis d'Angleterre : attorneys et autres charlatans politiques. Ils lui ont fait des observai ions qu'il a insérées
tout bonnement... Le kronprinz^ comme toutes les médiocrités, aimait copier, cacheter des lettres, etc.. Il n'avait d'ailleurs que ça à faire, parce que l'empereur le tenait toujours à l'écart de la politique; il ne lui en parlait jamais, et il ne me permettait pas de lui faire des communications à ce sujet.
Le chancelier a ensuite tracé le tableau suivant de ses relations personnelles avec l'empereur Frédéric.
— En 1848 et 1849, nous a-t-il dit, il était très maigre et fluet. Il me témoignait beaucoup d'amitié et quand, à Potsdam, on lui interdisait ses effusions de sympathie à mon endroit, il venait me trouver le soir et me serrait Ja main dans l'obscurité... Ensuite est venue sa lettre imperlinente de 1863. Après, en 1864, à Flensbourg, il y avait du mieux... Plus tard, sont arrivées les tendances libérales, les introductions de Geffcken, et tout ce qui s'ensuit...
3 novembre 1888. — Pris congé ce matin du prince et de la princesse de Bismarck et quitté Friedrichsruh.
Le chef, en partant, m'a serré les mains à plusieurs reprises.
— Adieu, Bûschlein, m'a-t-il dit, et soyez tranquille! Nous reprendrons bientôt notre travail à Varzin.