CHAPITRE XII
24 février 1890. — L'empereur Guillaume II vient d'adresser aux divers gouvernements une circulaire o\x il propose de réunir une conférence internationale pour étudier les questions ouvrières et parvenir à une législation commune.
Bûcher, que je viens de rencontrer, m'a dit que cette circulaire n'avait pas été du tout du goût du chancelier. Il paraît que, d'ailleurs, à d'autres égards, M. de Bismarck n'est nullement content du jeune empereur. Sa Majesté est devenue très impérieuse et a une haute confiance en Elle-même.
Le chancelier n'est resté au pouvoir jusqu'à ce jour que parce qu'il espérait que l'empereur désignerait Herbert pour son successeur. Mais, d'après Bûcher, ce choix est peu vraisemblable, parce que l'empereur a contre le comte Herbert des objections personnelles.
16 mars 1890. — J'ai trouvé hier soir en rentrant un mot du prince de Bismarck, qui me priait d'aller le voir ce matin, à onze heures et demie.
Je me suis rendu à la Wilhelmstrasse à l'heure dite et j'ai été immédiatement introduit. Le chef, qui était en petite tenue, m'a tendu la main et m'a salué d'un : « Bonjour, Biischlein! )>
11 m'a ensuite prié de le suivre dans la pièce qui était attenante à son cabinet de travail. Il y avait là une quantité innombrable de papiers; une malle, par terre, en était à moitié pleine.
— Vous vous rappelez, me dit M. de Bismarck, que je vous ai dit que j'aurais encore du travail à vous donner. Est-ce que cela vous va toujours?
— Votre Altesse ne peut en douter.
— Eh! bien, voici toute une liasse» de papiers . Il y en a dedans que vous avez déjà vus à Friedrichsruh. Je voudrais que vous les parcouriez de
nouveau et que vous rangiez les autres, ceux que vous ne connaissez pas, en ordre chronologique. Je voudrais aussi que vous me fassiez une liste de tous les documents importants qui se trouvent là dedans...
Le chancelier ajouta en guise d'explication :
— Je vous donne tout ce tracas parce que je veux écrire mes mémoires et que vous pourrez m'y aider... Je songe à me retirer... Vous voyez, je suis même déjà entrain de faire mes paquets!... Je vais expédier aussitôt que je pourrai mes papiers; ils ne sont plus en sûreté ici et on pourrait bien vouloir me les saisir...
Je demeurai stupéfait.
— Votre Altesse songe à se retirer! m'écriai-je incrédule.
— Oui... Je ne puis rester ici plus longtemps; le plus tôt je m'en irai, le mieux ce sera!...
— Mais Votre Altesse ne va pas partir comme ça immédiatement?
— C'est une affaire de trois jours, me répondit M. de Bismarck, peut-être de trois semaines, mais pas davantage, parce que, je vous le dis, je m'en vais... Je ne puis pas continuer de la sorte... // va jusqu'à vouloir savoir qui je reçois et il a des espions qui dévisagent ceux qui entrent ici et qui en sortent ! . . . C'est même pour cela que je ne vois
pas comment vous allez faire pour emporter tous ces papiers. Si je vous les envoyais?...
— Je pourrais peut-être, fis-je, emporter les plus importants avec moi et je les déposerai immédiatement en lieu sur, à Leipzig ou ailleurs.
— C'est cela, acquiesça le chancelier. J'enverrai les autres à Schôhnhausen, et vous pourrez venir les prendre, ou vous ferez mieux encore, vous viendrez à Friedrichsruh et nous travaillerons ensemble... Prenez toujours, en attendant, ceux-ci.
Tandis que je les empaquetais et que je rangeais les autres dans les caisses, nous parlâmes de la circulaire impériale sur les questions ouvrières.
— Il a écrit cette circulaire, me dit le chef, parce qu'il a en lui-même une confiance illimitée, quoiqu'il n'entende rien aux affaires... Sa circulaire ne peut causer que du mal. Je le lui ai dit, mais il est bien trop prétentieux pour m'écouter...
Je demandai au prince s'il n'était pas exact que cette circulaire ait exercé une influence déplorable sur les élections.
— C'est exact, répondit le chef.
Puis il garda le silence. Le classement des papiers étant terminé, je pris congé et le remerciai de la confiance qu'il voulait bien me témoigner.
— Vous n'avez pas à me remercier, répliqua-
t-il simplement. Cette confiance, vous la méritez... Je me suis en allé là-dessus.
17 7nars 1890. — Un attaché de la chancellerie est venu ce matin en voiture me prévenir que le prince me faisait demander et qu'il désirait que je me rende auprès de lui immédiatement.
Je suis aussitôt accouru au ministère. J'ai attendu environ cinq minutes dans l'antichambre, puis on est venu me prévenir que le chancelier était à table et qu'il me priait de vouloir bien venir déjeuner avec lui.
J'ai accepté et suis monté dans la salle à manger. Le chef déjeunait avec la princesse, le comte Herbert, Rottenbourg et un cousin du prince que j'avais rencontré jadis à Versailles.
M. de Bismarck paraissait fort calme et parla de choses indifférentes. Il déclara qu'il n'était pas d'avis que les diplomates se marient à l'étranger et il me recommanda plusieurs fois de goûter le caviar qu'on avait servi, parce qu'il était excellent.
Aussitôt que le repas fut terminé, il se leva de table et me fit signe de le suivre. Nous descendîmes en bas dans son cabinet de travail. Il me tendit une liasse de lettres qui se trouvait sur son bureau et me pria de les lui copier. C'étaient,
paraît-il, des lettres de l'empereur Guillaume I"".
Je lui demandai s'il avait toujours l'intention de se retirer. Cela me semblait impossible.
— Impossible? s'écria M. de Bismarck. C'est maintenant un fait accompli!... Ah! les choses ont été plus vite que je ne le croyais... J'avais d'abord pensé qu'il me serait reconnaissant si je restais encore quelques années près de lui, mais je me suis aperçu, au contraire, qu'il n'avait qu'une idée, qu'un désir, c'était de se débarrasser de moi pour pouvoir gouverner seul, avec son propre génie, dans sa seule gloire!... 11 en a assez du vieux mentor; il lui faut maintenant des agents plus dociles. Mais moi, je ne puis me résoudre à plier le genou devant lui, [Ich aber kann nicht mit Proskijnesis dienen) je ne puis me résoudre à me coucher soué la table comme un chien!... Il veut rompre avec la Russie et il n'a pas le courage de demander aux libéraux du Reichstag l'augmentation de l'armée. J'ai réussi à gagner leur confiance à Saint-Pétersbourg et chaque jour j'en ai obtenu des preuves nouvelles. Qu'est-ce qu'ils penseraient de moi maintenant?... Et puis, voyez-vous, ce n'est pas tout, il y a d'autres choses encore. 11 y a que j'en ai assez des intrigues de cour, assez de toutes leurs insolences, assez d'être espionné !... Ma retraite est certaine.
définitive. Je ne veux pas prendre à mon compte, comme couronnement de ma carrière, les bévues d'un esprit présomptueux et inexpérimenté!...
— Votre Altesse, interrompis-je, peut être certaine que, lorsqu'il va être empêtré dans quelque embarras ou quelque difficulté, il la fera rappeler et viendra l'implorer lui-même.
— Oh! non, il est bien trop fier pour cela!... Il voudrait pourtant bien garder Herbert; mais cela ne se peut pas ! Nous aurions alors une sorte de train mixte et j'aurais encore ma part de responsabilité. Et puis Herbert accepterait peut-être bien d'être surveillé et réprimandé par moi, mais il ne supporterait pas de recevoir des leçons du chancelier impérial Boetlicher^ !... D'ailleurs, ils ont trop mal traité son père ! . . .
— L'empereur Guillaume II, n'est-ce pas. Votre Altesse, a beaucoup de rapports avec le roi Frédéric-Guillaume IV? Il pense que les souverains, en raison de leur charge, savent tout mieux que leurs plus dévoués serviteurs.
— Oui, fit amèrement M. de Bismarck, il lui ressemble. Il veut avoir, lui aussi, des ministres obéissants!...
i. M. de Bismarck croyait que M. de Boefticher avait été désigné pour lui succéder et ignorait encore le choix du général de Caprivi.