‹ Les Mémoires de BismarckChapitre 16 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

Je proposai ensuite au chef de publier quelquesunes des lettres de Guillaume P' dans le Grenzboten. Il acquiesça.

-- Faites cela^ me dit-il. Commençons par les trois premières^ celles qui se rapportent à des affaires de famille. Nous verrons l'impression qu'elles produiront et nous aviserons s'il y a lieu de publier toute la collection...

11 me remit alors les originaux et me recommanda de les lui rapporter le plus tôt possible, soit à Berlin, s'il s'y trouvait encore, soit à Friedrichsruh.

Je le quittai là-dessus, et il me donna plusieurs tapes sur l'épaule en signe d'amitié.

22 mars 1890. '■ — J'ai rapporté à M. de Bismarck sous enveloppe les lettres et papiers divers qu'il m'avait confiés. J'avais, comme de coutume, tout classé et étiqueté.

Le chef jeta un coup d'œil sur les observations que j'avais cru devoir consigner sur l'enveloppe et me dit :

— Ce sont là des papiers vraiment importants... Il vaut mieux que, pour le moment, vous les remportiez et les gardiez chez vous.

Il réfléchit un instant et se ravisa.

— Seulement, il ne faut pas que vous les remportiez comme ils sont venus... Je suis surveillé, et si on vous voit aller et venir avec une grande enveloppe, vous serez immédiatement signalé... Attendez, voici qui vaudra mieux.

Il ouvrit un grand carton vert qui se trouvait dans un coin.

— Tenez, fit-il, ce sont des cartes de géographie. Mettez les lettres entre les cartes et roulez le tout. Vous vous rappellerez où vous les avez placées et nous les retrouverons à Friedriclisruh. Gela partira avec le reste dans le déménagement. J'ai près de 300 caisses ou malles et plus de 13,000 bouteilles de vin.

11 me raconta qu'il avait beaucoup de bon sherry qu'il avait acheté quand il était riche, et me demanda si je ne pourrais pas venir à Friedrichsruh pour l'aider dans son travail des mémoires...

— J'emmènerai, me dit-il, un secrétaire pour faire le gros de l'ouvrage. J'ai en vue un jeune docteur qui écrira sous ma dictée, copiera, etc.. Mais gardez-vous libre tout de môme, parce que nous aurons à travailler ensemble.

Il me demanda ensuite si je ne pourrais pas lui rendre un service.

— Si vous avez encore quelque intkience dans la presse, je voudrais bien que vous rectifiiez une

erreur que je vois circuler depuis plusieurs jours dans les journaux. On dit que ma démission est due à la crainte de crises politiques prochaines et graves et que j'ai laissé l'empereur dans l'embarras par peur de l'opposition au Reichstag... Il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire de mon passé pour voir quel crédit on doit accorder à de pareilles insinuations. Il suffit de se rappeler ce qui s'est passé en 1866, quand l'opposition était autrement plus forte et plus dangereuse qu'elle ne l'est aujourd'hui; je crois, alors comme toujours, avoir donné des preuves de ma loyauté vis-à-vis de mon souverain... Mais, d'ailleurs, et dans l'espèce, cela est complètement faux!... Je ne voulais au contraire pas m'en aller avant l'été, et j'ai offert de défendre la politique impériale au Reichstag et d'engager la lutte avec le Parlement. On n'a pas voulu me le permettre... Le jeune empereur veut faire tout lui-même et il se figure qu'il le peut.,.

Le chef a encore parlé de l'espionnage dont il avait été victime. 11 m'affirma que l'empereur avait mis une sentinelle à ses trousses, qui devait signaler toutes les personnes avec lesquelles le chancelier s'entretenait.

— C'est là, dites-le bien, une des raisons qui m'ont déterminé à donner ma démission. Ma

retraite est involontaire. Il ne faut pas avoir peur de le crier partout; c'est même le meilleur service qu'on puisse me rendre. C'est un devoir patriotique de proclamer, en cette circonstance, la vérité!... Ce jeune homme voudrait bien la cacher, je le sais!... Il a été jusqu'à faire appeler Schweninger et à tâcher de lui faire dire que ma démission était due à des raisons de santé!... Ah! il y a partout un grand degré de lâcheté!... Ils courbent tous l'échiné devant lui et rentrent leur tête dans leur talon pour obtenir ^un regard de sa part !...

C'est sur ces mots que j'ai pris congé de M. de Bismarck.

i^ juillet 1890. — Je viens de recevoir de Friedrichsruh la lettre suivante :

Mon cher Busch,

J'ai appris avec regret que vous aviez été malade, mais je tiens à vous dire que vous n'avez rien manqué en ne pouvant venir ici et que vous ne manquerez rien en n^y venant pas d'ici quelques semaines. J'ai eu cinq ou six mille lettres à mettre en ordre chronologique. Elles contiennent

peu OU pas de poliliquo et se rappcrlent vagueinenl aux ailaires olrangères. il n'a pas voulu accepter mon avis de jeler au feu les lettres de demande, les consullations médicales, les caries de félicilalions, etc. Il a voulu tout garder. Vous aurez donc un gros travail à faire, si vous devez classer toute cette correspondance.

Il me charge de vous assurer do toute sa sympathie.

Sincèrement à vous.

Bûcher.

\2 juillet 1890. — Les journaux publient un grand nombre de choses sur Friedrichsruh, que je ne trouve guère agréables à lire. Elles ne concordent pas avec la conception que je me suis faite de la grandeur et de la supériorité du caractère du prince ni môme avec les opinions qu'il a eu maintes fois l'occasion d'exprimer devant moi.

M. de Bismarck permet à n'importe qui de l'approcher, il parle sans faire attention à qui l'écoute et pour le plus grand plaisir de la cour et de ses adversaires. Il reçoit un tas d'écouteurs et d'espions et se confie à eux, comme s'ils étaient les plus intimes de ses amis.

4 aoiit 1890. — Biicher m'écrit de Berlin :

« Je vous envoie une courte contribution à vos souvenirs au jour le jour. Le comte Herbert de Bismarck a donné un dîner d'adieux aux officiels du minisière. Quatre d'entre eux, Holstein, Lindau, Kayser et Rascbdau ont refusé l'invitation. Inutile de dire que tous quatre devaient leur situation au chef. Keudell n'a plus écrit un mot depuis le 20 mars, jour où il a appris la démission. Quant à Boetticher, dont la carrière est l'œuvre de Bismarck, il a été trouver l'empereur (^t lui a dit que son ancien chancelier était l'esclave de la morphine. Sur quoi Sa Majesté a envoyé chercher le docteur Scliweninger et lui a demandé ce qu'il savait à ce sujet. Schweningcr a répondu: (( Votre Majesté, c'est une abominable calomnie, « et ceux qui vous l'ont rapportée ne peuvent être « que des galles. »

« Par contre, un paysan que le chef a rencontré peu avant mon départ de Friedrichsruh lui a dit devant moi : « Voilà le mauvais temps qui vient, (( Votre Excellence. Dieu nous oublie tout à fait : « il ne nous donne pas d'été et il nous enlève « notre chancelier. » Quel contraste! »

14 octobre 1890. — Nouvelle lettre de Blicher, dont je détache le passage suivant :

« Le chef continue à s'occuper beaucoup trop de la presse- Il a commencé à me dicter ces jours derniers, mais sans suite réelle. Il saute d'une année à l'autre. C'est encore du matériel brut. »

22 décembre 1890. — Bûcher m'écrit de Friedrichsruh que le prince est physiquement en excellente santé, qu'il mange de bon appétit et dort toute la nuit, mais que sa mémoire s'en va par morceaux. Le chef ne peut plus concentrer ses idées, il ne se souvient pas exactement des détails et il se détourne facilement de son sujet. Il raconte un jour une histoire et la raconte le lendemain tout différemment. Poussé par Schweninger, il a décidé de dicter quelques souvenirs une heure par jour. Mais ce ne sont que des fragments sans lien et sans suite; ils contiennent un grand nombre d'erreurs surtout en ce qui concerne les dates.

<c On ne peut avoir aucune confiance dans ses récits, écrit Bûcher, parce qu'il croit souvent qu'il a dit ou fait une chose, alors qu'il a eu simplement l'intention de la dire ou de la faire. Il s'arrête brusquement, quand il raconte quelque

importante histoire, comme un réservoir qui serait subitement tari, et il ne revient plus au sujet. C'est ainsi que, dernièrement, il a commencé à me faire le récit de ses relations avec Napoléon III avant 1870, puis il s'est arrêté au beau milieu, et je n'ai jamais pu l'y faire revenir. Mais, il y a un autre inconvénient. Il ne veut jamais s'arrêter au passé et pense sans cesse à l'histoire, au futur, et veut à toute force continuer à influer sur le présent. Il continue à vouloir donner des avertissements et des leçons, et il choisit des sujets qui n'ont rien à faire avec sa propre vie et que parfois il ne connaît même pas du tout. Seulement, il y voit matière à faire connaître sa propre opinion. Pour l'instant, il a peur que l'empereur ne soit pas suffisamment prudent et réfléchi dans ses conversations avec Vienne et Saint-Pétersbourg, qu'il s'oublie et qu'il se rapproche trop de l'Autriche et pas assez de la Russie. Il paraîtrait qu'il ne pourrait pas souffrir le monsieur de Saint-Pétersbourg, parce que ce dernier l'a traité de haut en bas ! . . . »

21 décembre iS90. — Bûcher,que j'ai rencontré, m'a dit avec tristesse que le chef devenait de moins en moins prudent dans ses confidences aux

journaux. Son attitude vis-à-vis de la cour n'est pas assez digne et il laisse trop percer son mécontentement.

Il passe tout son temps à lire les journaux, m'a dit Bûcher. A part cela, il ne prend plus d'intérêt à la politique, il n'en prend même plus à la gestion de sa propriété. 11 est devenu apathique, inditïérent, comme rassasié de tout.

21 février 1(S91. — Bticher m'écrit de Friedrichsruh qu'on va incessamment me prier de m^ rendre.

« Veuillez, en attendant, ajoute-t-il, faire publier la lettre incluse. Le chef vous prie de faire observer qu'elle a été lue en public, à ses hôtes, le 28 juillet 1872, et que quelques-uns d'entre eux en ont pris copie. »

La lettre incluse est une lettre de Fempereur Guillaume I", dont voici le texte :

Goblentz, 26 juillet 1872.

Vous allez, le 28 courant, célébrei", parait-il, une fête de famille. Je ne veux pas laisser passer cette circonstance sans vous assurer, vous et la princesse, de toute ma sympathie et sans vous envoyer

de tout cœur mes plus chaleureuses félicitations. Puisse votre bonheur domestique occuper toujours la première place parmi les bonheurs que la Providence vous accordera à tous deux! C'est à cela que doivent tendre vos prières, mais les miennes tendent à remercier Dieu de vous avoir placé à mes côtés à une heure décisive et d'avoir ainsi tracé à mon gouvernement un chemin qu'aucune imagination n'aurait pu rêver. Remercions donc le ciel qu'il vous ait permis d'accomplir d'aussi grandes choses. Pendant et après tous vos labeurs, vous avez trouvé le repos et la paix près de votre foyer. C'est cela qui vous a soutenu au milieu de toutes les difficultés.

Comme souvenir pour vos noces d'argent, vous allez recevoir un vase dont chaque morceau, quelque fragile qu'il puisse être, vous redira tout ce que la Prusse vous doit pour l'avoir élevée au pinacle oii elle se trouve maintenant.

Votre fidèle, dévoué et reconnaissant roi,

Guillaume.

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