‹ Les Mémoires de BismarckChapitre 17 sur 23 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

23 février 1891. — Je viens de recevoir un mot de Friedrichsruh.

« Le prince désire vous revoir, m'écrit-on. Gela lui ferait plaisir si vous veniez. Choisissez le moment qui vous conviendra le mieux et prévenez seulement deux jours à l'avance. »

J'ai répondu que je ne pouvais m'absenter d'ici à quelques jours et que je serais le 18 mars à Friedrichsruh.

Mercredi 18 mars 1891. — Arrivé à Friedriclîsruh à trois heures de raprès-midi. Le prince était sorti avec Buhl, un membre du Parlement.

Ma première visite a été pour Bûcher, dont la chambre fait face à la mienne. Il m'a dit que le travail des Souvenirs n'avançait pas beaucoup et en était toujours au même point. Lorsqu'il dicte, le prince passe sans transition d'un sujet à un autre, raconte la môme histoire plusieurs fois et chaque fois diiîéremment. Une soixantaine de feuilles ont été imprimées, paraît-il, mais elles auraient impérieusement besoin d'être corrigées.

Le soir, avant de se mettre à table pour dîner, j'ai fait la connaissance de Buhl, le membre du Parlement, et du docteur Ghrysander. Le prince a fait son apparition au moment où l'on annonçait que le dîner était servi. 11 m'a salué de l'habituel : « Bonjour, Bûschlein » et a exprimé le désir que je m'asseye à côté de lui à table. Il s'est montré gai et enjoué pendant tout le repas.

Au fumoir, on a causé politique. M. de Bismarck a dit qu'il désapprouvait complètement la politique suivie par son successeur, le chancelier de Caprivi, dans les affaires africaines.

— Il n'aurait jamais fallu, a dit le chef, laisser Zanzibar aux Anglais. Nous devions tout simplement rester comme nous étions.. Puis, lorsque

l'Angleterre aurait eu besoin de nos bons offices contre ]a France ou contre la Russie, nous aurions pris ce que nous aurions voulu. Dans Fintervalle, nos marchands, qui sont adroits, et qui, comme les juifs, se contentent de petits profits, auraient eu la haute main sur les affaires là-bas... Mais faire ce qu'a fait Caprivi et prendre Héligoland comme équivalent montre plus d'imagination que de raisonnement.

Le prince a ensuite déclaré que, selon lui, il était préférable de construire deu>L petits vaisseaux de guerre plutôt qu'un seul grand.

— La mer du Nord et la Baltique, a-t-il dit, doul3lent notre force navale à nous autres.

Vendredi 20 mars. — Bûcher m'a donné quelques extraits des souvenirs du prince à lire. Les pages que j'ai parcourues remontent assez loin dans le passé. Il y est question de Frédéric le Grand, de la révolution de 1848, de la guerre d'Italie. Il y est aussi question de la campagne d'Autriche. Après Sadowa, le roi veut à toutes forces annexer une province de l'Autriche; M. de Bismarck fait valoir les raisons qu'il y a de se modérer et de conclure rapidement la paix; le kronprlnz, qui n'a pu faire triompher son sys-

tème à lui, se range à Tavis de M. de Bismarck. Le roi est contraint de céder, mais il déclare que c'est là une « paix ignominieuse )>.

Samedi 21 mars. — Le chef m'a fait demander si je ne voudrais pas faire une promenade avec lui.

J'ai accepté, naturellement, et nous sommes sortis ensemble. Je lui ai demandé où il en était de la dictée de ses souvenirs.

— Cela ne va pas vite, m'a t-il répondu, et j'ai peur que cela n'aboutisse à rien. Je n'ai pas de documents, et, si je me rappelle bien les points principaux, je n'ai plus dans la tête les détails de tout ce qui s'est passé depuis trente ans.... Depuis 1847, j'ai toujours représenté le principe monarchique et j'en ai tenu haut et ferme la bannière. J'ai vu trois rois, pour ainsi dire nus, et je dois dire que ces trois messieurs ne m'ont pas montré toujours quelque chose de bien beau!... Cependant je ne puis le crier à la face du monde; je cesserais d'être conséquentavcc moi-même et serais en opposition avec mon principe. Je ne puis pas non plus dire le contraire de ce qui est vrai. Me voilà donc bien embarrassé!... Je suis sûr qu'après ma mort, si on publie quelque chose de moi, tout

le monde va s^écrier : « Le voilà bien ! Même de son tombeau! L'abominable vieille canaille !...

A déjeuner, le chef a reparlé de J 'histoire de la morphine que Bûcher m'avait racontée dans une lettre. Il paraît que ce n'est pas Bœtticher qui avait accusé M. de Bismarck de morphinomanie, mais le grand-duc de Bade. Tout le reste de l'histoire, interrogatoire de Schweninger par l'empereur et réponse du docteur, est exact.

— Je n'ai que rarement pris de la morphine, nous a dit le prince, et je n'en ai jamais abusé, quoique Bœtticher ait soutenu que j'étais moralement détraqué et qu'il ne fallait pas me rendre responsable de mes actions!...

Après le dîner, au moment où il dépouillait les journaux, le chef s'arrêta brusquement de lire et, sans préambule, dit à haute voix :

— Un jour, après ma mort, Bûschlein écrira l'histoire secrète de notre temps, d'après les meilleures sources d'information.

Je répondis :

— Oui, mon prince; mais ce ne sera pas une histoire à proprement parler, parce que je ne suis pas capable de l'écrire, et cela ne sera pas non plus longtemps après votre mort, qui, nous l'espérons, arrivera le plus tard possible. Ce sera, au contraire, tout de suite après, sans aucun retard,

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