‹ Les Mémoires de BismarckChapitre 3 sur 23 · QUELQUES DOCUMENTS HISTORIQUES LA FRANCE ET LA RUSSIE EN 187 1 ET · texte numérisé non relu

QUELQUES DOCUMENTS HISTORIQUES LA FRANCE ET LA RUSSIE EN 187 1 ET

L'article que j'ai reproduit en terminant le précédent chapitre est le dernier que le chancelier devait de longtemps me dicter. A cette époque, mes fonctions de conseiller de la presse furent, en effet, transférées à un autre, et, si je ne donnai pas ma démission, c'est d'abord que le chancelier avait exprimé le désir de me voir rester au ministère des affaires étrangères à titre d'ami, et c'est ensuite que je croyais avoir encore beaucoup à apprendre et à observer.

Comme par le passé, les rapports et les dépêches

diplomatiques continuèrent, pendant les quinze mois qui suivirent, à me passer par les mains.

La plupart, même quand ils ne portent pas la signature de M. de Bismarck, sont de véritables pages d'histoire contemporaine, et c'est à ce titre que je les reproduis ici :

30 août 1871. — Le chancelier vient de dicter à Abeken un résumé de la conversation qui a eu lieu entre l'empereur Guillaume L'' et l'empereur François-Joseph lors de leur voyage à Ischl. C'est l'empereur Guillaume lui-même qui en a fait le récit au chancelier.

Yoici ce résumé :

(( Lorsque Leurs Majestés se furent assises dans le wagon, l'empereur d'Autriche prit le premier la parole et exprima la satisfaction avec laquelle it avait suivi les glorieux faits d'armes des troupes de Sa Majesté l'empereur et roi. La conversation roula ensuite sur l'état intérieur de la France et sur le danger qui pouvait résulter pour tous les gouvernements de l'Europe du mouvement socialiste et communard qui venait de se dessiner. L'empereur d'Allemagne fit une allusion au dernier rapport qu'il avait reçu à ce sujet du gouver-

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nement français et qui portait la date du 16 juillet. L'empereur d'Autriche laissa entendre qu'il avait eu e'galement connaissance de ce rapport. Sa Majesté le roi de Prusse dit alors que, à côté de quelques belles phrases, ce document contenait une proposition pratique, à savoir, que les diverses puissances devraient réunir une conférence et arriver à une entente afin de conjurer le danger révolutionnaire menaçant. L'empereur François- Joseph répondit que c'était là une excellente idée et qu'il fallait la mettre en pratique. 11 fit allusion aux difficultés intérieures auxquelles il était en butte, mais il exprima l'espoir d'arriver à une entente avec les Tchèques. Tout était prêt pour cela, et une proclamation qui devait leur donner satisfaction à eux et à la Bohême devait être lancée le 18 août, jour de sa naissance.

« L'empereur François-Joseph crut devoir se plaindre des exigences des Allemands de son empire et dit que c'était là pour lui une cause de grande inquiétude. L'empereur Guillaume répondit que, si jamais Sa Majesté parvenait à leur accorder leurs légitimes demandes, les pensées de ses sujets allemands ne se détourneraient certainement pas de l'Autriche pour se reporter vers l'Allemagne. C'était, d'ailleurs, là une remarque que le roi de Prusse avait faite également, peu de

temps auparavant, à Fempereiir de Russie en ce qui concernait les provinces baltiques. L'empereur d'Autriche demanda à Sa Majesté si Elle avait quelque lieu de ne pas être satisfaite du Reichstag dans les derniers temps ; à quoi Sa Majesté répondit qu'Elle n'avait pas à se plaindre, quoiqu'il y eût eu parfois quelques divergences de vues.

« Il a été incidemment question de l'Eglise romaine entre les deux souverains. L'empereur François-Joseph déclara qu'il était regrettable que le pape eut cru devoir poser la question d'infaillibilité devant le concile. A quoi l'empereur Guillaume répondit que, si c'était là l'opinion d'un monarque catholique, il n'éprouverail, quant à lui, aucune difficulté à se ranger à cette opinion. L'empereur d'Autriche n'a, d'ailleurs, pas annoncé ce que son gouvernement avait l'intention de faire à cet égard. »

13 novembre. — Un rapport diplomatique de Saint-Pétersbourg adressé à S. M. l'empereur Guillaume en date du 8 du courant et confié à des mains sûres est arrivé ici hier et a été remis à Sa Majesté.

Yoici ce rapport :

« Sa Majesté le tsar a bien voulu me donner à lire un mémoire que la grande-duchesse Marie venait de Lui remettre, et qui avait trait aux négociations qu'elle avait entamées avec un représentant du parti bonaparfiste, le général comte Fleury. Ce mémoire, qui doit être Tœuvre de M. Duvernois, ancien ministre de Napoléon III, et qui a été remis à la grande-duchesse par Fleury, n'a pas paru faire grande impression sur l'empereur de Russie. On l'y conjurait d'intervenir auprès de l'empereur d'Allemagne pour lui insinuer que son indemnité de cinq milliards était en danger tant que la République se maintiendrait en France et pour que, en conséquence, il prît l'initiative d'un plébiscite.

(( — Fleury, a observé le tsar, parle constam- « ment d'un gouvernement fort, qu'on ne saurait « obtenir que sous l'Empire. Mais qui peut nous « garantir qu'avec le retour de l'Empire coïnci- « dera le rétablissement de ce gouvernement « fort? Si les Français veulent faire d'autres élec- « lions générales pour décider de la forme défini- « tive de leur gouvernement, qu'ils le fassent! « Mais c'est là leur affaire et ce n'est pas celle « des puissances étrangères, qui n'ont rien à y « voir ! . . . »

« C'est dans ce sens que Sa Majesté l'empereur

de Russie a répondu aux ouvertures du comte Fleury, et je crois savoir que Sa Majesté est décidée à ne prêter aucune attention à ces ouvertures. Les efforts de son illustre sœur pour l'intéresser à une restauration bonapartiste, son jeu favori, peuvent être considérés d'ores et déjà comme ne devant pas aboutir. »

9 décembre. — Un rapport secret adressé au chancelier, de Paris, à la date du 7 décembre, contient le passage suivant, qui semblerait indiquer que l'idée de la revanche fait des progrès en France :

« J^ai rencontré, hier, disait l'auteur du rapport^ M. le vicomte de Galonné, qui servait autrefois, quoique sans succès, les intérêts de l'Allemagne. C'est un homme généralement bien informé. Il m'a affirmé que M. Thiers, dans sa politique, n'était dirigé que par un but : la revanche. C'est chez le président une idée fixe. Il a inauguré une campagne de presse qui est destinée à développer cette idée. 11 est vrai que M. Thiers et M. Casimir- Perier se sont toujours exprimés avec une correction qui ne saurait faire douter de leur loyauté, mais les journaux officiels et officieux prennent

volontiers des airs offensés, et ils ont récemment représenté le discours du ministre allemand Delbrûck comme une provocation de guerre de FAllemagne. A cet égard, la communication de M. de Galonné est en harmonie parfaite avec mes propres observations. Mais M. de Galonné a diminué quelque peu la valeur de son information en se présentant à moi comme un agent du parti légitimiste. 11 a exprimé le désir que nous apportions à ce parti notre appui moral et a fait valoir que, sans une restauration, on ne pourrait jamais compter avoir en France la paix ou l'ordre. Je me suis contenté de faire remarquer à M. de Galonné que, après les journaux bonapartistes, la presse légitimiste était la plus violente dans ses attaques contre l'Allemagne et que, d'ailleurs, une restauration était une affaire d'ordre intérieur, qui concernait exclusivement la France. Pour nous, Allemands, nous n'avions qu'un intérêt dans l'affaire : c'était de tirer le mieux possible notre épingle du jeu. M. de Galonné n'a pas paru satisfait de cette réponse. Il s'est écrié que nous étions à la veille d'une grande crise, que la France allait s'en aller en morceaux et que Thiers, par sa politique, conduisait à une guerre révolutionnaire si un gouvernement définitif, la monarchie traditionnelle, n'était pas promptement rétabli. »

4i LES MÉMOIRES DE BISMARCK

26 décembre. — Lu un curieux rapport de Saint- Pétersbourg.

On y raconle que, le jour d'un grand dîner de gala à roccasion de la fôte de saint Georges, l'empereur Alexandre s'est mis à parler à haute voix de son amitié pour la Prusse et a exprimé le désir que les générations futures perpétuent celte amitié.

Le tsarévitch, en entendant ce discours, s'est contenté de murmurer à l'oreille de son voisin de table :

— Dieu veuille que cela se fasse !

Cette déclaration de l'empereur Alexandre paraît avoir causé une certaine émotion à Saint- Pétersbourg. L'auteur du rapport raconte qu'il a vu à ce sujet le prince Gortschakoff.

L'empereur, aurait déclaré le chancelier russe, n'avait mis personne dans la confidence de cette petite allocution.

Le prince Gortschakoff aurait ajouté qu'en général il n'aimait pas beaucoup que l'empereur se mêle de politique à l'improviste et sans le consulter, mais que, dans le cas présent, il ne pouvait qu'exprimer sa satisfaction des paroles impériales.

21 janvier 1872. — Werther vient d'adresser la plainte suivante à l'empereur :

11 avait été chargé de remettre au roi de Bavière le collier de l'ordre de l'Aigle noir. Il se rendit, en conséquence, le \ 6, à Hegnenbcrg, afin d'avoir une audience, mais il ne put l'obtenir. Il alla alors immédiatement trouver le ministre bavarois Eisenhart et lui expliqua l'importance que l'empereur d'x\llemagne attachait à la remise du collier le 18 janvier, jour anniversaire de deux importants événements dans l'histoire de sa maison. Il le pria, en conséquence, de vouloir bien lui faire connaître la réponse du roi de Bavière avant une heure de l'après-midi. N'ayant rien reçu à trois heures, il se rendit de nouveau auprès de Eisenhart et apprit que ce dernier n'avait pas encore pu en référer à son souverain. Il renouvela sa demande et insista sur le déplaisir qu'éprouverait Sa Majesté Impériale à ne pas voir s'accomplir ses instructions au jour fixé. Ce n'est qu'à huit heures du soir que Werther a reçu une lettre dans laquelle on lui disait que la remise du collier était pour le roi de Bavière une source de surprise et de joie et qu'il aurait été heureux de recevoir sur-le-champ la lettre de l'empereur et les insignes s'il n'avait pas été fatigué par un important travail de nuit.

Le rapport ci-dessus a été mis sous les yeux du chancelier. Il a souligné d'un large trait le pas-

sage où il était dit que Werther avait dû retourner une seconde fois auprès de Eisenhart et il a mis en marge, avec son crayon bleu, un large point d'exclamation.

20 février. —Une lettre de Paris, en date du 9 courant, rapporte que le général Fleury a eu une entrevue avec le prince OrlofT et lui a répété mot pour mot ce qui était écrit dans le fameux mémoire remis à la grande-duchesse Marie. Il a insisté auprès de l'ambassadeur russe pour qu'on sommât M. ïhiers de procéder à un plébiscite, l'Europe étant intéressée à voir rétablir en France le système monarchique. Il a profité de l'occasion pour exprimer à l'ambassadeur combien Napoléon III avait été peiné de voir la Russie accréditer un ambassadeur auprès du gouvernement de la République. Cela équivalait à regarder M. Thiers comme un président définitif et à lui donner la consécration du gouvernement impérial russe.

Le prince Orloff s'est contenté de répondre au général Fleury que la Russie considérait chaque gouvernement en France comme définitif aussi longtemps qu'il existait. Cette réponse a jeté le général Fleury dans la consternation, et, en prenant congé du prince, il avait l'air désappointé, pour ne pas dire froissé.

24 février. — Une fruitière de Versailles vient d'adresser une lettre àFimpératrice Augusta dans laquelle elle lui dit que la marquise de la ïorre, pendant l'occupation de la ville par les Prussiens, venait fréquemment lui commander des fruits pour le kronprinz.

— C'est pour le prince Fritz, disait-elle invariablement.

Or, les fruits n'ont jamais été payés, et la marchande s'adresse à l'impératrice pour lui demander de vouloir bien régler les petits comptes de son fils. La facture, qui était jointe à la lettre, s'élevait à 75 francs.

29 février. — Et entre les mains un nouveau rapport confidentiel de Saint-Pétersbourg où je lis:

« M. Thiers a informé le prince OrlofT que M. Casimir-Perier allait soumettre à l'Assemblée nationale un amendement qui consacrerait la forme républicaine du gouvernement, et lui, le président, soutiendrait l'amendement ou tomberait avec son ministre. Le général Fleury est encore allé trouver le prince Orloff. Il lui a ressassé les termes du mémoire de la grande-

duchesse Marie sur les chances des bonapartistes et lui a de nouveau demandé de faire une démarche auprès de M. ïhiers^, au nom de la Russie, pour ramener à organiser un plébiscite. Le prince Orloff a, pour la seconde fois, éconduit l'envoyé bonapartiste. Il lui a dit que ses instructions lui interdisaient de s'immiscer dans les affaires intérieures de la France et lui ordonnaient d'entretenir les meilleurs rapports avec le gouvernement existant. Fleury a remarqué d'un ton piqué qu'alors « on avait plus de scrupules à Saint- Pétersbourg qu'à Berlin ».

Il voulait sans doute faire allusion par là à l'intervention du comte d'Arnim.

3 avriL — Le chancelier vient de dicter l'article suivant pour le faire paraître dans la Gazette de r Allemagne du Nord :

« Il y a, naturellement, un grand nombre de personnes en Alsace-Lorraine qui désirent conserver la nationalité française et refusent de devenir allemandes. Nous l'avions prévu, mais nous étions obligés de prendre cette bande de terre pour nous couvrir contre les incursions de

flibustiers que, depuis deux siècles, les Français avaient dirigées contre nous. Il va de soi que nous ne saurions autoriser ceux qui optent pour la nationalité française à rester en Alsace-Lorraine, parce qu'alors tout le monde opterait pour la France. Quant à la menace qu'on nous fait d'expulser tous les Allemands qui se trouvent encore en France, elle ne peut nous produire aucun effet; tous ceux de nos compatriotes que leur commerce ou leur industrie ne retiennent pas d'une façon absolue en France ont déjà quitté ce pays. La vie y est si désagréable que, à moins qu'on ne puisse faire autrement, on ne tient pas à y rester. »

15 avril. — Lu un rapport confidentiel de Saint- Pétersbourg en date du il du courant. En voici le texte :

« Le prince Gortschakoff vient de me raconter que, il y a quelques jours, le général Le Flô, ambassadeur de France, lui a montré une lettre confidentielle de M. Thiers qui avait rapporta l'occupation allemande. Le chancelier russe a répondu que, si le président de la République française avait à lui communiquer un projet financier qui II. 4

assurât le paiement des cinq milliards, le gouvernement russe étudierait ce projet et le transmettrait avec avis favorable à Berlin. Mais, en dehors de là, il ne pouvait prendre aucun engagement.

« (Juelques jours après, l'ambassadeur de France a, de nouveau, abordé le même sujet et a demandé si le gouvernement impérial russe ne voudrait pas user de son influence à Berlin pour hâter l'évacuation des troupes allemandes. Le prince GortschakofFa répondu qu'il ne voulait pas ennuyer le général Le Flô avec des redites, mais que, s'il le lui permettait, il lui raconterait une petite anecdote personnelle. Un soir, au cercle, après une partie de jeu, un joueur malheureux se leva de table et se mit à se lamenter sur sa mauvaise chance, sans se soucier de ses partenaires, qui attendaient qu'on réglât. Un d'eux finit par perdre patience et lui dit : « Payez d'abord et vous (( vous lamenterez après!... »

(( L'ambassadeur de France a écouté sans mot dire cette histoire et n'est plus jamais revenu sur le même sujet. »

10 mai, — Notre ambassade de Paris vient de nous adresser le rapport suivant :

« Comme je vous l'ai déjà dit une fois, nous ne devrions pas repousser a priori les ouvertures que nous fait le parti bonapartiste, d'autant qu'il n'a pas l'intention, pour le moment, d'intriguer contre le gouvernement actuel et qu'il est le seul parti qui recherche ouvertement notre appui et qui mette la réconciliation avec l'Allemagne en tête de son programme. Tous les autres partis inscrivent la revanche sur leurs bannières. La candidature du duc d'Aumale serait pour nous, par exemple, un danger aussi grand que celle de Gambetta. C'est pourquoi, selon moi, nous devrions, tout en tâchant d'obtenir du gouvernement actuel un prompt payement des trois milliards qui nous restent dus, hâter autant que possible un changement de système. »

18 août. — On annonce la prochaine visite a Berlin des empereurs Alexandre et François^ Joseph. M. de Bismarck avait écrit au prince Reuss afin de savoir auquel des deux souverains il devrait accorder le droit de préséance. Le prince Reuss vient, en réponse, de lui adresser la dépêche suivante :

« Comme Votre Excellence le sait peut-être

déjà, Tempereur Alexandre avait fixé au 6 septembre la date de son arrivée à Berlin, mais il vient de me dire que, si cela pouvait être agréable à S. M. le roi de Prusse, il arriverait volontiers le 5. Le comte Schouvaloff m'a expliqué que le tsar serait, en effet, désireux d'arriver avant l'empereur François-Joseph, afin d'avoir le pas sur lui. A Stuttgart!, il en avait été ainsi : l'empereur Alexandre était arrivé avant l'empereur Napoléon et avait eu, par suite, le droit de préséance. Le tsar attache, d'ailleurs, une autre importance à arriver le premier; cela signifiera qu'il est le plus ancien ami. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'il insiste pour avoir le pas sur l'empereur d'Autriche pendant tout le temps de sa visite. »

27 août, — Je viens de lire la réponse que l'empereur Alexandre a faite, en français, à l'invitation de l'empereur d'Allemagne. Elle n'a pas été communiquée aux journaux. En voici le texte :

Mon cher oncle,

Votre lettre si amicale du 16/28 juillet, pour laquelle je Vous ai déjà remercié par télégramme, m'a fait un plaisirvéritable. J'avais effectivement l'intention d'employer la fin du mois d'août à des courses d'inspection

dans le midi de la Russie mais, ayant appris par le prince Reuss, que ma présence à Berlin, simultanée avec celle de l'empereur d'Autriche était désirée par Vous, je me suis empressé de m'arranger de façon à pouvoir me rendre à Votre aimable invitation.

Je pense, comme Vous, mon cher oncle, que notre entrevue à trois pourra avoir une importance fort grave pour Uintérêt du bien-être de nos Etats et de la paix du monde. Que Dieu nous vienne en aide!

Quant à la joie immense de Vous revoir, je crois n'avoir besoin de vous en parler, car l'affection que je Vous porte n'est pas chose nouvelle pour Vous.

Je me fais aussi une véritable fête de revoir Votre brave et belle garde, à laquelle je suis fier d'appartenir, grâce à Votre constante amitié dont Vous m'avez donné une si belle preuve, sous les murs mêmes de

Paris.

Je Vous demande la permission d'amener avec moi mes fils Alexandre et Vladimir, car je tiens, comme Vous le savez, à ce que les sentiments qui nous unissent, et que nous avons hérités de Nos Parents puissent se conserver et se perpétuer aussi dans la nouvelle génération.

Le prince Reuss ayant communiqué Votre gracieuse invitation à mon frère Nicolas, il en a été très heureux et me précédera à Berlin de quelques jours, si Vous le permettez.

La présence de Vos officiers distingués à nos occupations, en camp de Krasnoïé-Sélo, fut une grande satisfaction pour moi, et j'espère qu'ils en auront emporté un aussi bon souvenir que celui qu'ils ont laissé parmi nous.

Oh ! que je me réjouis de la perspective de Vous répéter de vive voix l'assurance de Famitié sincère avec laquelle je suis, mon cher Oncle, Votre tout dévoué neveu et ami.

Alexandre,

45 février 4873. — Dans un document confidentiel que j'ai sous les yeux et qui est un télégramme adressé par le comte d'Arnim au chancelier, l'ambassadeur se défend de l'accusation du prince de Bismarck, qui lui reproche d'exprimer dans ses dépêches des opinions contraires aux principes fondamentaux de la politique allemande. Le comte d'Arnim soutient qu'aucune divergence de vues n'existe entre le chef et lui . Le prince a établi en principe que le premier effort de FAllemagne en ce qui concerne ïa France doit être d'empêcher celle-ci de prendre une position qui lui permette de se faire des alliances, et « lui-même », dit le comte d'Arnim, « n'a cessé d'avoir en vue cet objectif fondamental ». Ce n'est que sur l'application des moyens dont il faut se servir pour atteindre ce but que le comte d'Arnim a exprimé une opinion qui diffère de celle de son chef (lequel considère le maintien de la République sous le gouvernement de M. Thiers comme le meilleur moyen d'isoler notre adversaire).

Mais il serait facile de prouver, en consultant ses dépêches antérieures, que cette prétention du comte d'Arnim est mal fondée, puisque, peu de temps auparavant, il a affirmé qu' « à son retour de Paris, il avait trouvé la position de M. Thiers plus solide que cela n'était désirable dans l'intérêt de l'Allemagne ».

En réponse à cette affirmation, voici les passages que Bûcher lui oppose : « Il est douteux, même à cette heure, que ïliiers, qui croit avoir acquis l'appui de l'agitateur (Gambetta), soit encore de taille à lutter contre lui et la continuation du régime actuel ne peut profiter qu'aux radicaux extrêmes, dont le programme comprend à la fois la revanche, la lutte contre le principe monarchique et contre le système social de l'Europe tout entière » (dépêche du 13 novembre).

Finalement, dans la défense qu'il oppose aujourd'hui aux reproches du chancelier, Arnim essaie de montrer qu' « il a observé antérieurement, non sans déplaisir, que les combinaisons de Thiers tendent surtout à s'assurer le pouvoir pour un certain nombre d'années ».

Le chef a fait observer à son tour qu'il lui semblait difficile qu'Arnim eût pu émettre une telle opinion, et Bûcher, pour le convaincre, a

cité le passage suivant d'une dépêche de l'ambassadeur, qui portait la date du 23 novembre : « Le pouvoir que ïliiers cherche à accumuler en ses mains passera entre les mains de Gambetta. » Finalement, Arnim a dit encore qu'il n'avait jamais eu d'autre intention « que d'empêcher la presse allemande inspirée d'ajouter au prestige de M. Thiers ».

Dans sa dépêche du 29 novembre, l'ambassadeur persiste à soutenir « que le gouvernement du président doit être regardé comme une source d'anxiété sérieuse pour l'Europe monarchique ». Dans sa dépêche du 30 novembre, il suggère que nous devrions provoquer une crise qui amènerait au pouvoir Gambetta (pour alarmer l'Europe) ou un gouvernement qui rechercherait l'appui de l'Allemagne. Nou^ serions alors justifiés en travaillant à la chute de Gambetta, et même nous serions moralement obligés de le renverser, à cause de la propagande révolutionnaire à laquelle il se livrerait, suivant les théories d'Arnim.

On le voit, ce que l'ambassadeur conseille, c'est de retirer tout appui à M. Thiers.

En conclusion, suivant les notes que Bûcher a soumises au chef, Arnim, dans une dépêche du 6 décembre, dit : « On peut regarder comme certain que le président arrivera difficilement à gou-

verner s'il ne se décide pas à prendre pour point d'appui la majorité conservatrice. »

20 fémier. — Il résulte d'un rapport d'Arnim du 17 du mois dernier qu'il a engagé un certain Lindau (1) pour lui fournir des rapports détaillés sur la presse française. Dans une dépêche du 8 du courant, l'ambassadeur dit que Lindau a demandé à ne pas renoncer à la collaboration de Beckmann (à qui, probablement, on objectera sa réputation douteuse ou que l'on pourra considérer comme ne convenant pas sous d'autres rapports) .

Arnim soutient cette demande uniquement « dans l'intérêt du service », Lindau, dit-il, devant avoir à sa disposition quelqu'un qui s'occuperait de la partie la plus compromettante de cet emploi.

Mais ni M. Lindau ni aucun autre fonctionnaire de l'ambassade ne paraissent être en état de faire face à cette masse de matériaux, de fournir des rapports détaillés et bien informés sur la

(1) Rudolph Lindau, frère de Paul Lindau, depuis lors conseiller d'ambassade à Berlin et aujourd'hui commissaire de l'Allemagne à la commission internationale de la Dette à Gonstantiuople.

presse et, en même temps, d'écrire des articles pour les journaux allemands, italiens et russes. Suivant Arnim, Lindau proposerait aussi de créer une publication pour la Russie, probablement une agence d'information (1).

3 mars. — Toutes ces propositions ont été repoussées sans hésitation par le maître dans une dépêche datée d'hier. Il refuse d'avoir un véritable

(1) En effet, Rudolph Lindau et Beckmann, \ers la fin de l'ambassade d'Arnim et pendant presque tout le temps de l'ambassade d'Hohenlohe, déployaient une activité incessante en ce qui concernait la presse française. Rudolph Lindau revenait du Japon, où il avait acquis une grande fortune, et il ambitionnait de se faire une haute situation dans la carrière diplomatique. Il était d'un extérieur très sympathique, d'un abord facile, d'une familiarité très agréable, et il avait accès dans beaucoup de journaux français. Beckmann, avant la guerre, écrivait dans le Temps et avait des relations intimes avec la plupart des journalistes français d'alors. Mais, pendant la guerre, des suspicions s'étaient élevées contre lui, et, à son retour à Paris, il fut mis en quarantaine dans la plupart des rédactions où il cherchait à se faire accueillir de nouveau. Il n'y put jamais parvenir et, malgré la situation fausse et difficile que lui créa la méfiance dont il était l'objet, il persista à habiter Paris, où, officiellement, il était le correspondant de la National Zeitung, mais où, en réalité, il remplissait, comme on vient de le voir, des fonctions moins officielles et probablement plus lucratives, sous les ordres de M. Rudolph Lindau.

bureau de presse à Paris, il ne veut pas d'une agence d'information russe, et il ne veut pas que l'ambassade d'Allemagne puisse être autorisée à exercer une influence directe sur la presse allemande.

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