CHAPITRE IV
Arrivé à ce point de mes notes quotidiennes, je suis obligé de demander au lecteur la permission d'ouvrir une parenthèse pour l'entretenir de nouveau, aussi brièvement que possible, de faits qui me sont personnels. Cette parenthèse étant indispensable et le prince de Bismarck y étant intimement mêlé, j'espère qu'on voudra bien l'excuser.
J'ai déjà dit plus haut que, mes fonctions de conseiller de la presse ayant été dévolues à un autre de mes collègues, ce fut en qualité d'ami et
sur les instances du chancelier que je demeurai au ministère des affaires étrangères ; mais, même à ce titre, j'estimai, au bout de quinze mois, que mon rôle avait pris fin et, le 20 février 1873, j'adressai une lettre personnelle au chancelier où je le priais de m'autoriser à me retirer définitivement et lui demandais de vouloir bien me faire régler ma situation personnelle.
Je fus trois semaines sans avoir de réponse. Enfin, le 10 mars, on vint me prévenir que le prince me recevrait le lendemain, à deux heures de l'après-midi.
A l'heure dite, j'entrai dans le cabinet du chef. Il était assis à sa table, en costume de travail, et eut un sourire amical en me voyant. Il me tendit la main, m'invita à m'asseoir près de lui, à la même place oii je m'étais assis en février 1870, lorsque je le vis pour la première fois, puis il me dit:
— Vous voulez me quitter?... Vous m'avez écrit une lettre. Je vous demande pardon de ne pas vous avoir répondu plus tôt... J'ai fait régler voire situation. Vous avez, bien entendu, droit à ce qui vous avait été promis, mais les services qu'on réclamera de vous désormais seront purement volontaires.
Je répondis que je ferais tout ce qui dépendrait
de moi pour continuer à servir les vues du chancelier. J'allais avoir la rédaction en chef du Courrier de Hanovre^ qui tirait à environ dix mille exemplaires; je ne demandais qu'à avoir quelques informations.
Le chancelier me promit que je les aurais.
— Mais, fit-il, arrivons à autre chose... Yous m'avez exprimé dans votre lettre le désir de tracer ma biographie. Je n'ai rien à y redire, et cela pourra même m'être très utile. On a déjà beaucoup écrit sur moi, mais autant de lignes, autant de sottises!... Aussi celui qui voudrait écrire véritablement ma vie ne saurait-il m'être indifférent. Je suis prêt à répondre à toutes les questions que vous me poserez et à vous donner toutes les informations que vous me demanderez. Lisez d'abord tout ce qu'on a fait sur moi, puis envoyez-moi une liste de questions... Ou plutôt, écrivez vous-même l'histoire de ce que j'ai fait pendant la campagne de France. Vous y étiez. Vous pourrez me rendre service et peut-être rendre service à l'histoire...
Il s'interrompit un instant, puis continua :
— A propos, vous savez qu'on a déjà tenté de me faire chanter et que vous en êtes la cause indirecte... Un libraire de Leipzig- m'a écrit pour me dire que vous aviez tenu un journal où vous
aviez reproduit tout ce que j'ai dit, sur le compte de l'empereur. Il y avait cinq copies de ce journal déposées dans cinq endroits différents, et il allait les publier si je ne lui envoyais pas 100,000 francs. J'ai pensé que vous étiez trop homme d'honneur pour faire cela, et j'ai simplement répondu que je n'enverrais pas 5 centimes. Il ne me serait, évidemment, pas agréable de voir imprimer tout ce que j'ai dit sur le compte de l'empereur dans mes moments de colère, mais Sa Majesté sait bien Elle-même que j'en ai dit encore pire!... D'ailleurs, depuis que je ne suis plus président du conseil des ministres de Prusse, je m'entends bien mieux avec l'empereur. Je ne suis plus tout le temps dans ses jambes, et, quand il a quelque idée pas pratique ou quelque projet biscornu en tête, je ne suis plus là pour le gêner...
Il y eut un nouveau silence, et le prince reprit encore :
— Le libraire m'a écrit une seconde fois; il m'a dit qu'il se contenterait de 50,000 francs. Je m'en suis tenu à ma première décision et j'ai répété : « Pas un sou et pas un sergent de ville ! »
Je fus fort étonné de cette confidence du chancelier. A l'exception de ma famille, je n'avais parlé à qui que ce soit de mon au~jour-le-jour, et à un libraire de Leipzig encore moins qu'à un
autre. Je me contentai de remercier le clief de sa confidence et je lui dis que je n'y comprenais rien. Le journal existait, c'était exact, et je ne m'étais jamais caché de le tenir, mais je n'avais jamais eu l'intention, pour le moment, de le publier. Dans quelque cinquante ans, il verrait le jour.
~ Il n'y a pas besoin d'attendre si longtemps, interrompit M. de Bismarck. Vous pourrez le publier après ma mort. Ce sera mon épitaphe. Faites-la tout de suite après, parce que je ne tiens pas à ce que ce soit Ezéchiel qui la fasse. Mais faites-la avec tact et discrétion, parce qu'il faudra bien que je m'en rapporte à vous...
Je dis au prince que je suivrais en tout son désir, mais qu'en ce qui concernait les souvenirs de la guerre de 1870, je les ferais paraître prochainement s'il me le permettait et je lui soumettrais les épreuves avant de rien publier.
— Je ne demande pas mieux, fit-il, mais à une condition : c'est que vous garderez le silence sur ma collaboration, parce que, dame! alors, ce-sera de la collaboration !...
Je lui demandai seulement comment je pour^ rais faire pour lui envoyer les épreuves sans qu'elles passent par les bureaux.
— Faites recommander vos envois, répondit
M. de llismarck, et écrivez « personnelle » sur Fenveloppc. De la sorte, cela m'arrivera toujours intact.
Là-dessus, il se leva, me tendit la main, me dit encore combien il serait heureux de me revoir à Berlin et me donna congé.
Deux jours après, j'appris qu'il m'avait fait inscrire pour une pension annuelle de 4,000 francs et je reçus en même temps un petit carton glacé où se trouvaient écrites ces lignes :
« Le chancelier de Fempire et la princesse de Bismarck prient le docteur Busch de venir passer la soirée chez eux samedi 29 mars, à neuf heures du soir. »
Le lendemain, je quittai Berlin.
Pendant les deux années qui suivirent cet entretien, de 1873 à 1875, comme je Favais annoncé au chancelier, j'occupai la rédaction du Courrier de Hanovre. En 1875, je pris la direction du Grentzboten, que je conservai jusqu'en 1877.
Je n'en continuais pas moins à rester en rapports presque constants avec le prince de Bismarck et, dans ma modeste sphère, je lâchais de servir de mon mieux ses vues et ses dessins politiques.
En 1874, lorsqu'éclalait le différend entre le prince et Arnim, je m'adressai immédiatement à
Bûcher et je lui demandai de m'indiquer de quelle façon je pourrais me rendre le plus utile. Je reçus une réponse immédiate, et, durant le mois de mai, différentes communications me parvinrent. Par exemple, le 3 mai, je reçus J'esquisse suivant d'un article destiné à paraître dans le Courrier :
« L'opposition faite par Arnim, à qui beaucoup de journaux font des réclames en publiant des articles portant l'en-tete « Arnim et Bismarck », rappelle l'état de choses qui prévalut sous le règne de Frédéric-Guillaume III et de Frédéric- Guillaume IV, et que, pour le bonheur du pays, l'on croyait à jamais disparu. Bien que ce soit une erreur absolue d'imaginer que le titre de ministre plénipotentiaire que portent nos ambassadeurs les mette sur un pied d'égalité avec le ministre d'Etat, les diplomates prussiens se sont, de fait, assez souvent comportés comme s'ils étaient les collègues de leur chef, et ils engageaient avec lui des discussions qui, d'habitude, ne s'engagent qu'entre conseillers de gouvernement de rang égal ou entre deux juges assis sur le môme banc. La diplomatie prussienne était connue pour son manque de discipline. Il y a eu des cas oii un envoyé diplomatique, sans demander un congé, s'en allait à Berlin pour défendre devant la cour
et pour faire appuyer par les journaux ses vues personnelles.
« Ce n'est pas l'amour du pouvoir qui a amené le chancelier à se débarrasser d'un certain nombre d'Excellences de celte vieille école, mais plutôt le sentiment qu'une telle façon de faire les affaires pouvait convenir à une époque où la Prusse était la cinquième roue au carrosse de la politique européenne; mais une telle méthode était complètement incompatible avec le programme que M. de Bismarck avait apporté avec lui en 1862 et qu'il a exécuté à cette heure d'une façon qui l'immortalisera encore après que le nom des Excellences mécontentes aura cessé de figurer même dans les recueils encyclopédiques. On affirme que M. de Blankenburg, un écrivain militaire qui descend d'une famille poméranienne et qui est un parent, du côté maternel, du comte d'Arnim, se livre, dans la Gazette de Silésie^ à des insinuations contre la façon dont Bismarck se comporte vis-à-vis de ses collègues. C'est oublier que nos représentants à l'étranger ne sont pas les collègues du prince de Bismarck, mais plutôt ses agents. Dans leurs rapports, ils ont des occasions suffisantes pour exprimer leurs vues, mais, lorsqu'une décision a été prise, ils n'ont qu'à exécuter avec un esprit docile les instructions qui leur
sont données. Dans un gouvernement bien ordonné, les différences d'opinion ne peuvent être aplanies si on les soumet à un vote, sans qu'une telle procédure nuise à la cause publique, et, lorsqu'un différend se produit entre l'autorité du ministre et un quelconque de ses subordonnés qui n'exécute pas les instructions données par le chef de son département, il est difticile, je le répète, de trouver à cet état de choses une solution autre que la retraite de l'un des deux fonctionnaires. Gela est peut-être le cas à cette heure, et peut-être même peut-on regretter, dans l'intérêt du service, que cette solution ne soit pas intervenue plus tôt K »
Le 29 mai, je reçus de Bûcher le billet suivant, daté de la veille :
Quelques petites nouvelles qui vous feront plaisir. J'ai dit au maître aujourd'hui : « Busch est revenu, et il ne demande qu'à se mêler à la bagarre. Je me suis empressé de prendre acte de sa proposition, et voici deux extraits de son journal... »
u Ah! s'est écrié le chef, c'est notre petit Saxon! Eh bien, laissez-moi les extraits : je les lirai. »
\. Ceci, comme on le voit, est la première esquisse donnée par Rucher à Ruscli de cette série d'articles à sensation qui devaient aboutir au procès d'Arnim.
Quand je trouverai quelque nouvelle matière à information, je m'empresserai de vous la communiquer, en vous laissant le soin de la rédaction...
Quelques mois plus tard, js reçus de Bûcher une autre lettre :
Harry (le. comte d'Arnim) a emporté avec lui de Paris un certain nombre de dépêches du ministère des affaires étrangères, en déclarant que c'était là de la correspondance privée. Au dernier printemps, les journaux semi-officiels de Berlin insinuaient qu'il était devenu un homme très riche.
Le 28 août, Bûcher m'écrivit de Varzin :
Le chef a reçu de deux loges italiennes des diplômes de membre honoraire et m'a donné l'ordre de savoir, par quelqu'un digne de foi et au courant de ces choses-là, en quelle sorte de rapports il entrerait par une acceptation tacite (attendu qu'il ne veut pas répondre) et quelles obligations il peut être présumé avoir acceptées. Je vous ai nommé et j'ai été autorisé à vous en charger. Je vous prie donc de nous renseigner...
Je donnai les informations demandées, et, le 16 septembre, Bûcher me répondit :
Le maître vous remercie de votre prompte réponse, qui l'a déterminé à ne pas prendre au sérieux ces farces italiennes...
QUELQUES ARTICLES DE JOURNAUX 1i
Le 3 novembre 1874, Bûcher me dit que le maître avait pris en mains les affaires de presse dont Keudell avait été éhargé et que ce n'était pas un déficit de 18,000 thalers, comme il me l'avait dit, mais de 80,000 thalers qu'il avait laissé, distribués comme pensions et comme gratifications à des écrivains de toute sorte, en certains cas sans que le maître les eût connues, et en un cas — Bûcher me cita le nom d'un Anglais — contre la volonté du prince. Ce déficit sera comblé par la suppression de ces subsides pendant deux ans.
D'ailleurs, Keudell n'a pas plus brillé à Rome qu'à Berlin. A Rome, de concert avec Lonyay, l'envoyé austro-hongrois, il avait lancé le projet d'une visite que devait faire l'empereur Guillaume à la cour d'Italie en annonçant que François- Joseph se proposait de visiter Victor-Emmanuel. Et Bûcher ajoutait : « Ces deux messieurs se flattaient, de cette façon, d'enlever le titre d'ambassadeur. Mais, lorsqu'on eut pris des renseignements à Vienne^ il fut prouvé que François-Joseph n'avait jamais conçu un tel projet, et la combinaison échoua également à Berlin. » Par la même occasion, Bûcher m'expliqua les causes que voici, qui avaient amené la retraite bruyante de Thile :
« Lors de la réunion des trois empereurs, en
1872, Gortschakoff et Andrassy avaient fait comprendre à Keudeli qii il leur serait agréable de recevoir l'ordre de TAigle noir. Mais le maître n'était pas d'avis de le lemr accorder, d'abord parce qu'il ne voulait pas diminuer la valeur de cet ordre en l'accordant trop souvent et, ensuite, parce qu'il voulait le réserver pour récompenser les services futurs qu'il attendait de ces deux hommes d'J^]tat. Malgré cela, Keudeli usa de son influence pour que cet honneur leur fût accordé immédialement, et, lorsque l'empereur eut signé le brevet, il persuada à Thile de le contresigner. Lorsque Keudeli rapporta ces faits au chancelier, celui-ci entra dans une rage terrible et se laissa aller aux plus violentes invectives contre le naïf (Thile) secrétaire d'Etat. Jveudell se hâta de mettre Thile au courant, en ajoutant qu'il lui était presque impossible de répéter certaines expressions dont le chancelier s'était servi à son égard. Thile, aussitôt, offrit sa démission à l'empereur. »
Mes relations avec le prince de Bismarck prirent un caractère plus intime encore à partir de 1876 et de 1877, lorsque j'eus abandonné la rédaction en chef du Courrier de Hanovre pour prendre la direction du Grenzbotni.
Le 4 avril 1877, Bûcher m'écrivit : « Le maître s'en va. Ce n'est pas une question de congé, mais une demande formelle d'être autorisé à se retirer. Les raisons? me demanderez-vous. C'est Augusta qui influence son époux vieillissant et qui conspire avec Victoria (la femme du kronprinz)^ qui remue les prêtres par l'intermédiaire des Radziwill et autres, qui voyage incognito de Baden- Baden en Suisse pour avoir des tête-à-tête avec Mermillod et autres ultramontains enférocés — une fugue qui est commentée dans toutes les potinières de la Suisse et que nous savons, d'après d'autres sources, être un fait et non une rumeur. Le successeur qui semble avoir le plus de chances, parce qu'Augusta le désire, c'est Schlemitz, qui est à la tête de la maison du souverain. Vous pouvez faire usage de ce qui précède, mais avec la prudence que vous imposent les lois sur la presse. »
C'est à la suite de ces renseignements que j'écrivis dans le Grenzboten le premier de ces articles à grande sensation que l'on a appelés les (( articles de friction ». Des épreuves furent envoyées aux principaux organes de la presse berlinoise et furent reproduites par eux. Le premier article était ainsi rédigé :
LA RETJ^AÎTE DU CHANCELIER
Berlin, 7 avriL
Voici la situation actuelle des affaires à la Wilhelmstrasse. Il est impossible de dire si cette situation sera la même lorsque, dans une semaine, paraîtra notre prochain numéro, parce qu'il dépend exclusivement de la plus haute autorité de ce pays de modifier une telle situation.
La seule chose qui soit certaine, c'est quil ne s'agit pas d'un congé plus ou moins prolongé de notre chancelier impérial, mais il s'agit de sa retraite immédiate à la fois des affaires impériales et des affaires de Prusse, et de la renonciation à tous ses emplois, qu'il a méditée depuis longtemps, qu'il offre d'une façon positive et sur laquelle il n'y a pas lieu de se méprendre
Sa retraite est motivée, comme il n'a pas hésité à le déclarer publiquement, par les froissements, la « friction » qu'il subit grâce aux efforts de certains cercles de la cour qui se servent de leur influence pour soutenir le parti ultramontain au grand détriment de la politique et de l'action du chancelier. Ces froissements, tout énervants qu'ils soient, auraient pu être et auraient été supportés si ce n'était que ces intrigues créent d'année en année des obstacles plus difficiles à surmonter et que, déjà en maintes circonstances, elles ont empêché le chancelier de se servir comme il le jugeait indispensable de l'autorité dont il est investi pour le plus grand bien du pays, et par-
QUELQUES ARTICLES DE JOURNAUX Tô
ticulièrement de prendre les mesures de défense nécessaires contre les prétentions et contre les intrip;ues de Rome. Si le prince se retire, ce sont surtout les ultramontains qui triompheront. Leur succès sera pour nous un malheur national. Tous les vrais patriotes penseront comme moi si je qualifie ainsi la retraite de Thomme d'Etat qui a fait renaître FAUemagne et qui seul semble en état de compléter Tédifice dont il a jeté les fondements. Cette retraite sera due aussi à l'influence d'une certaine dame exaltée et de certains cercles avec lesquels elle s'est si volontairement associée depuis quelques années.
La loi sur la presse paraisse ma plume. Mais peutêtre publierons-nous un de ces jours un article sur la politique en jupons, im sujet qui, je regrette de le dire, ne prêtera pas matière à rire, mais qui, au contraire, se rapportera à des influences plus ou moins déterminantes dans les directions les plus variées. Pendant la guerre de 1870, on parlait de certaines influences rhénales (Bade) ; des bruits couraient d'après lesquels des révélations s'étaient établies avec un monsignor français, et des rendez- vous avec un prince de l'Eglise romaine, avec un des chefs des ultramontains dans la Suisse occidentale étaient discutés par des gens dont les informations semblent provenir d'autres sources que de celles des brasseries suisses. Finalement, tout le monde connaît l'influence exercée, même dans les cercles les plus élevés de la capitale, par une famille polonaise distinguée de Berlin (les Radziwill), dont le palais est le point de ralliement pour toutes les aspirations des ultramontains militants...
Le prince de Bismarck se retire à Varzin, parce qu'il ne peut pas empêcher les préparatifs qui sont faits pour un pèlerinage à Canossa et qu'il ne veut pas en être témoin.
Maurice Busch.
Le 11 avril 1877, Leverstrœm me remit une carte qui disait : « Le prince vous attend à quatre heures. »
Je me précipitai vers le n° 76 de la Wilhelmstrasse. J'eus à attendre pendant cinq minutes dans la salle de billard ; à cause de la fête de la princesse, le billard était couvert de fleurs. J'entrai ensuite dans sa chambre. Il fit quelques pas vers moi avec un sourire très amical, me donna une poignée de main et me dit qu'il était bien aise de revoir une fois de plus son vieux compagnon de guerre. Il me remercia tout d'abord de l'article du Grenzboten et dit qu'il serait bon que de telles communications fussent répétées et que l'origine de la crise fût longuement discutée.
Je lui répondis :
— « Le principal objet qui m'amène ici, c'est justement d'obtenir des matériaux pour de tels articles. Plus j'en aurai, et mieux cela vaudra. Le Grenzboten est absolument et sans réserve à la disposition de Votre Altesse.
]l me donna alors des détails particuliers sur la
clique de la cour, sur leurs partisans aristocratiques dans la Gazette de la Croix^ sur les fonctionnaires supérieurs dont il s'était débarrassé, sur ceux qui restaient encore en activité, sur leurs multiples machinations, sur leurs intrigues et sur leurs cabales contre lui, en me faisant en même temps l'exposé des mesures qu'il comptait prendre. Il me traça un portrait détaillé de l'impératrice, qui lui faisait de l'opposition non seulement dans sa lutte contre les cléricaux, mais encore dans des questions purement politiques.
— Elle a toujours désiré, me dit-il, jouer un rôle, d'abord avec les libéraux et le parti de la lumière, maintenant avec les ultramontains et les prédicateurs de cour. Elle est devenue dévote à mesure qu'elle vieillissait et elle s'est ralliée aux cercles catholiques du Rhin. Si elle n'est pas déjà catholique, elle ne tardera pas à l'être!... Nous savons qu'elle a négocié avec Mermillod en personne et, autrefois, durant la guerre, avec Dupanloup par correspondance. Elle a écrit à des associations catholiques qu'elle désapprouvait les lois ecclésiastiques, et ces lettres ont été publiées. Après quoi, elle a pris la défense des ursulines. De môme qu'Eugénie en 1870, elle a, comme je m'en suis assuré depuis, adressé des instructions directes à des fonctionnaires. L'em-
pereur est vieux et se laisse de plus en plus influencer par elle... Il n'a jamais eu cette force de caraclère que bien des gens lui prêtent. Je me rappelle que, pendant la période de conflits que nous avons traversée, au moment le plus aigu de la lutte, il revenait un jour d'une résidence d'été, où sa femme l'avait eff^rayé en lui montrant la violence dont l'opposition était capable. Je fus à sa rencontre à Jûterbog, oi:i je pris place dans sa voiture. Il était très déprimé, ne pensait qu'à l'échafaud et voulait abdiquer. Je lui dis que je ne croyais pas que les choses fussent à ce point mauvaises. Je lui rappelai que les Prussiens n'étaient pas des Français, et qu'au lieu de penser à Louis XVI, il fallait penser à Charles I" qui mourut pour son honneur et pour son droit. S'il était décapité, lui aussi mourrait pour son honneur et pour son droit. J'ajoutai qu'en ce qui me concernait, j'étais prêt à accepter la mort si ce sacrifice était nécessaire. En disant cela, je l'avais frappe au bon endroit et j'avais fait appel à lui comme à un roi et comme à un soldat. Il se dérida et, quand nous arrivâmes à Berlin, il était devenu presque raisonnable. Le soir, il se rencontra dans une société nombreuse et montra un état d'esprit excellent. Cette fois-là, lorsque je demandai à me retirer, il ne voulut point que je le fisse. Mais,
en agissant (le cette façon, il n'avait pitié que de lui-même — qu'aurait-il pu faire alors? — et ne tenait aucun compte de moi. J'ai ce'dé à ses instances pour le présent, mais, avant que je ne revienne définitivement, je vais poser mes conditions.
— Et il faut qu'il les accepte, interrompis-je. Ils ne peuvent pas s'en tirer sans vous. Cela ne les conduirait qu'à des erreurs, à des folies et à des malheurs, et ils ne tarderaient pas à se rouler à vos pieds pour obtenir votre retour.
M. de Bismarck revint alors de nouveau à l'impératrice et dit :
— Elle intervient aussi dans les affaires étrangères ; elle s'est mis dans la tête que c'est sa vocation de plaider partout la cause de la paix, d'être, comme elle dit, V « ange de la paix ». C'est pourquoi elle écrit des lettres à des souverains étrangers, à la reine d'Angleterre, par exemple, qu'elle récite ensuite à son époux, qui, lui, ne m'en parle jamais. Une partie de cette corres-s pondance est remise aux soins d'un des fonctionnaires subalternes de la maison... Sclileinitz, le ministre de la maison impériale, après avoir prouvé son absolue incapacité en matière d'af-^ faires étrangères, a obtenu son poste actuel par la faveur de Sa Majesté l'impératrice. Mais, là
aussi, son succès laisse bien à désirer. Comme il n'entend rien à Fatlministration des propriétés, il s'arrange simplement pour tirer des revenus absolument insignifiants des domaines royaux. Il a toujours été un membre de Topposition de la cour, de ce qu'on appelle la « Bonbonnière », il est le favori d'Augusta. En 1866, son salon était le centre des Autrichiens, et, en 1870, les Français étaient sans cesse chez lui et en faisaient leur rendez-vous. Chaque fois qu'une intrigue se tramait contre moi, on pouvait être assuré qu'il en était.
Le chancelier passa ensuite en revue tous ses adversaires.
— Grûner... dit-il, est un autre membre de celte clique; c'est un homme qui non seulement est un incapable, mais aussi qui est un passionné. Elle a obtenu sa nomination, à la fôte de l'empereur, par une simple note écrite sans être contresignée par un ministre, comme une récompense de son hostilité envers moi. Et puis nous avons Stillfriod, le comte Goltz et Nesselrode, qui, tous, font partie de la Bonbonnière et intriguent avec Augusla contre moi et contre ma politique et cherchent à exciter notre « Très Gracieuse » contre moi. Goltz, général de cavalerie, est le frère de l'ancien ministre de Prusse à Paris,
dont il a accepté l'héritage de haine sans aucun beneficium inventarii. Nesselrode, le majordome, est un ultramontain notoire, et ses relations avec la Reichsglocke ont été constatées lors du procès de ce journal ; il avait un siège et une voix prépondérante dans la fameuse brasserie d'Olbrich oii se préparaient et se rédigeaient les articles agressifs dirigés contre moi... « Immédiatement après le misérable scandale de ce procès, il reçut une des décorations les plus élevées, confirmant ainsi le fait que ce journal de bas étage était favorisé par le palais. Stillfried, une grande autorité en matière d'héraldique et de cérémonial, lui aussi ultramontain, était d'abord modéré, mais, plus tard, probablement par suite des leçons de l'impératrice, passa du côté des fanatiques. Et, finalement, il ne faut pas oublier les deux Radziwill : l'ancien secrétaire de Ledochowski et l'aumônier. Tous deux appartiennent au parti du centre et tous deux sont des hôtes chéris de la Bonbonnière. Le journal dans lequel ils déposent maintenant leur poison — je parle de la section évangélique de cette clique — est la Kreuzzeitiing . Pathusius, le rédacteur en chef de ce journal, qui, pendant longtemps, a cherché à exciter ses lecteurs contre le gouvernement, a finalement été condamné pour diffamation contre II. 6
les ministres. 11 a été gracié par Sa Majesté sur l'intervention des parties offensées, et certainement sur celle de l'impératrice. Les choses ainsi élucidées, vous pouvez affirmer que Ton peut tenir pour exact que j'ai dit, comme on l'a rapporté, que mes plus grandes difficultés ont consisté dans l'action diplomatique que j'ai dû exercer sur la cour de nos souverains elle-même. Et vous pouvez ajouter que le prince Charles m'est très hostile et qu'il exerce à mon égard une fâcheuse influence sur son frère. Si vous parlez de la section évangélique de la Bonbonnière, vous pouvez hardiment dire qu'elle se compose de la lie de la Kreuzzeitimg et de l'opposition irréconciliable de la Chambre des seigneurs.