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CHAPITRE V

VARZIN ET FRIEDRICHSRUH

Les premiers jours d'octobre, apprenant par les journaux que le chancelier venait de terminer sa cure à Gastein et était de retour à Varzin, je lui écrivis pour lui demander s'il voulait bien m'autoriser à aller le voir.

Par retour du courrier, Je 11 octobre, je reçus la réponse suivante :

Cher monsieur,

En réponse à votre aimable lettre, mon père me charge de vous dire qu'il sera très heureux de vous

voir dans le courant de la semaine prochaine. Il vous prie de lui faire savoir le jour de votre arrivée à l'avance, afin que nous soyons à la maison ce jour-là. Croyez-moi, cher monsieur, votre bien dévoué,

Comte Herbert de Bismarck.

Le 16 octobre, aune heure de l'après-midi, je prenais, en conséquence, le train pour Stettin, à destination de Varzin.

Je m'en vais maintenant de nouveau laisser parler le journal oii je prenais mes notes quotidiennes.

Mercredi 17 octobre 1877. — Journée froide et humide. A neuf heures et demie, ma voiture s'arrête devant le pâté de maisons qui forme la résidence du chancelier à Varzin. Je descends; on m'indique ma chambre, et, lorsque j'ai fait ma toilette, on vient me prévenir que le déjeuner est servi.

Je trouve en bas le comte Herbert, le général Eckert et deux ou trois autres personnes. Quelques minutes après, le chancelier fait son entrée. 11 est en civil : veste noire, pantalon foncé, cravate blanche à pois bleus. Il vient à moi et me

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serre cordialement la main. Puis on passe à table. Tout en buvant son café au lait, M. de Bismarck lit Jes dépêches, les lettres, les manuscrits qui sont arrivés dans la matinée et donne des instructions à son fils pour les réponses qu'il peut y avoir à faire. Il a l'air de bonne humeur et plus frais et vigoureux que jamais.

Je lui ai demandé si son séjour à Gastein lui avait fait du bien.

— Il m'en aurait fait encore plus, m'a-t-il répondu, s'il ne s'était pas passé un tas de choses entre Gastein et ici. La prochaine fois que j'irai aux eaux, je laisserai le roi partir de son côté et je reviendrai tranquillement du mien...

Le déjeuner n'a, d'ailleurs, pas duré longtemps, et le chancelier est sorti faire sa promenade à cheval aussitôt après. Il avait laissé des ordres pour qu'on me fît parcourir sa propriété en voiture, ce dont j'ai largement profité.

Le soir, à dîner, le conseiller de Holstein était parmi les convives. J'ai rarement vu le chef d'aussi bonne humeur et aussi en veine de causer. Il a parlé de toutes sortes de choses, au hasard de ses souvenirs.

— Il n'y a guère qu'une fois dans ma vie, nous a-t-il raconté, qu'on ait tenté de m'acheter. C'est lorsque je fus nommé ministre à Saint-Pétersbourg

et que j'étais sur le point de rejoindre mon poste. Une sorte d'agent, moitié commissionnaire, moitié espion, vint me trouver avec une lettre d'introduction. Il me dit qu'il avait une bonne affaire à me proposer et que, si je voulais, je pourrais facilement gagner 20.000 francs, et même davantage.. . Je lui répondis que je ne voyais pas très bien comment, que je n'avais pas d'argent et que je ne désirais pas spéculer. Il déclara qu'il ne s'agissait pas de spéculation et que je n'avais pas besoin d'argent : il s'agissait simplement de me servir de mon influence à Saint-Pétersbourg pour amener de bonnes relations entre l'Allemagne et l'Autriche. Je dis que je réfléchirais et je demandai qu'on me fît une promesse par écrit. Mais j'avais affaire à un juif trop malin pour cela. Il répliqua que sa lettre d'introduction devait me suffire et que je n'avais pas besoin d'autre garantie. Je lui montrai alors la porte et le menaçai de le jeter en bas des escaliers. Il s'en alla en me menaçant de la colère de l'Autriche. J'ai su, depuis, qu'il avait fait les mêmes propositions à Manteuffel et à Schleinitz et que tous deux en avaient apprécié davantage le charme.

Quelqu'un a fait remarquer, au cours de la conversation, que c'était aujourd'hui l'anniversaire de la naissanci^; du kronprinz. On a été d'avis qu'il

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conviendrait peut-être de lui envoyer des télégrammes de félicitalion.

— Mais oui, a fait le chef, il faut lui en envoyer... pour la forme! Ah! si c'était sa mère!... Pas de danger que je lui en envoie, même pour la forme, à celle-là!...

Et, comme j'avais l'air un peu étonné :

— Oui, ajouta-t-il en se retournant vers moi, vous ne savez pas?... Eh bien, les intrigues d'Augusta continuent contre moi, et c'est pourquoi je ne veux pas retourner à Berlin !

Au thé, le prince a longuement parlé de ses propriétés et de leurs pauvres revenus. En dehors des moulins, il paraît que Yarzin ne lui rapporte pas un sou. Il n'y a rien à tirer des blés à cause des tarifs de chemin de fer, qui sont exorbitants, et des droits d'importation qu'ont établis les pays élrangers. Seule, une usine qu'un locataire a fait construire sur les bords de l'Elbe sera pour lui une bonne affaire, car le locataire paye en ce moment 15,000 francs, et l'usine reviendra au prince dans un certain nombre d'années.

A onze heures du soir, le chancelier a tiré sa montre et c'est levé :

— Messieurs, nous a-t-il dit, veuillez excuser un homme qui a sommeil.

Et il est parti se coucher.

Jeudi 18 octobre. — Temps sombre. Neige épaisse. J'en ai profité pour visiter l'intérieur de la maison. La vie de chaque jour est ici aussi ponctuellement réglée qu'à la Wilhelmstrasse, à Berlin. Déjeuner le matin, à dix heures. Dîner le soir, à cinq heures. Thé dans la soirée. C'est surtout pendant et après le dîner qu'on cause. Le chancelier, à la fin du repas du soir, prépare, pour ses deux grands chiens, une pâtée qu'il confectionne de ses propres mains, et il ne quitte la salle à manger que lorsqu'ils ont terminé. Tout ce que l'on met sur la table provient de la propriété.

— Je ne mange que ce qui a poussé sur mes terres ou y a été tué, m'a déclaré M. de Bismarck. Les poulets, le gibier, le poisson, les légumes, les artichauts, les pêches, les noix, tout est de Varzin ou de SchœnhauSen. De temps en temps, j'achète un mouton k mes fermiers et je fais tuer un bœuf chez eux, parce que ma cuisine est trop petite pour cela... Mais c'est tout!

Après le dîner, on passe généralement dans la salle de billard. Le chef s'asseoit dans un grand fauteuil; il allume une énorme pipe d'étudiant pendant qu'on lui en tient une autre toute bourrée en réserve, et il cause. Il est rare que quelque parole remarquable ne sorte pas alors de sa bouche.

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Je lui ai parlé, aujourd'hui, de son cabinet de travail de la Wilhelmstrasse et des innombrables portraits qui en couvraient les murs.

Il m'a alors raconté comment le roi Victor- Emmanuel lui avait donné son portrait.

— Lorsqu'il vint à Berlin, il me fit savoir qu'il allait me faire cadeau d'une tabatière enrichie de diamants. J'étais d'abord ravi, car c'était une bagatelle d'au moins cinquante mille francs. Mais je réfléchis ensuite que tout le monde allait dire qu'il m'avait acheté. Je refusai alors, et il me donna en compensation une petite peinture de lui où il écrivit son nom et quelques lignes amicales.

Quant au portrait du roi de Bavière, il a une origine plus émouvante.

— Le roi de Bavière, m'a dit le chancelier, m'a donné son portrait en reconnaissance de ce que je fis pour lui en 1866. C'est moi qui lui sauvai, en effet, une partie de son royaume., . Après Sadowa, mon gracieux maître s'était mis en tête de rattacher Anspach et Bayreuth à la Prusse, sous prétexte que ces deux villes avaient autrefois appartenu à ses ancêtres. Je lui dis que leurs habitants l'avaient un peu oublié et qu'ils s'étaient maintenant habitués à faire partie de la Bavière. Mais le roi ne voulait rien entendre. 11 avait décidé d'enlever un morceau de territoire à chacun des

princes allemands battus, comme punition. « Je vais, me rèpétait-il sans cesse, exercer la justice de Dieu! » Je finis par lui répondre un jour qu'il valait mieux laisser Dieu exercer sa justice tout seul et qu'il ne fallait pas que nous prissions plus de territoire que nous n'en avions besoin... Si je l'avais écouté, nous aurions pris tout le nord de la Bohème, toute la Silésie autrichienne et la moitié de la Saxe... Ce que j'ai eu de mal à l'en empêcher!...

Le chef m'a raconté ensuite 'quelques épisodes de la campagne de Bohême.

— Je me souviendrai toujours du conseil de guerre qui s'est tenu dans ma chambre, à Nikolsbourg. Les autres voulaient à toute force continuer la campagne et envahir la Hongrie. Moi, je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour les en empêcher. Pendant plus d'une heure, je leur .parlai du choléra des steppes hongrois, du changement de front, de toute sorte de considérations politiques... mais en vain! Il n'y eut pas moyen de leur faire entendre raison. Je les laissai alors en plan et je me retirai dans ma chambre à coucher, qui n'était séparée de la pièce où ils se trouvaient que par une mince cloison. Je me jetai sur mon lit, et j'étais tellement énervé que je me mis à sangloter bruyamment. Ils entendirent ça

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de l'autre côte et se turent, puis s'en allèrent... C'est tout ce que je voulais. Le lendemain, il était trop tard pour reprendre la discussion, et leur plan, de la sorte, ne se réalisa pas...

Vendredi 19 octobre. — Le chancelier était au jourd'hui triste et mélancolique. Etait-ce que quelque lugubre pressentiment hantait son esprit, ou bien était-il simplement un peu fatiqué et énervé? Je ne saurais dire, mais je ne l'ai jamais vu dans un pareil état d'abattement. 11 avait le regard sombre et la voix plaintive.

— ^ Je me sens l'âme triste, nous a-t-il dit. Je n'ai jamais, dans ma longue vie, rendu personne heureux, ni mes amis, ni ma famille, ni moimême!... J'ai fait du mal, beaucoup de mal!... C'est moi qui suis la cause de trois grandes guerres; c'est moi qui ai, sur des champs de bataille, fait tuer 80,000 hommes qui, aujourd'hui encore, sont pleures par leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, leurs veuves!... Mais tout cela c'est affaire entre moi seul et Dieu! Je n'en ai jamais retiré aucune joie et je m'en sens aujourd'hui l'âme anxieuse et troublée!...

Nous sommes tous restés silencieux, et j ai pu

observer une larme qui coulait lentement le long de la joue du chancelier...

Samedi 20 octobre. — Au milieu de la gigantesque cheminée qui orne le grand salon de Varzin se trouve la devise des Bismarck : In trinitate rohur^ et, au-dessus, sur champ d'or, l'aigle du nouvel empire d'Allemagne ; le tout est surmonté par un buste en plâtre blanc de l'empereur Guillaume P'".

La devise et les armes ont une histoire, que vient de me raconter M. de Bismarck.

— Lorsque, m'a-t-il dit, l'empereur me conféra le titre de prince, il m'offrit en même temps de faire mettre dans mon écusson les armes d'Alsace- Lorraine. Mais je refusai. Je trouvai que le titre de duc de Lorraine était trop grand pour moi. Sa Majesté voulut alors que je misse l'aigle impériale dans mes armoiries. Mais ça ne m'allait pas non plus : j'aurais eu tout le temps peur que l'aigle ne me mange mon trèfle... Finalement, on m'a simplement donné ces deux supports que vous voyez là et qui ne sont autres qu'une reproduction des bannières de l'Alsace et de la Lorraine.

Quant à la devise, elle date d'une époque antérieure. Lorsque M. de Bismarck était à la Diète

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de Francfort en qualité de ministre, le roi de Danemark lui conféra la grand'croix de Tordre du Danebrog. Seulement, Tusage veut que les noms et armes du dignitaire soient déposés à la cathédrale de Copenhague avec une devise que chaque membre se choisit. M. de Bismarck prit alors la devise latine In trinilate robin\ qu'il fit mettre en banderole sous un bœuf dans un champ de trèfle, qui était le vieux blason de sa famille.

Le chancelier a, d'ailleurs, tenu à me montrer en détail chacun des objets qui ornent sa demeure et à me faire le récit des souvenirs qui s'y rattachent.

Il s'est longuement arrêté devant une panoplie oij pendait un cimeterre.il l'a pris dans ses mains et a sorti la lame de la gaine en velours violet dans laquelle elle était enfermée. C'était une superbe lame de Dalmatie.

— Vous voyez ce cimeterre, m'a dit le prince. Il remonte au temps des croisades et m'a été donné par le bey de Tunis, en même temps que je ne sais plus quelle décoration... Le bey ne s'est pas trompé pour le cimeterre, mais il s'était trompé pour la décoration... Oui, il en avait envoyé doux : une pour Fempereur et une pour moi. L'une avait des diamants authentiques, gros comme des noix; l'autre n'avait que de la verro-

terie. Il avait oublié de spécifier quel était le destinataire de chacune... Je le fis observer à mon gracieux maître et lui demandai ce qu'il en pensait... Il me répondit sans hésitation que, naturellement, celle qui avait les diamants était pour lui et que l'autre était pour moi!...

Le soir, à dîner, le chancelier nous a encore raconté l'incident historique du cigare à la Diète de Francfort K

— A la Diète, personne ne s'était jamais avisé de fumer parmi les petits États de la Confédération. Seul, Buol, le représentant de l'Autriche, avait ce privilège. Moi, un beau jour, je sortis tranquillement un cigare de ma poche et je demandai à Buol de vouloir bien me donner du feu. Toutes les autres puissances furent stupéfaites de mon audace et crurent qu'il allait se produire un grave accident diplomatique... Il ne se produisit rien du tout. Buol eut l'air très étonné, mais il me donna du feu... Le lendemain, on en parla dans les journaux, et la nouvelle fut même, je crois, télégraphiée à Berlin. Le roi me désapprouva... Naturellement! il ne fume jamais!... Quoi qu'il en soit, il y eut désormais à la Diète de Francfort deux grandes puissances qui fumèrent : l'Au-

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