‹ Les Mémoires de BismarckChapitre 6 sur 23 · Voir tome I, pages 139 et · texte numérisé non relu

Voir tome I, pages 139 et

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triche et la Prusse. Six mois après, on vit brusquement la Bavière apparaître avec un cigare; puis ce furent la Saxe et le Wurtemberg, qui ne voulurent pas rester en arrière, et, bientôt, tous les autres suivirent. Il n'y eut que Hesse-Darmstadt qui s'abstint, se jugeant évidemment trop petit garçon...

On a servi le thé dans la chambre de la princesse de Bismarck. Au moment où on allait se retirer, le chancelier s'est levé, est allé s'asseoir au bureau de sa femme, a écrit quelques lignes, puis est venu vers moi avec une large feuille de papier blanc à la main.

— Tenez, m'a-t-il dit. Faites attention : c'est humide...

Je pris la feuille : c'était une lettre d'introduction pour visiter Schœnhausen et Friedrich sruh. Je remerciai profondément le prince.

— J'ai eu du mal à l'écrire avec une plume, dit simplement M. de Bismarck, parce que je n'écris plus jamais qu'au crayon, mais je tenais à vous la donner de ma propre main...

Dimanche 21 octobre. — M. de Bismarck nous a encore parlé de ses armoiries et nous a répété que, lorsqu'il avait été fait prince, le roi avait

voulu lui donner le titre de duc de Lorraine.

— Il n'y a guère qu'un titre que j'aurais volontiers accepté, avoua le chancelier : c'est celui de duc de Schleswig-Holstein, parce que c'est la campagne diplomatique dont je suis le plus fier..*

Quelqu'un demanda :

— Est-ce que, mon prince, vous aviez songé dès la première heure à cette annexion ?

— Oui, certainement, répondit le chef : j'y avais songé dès le lendemain de la mort du roi de Danemarck. Mais ce n'était pas commode. J'avais tout le monde contre moi : le kronprinz et la princesse royale, à cause de leur parenté ; le roi à cause de je ne sais pas quoi ; l'Autriche, les petits Etats de l'Allemagne et l'Angleterre, par jalousie... Les libéraux me taillaient des croupières, par-dessus le marché, à l'intérieur; ils avaient tout à coup découvert je ne sais quelle légitimité princière, et les habitants du Schleswig- Holstein, bien entendu, ne voulaient pas entendre parler d'annexion. C'est contre tout ce monde à la fois que j'eus à lutter. Dans une réunion du conseil d'Etat, je dus prendre la parole pour les convaincre tous et je prononçai un des plus longs discours que j'aie jamais prononcés de ma vie... Je démontrai au roi que tous ses prédécesseurs, à l'exception de son défunt frère, avaient ajouté

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quelque morceau de territoire à la couronne de Prusse, et je lui demandai s'il ne voulait rien y ajouter du tout et suivre en cela l'exemple de son frère. Lorsque je dis cela, ils se mirent tous à me regarder et avaient l'air de dire que j'avais dû boire une bouteille de trop le matin... Puis, lorsqu'il s'agit de signer le protocole de la séance, il y eut de nouvelles histoires. Je me mis à lire soigneusement le protocole avant de le signer et je m'aperçus qu'on avait supprimé les passages oii je m'étais précisément exprimé avec le plus de clarté et de vigueur. Je protestai de toutes mes forces. On me dit qu'on avait cru m'être agréable en omettant certains passages. « Eh bien, pas du tout! leur dis-je. Je sais bien que vous croyez que j'ai bu un coup de trop, mais ça m'est égal... J'entends que tout ce que j'ai dit soit rigoureusement reproduit! » Et il en fut ainsi!...

A déjeuner, le chef a lu, comme de coutume, les dépêches et les télégrammes qui lui étaient adressés. Il a dit à Holstein :

— Ecrivez donc un mot aux journaux pour qu'ils insinuent que, en cas de coup d'Etat en France, l'empereur convoque immédiatement le Reichstag et se tienne prêt à toutes les éventualités !

Reçu dans raprès-midi les épreuves de mon livre de souvenirs sur la campagne de France et le comte de Bismarck. Je les ai communiquées au chef, qui m'a fait appeler dans sa chambre pour me montrer quelques corrections qu'il désirait me -voir y apporter.

Il a notamment biffé plusieurs passages oii il donnait son opinion sur Radowitz.

— J'ai certainement dit tout ce que vous me faites dire, m'a expliqué le chancelier, mais je vous prie néanmoins de ne pas le publier. Son fils est à ce moment à mon service...

Comme je dois partir demain, j'ai saisi cette occasion pour le remercier de son accueil et pour lui dire combien j'avais été heureux de passer quelques jours auprès de lui. Il m'a alors tendu la main et m'a dit :,

— Ce n'est pas la dernière fois que nous nous voyons.

— Vous avez toujours bien voulu me témoigner votre confiance, ai-je répondu; je vous prie de me la continuer et de vouloir bien vous souvenir de moi si vous avez jamais besoin de quoi que ce soit dans la presse.

Et j'ai cru devoir ajouter :

— Votre Altesse m'a confié un grand nombre de faits. Ils doivent rester secrets pour le moment,

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mais ils ne doivent pas être perdus pour les géné^ rations futures. Votre Altesse fait l'histoire, mais elle ne Técrit pas. Peut-être n'a-t-elle jamais pensé à ses mémoires?...

Le chancelier garda le silence. Il parla seule^ ment de la puissance de la presse et de tout le mal qu'elle pouvait faire.

— Elle a été, fit-il, la cause de trois grandes guerres : c'est la presse danoise qui a forcé le roi de Prusse à annexer le Schleswig-HoK stein ; c'est la presse autrichienne qui nous a conduits à Sadowa et c'est la presse française qui a contribué à prolonger la campagne de France...

Lorsque^ le soir, j'ai pris définitivement congé de lui, il m'a encore tendu la main et m'a donné, en signe d'amitié, deux ou trois tapes sur l'épaule.

Lundi 22 octobre, — Quitté Varzin et arrivé au petit village de Friedrichsruh, qui forme le centre de la grande forêt de Sachsenwald, dans le duché de Lauenbourg. Grâce à la lettre de recommandation du prince, j'ai été admirablement reçu par le garde forestier. J'ai parcouru de bout en bout

J'immense propriété du chancelier et j'ai appris quelques histoires amusantes.

Une de ces histoires se rapporte àFriedrichsruh et à son propriétaire.

Le 25 septembre 1865, le roi Guillaume vint à Ratzebourg, capitale du duché, afin d'y recevoir le serment de fidélité de ses nouveaux sujets. Une députalion se rendit à sa rencontre àBuchen, sur la frontière, et, là, une adresse fut lue au souverain, qui contenait, entre autres choses, le passage suivant :

« Nous avons la parole de Votre Majesté qu'Elle nous gouvernera avec justice, selon les coutumes et les lois de ce pays. »

Gela voulait dire que certains privilèges, qui dataient de ioute éternité, ne seraient pas abolis.

Le roi, dans sa réponse, ne fit aucune allusion au maintien de ces privilèges, et tous les assistants en ressentirent un certain malaise.

Le même jour, dans l'après-midi, M. de Bismarck, qui avait suivi son souverain, faisait une promenade aux environs de la ville, accompagné par le maréchal héréditaire du duché, M. de Bûlow, lorsque ce dernier, voulant en avoir le

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cœur net, demanda à brûle-pourpoint au chancelier :

— A propos, Votre Excellence, et nos privilèges?... Je pense que Sa Majesté va nous les confirmer avant que nous Lui rendions hommage?

— J'espère bien que le roi ne confirmera rien du tout, répondit M. de Bismarck.

— Dans ce cas, reprit Biilow, nous refuserons de prêter serment demain à l'église.

— Dans ce cas, répliqua froidement le chancecelier, vous apprendrez demain, à l'église, que vous venez d'être incorporés à la province prussienne la plus voisine.

Là-dessus, les deux hommes se remirent à parler des beautés du paysage comme si de rien n'était, mais le maréchal se sentait tout de même un peu mal à l'aise.

Aussitôt en rentrant, M. de Bismarck rédigea un décret par lequel le duché de Lauenbourg était déclaré faire partie de la province de Brandebourg, de telle sorte que, si, le lendemain, l'aristocratie locale refusait de prêter le serment convenu, le décret pût être lu séance tenante.

Le chancelier s'assura ensuite de l'approbation du roi; puis, le lendemain, avec sa petite torpille dans la poche, il fit tranquillement son entrée dans l'église.

11 y eut d'abord un hymne, puis un sermon. Enfin on appela les vassaux pour prêter serment, et Bûlow s'avança le premier.

11 parut hésiter, s'arrêta brusquement et regarda le comte de Bismarck. Mais il rencontra un visage si calme et si déterminé qu'il s'inclina devant l'autel et prêta le serment requis. Tous les autres en firent autant. Personne ne souffla mot des privilèges.

Le principal ornement de Friedrichsruh est sa superbe forêt. 11 y a une infinie variété de bois : chênes, frênes, bouleaux, pjns ; il y a aussi des arbres gigantesques qui ressemblent à des colonnes de cathédrale. On pratique des coupes chaque année, et le garde forestier m'a affirmé que le chancelier en tirait un revenu annuel de près de 400,000 francs.

La maison est uiie bâtisse assez simple, à deux étages, peinte en jaune. A l'entresol, des deux côtés d'un long corridor, se trouvent les divers salons et les appartements privés du prince. Au premier étage sont les appartements de la princesse, de sa fille, la comtesse de Rantzau, et de ses petits-fils.

La vie de chaque jour est réglée à peu près delà

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même façon qu'à Varzin. Le matin, déjeuner, promenade, travail; à deux heures, lunclieon; à sept heures, dîner. Le soir, tout le monde se couche de bonne heure.

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