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CHAPITRE VI

M. Oi BISMARCK ET MON LIVRE (i)

On se souvient que, lorsque, le 20 mars 1873, je quittai le ministère des affaires étrangères, M. de Bismarck, dans l'audience de congé qu'il me donna, voulut bien m'exprimer le désir que je fisse publier mon journal de la guerre de 1870.

(1) Il s'agit ici d'un volume intitulé le Comte de Bismarck et sa suite pendant la guerre de France, qui parut en Allemagne en 1878. Le docteur Busch en a reproduit un certain nombre de passages dans le tome 1'='' des mémoires que nous avons publié et qui a trait à la guerre de 1870. Mais il y a fait aussi de nombreuses additions : il a rétabli une quantité de fragments qu'il avait cru devoir omettre

i06 LES MÉMOIRES DE BISMARCK

On a pu voir également, dans le chapitre précédent, que le prince, un jour, à Varzin, en parcourut une des épreuves et me demanda quelques suppressions. Néanmoins, lorsque l'heure de la publication définitive arriva, je pensai qu'il serait peut-être bon de m'informer auprès de M. de Bismarck s'il n'avait point changé d'avis et si je me conformais toujours bien à ses désirs.

En conséquence, je me rendis à Berlin dans le courant de la première semaine d'avril 1878 et je demandai aussitôt au chancelier de me faire l'honneur de m'accorder une audience. Le même jour, je reçus la réponse suivante :

Cher Monsieur,

Mon père me charge de vous informer qu'il sera chez lui aujourd'hui toute la journée et qu'il sera très heureux de vous voir, Si vous avez le temps, veuillez venir dîner avec nous à cinq heures; sinon, venez à l'heure qui vous conviendra le mieux.

Croyez à la sincère estime avec laquelle je suis

Votre très dévoué

Comte Herbert de Bismarck.

alors, et il a supprimé tous les adoucissements qu'il avait pensé devoir apporter à certaines àpretés de langage.

L'histoire de la collaboration du chancelier au volume de 1878, que le docteur Busch nous rapporte tout au long de ce chapitre, offre un réel intérêt, parce qu'elle démontre de façon péremptoire la rigoureuse authenticité des mémoires aujourd'hui livrés au public.

J'acceptai l'invitation et dînai le soir en famille avec le prince. Aussitôt le repas fini, j'entamai des négociations avec M. de Bismarck pour la publication de mon livre. J'insistai surtout sur ce que je désirais très vivement qu'il voulût bien parcourir les épreuves feuille par feuille, en biffant ce qui lui déplairait et en ajoutant ce qu'il jugerait à propos.

Il me répondit immédiatement qu'il acceptait très volontiers de lire les épreuves, mais qu'en ce qui concernait les corrections, il craignait qu'il ne passât alors aux yeux du public pour un des auteurs du livre.

Je lui démontrai qu'il n'avait rien à craindre de semblable, parce que, sa vie durant, personne, sauf l'éditeur, qui était un ami à moi, ne soupçonnerait sa collaboration. J'ajoutai que, d'ailleurs, pour plus de sûreté, je n'enverrais pas ses corrections à l'imprimerie, mais que je les transcrirais sur mes feuilles d'épreuve à moi, de manière qu'il n'y eût aucune indiscrétion à redouter.

Cette dernière offre parut plaire à M. de Bismarck, et il accepta définitivement.

Les deux premières feuilles d'épreuve lui furent envoyées à Berlin le 5 juillet 1878 ; les suivantes, à Kissingen et à Gastein, où le chancelier était

108 LES MÉMOmES DE BISMARCK

allé faire une cure d'eaux; les dernières, à Varzin dans le courant de septembre. Les épreuves étaient envoyées directement par l'éditeur à M. de Bismarck, et elles me revenaient quelques jours après avec les corrections de la main du chancelier. Le prince ne m'ayant jamais exprimé le désir de voir détruire ces feuilles, j'ai cru pouvoir les garder comme souvenir personnel, et je les ai encore entre les mains. Quelques-unes n'avaient aucune correction, d'autres en avaient un nombre considérable ; il y avait surtout un grand nombre de coupures : presque un quart de l'ouvrage *. Elles se rapportaient toutes à des jugements et des appréciations que le chancelier avait portés sur des personnes encore vivantes et qu'il avait peur d'offenser. Mon collaborateur princier avait aussi fait quelques additions. Je n'ai pas besoin de dire que suppressions et additions furent consciencieusement repi'oduites dans mon travail.

Vers la fin de septembre, on allait mettre sous presse, et je n'attendais plus que les dernières corrections du prince, lorsque, le 27 septembre, je reçus la lettre suivante :

1, Ces coupures ont, naturellement, toutes disparu dans les mémoires publiés aujourd'hui.

M. DE Bismarck et mon livre d09

Varzin, 26 septembre.

Cher Monsieur,

Je vous envoie ci-inclus les dernières épreuves avec leurs corrections. Mais mon père désirerait vous voir et vous parler avant que vous laissiez publier votre volume : il a encore quelques suppressions à vous demander. Vous serait-il possible de venir à Berlin au commencement du mois prochain? Si oui, soyez assez bon pour m'envoyer un mot d'avance, à moi ou au baron Holstein, el croyez moi

Votre dévoué

Comte Herbert de Bismarck.

Le 4 octobre, je me rendis à la Wilhelmstrasse, où je fus immédiatement introduit auprès du chancelier. Il me reçut amicalement, comme toujours, et, après quelques paroles insignifiantes, aborda tout de suite la question de mon livre.

— Eh bien, oii en est la publication de votre volume?

— Elle va avoir lieu incessamment, Votre Excellence. L'éditeur m'avait demandé quelques modifications : il trouvait que certaines parties étaient triviales et voulait les supprimer. Mais je m'y suis énergiquement refusé. Je trouve que rien de ce qui concerne Votre Excellence ne saurait être trivial et insignifiant, et je suis sûr que la postérité sera de mon avis.

dlO Î.ES MÉMOIRES DE BISMARCK

— La postérité, oui, mais pas les temps présents... Je trouve, moi, que vous avez mis trop de détails dans votre livre. Et puis il y a des passages qu'on va tourner en ridicule. Les journaux satiriques ne manqueront pas de tomber dessus. J'écoperai, et vous aussi!...

— Oh! moi, ça m'est égal : les critiques ne me touchent pas. Il n'y a qu'une chose qui me touche : c'est la bienveillance de Votre Excellence.

— C'est que vous n'avez pas seulement reproduit ce que j'ai dit, mais aussi ce que les autres ont dit, chez moi, à ma table. Vous allez vous faire beaucoup d'ennemis dans cette voie. J'ai déjà biffé pas mal, mais je crois que je n'ai pas biffé assez... 11 y a un tas de choses que je n'aurais pas dû laisser passer.

Il prit le paquet d'épreuves que j'avais apporté avec moi, déplia quelques feuilles et me montra, au hasard, certains passages.

— Tenez, par exemple, ici... quand je dis que je m'ennuie tellement en certaines sociétés que j'en suis réduit à boire pour passer le temps... les journaux socialistes vont me traiter d'ivrogne !... Et, là, l'histoire de mon duel avec Rechberg... Si vous croyez que ça va lui faire plaisir...

Mais ce sont surtout les endroits oii il était question du roi qui inquiétaient le chancelier.

m: de BISMARCK ET MON LIVRE 111

— Je sais bien, fit-il, que tout ce que vous me faites dire, je l'ai dit; mais tout le monde n'a pas besoin de le savoir... Augusta va lire le livre, et elle va le lire avec soin; elle soulignera tout ça, elle le commentera...

Il réfléchit un instant, puis continua :

— C'est vrai que j'ai tout de môme eu du mal avec lui!... J'ai passé de bien mauvaises semaines à Versailles : je ne pouvais rien en tirer; je voulais sérieusement m'en aller... Et, môme maintenant, ça ne va pas tout seul ! J'écris une note importante ou une dépôcbe, je la relis, je la recommence six ou sept fois, et, quand on la lui apporte ensuite, il y fait encore des modifications : il y ajoute des choses qui n'ont rien à y faire, qui sont juste l'opposé de ce que je veux dire et de ce que j'entends, qui ne sont môme pas grammaticalement correctes!... Il met toujours en avant un tas de systèmes qui ne peuvent pas fonctionner et il est entôté comme tout pour les conserver... Je ne suis, d'ailleurs, pas le seul à souffrir de son caractère pointilleux, de ce qu'il appelle, lui, son esprit consciencieux : ils en souffrent aussi dans son entourage. Si vous les voyiez lorsqu'ils n'ont plus rien à faire avec lui... Ils sont tout changés : ils ont l'air de revenir de vacances!...

Après cette digression, M. de Bismarck reparla de mon livre.

— J'ai été obligé, me dit-il, de biffer la plupart des passages oii il était question du duc de Gobourg. Vous comprenez, c'est Fonde de la famille, et un bon oncle ! . . .

Je lui rappelai l'histoire de la bataille d'Eckernfœrde oîi le duc était peint en vainqueur. Le prince s'en souvint et me dit :

— Qu'il n'ait pas de courage, ça se comprend : c'est sa nature! Mais qu'il veuille se faire peindre en héros, voire en héros de théâtre, ça, c'est tout de même raide!...

Je pris la liberté de demander au chancelier dans quels termes il se trouvait actuellement avec l'impératrice :

— Toujours dans les mêmes termes, me répondit-il. Elle fait ce qu'elle peut contre moi et elle réussit parfois auprès de l'empereur. Elle veut maintenant renvoyer Falk, le chapelain de la cour que j'avais choisi. Ce n'est pas du christianisme : c'est du sectarianisme!...

Je lui dis ensuite que, en ce qui concernait les passages qui lui avaient déplu, j'espérais bien qu'il ne me taxerait pas de mauvaise volonté, mais tout au plus de négligence. Mon seul but, en écrivant ce livre, avait été de le servir et non de l'offenser.

M. DE BISxMARCK ET MON LIVRE 113

Il me répondit :

— La plus grande partie de votre ouvrage est excellente. Je n'ai qu'un regret : c'est que vous nie puissiez pas le faire plus complet. Mais vous ne perdrez rien pour attendre et, plus tard, vous pourrez y ajouter bien des choses.

Je lui demandai aussi des nouvelles de sa santé et je m'informai si Kissingen et Gastein lui avaient fait du bien.

— Gastein m'a fait beaucoup de bien, dit le chancelier; mais les eaux sont dangereuses : il faut faire grande attention. Elles portent à la lourdeur et à la tristesse. Vous savez que j'ai été malade ?

— Oui, Votre Excellence a eu une attaque de goutte.

— Non; j'ai eu autre chose... J'ai eu que les sténographes au Reichstag ont monté un coup contre moi. Ils ont reproduit mon dernier discours de telle façon qu'il n'avait plus aucun sens. Lorsqu'il y avait des murmures à gauche et au centre, ils omettaient exprès de dire que c'était à gauche. Lorsqu'il y avait des applaudissements, ils ne les faisaient figurer nulle part... C'est ce qui m'a rendu malade. Je me suis senti devenir lourd, triste, avec des envies de vomir, etc.

Je lui rappelai ensuite que j'étais le rédacteur II. 8

en chef du Grenzhoten et que ce journal était entièrement et sans restriction à sa disposition. Il pouvait y faire dire tout ce qu'il voudrait. S'il voulait bien m'y autoriser, à partir du mois de janvier suivant, je viendrais, lorsqu'il y aurait quelque affaire importante, quelque crise intérieure ou quelque complication étrangère, le voir de temps en temps et je m'informerais de ses désirs.

— Ce ne sera pas une mauvaise combinaison, me répondit le chef, mais je ne sais pas si, en janvier, je serai de retour à Berlin. Il faut auparavant que je marie ma fille...

J'ofïris respectueusement mes félicitations au prince.

— Il en est temps, poursuivit-il. Elle a déjà eu plusieurs offres avantageuses, mais c'est une créature capricieiise et obstinée. Elle a d'abord failli épouser le comte d'Eulenbourg, qui n'avait rien que son traitement, et, maintenant, elle va épouser le comte de Rantzau, qui a environ 3.000 francs de revenus de sa propriété, ce qui n'est pas énorme... Mais, enfin, avec ce qu'ils auront tous deux, j'espère qu'ils pourront se tirer d'affaire.

Enfin, nous revînmes encore à mon livre. Il me répéta que, certainement, les journaux satiriques Tattaqueraient, que les socialistes et les ultra-

montains s'en serviraient comme d'une arme contre lui et que moi-même je me ferais avec cet ouvrage beaucoup d'ennemis. Je lui répliquai de nouveau que, en ce qui me concernait, cela m'était complètement indifférent et que son opinion était la seule à laquelle je tinsse.

Là-dessus, il se leva, m'accompagna jusqu'à la porte et me serra la main.

Quinze jours plus tard, les journaux vinrent m'apprendre une triste nouvelle : c'était la mort tragique de Bismarck-Bohlen, le cousin du chancelier et mon camarade pendant la campagne de France. Depuis quelque temps déjà, il était atteint d'une incurable tristesse; il avait été demander au ciel bleu de Venise le rétablissement de sa santé et de sa gaieté, mais en vain, et, de jour en jour, on le voyait dépérir. Le 15 octobre, au soir, il se retira comme de coutume dans sa chambre à coucher. Le lendemain, à onze heures du matin, comme il n'avait pas sonné, son valet de chambre alla écouter à la porte et frappa. Ne recevant pas de réponse, il ouvrit et trouva son maître étendu sur son lit, couvert de sang, avec un revolver à la main. On alla immédiatement chercher le consul d'Allemagne et un docteur. L'examen médical révéla que Bohlen s'était ouvert les veines des

bras et des jambes et s'était en môme temps coupé la gorge avec un rasoir. Et, comme la mort, malgré tout cela, était trop lente à venir, il s'était finalement tiré un coup de revolver dans la tempe.

Mon livre le Comte de Bismarck et sa suite [Graf Bismarck iind seine Leute) parut au commencement de novembre. Je crois pouvoir dire qu'il attira immédiatement l'attention de tous : il fut analysé dans les journaux allemands et étrangers et forma, pendant plusieurs semaines, le sujet général de toutes les discussions. Tout le monde fut d'accord que l'auteur du livre était en situation de dire la vérité et qu'il l'avait dite. Mais on différa entièrement sur la valeur littéraire de l'œuvré. Les critiques furent sévères, dures même, et la presse n'épargna pas plus le modèle que son peintre.

Quoi qu'il en soit, deux éditions de 7.000 exemplaires furent épuisées en moins de deux mois. Une troisième, une quatrième et d'autres encore suivirent presque immédiatement. Il y eut même une édition populaire qui, comme les autres, fut rapidement enlevée.

Le 23 février 1879, alors que la publication était en pleine vogue, je reçus un mot du prince

de Bismarck m'invitant à passer chez lui le lendemain, dans l'après-midi.

Je me rendis à son appel, comme bien on pense, et, à deux heures et demie, heure qui m'avait été fixée, j'entrais dans son bureau de la Wilhelmstrasse.

Le chancelier vint au devant de moi, me tendit la main, et ses premières paroles furent pour me demander, en souriant :

— Eh bien, est-ce que vous croyez toujours que vous m'avez rendu service en publiant votre volume?

— Oui, Votre Excellence, lui répondis-je, je le crois, avec tous les gens sensés et raisonnables...

11 me montra une chaise et répliqua :

— Alors, les gens sensés ne sont guère nombreux. J'ai donné à tout le monde l'impression que j'étais un être amer, malveillant, envieux, incapable de souffrir le voisinage d'aucune grandeur... Et encore j'ai eu l'idée de biffer ce que j'avais dit sur de Moltke!... Si je l'avais laissé, c'eût été terrible... D'ailleurs, vous aussi, vous avez été pas mai arrangé...

— Oui, mon prince : on m'a fait l'honneur de me dire que j'étais borné, indiscret, sans tact, ennuyeux, que sais-je encore?... Les journaux juifs se sont particulièrement distingués dans le

concert... Mais je méprise, d'ailleurs, tellement tout cela que je n'y ai fait aucune attention.

— C'est vrai, les juifs n'ont pas 6tc contents... Mais ce qui me taquine, c'est de passer pour être envieux et amer, alors que je ne crois pas l'être. Je sais bien que vous ne m'avez pas donné intentionnellement cet air-là. Nous savons tous deux pourquoi, bien des fois, j'étais vexé et acerbe, et moi, je le sais encore mieux que vous. J'ai été, à Versailles, le témoin de tant de choses honteuses que, bien des fois, j'ai eu l'intention de m'en aller. . .

— C'est de Dupanloup que veut parler Votre Excellence?

— ■ Oh! bien pire que Dupanloup !... Ensuite, à cause de la forme fragmentaire que vous avez donnée à votre récit, il y a bien des choses que vous avez oubliées.

J'en convins volontiers, mais j'expliquai au prince que j'avais simplement voulu raconter comment il sentait, pensait et vivait.

— Ce n'est pas une étude du caractère de Votre Altesse que j'ai voulu faire, lui dis-je, mais simplement une photographie d'une partie de sa vie que j'ai voulu donner. C'est pourquoi j'ai fidèlement rapporté vos opinions et vos appréciations, et selon moi, elles doivent avant tout, faire res-

sortir la bonté de votre cœur et votre humanité.

— Et comment cela ?

— Eh bien, vos conversations avec les sentinelles, vos visites aux blessés, votre dissertation sur la foi qu'on doit avoir en Dieu, tout cela n'estil pas à votre éloge ?

— Peut-être. Mais cela n'empêche pas que bien des choses qui m'auraient fait du bien auraient dû être développées davantage et que d'autres auraient dû être omises. Je le répète, la faute en est à la forme fragmentaire de votre œuvre...

Je dis au chancelier que, s'il le désirait, je pourrais faire des remaniements dans la cinquième édition, qui allait se tirer. Mais cela ne parut pas lui sourire.

— Oh! non, fit-il. On nous a déjà bien assez à l'œil tous deux. Le livre a déjà suscité bien assez de colère. La moindre modification que nous y apporterions maintenant serait immédiatement relevée et ferait l'objet de nouvelles discussions dans la presse.

— Votre Excellence me permettra en tout cas de lui faire remarquer que, dans certains pays étrangers, notamment en x4ngleterre et en Amérique, le volume a obtenu un réel succès.

— En Angleterre, oui... Mais ce qui importe,

ce n'est pas l'opinioii des pays étrangers : c'est l'opinion d'ici!...

— Et pnis, je n'ai pas donné que des conversations : j'ai donné aussi des articles de journaux qui m'avaient été dictés par vous et qui ne contenaient pas mes idées, mais les vôtres. Je pense qu'en reproduisant tout cela j'ai rendu service à riiistoire.

Mais M. de Bismarck ne parut nullement convaincu : il secouait la tête à tous mes arguments. Il reprit :

— Non, tout ce que vous me direz ne me fera pas changer d'avis. C'est par égard pour vous que je n'ai pas biffé tout ce que j'aurais dû... Vous aviez pris tous vos arrangements, tout était déjà imprimé : pour rien au monde je n'aurais voulu vous empêcher d'avoir le succès auquel vous vous attendiez.

Et le chancelier conclut :

— D'ailleurs, ne vous tourmentez pas. Lorsque que je serai mort^ vous pourrez dire tout ce que vous voudrez^ tout ce que vous saurez!

La conversation roula ensuite sur l'opposition que ses tarifs douaniers rencontraient au Reichstag. de la part des libre-échangistes.

— Ce qu'il y a de curieux, me dit le chancelier, c'est de voir comment ces gens de l'opposition, les

Richter et les Bamberger, m'attaquent toujours personnellement au lieu de traiter la question en discussion. Qu'est-ce que ça peut bien faire que j'aie changé d'idées? Qu'est-ce que ça peut faire que, maintenant, j'aie d'autres vues? En quoi ça importe-t-il que je sois inconsistant?,.. J'ai autrefois consenti à ce que je refuse aujourd'hui : je suis un être versatile et plein de contradictions, etc. Il n'y a pas moyen de les faire sortir de là. Ce n'est qu'incidemment qu'ils reviennent à la question .. J'ai changé de système, c'est possible ! Je n'en ai, en tout cas, changé qu'en matière économique, car, en politique, je ne crois pas qu'on m'ait vu beaucoup varier!... Il n'y avait pas moyen que je ne change pas ! Lorsque je suis arrivé au pouvoir, je ne m'étais tracé qu'un but : l'unification de l'Allemagne sous l'hégémonie de la Prusse. Tout le reste était accessoire. J'y ai subordonné toutes les considérations économiques et autres... Et puis, est-ce que les autres puissances n'ont pas changé de système, elles?... Et est-ce que, une fois qu'elles avaient changé, nous n'étions pas obligés de changer aussi?... Voilà l'Autriche et la Russie qui, un beau jour, déclarent que les droits de douane devront être acquittés en or; voilà la France qui, en dépit du paiement de l'indemnité de cinq milliards, continue à pros-

pérer en adoptant le protectionnisme; voilà l'Amérique qui, en élevant sans cesse ses tarifs, arrive à chasser peu à peu toutes les autres nations des grands marchés du monde !... Et nous resterions les bras croisés?... Mais regardez donc. Il y a, aujourd'hui, deux peuples qui perdent, chaque jour, un peu plus de terrain : c'est la riche, forte et prospère Angleterre et la pauvre petite Allemagne, deux nations libre-échangistes !... Vous voyez bien qu'il fallait que nous suivions les autres !

Je répondis au prince que l'opposition ne paraissait, d'ailleurs, pas avoir grande confiance dans le succès de sa cause, car, il n'y avait pas longtemps, un député m'avait dit : « Nous serons bien obligés de céder : il nous menace tout le temps d'une dissolution, et, s'il la faisait, il n'y en aurait pas la moitié parmi nous qui reviendraient. »

Le chancelier sourit :

— C'est à peu près exact, fit-il ; nous en viendrons là... Il faudra bien qu'ils cèdent... Si vous pouvez vous souvenir de tout ce que je viens de vous dire là aussi bien que vous vous êtes souvenu de mes remarques amères de Versailles, cela me fera plaisir.

Je demandai au chef comment allait sa santé.

— Elle ne va pas comme elle devrait aller, me répondit-il. Je me sens très faible des jambes et je ne puis rester longtemps debout. Mon médecin m'a dit : « Je puis guérir les jambes, mais, alors, il faut que la tète ne travaille pas pendant au moins trois mois. » C'est-à-dire qu'il aurait fallu que je donne ma démission... Oh! j'y ai bien pensé il y a deux ans! Mais c'est l'époque où les nationaux-libéraux commençaient à m'attaquer : il fallait bien que je reste pour leur répondre. Et puis, il y a certaines larmes auxquelles un homme ne peut pas résister!... Si j'étais parti, que serait devenu le vieux avec son bras en écharpe?... Il aurait été à peine capable de dire : « Oui » au conseil de régence qu'on aurait proclamé... Yoyezvous, c'eût été un crime contre Dieu que de l'abandonner!...

Il se tut un instant, puis continua :

— L'opposition au Reichstag n'a pas d'autre mobile que sa haine contre moi ! Dans la question des lois sociales, elle n'a pas hésité à se montrer ingrate envers l'empereur et elle s'est rangée du côté des socialistes, alors que les lois étaient surtout dirigées contre eux!... Quand on pense à ce vieillard qui a risqué sa couronne en 1866 et 1870 pour la cause de l'Allemagne, qui vient d'être frappé par la main d'un assassin et qu'ils refusent

de protéger parce que c'est moi qui le propose!... Nous nous mimes alors à parler de l'empereur et de l'état dans lequel il se trouvait.

— Il a perdu toute énergie et toute puissance intellectuelle, me dit M. de Bismarck; il est devenu plus que jamais accessible à toutes les mauvaises influences!...

Je demandai au chef ce qu'il pensait du kronprinz et dans quels termes il était avec lui.

— Je suis en bons termes, me répondit-il; il est devenu plus aimable et, surtout, plus modeste. Son caractère ressemble assez à celui de son grand-père et à celui de son aïeul Frédéric-Guillaume V\ Il ne dit jamais : « J'ai gagné telle bataille >>, « J'ai conduit telle campagne », mais : « Je sais que je ne suis pas capable de le faire; mon chef d'état-major général l'a fait pour moi, et il mérite tous mes éloges. » Ah! mon gracieux maître actuel est tout à fait difïérent! Lui non plus, certes, ne saurait pas dire un mensonge; mais il veut que ce soit lui qui ait tout fait; il aime qu'on le mette en avant; il adore poser et prendre des airs autoritaires.,. Quant à la princesse royale, elle a aussi beaucoup gagné; elle est assez simple et naturelle. C'est ce qui la distingue de sa belle-mère!...

Je pris, là-dessus, congé du chancelier en lui

rappelant que j'étais entièrement à sa disposition pour quoi que ce fût qui pût lui être utile.

Il ne devait plus guère, dans la suite, être question entre nous de mon livre de 1878.

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