M. DE BISMARCK ET LA RUSSIE L'ALLIANCE AUSTRO- A LLEM ANDE
En ce qui concerne les importantes entrevues que je devais avoir par la suite avec le chancelier, je crois préférable de reproduire simplement les notes de mon carnet :
27 février 1879. — Reçu dans la matinée un mot du secrétaire particulier du prince, qui me prie de passer dans la journée, vers cinq heures» A trois heures, je me suis rendu au palais. Après avoir attendu dans Tanticb ambre pendant un
quart d'heure, j'ai vu sortir du cabinet du chancelier un monsieur mince, fluet, déjà âgé, portant un monocle : c'était lord Dufl'erin, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg. M. de Bismarck l'a accompagné jusqu'au haut de l'escalier, puis il m'a fait signe d'entrer avec lui et s'est assis, comme d'usage, derrière sa table à écrire.
— Yous m'avez déclaré dernièrement, fit-il, que, si j'avais jamais quelque chose à dire, vous mettiez votre journal, le Grenzboten, à ma disposition.
— Certainement oui, Votre Altesse, et sans restriction.
— Eh bien, je désirerais faire passer un article sur la politique de Gortschakoff et je voudrais établir une comparaison entre ce que nous avons fait pour les Russes et ce qu'ils ont fait pour nous. Cet article est important : il faut qu'il soit écrit avec tact et dans un style diplomatique...
— Je ferai tout mon possible... Si Votre Excellence veut bien m'y autoriser, j'écrirai l'article tout de suite après l'avoir vue et j'en enverrai une épreuve demain matin à Votre Excellence pour qu'elle y ajoute ou qu'elle y retranche ce qu'elle jugera à propos.
— C'est cela, faites ça!... Et maintenant, par-
Ions de Gortschakoff... Vous savez que son journal, le Golos, attaque incessamment notre politique et s'en prend à moi personnellement. Il prétend que nous nous sommes montrés ingrats envers la Russie lors du congrès de Berlin et il prône une entente avec la France. Ces attaques sont l'œuvre de Gortschakofï et de Jomini. 11 faut le dire dans notre presse, et il faut, en même temps, faire ressortir dans un petit tableau ce que, depuis cinquante ans, la Russie nous doit et ce que nous devons à la Russie... En 1813, la Russie nous a aidés, mais c'était dans son propre intérêt. En 1815, elle a empêché toute espèce d'organisation de l'Allemagne, parce que cela gênait les plans de l'empereur Alexandre, qui était en train d'arranger l'Europe à sa façon. Lorsque nous avons demandé quelques compensations, on ne nous a rien donné du tout, et les gains de la Russie ont été plus grands que les nôtres, quoique ce soit nous qui ayons le plus risqué et qui ayons accompli les plus lourds sacrifices... En 1828, nous avons rendu service à la Russie, dans sa guerre avec la Turquie, en organisant la mission de Muffling, qui la tira d'embarras. Pour nous remercier, en 1830, la Russie a voulu nous attaquer de concert avec la France pour assurer à cette dernière la rive gauche du Rhin. C'est la révolution de II. 9
Juillet qui a empêché ce joli plan de réussir... En 1847, nous avons réprimé une insurrection dans la province de Posen pour le compte des Russes... En 1854, pendant la guerre de Grimée, nous sommes restés neutres, tandis que l'Autriche, qui n'avait jamais reçu que de bons offices de la Russie, se joignait aux puissances occidentales... En 1863, quand l'insurrection de Pologne, encouragée par TAutriche et les puissances de l'ouest, éclata, nous prîmes le parti de la Russie et nous fîmes échouer Finlervention diplomatique de l'Europe... En 1866 et 1870, la Russie ne nous attaqua pas, c'est vrai, mais les guerres que nous engageâmes alors étaient encore dans son intérêt. En 1866, nous ne fîmes, en effet, que servir les rancunes de la Russie contre l'Autriche, et, en 1870, la Russie se mit avec nous parce qu'elle ne tenait pas à ce que l'Autriche se mît avec la France pour que les deux puissances allassent, ensuite, donner leur appui à la Pologne, car cela a toujours été la politique traditionnelle de la France et de l'Autriche de se mettre du côté de la Pologne contre la Russie. D'ailleurs, le service que les Russes nous ont rendu en 1870, je crois que nous n'avons pas tardé h le leur rendre lorsque, à la conférence de Londres, nous leur avons obtenu la dénonciation du traité de Paris.
Sans nous, ils ne Tauraient jamais obtenu de la France et de l'Angleterre.
Le chancelier s'arrêta un instant, reprii haleine, puis continua :
— Gortschakoff ne fait pas une politique nationale ; il fait une politique personnelle et nous traite en ennemis. Il n'a qu'un désir : c'est d'être encensé par les journaux étrangers, et, en particulier, par les journaux de Paris. Toutes ses sympathies sont pour la France. Il prend à tout propos l'attitude d'un ami et d'un défenseur de ce pays. Le dreikaiserhund ne l'a satisfait que pendant un temps. Dès 1874, il est facile de suivre dans la presse étrangère la trace des œillades et des avances qu'il a commencé à faire à la France. Si les ouvertures de la Russie n'ont pas été mieux accueillies, la faute en est bien plus à la France qu'à la Russie. Cette politique a eu son point culminant en 1875 et 1877, quand le bruit a couru que Gortschakoff avait sauvé la France d'une agression allemande et qu'il a commencé une de ses circulaires par les mots fameux « Maintenant, la paix est assurée. )> Vous vous rappelez l'article de Blowitz dans le Times ^ où il dénonçait nos projets. Lisez-le... C'est à peu près correct, sauf quand il parle d'un parti antifrançais dans l'étatmajor allemand. Jamais ce parti n'a existé... C'est
la même politique que nous voyons réapparaître aujourd'hui dans les articles du Golos^ l'organe officieux de Gortschakoff. Cette politique n'est pas celle de l'empereur... On dit bien qu'il serait possible que Gortschakoff se retire et qu'il soit remplacé par Lobanoff, l'ambassadeur de Russie à Constantinople. Mais ceux qui sont au courant des choses n'en croient pas un mot et savent bien que Gortschakoff ne quittera jamais le pouvoir aussi longtemps qu'il vivra !...
J'interrompis le discours de M. de Bismarck pour lui demander l'orthographe exact de Lohanoff.
— Pardon, Votre Excellence, Lobanoff... Gortschakoff,.. oii se trouve exactement Taccent dans ces deux mots ?
— Dans Gortschakoff., me répondit un peu brusquement le chancelier, on met l'accent où on veut : avant, après ou au milieu, peu importe!... Ce Gortschakoff, il est maintenant vieux, faible et décrépit , mais ça ne l'empêche pas d'inspirer des publications germanophobes ! Il est populaire en Russie, mais sa popularité n'a fait qu'augmenter sa vanité. Je me rappellerai toujours l'avoir entendu dire à la convention de Reichstadt : « Je ne veux pas filer comme une lampe qui s éteint ; il faut que je me couche comme un astre! »
Je pris un des grands crayons bleus du prince et j'écrivis presque sous sa dictée, pendant qu'il continuait.
— Yous pouvez dire tout cela... Yous pouvez dire en môme temps que, comme homme poJ^ tique, il a toujours été stupide. Pendant les quativ. dernières années, tout ce qui a été fait, il l'a fait pour lui, et ça n'a pas été brillant... Quand il s'est occupé des relations austro-russes ou des relations avec la Roumanie, il n'a pas abouti à grand' chose. Il a été à Bucarest; il y est resté six mois, et que croyez -vous qu'il ait fait là-bas pendant tout ce temps ?... Eh bien, il a employé ses journées à courir après les femmes. Oui, ses affaires, c'était le beau sexe !...
M. de Bismarck dit ensuite que Chouwaloff était, selon lui, le successeur probale de Gortschakoff, lorsque ce dernier mourrait.
— Chouwaloff est un homme adroit, déclara le chancelier, mais qui n'a pas de chance. Il est trop en butte aux intrigues de cour pour pouvoir arriver. Autrement, Ghouvaloff serait un excellent choix au point de vue de la paix.
Là s'est arrêtée la conversation que j'ai eue avec M. de Bismarck sur la politique russe. Elle a duré plus d'une heure. J'ai, aussitôt en rentrant, rédigé l'article demandé sur les données four-
nies et j'en ai envoyé une épreuve au chancelier.
6 octobre 1879. — Nouvelle entrevue avec M. de Bismarck. Il m'a reçu à six heures du soir dans son cabinet, et sa première question a été :
— Eh bien, docteur, comment se portent les patients?...
— Les patients, Votre Excellence?... Je ne vous comprends pas...
— Je veux dire les journaux...
— Ils sont plutôt malades, Votre Excellence.,.
— Alors, c'est comme ici au ministère des affaires étrangères : nous aurions bien besoin d'un médecin. Ça ne va pas... Bûlow est très ijaalade. Radowitz ne va guère mieux. Ils ont tous besoin de repos, et il est question pour les suppléer de faire venir quelques-uns de nos diplomates de l'étranger... Al\\ dame! c'est que, vous savez, on dépense pas mal de force nerveuse ici!... Il faut se battre continuellement... L'empereur nous use tous petit à petit. Tenez, voilà Falk, le chapelain : il vient de donner sa démission. Il n^en pouvait plus... Et tous, les uns après les autres, ils en font autant... C'est surtout au ministère des affaires étrangères que l'épidémie
sévit. Là, la lutte est de tons les instants. Ma nature, à moi, est telle que j'ai pu résister pendant dix-sept ans, mais Biilow, par exemple, qui m'a remplacé seulement pendant quelques mois, y a attrapé une maladie de la moelle épinière, et il en mourra.
Le chancelier se tut, puis il reprit : — Et tout cela, savez-vous d'où cela vient ? Gela vient de l'engouement de l'empereur pour la Russie. Moi aussi, je suis russe dans mes sympathies, mais je ne le suis pas aveuglément, comme l'empereur... Il ne veut rien savoir, rien entendre; aucun argument, aucun raisonnement n'ont prise sur lui. Il a été à Alexandrowo malgré tout ce que j'ai pu faire pour l'en empêcher. Et, pendant ce temps-là, ils font de grands préparatifs en Russie; ils ont augmenté leurs forces de 400,000 hommes; ils ont maintenant presque autant de soldats sur le pied de paix que l'Allemagne. Ils peuvent mettre en campagne vingt-quatre nouvelles divisions, c'està-dire douze corps d'armée. Ils ont une masse de cavalerie sur la frontière, qui, en moins de trois jours, peut nous tomber dessus. Tout cela, l'empereur le sait; on le lui a dit, mais il ne veut pas y croire. Ils lui ont tourné la tête à Alexandrowo en lui racontant des histoires sentimentales sur la reine Louise, si bien qu'il ne veut pas voirie dan-
ger et qu'il n'y a rien à faire... Et, pourtant, ça crève les yeux !... Contre qui tous ces armements sont-ils faits?... A Saint-Pétersbourg, il y a des gens qui disent qu'il faut à tout prix conquérir Constantinople, mais qu'auparavant il faut rendre visite à Berlin. 11 y en a d'autres qui disent que la vraie route de Constantinople, c'est Vienne, mais que la route de Vienne passe par Berlin... Il nous faut donc à tout prix chercher un allié, et l'endroit ori nous le trouverons n'est pas bien difficile à déterminer. Nous préférerions évidemment avoir une bonne entente à la fois avec la Russie et avec l'Autriche; mais, si nous sommes obligés de choisir entre les deux, notre choix est tout fait, et nous prenons l'Autriche pour des raisons nationales et autres. Il y a en Autriche neuf ou dix millions d'Allemands qui sont de cœur avec nous; les Hongrois et même les Tchèques sont de notre côté... D'ailleurs, la Russie peut se passer aisément de notre concours: nous ne lui sommes pas d'une grande aide; l'Autriche, au contraire, est faible; elle peut être pour nous une alliée précieuse, et nous pouvons lui être utiles. Si nous pouvons mettre en avant, côte à côte, nos deux millions de soldats, les Russes, avec le nihilisme qui les ronge, y regarderont à deux fois avant de troubler la paix î L'idée d'une alliance avec l'Autriche
plaît aux princes allemands ; elle plaît au kronprinz, je le sais ; il n'y a que l'empereur qui ne veuille pas en entendre parler !... Sa santé physique va mieux, mais son état mental s'appauvrit de jour en jour...
Il y eut une nouvelle pause ; après quoi, M. de Bismarck ajouta :
— Oui, l'empereur ne comprend pas ce qu'on lui dit, alors même que c'est d'une simplicité enfantine, et il ne veut adopter aucune des mesures qui lui sont proposées. Lui, son frère et la princesse Alexandrine sont des partisans acharnés de la Russie. N'en dites rien dans la presse, au moins pour le moment !... Ne parlez pas non plus de mon intention de contracter une alliance pour maintenir la paix, car c'est en voie de formation ! Mais vous pouvez parler de la situation qui nous est faite à tous aux affaires étrangères et dire comment chacune de nos idées et de nos décisions est annihilée par les discussions du Reichstag et les vues personnelles du monarque. Vous pouvez dire que cette lutte de chaque jour use certains ministres à mort ; vous pouvez dire que tous, nous n'en pouvons plus, que nous sommes épuisés !... C'est comme cela que Bûlow a été détruit. La faute en est à notre Gracieuse Majesté; c'est Elle qui est responsable... Pauvre Bulow !
Les médecins disent que sa moelle épinière est atteinte. On va l'envoyer en Italie. Qui sait si nous nous reverrons jamais?... C'est pour moi un grand chagrin que de me séparer de lui !
Puis le chancelier revint encore à l'alliance avec l'Autriche, me répétant sous une autre forme ce qu'il m'avait dit déjà. Seul, l'empereur et les deux personnages princiers qu'il m'avait nommés faisaient obstacle à l'alliance ; mais l'Allemagne entière l'appelait de tous ses vœux.
Je demandai au chef quelle était l'attitude de l'empereur François-Joseph.
— L'empereur François-Joseph est très bien et très sensé, me répondit-il. Lorsque, récemment, je suis allé en Autriche, il est venu exprès à Yienne pour me voir : il a quitté sa chasse et tout. Il a adopté toutes mes idées at s'est déclaré prêt à faire tout ce que je voudrais dans l'intérêt de la paix.
M. de Bismarck m'a annoncé en terminant qu'il allait incessamment partir pour Varzin et qu'il y resterait vraisemblablement une grande partie de l'hiver.
— Friedrichsruh est trop près de Berlin, ajouta le chancelier. Je préfère Yarzin, où je n'emmènerai personne avec moi...
C'est sur ces mots que je l'ai quitté.
9 mars 1880. — Le chancelier est revenu depuis peu de temps de vacances et a repris la direction des affaires étrangères.
J'ai reçu dans la matinée un mot de la chancellerie impériale m'invitant à venir dans la journée rendre visite au prince. Je suis aussitôt accouru et ai été presque immédiatement introduit.
Le chancelier était en civil; il portait un costume gris foncé et avait une grosse canne militaire à la main. Il avait l'air un peu fatigué et, pendant tout le temps de notre entrevue, il buvait de l'eau de Vichy, qu'un domestique lui apportait de quart d'heure en quart d'heure.
— Je désirais vivement vous revoir, m'a dit M. de Bismarck. Gomme vous le voyez, ma santé est encore chancelante. Et, pourtant, je ne sais trop de quoi je me plaindrais : je dors admiiablement — neuf heures par nuit — je mange de bon appétit, mais je me fatigue immédiatement et ne puis rester longtemps debout. C'est le résultat du surmenage de l'an passé et des énervements que j'ai subis...
Nous nous assîmes à nos places habituelles, et je m'apprêtai à écouter religieusement le discours que le chef allait me tenir.
— Vous vous rappelez, commença-t-il, que, la dernière fois que je vous ai vu, j'étais très inquiet
de l'attitude de la Russie. Je craignais vraiment qu'elle ne contractât une alliance avec l'Autriche, alliance à laquelle la France se serait jointe aussitôt... Dans les derniers temps, la Russie nous avait écrit des lettres brutales, nous sommant de l'appuyer dans la question d'Orient. Je m'étais alors dit qu'elle devait se sentir soutenue par l'Autriche, parce que, autrement, elle n'aurait jamais osé nous parler sur ce ton. Je savais d'ailleurs que, en même temps, Obroutcheff, le second et le confident de Milioutine, le ministre de la guerre, était à Paris et tâchait d'amener une alliance avec la France. Mais la France repoussa les ouvertures de la Russie, et elle nous informa de ce qui se passait par l'entremise de notre ambassadeur, absolument comme une femme vertueuse prévient son mari quand quelqu'un lui fait des propositions inconvenantes!... Tout cela ne m'en avait pas moins surexcité à un degré que je ne saurais dire.
M. de Bismarck se recueillit un instant, puis continua :
— J'avais toujours désiré arriver à une entente avec l'Autriche. Dès 1852, j'y avais songé. La confédération allemande existait alors encore. Je voulais que l'Autriche ne fût pas la seule à avoir de l'autorité en Allemagne et qu'elle ne mît pas
sans cesse la Prusse sous le boisseau. Je demandai en conséquence que la Prusse eût une situation dans la confédération qui lui permit de parler un peu plus haut et d'être en état de repousser les agressions des puissances voisines. A Vienne, ils ne voulurent jamais entendre parler de cela; ils dirent que ce n'était pas nécessaire, qu'il ne convenait pas à la Prusse d'avoir de pareilles prétentions et, d'ailleurs, que la Prusse avait plus besoin de l'assistance et de la bienveillance de l'Autriche que l'Autriche n'avait besoin de la Prusse. Nous continuâmes donc à être traités abominablement, si bien quenous fûmes obligés, un beau jour, pour notre conservation personnelle, de donner à l'Autriche une preuve matérielle qu'elle se trompait en pensant que nous avions absolument besoin d'elle et que nous pouvions nous passer de son concours. En 1866, nous prîmes la première occasion qui se présenta et nous flanquâmes l'Autriche à la porte!...
Un sourire de satisfaction éclaira, à ce souvenir, la figure de M. de Bismarck. Il poursuivit :
— Mais, malgré cela, je tenais à me réconcilier avecl'Autriche. Jefis toutcequeje pus pour cela en 1867 el en 1870 ; mais, avec Bcust, il n'y avait rien à faire. Andrassy, quand il arriva au pouvoir, était mieux disposé. Je tâchai de m'entendre avec lui.
Les événements avaient marché : il fallait rajeunir ma vieille idée et lui donner une forme nouvelle. Je voulais (aire ouvertement une alliance constitutionnelle et indissoluble, c'esl-à-dire qui ne pût être dissoute, de notre côté, que par l'empereur, le conseil fédéral et le Reiclistag et, du leur, que par l'empereur et les conseils transleithan et cisleithan... Nous allions aboutir, lorsque survint la guerre de Turquie et le congrès de Berlin. A Saint- Pétersbourg, ils se figurèrent que nous allions nous charger sans conditions de leurs intérêts et que nous allions appuyer aveuglément leurs demandes. C'était pourtant impossible, d'autant plus que la moitié de ce qu'ils voulaient était injuste et que l'autre moitié était dangereuse. Ils devinrent alors impérieux et arrogants et allèrent jusqu'aux menaces. Je fus inquiet, très inquiet... Je croyais, en voyant leur attitude, qu'ils s'étaient entendus avec l'Autriche et qu'une alliance entre eux était en train de se conclure. Dans ce cas, la France, sans aucun doute, se serait jointe à eux, et l'Angleterre, qui a l'habitude de se ranger toujours du côté des plus nombreux et des plus forts, aurait été de leur côté. J'étais réellement anxieux. C'est alors que vous me vîtes, peu de jours avant mon départ... A Gastein, où je me rendis, Andrassy vint, heureusement, me trouver et me rassura. Il
ne se passait rien entre l'Autriclie et la Russie. Je n'avais aucune inquiétude à avoir de ce côté. Je demandai alors à Andrassy s'il ne croyait pas que le moment était venu de réaliser notre projet et de conclure enfin une alliance entre nos deux pays. Il me répondit que oui, que lui aussi était partisan de cette alliance, mais qu'il ne la voulait ni constitutionnelle ni publique. 11 me développa ses raisons, et je finis par m'y rendre. Leur Pteichsrath aurait tout le temps fourré son nez dans notre traité et aurait voulu y changer ou y ajouter quelque chose. Car — ça, c'est une consolation! — ils ont un Parlement qui est encore pire que le nôtre ! . . .
— Les partis y sont, je crois, plus divisés, interrompis-je.
— Oui, fit le chancelier, et ils sont plus combattifs... Donc, reprit-il, à part cela, Andrassy fut entièrement d'accord avec moi, et il repartit pour Vienne, oii l'empereur d'Autriche approuva sans restriction tout ce que nous avions décidé et se déclara énergiquement en faveur de l'alliance. Mais nous avions compté sans mon empereur, à moi! Il se mit à laire des objections brutales. Il voulait sacrifier le salut de la patrie sur l'autel de son amitié russe. Il ne voulait pas convenir que les Russes avaient été aussi insolents et perfides
que possible. Tout le monde était pourtant d'accord là-dessus. L'archiduc Albrecht, qui était incontestablement russophile, a dit plus tard à Andrassy : « Je me réjouis de l'alliance austro-allemande, parce que les Russes sont les derniers des intrigants! » Ce que je dus me démener alors! J'écrivis peut-être plus de mille pages. Je travaillais le jour et la nuit, j'employais tout ce que j'avais d'arguments et d'éloquence, je priais, je suppliais, et tout cela en vain... Andrassy, fatigué, parlait de se retirer. 11 n'en pouvait plus et voulait prendre sa retraite. Il avait déjà fait choix de son successeur. Mais, sur mes instances, il consentit à rester. Je sentais que, s'il partait, je n'arriverais jamais à rien faire avec les autres. J'étais alors à Vienne. J'adressai lettres sur lettres à Berlin, à l'empereur, qui continuait à faire la sourde oreille. Enfin, il céda!... Je quittai Vienne et demandai un congé. Mais je n'avais pas tourné le dos que mon gracieux maître voulait déjà revenir sur sa décision. Je dus lui expédier Stolberg, qui se comporta très bien dans la circonstance et qui lui fit maintenir ce qui avait été convenu. Aujourd'hui, la chose est faite, et j'espère qu'elle durera!... Je dois dire que, dans tout cela, l'empereur François-Joseph s'est honorablement et fidèlement comporté.
— Alors, demandai-je au chancelier, l'empe-
reur a vraiment fini par signer le traité?... Jusqu'à présent, j'avais toujours cru qu'il s'y était refusé...
— Oui, dit M. de Bismarck, il l'a vraiment signé.
— Et, poursuivis-je, enhardi par la confidence du chef, c'est un traité formel ? Ce n'est pas un simple protocole?...
Le prince sourit, et, hochant la tête, il me répondit, en bas-allemand :
— Dat kann ik Se nicht seggen. (Ça, je ne peux pas vous le dire).
— Pourtant, me permis-je de répliquer, Votre Altesse a, plusieurs fois, prononcé devant moi le mot de traité.
— Oui, fit le prince, mais vous ne devez pas l'écrire. Il ne faut pas que personne le sache!... Et puis, protocole ou traité, tout cela, c'est la même chose pour moi!...
11 se tut pendant quelques secondes et se mit à egarder par la fenêtre.
— Il fait bien beau, n'est-ce pas, aujourd'hui? me dit-il. La nuit dernière, nous avons eu trois degrés de froid, et, maintenant, je vois qu'au thermomètre il y a près de quinze degrés de chaleur...
— Pardon, Votre Altesse, il y en a môme dixneuf.
— Tiens, oui, c'est vrai! Dix-neuf!... Alors, je II. 10
puis sortir sans avoir peur d'attraper froid. Je m'en vais, pour une fois, aller me montrer au Reichstag et les honorer de ma présence.. Ah ! tous ces députés, à quelque parti qu'ils appartiennent, ils se ressemblent! C'est un troupeau d'esclaves! Tous aplat ventre devant le maître de demain!... La seule différence, c'est que les conservateurs le sont en public, tandis que les libéraux le sont en secret. Mais, à part cela...
Je pris la liberté de faire observer au chancelier qu'il en était absolument de môme en Angleterre, où chacun se montrait très déférent envers la reine et le prince de Galles.
— C'est vrai, répliqua M. de Bismarck, mais il y a cette nuance que la reine, elle, n'intervient pas dans les affaires d'Etat et qu'elle ne peut pas modifier la politique de ses ministres du jour.
Notre long entretien s'est terminé par la question usuelle :
— Où en est Votre Altesse avec l'im^pératrice? Est-ce qu'elle met toujours des bâtons dans les roues?...
Le chancelier y a fait la réponse coutumière :
— Toujours ! Elle ne cesse d'intriguer avec les ultramontains, et c'est à elle que je dois les notes
L'ALLTANGE AUSTRO-ALLEMANDE 147
grossières et brutales que je viens de recevoir et qui sont là sur mon bureau.
Sur ces mots, j'ai pris congé du chancelier.
12 mars 1880. — Je viens d'écrire pour le Grenzhoten un article intitulé V « Alliance austroallemande », où j'ai reproduit quelques-unes des idées du chancelier, mais en les atténuant considérablement. L'article n'en a pas moins eu grand succès et a été reproduit par presque tous l'es journaux étrangers.
20 ynars. — Heçu, dans la matinée, le mot suivant du comte Herbert :
Ceer Monsieur,
Mon père désirerait vous voir tout de suite, si c'est possible, ou bien à deux heures et demie de l'après-midi. Il doit se rendre au palais à une heure quarante-cinq. Si vous ne pouvez venir à une heure, soyez donc assez bon pour venir à deux heures trente.
Bien à vous.
Comte Herbert de Bismarck.
A deux heures quinze, j'étais dans le cabinet du prince.
Dès qu'il me vit, il prit une enveloppe qui se trouvait sur sa table et en sortit un article de journal. C'était mon article sur l'alliance austroallemande, que je lui avais envoyé la veille.
— Est-ce vous qui m'avez envoyé cela? me demanda M. de Bismarck.
Je répondis que oui , que j'avais pris cette liberté.
— Hem ! fit-il, alors, ce n'est pas une épreuve et ça a déjà paru?
— Cela a non seulement paru, Votre Excellence, mais cela a été reproduit dans presque tous les journaux et télégraphié à Londres.
— Je le regrette. L'article est bon. Vous avez une mémoire prodigieuse. Mais, quoique vous ayez considérablement atténué ce que je vous ai dit, il y a encore bien des choses là-dedans que j'aurais voulu voir modifier. C'est trop assaisonné, trop épicé!...
Il lut à haute voix le passage oii il était question de la perfidie et de l'insolence de la Russie et me dit:
— Voyez-vous, c'est très exact, c'est même au-dessous de la vérité; mais ça aurait dû être exprimé avec plus de tact. Il aurait fallu faire vibrer une autre corde... Il aurait fallu dire que ce que nous voulons, c'est la paix, mais la paix
après avoir ceint notre armure et chargé notre revolver... Et puis il y a bien des choses que je vous ai dites pour votre information personnelle, mais que je ne tenais pas à voir reproduites... Vous pouvez être sûr que certains passages vont être marqués et envoyés à l'empereur. Augusta s'en chargera, ou bien, si ce n'est pas elle, ce sera le prince Charles, qui a toujours été russophile enragé... Je crois bien! Il a de bonnes raisons pour ça!...
Et le chancelier, frottant son pouce contre son index, fît le geste de compter de l'argent.
— Comment? m'écriai-je, il aurait été payé?...
— Pardi!.., Ou à peu près!... Allons, vous le savez bien!...
Nous changeâmes la conversation.
— Votre Altesse veut-elle me permettre, dis-je, de lui demander quelle est l'attitude de TAngleterre vis-à-vis de l'alliance austro-allemande?
— Elle ne s'en occupe pas pour le moment. Elle est tout entière absorbée par ses élections. L'attitude qu'elle prendra dépendra beaucoup des résultats... Les Italiens, eux, espèrent que Gladstone sera victorieux... Ils espèrent en tirer je ne sais quel profit... Ils ressemblent à ces corbeaux qui se nourrissent de charogne et attendent autour* des champs de bataille qu'on leur laisse quelque
chose à manger!... En 1870, ils étaient prêts à jious tomber dessus avec les autres, pourvu qu'on leur donnât un morceau du Tyrol. Un diplomate russe en était scandalisé. « Gomment? disait-il, ils réclament encore quelque chose et ils n'ont pas perdu de bataille! » Il n'en pouvait croire ses oreilles...
JNous parlâmes de la honteuse défaite de Lissa, oii l'amiral italien s'était enfui comme un poltron, et je dis au prince que les gens mouraient de faim en Italie et ployaient sous la charge des impôts. — Oui, répliqua M. de Bismarck, c'est ça la vraie irrendenta Italia! Ils feraient bien mieux le chercher à se nourrir au lieu de songer à faire des conquêtes. Ils finiront par se trouver im jour dans le même état que l'Espagne sous Isabelle; le roi de Naples et le pape rentreront dans leurs royaumes... Voyez-vous, il n'y a pas à dire, la Russie et l'Italie sont les seules puissances, à Fheure actuelle, qui troublent la paix!...
La conversation tomba ensuite sur le pape Léon XIII. M. de Bismarck déclara qu'il était plus conciliant que son prédécesseur, mais que l'antagonisme qui existait autrefois entre le gouvernement de Berlin et la curie romaine n'en subsistait pas moins.
— Je sais bien, dit le chef, qu'il y a des gens
qui préfèrent avoir la paix à tout prix et qui, pour être tranquilles, n'hésiteraient pas à aller à Canossa. Le kronprinz est du nombre... Ce qu'il veut avant tout, c'est une vie calme et exempte de trouble. Il a horreur de la lutte et il évite, dès maintenant, toute complication, parce qu'il sait bien que son tour approche et que le vieux n'ira pas loin...
— Cela me rappelle, fis-je, ce que Yotre Altesse m'a dit autrefois à son sujet le jour de la bataille de Beaumont : vie tranquille, beaucoup d'argent et des éloges de la part des journaux...
— Oui, reprit le prince, c'est son caractère. Il ressemble d'une façon frappante à son grand-père Frédéric-Guillaume III... Le vieux monarque venait, sept fois par semaine, de Fîle des Paons ou de Potsdam à Berlin. Il allait au théâtre voir jouer quelque pièce de bas étage et, aussitôt que le rideau était baissé, il montait sur la scène pincer le menton aux petites actrices. Puis il s'en allait comme il était venu... Il en est de même du kronprinz : il ne demande pas à gouverner, mais à s'amuser. 11 compte bien me garder lorsqu'il montera sur le trône; mais, moi, je compte bien m'en aller... Et, pourtant, quand on pense, il n'y aurait pas besoin d'un Frédéric le Grand pour régner... Il suffirait d'un Frédéric-Guillaume P'";
il suffirait même d'un Frédéric-Guillaume II, s'il n'était pas si efféminé!
Le chancelier se remit alors à parler des tracas et des ennuis qu'il avait. Il avait à lutter contre une opposition implacable qui le harcelait et ne lui laissait pas un moment de répit.
— Le danger, dit-il, ne me vient pas d'un seul côté : il m'environne de toutes parts.
Il sourit et continua :
— Ça me rappelle cette caricature d'un journal satirique qui représentait un journaliste attaqué à la fois par un serpent, un lion, un crocodile et un ours. Il ne bronchait pas et s'écriait : « Quel bel article ça va faire pour mon journal! » Moi, je l'avoue, je ne saurais avoir cette impassibilité!...
Il passa en revue ses successeurs probables et dit :
— Le choix ne sera pas facile. Tous ces messieurs sont confortablement installés dans leurs ambassades et ne tiendront pas plus que ça à venir ici entreprendre le gros travail... Hatzfeldt ferait l'affaire. Il est intelligent et utile, mais il n'a pas de revenus et il aurait des tendances à s'associer avec des financiers. Il faudrait lui faire quelques cadeaux. Alors, ça pourrait marcher!... Il y a aussi Hohenlohe, qui est habile, mais les
autres s'en servent toujours dans leur propre intérêt... Mon fils aîné a bien travaillé sous mes ordres depuis sept ans, et il promet beaucoup, mais lui non plus ne ferait pas l'affaire... Il est ti'op jeune!...
Là-dessus, le chancelier s'est levé et m'a tendu la main. Au moment où j'allais m'en aller, il m'a rappelé et m'a dit :
— Et vos articles, n'est-ce pas?n'oubliezpas !... Tout à fait gentiment et diplomatiquement!...