‹ Les mémoires de JudasChapitre 6 sur 11 · MF · texte numérisé non relu

MF

LBS MEMOIRES DE Jl'DAS.

Mon culte est celui de la pureté du cœur, de la fraternité, de la réciprocité humaine, de la douceur. Je porte le calme intérieur. Vous vous souciez de l’exception; je regarde l’universalité. Vous posiez la pyramide de l’humanité sur la pointe; je la carre sur la base. Vous considériez les classes; j’élève le peuple. Maintenant, si la loi nouvelle que je proclame non seulement pour les Juifs mais pour le monde, est un crime : je suis coupable.

Ces paroles du rabbi furent suivie d’un profond silence. Elles avaient frappé la Commission. Gamaliel, cependant, qui paraissait le plus soucieux, répondit :

— Rabbi, il faudrait d’abord te mettre d’accord avec toi-même et fixer ta doctrine. Tu dis un jour que tu es l’épée, le feu, que tu as porté la division dans le monde; et le lendemain, tu te proclames le serf le plus humble, l'agneau, le porteur de la branche d’olivier, et tu assures que ton joug est suave. Un jour tu appelles les Gentils et les Samaritains des chiens et des pourceaux ; un autre jour, tu leur ouvres les portes du royaume du ciel à grands battants, et daignes faire des gros miracles pour eux. Un jour tu caresses l’étranger comme Moïse; le lendemain tu le repousses comme nous; tu le fuis. Tu évites leurs ville après avoir bu l’eau à la cruche de leurs femmes. Que veux-tu? Cette doctrine de circonstance ne nous en impose guère. Israël ne manque pas de docteurs. Mais est-ce cela qu’il nous faut? Quoi! tu as entendu la parole brûlante de Judas de Gamala. tu as vu ses compagnons accrochés à des croix tout le long des chemins, tu vois la garnison romaine à la porte du Temple de ton Dieu, que dis-je? de ton Père ! et tu viens te poser comme le messie des âmes, le Christ du pardon, et tu lies dans le même embrassement la victime et le bourreau ? Quoi! quand tout un peuple attend dans le frémissement de l’impatience l’homme qui, au nom de Dieu, les appelle à la liberté et à l’indépendance, tu oses dire à ce peuple ; Tu as tort, rends à César ce qui est à César, obéis, tais-toi ; et tu ridiculises les pharisiens et condamnes les zélotes? Et tu détournes

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de la patrie le courant des âmes pour les éparpiller dans le ciel? Quoi! quand ces esséniens, dont les principes sont contraires à la guerre ; quand ces saducéens, dont les intérêts les invitent à la paix; quaud ces hérodiené, dont la reconnaissance et le propre salut exigent la continuation de la domination étrangère sur le sol national; quand tous les partis, enfin, se lèvent, ceignent une épée, proclament l’heure de la résurrection arrivée, tu viens, appelé par nous, tu viens nous dire : Je suis Dieu et je vous ordonne d’aimer le Romain? En vérité, rabbi, tu as raison : tu n’es pas de ce monde, tu n’es pas de ce temps, tu n’es pas ce pays! Et nous devrions autoriser ton apostolat de la lâcheté, et permettre l’assassinat de ce peuple? Oui, notre Dieu est le Dieu de Moïse, le vengeur, tant que nous n’aurons pas une famille. Il sera le Père, quand nous pourrons nous appeler des frères. Est-ce que Pilate est ton frère, rabbi? Rengaine donc ces doctrines, qui sont les doctrines des peuples libres et indépendants. Elles ne peuvent pas être pour nous : nous sommes les esclaves de l’étranger. Tu prêches l’homme; nous cherchons des citoyens. Tu poses en Christ; nous cherchons un général. Tu te proclames Dieu; nous avons besoin d'un tribun qui crie au peuple : Lève-toi, Dieu le veut!

— Je ne suis rien de tout cela, s’écria le rabbi.

— Alors, tu es condamné, répondit Gamaliel.

— Vous voulez donc la guerre?

— Nous voulons que tu sois l’écho de notre voix, le bras de notre volonté, la parole de notre bouche : un homme outil et non pas un homme Dieu.

— Je suis cependant l’homme Dieu.

— Ne nous pousse pas à la sévérité, rabbi.

— Mon père ordonne; j’obéis : mon sang retombera sur votre tête.

— Soit.

Un cri et un bruit de lutte retentit en ce moment derrière la porte du cabinet qui servait de communication

entre cette pièce et l’appartement secret de Hannah. Celui-ci se précipita pour aller voir ce qui s’y passait, tandis que nous restâmes réunis, fortement ébranlés par les dehiières paroles du rabbi.

Mais que se passait-il derrière ce cabinet?

Ida, accompagné de Noah s’était rendue au prétendu appel de son frère, que Bar Abbas lui avait porté. Les deux jeunes filles avaient trouvé Bar Abbas à la porte. Il avait laissé Noah dans la cour, et conduit Ida par un escalier dérobé dans l'appartement tue-souci où Hannah les attendait, dévoré d’anxiété. Quelques minutes après, Justus se rendant à la réunion, traversant la cour, avait aperçu et reconnu Noah. Il courut àelle. Noah lui raconta comment Jésus avait appelé sa sœur, et comment Bar Abbas l'avait amenée dans les appartements du sagan, où le rabbi devait la rencontrer.

Justus connaissait déjà que le sagan brûlait d’une passion frénétique pour la jeune fille, et que Bar Abbas la lui avait vendue. Or, il l’aimait non moins ardemment que le sagan, et il avait vingt ans. Un éclair lui illumina l’esprit. Le sagan venait à peine d’adresser quelques mots à la jeune fille, lorsque Justus, qui se doutait où le trouver, se présenta tout haletant et annonça à Hannah que Claudia le demandait à l’instant même.

Si la belle et terrible Romaine lui eût demandé une livre de sa chair, Hannah la lui aurait peut-être accordée avec moins de chagrin, qu’il ne retranchait de sa vie à cause d’elle cette heure quelle exigeait. Il était impossible cependant, de ne pas obéir à l’appel ou de le reculer. Claudia ne savait pas attendre. Elle était arrivée le matin, elle pouvait avoir d'ailleurs quelque communication grave à lui faire, utile à apprendre avant d’arrêter notre conduite envers le rabbi de Nazareth. D’autre part, maintenant Ida était chez lui, eu son pouvoir; il valait mieux se trouver en face d'elle la nuit, débarrassé de toute autre préoccupation et de ces hommes qui, à deux pas de lui, décidaient de la destinée de leur pays.

Il soupira et se disposaà obéir.

Justus entra par la porte du cabinet obscur dans la salle de la réunion. Hannah pria Ida d’attendre là son retour et le moment de voir son frère. Il sortit par la porte du jardin. Bar Abbas, qui avait livré sa nièce, attendait le prix dans la chambre à côté — un vestibule qui conduisait à l’escalier secret.

Un quart d’heure au moins s’était écoulé depuis le départ de Hannah, lorsque Bar Abbas entendit dans la chambre à coucher du sagan la voix de sa nièce et un bruit de lutte et de meubles renversés. Se croyant volé par Hannah, il ouvrit la porte et entra pour empêcher la détérioration de sa marchandise avant d’avoir touché l’argent. Il resta ébahi. Au lieu de Hannah, il vit Justus en train d’accomplir la plus odieuse violence sur la jeune fille, qui se débattait héroïquement. Pris au cou par Bar Abbas, Justus lui donna un coup de poignard. Mais, voyant à son tour le couteau de Bar Abbas luire sur sa tête, il se sauva. Bar Abbas, atteint seulement dans le manteau, le poursuivit à travers le vestibule, le long de l’escalier secret, dans la cour, hors la porte, et l’attrapant dans la rue, l’arrêta court par un coup de couteau, qui, entrant par l’épaule, lui traversa le poumon. Justus tomba, presque sans dire mot ; mais des soldats romains, qui passaient, arrêtèrent Bar Abbas et l’entraînèrent au prétoire.

Ida, restée seule, épouvantée, déchirée, honteuse, ne $e doutant guère des desseins du sagan dans lequel elle ne voyait, au contraire, qu’un protecteur, redoutant de rester dans cette chambre, égarée, perdant la tête, ouvrit la porte du cabinet. En ce moment, la voix de son frère dans la chambre voisine frappa son oreille. Tout soupçon se dissipa. Elle se blottit dans le cabinet obscur et écouta, attendant la fin.

Sur ces entrefaites, Hannah se présentait chez Claudia. Elle ne l’avait aucunement fait appeler, mais se montra charmée de le voir. Le sagan lui raconta alors ce qui

s’était passé après son départ, et lui dit quil devait la quitter pour aller assister à l’interrogatoire du rabbi.

— Je vais avec toi, s’exclama Claudia.

— Impossible, répondit le sagan : nos lois s’opposent à ce qu’une femme et une étrangère soient présentes aux délibérations du conseil délégué du sanhédrin.

— Depuis quand, sagan, objecta Claudia, les lois ontelles été un obstacle à la curiosité d’une femme? Je veux voir, écouter, savoir, décider par moi-même. J’allais justement provoquer cette délibération et donner mes dispositions. Je suis heureuse que cela se trouve fait plus tôt que je ne pensais.

Toutes les excuses, tous les doutes, toutes les difficultés du sagan n’aboutirent qu’à enflammer le désir de Claudia, qu’à éveiller ses soupçons. Il fallut céder. Seulement, elle consentit à entendre sans voir, et Hannah, par la porte secrète du jardin et le petit couloir, la conduisit au cabinet obscur occupé par Ida.

Dans la rue il avait appris le sort de Justus.

Ida, entendant la voix du sagan dans le couloir, eut honte de se laisser surprendre écoutant aux portes. Aussi quitta-t-elle immédiatement le cabinet, dans lequel Claudia s’installa, et par lequel Hannah entra ensuite dans la salle, où nous étions avec le rabbi et Gamaliel, fermant la porte. Le sagan n’avait pas traversé son petit appartement, pour ne pas révéler à Claudia la présence d’Ida. Celle-ci attendit un instant, resta un moment aux écoutes, n’ouït plus rien, céda à l’intérêt invincible que lui inspiraient les débats mortels de son frère avec le grand Conseil, et se glissa de nouveau dans le cabinet. Claudia vit entrer dans cette obscurité une autre personne et ne bougea guère. Mais, quand le rabbi eut prononcé son dernier mot, quand Gamaliel eut fait sa révélation de la conspiration contre Rome qui brûlait au milieu de la Palestine, Claudia crut que cette personne mystérieuse arrivée là, à côté d’elle, en savait déjà trop. A la dernière parole du rabbi, un cri étouffé ou plutôt un soupir prolongé s’échappa de la

poitrine de la jeune fille. Claudia lui saisit alors le bras et lui demanda :

— Qui es-tu?

— Ah ! tu me fais mal, s’écria la sœur de Jésus.

Claudia se rappella cette voix et, ouvrant la porte du

corridor, entraîna Ida avec elle, et la reconnut.

— Encore toi ! rugit la terrible Romaine. Pour qui es-tu ici? pour qui trembles-tu?

Ida perdit la tête. Voyant cette figure devenue pâle d’émolion, ces lèvres tremblantes, ces yeux flamboyants rivés sur elle, la Galiléenne se sentit défaillir. Puis, sans savoir ce quelle disait, croyant peut-être adoucir la colère # de cette femme dont la main lui brûlait la moelle des os, elle répondit :

— Pour Pilate.

— Meurs alors, s’écria Claudia, tirant de sa tête son épingle formidable.

Hannah arrêta le bras meurtrier. Ida s’échappa de l’étreinte de Claudia, et voyant la porte du jardin ouverte devant elle, s’enfuit. Une explication eut lieu sur-le-champ entre le sagan et Claudia, courte, nette, crue, irrévocable.

— Brisez cet homme, s’écria Claudia, parlant du rabbi.

— Mais, nous l’avons appelé, nous lui avons préparé le chemin, nous l’avons haussé dans lame des masses...

— Nousenavionsbesoin alors; il est inutile maintenant.

— Il faut toutefois des ménagements...

— Aucun.

— Le conseil ne l’a pas encore jugé, il n’a pas encore décidé...

— J'ai jugé et décidé : brisez-le.

— Il faut le tuer alors...

— Qu’on le tue.

— Mais le mouvement que nous avons provoqué?

— Il m’est inutile désormais : étouffez-le, ou Pilate l’étouffera dans le sang.

— Il faudra donc éteindre cette âme du peuple que nous avions réveillée?

— A l’instant même, si on le peut.

— C’est irrévocable?

— C’est inexorable.

— Tu renonces alors à toutes les visions si doucement caressées?

— J’en ai une plus douce encore : Pontius m'aime et je l’aime.

— C’était donc pour cela...

— Tu croyais donc que c’étaitpour toi et pour tes Juifs?

Hannah voyait clair à la fin . Il entra précipitamment dans

la salle où nous étions, hésitant encore sur ce que nous devions faire, sur la conduite que nous avions à tenir quant au rabbi. Hannah nous écouta à peine, puis il s’exclama :

— « Une partie nombreuse du peuple croit sans hésitation à tous ceux qui lui promettent la délivrance et qui s’autorisent de prétendus signes ou miracles. Que le conseil se montre donc attentif et résolu ; car si nous laissons faire, les Romains, qui guettent l’occasion, qui sont préparés, viendront et détruiront la ville, le Temple, la nation tout entière. Quelque rigoureuse que soit cette nécessité, mieux vaut encore qu’un chef réfractaire, qu’un homme seul périsse , que le peuple d’Israël tout entier (1). »

En quittant la maison d’Hannah, le rabbi de Nazareth s’était rendu chez moi. Un sentiment de délicatesse l’éloignait désormais de Béthanie. Lazare, effrayé des conséquences d’un interrogatoire auquel les agents du sanhédrin l’invitaient, pour expliquer sa guérison si singulière, avait disparu, conseillé peut-être par ses soeurs qui craignaient le scandale à propos de l’ensevelissement précipité de leur frère. On s’efforcait de donner des airs miraculeux à la scène de Lazare. Le sanhédrin usait de son droit en allant au fond des choses.

(1) Jean, chap. xi.

J’avais eu un entretien avec Hannah, lorsque tout le monde était parti, et il m’avait raconté ce qui s’était passé entre lui et Claudia. Nous avions alors arrêté le plan de conduite définitive, que les circonstances nous imposaient.

Claudia, d’un mot, renversait nos projets, ou plutôt les ajournait. Elle changeait en une intrigue de palais le mouvement de régénération que nous avions lentement élaboré, préparé, mûri, porté à la veille de se produire au grand jour.

Le rabbi, qui devait être une force impulsive, devenait inévitablement une victime, soit qu’il reculât, soit qu’il avançât.

Le soir je renouvelai mes efforts auprès de lui afin de le décider à quitter la partie pour le moment et à s’éloigner de Jérusalem. Je lui dis tout ce que l’amitié me conseillait. Je lui déclarai sans détour tout ce que mon devoir de citoyen m’imposait. Je ne lui cachai pas que les troupes romaines nous cernaient, remplissaient les forteresses Antonia, Mariamne, Phasaelus, David; que des légions nouvelles campaient à peu de distance delà yille; que Pilate savait tout et guettait le moment pour nous écraser; que Pomponius Flaccus souhaitait une révolution dans la Palestine, afin d’en extirper les Juifs remuants et de réduire tout le monde à la mendicité. Je lui dis que Hannah allait donner contre-ordre aux citoyens de Sion, qui le jour du paschah devaient commencer le branle-bas ; que Jehu allait imposer le calme aux esséniens; que Menahem annonçait déjà aux siens que l’affaire était renvoyée à une autre époque; que moi-même je devais me rendre chez Antipas à son arrivée, le lendemain, et lui conseiller de retenir dans le fourreau l’épée de ses Galiléens... Je ne cachai rien au rabbi; je lui parlai en frère, en homme qui connaît le monde à un homme qui le connaissait mal, en homme froid à un exalté. Je ne réussis à rien.

Fort contraire toujours au rôle de messie belliqueux, le seul qui, en ce temps, eût un sens et une chance de succès,

le rabbi s’enivrait de foi dans son rôle de régénérateur de la loi. Il nous opposait toujours son rêve de l’anéantissement, de l’absorption du peuple dans un délégué ou vicaire de Dieu — à nous, classes nobles, classes riches, classes sacrées, qui voulions une république oligarchique. Il caressait la vision detre une espèce de Pharaon sacré sous l'immanence de Dieu. Il voulait abattre la hiérarchie du Temple et des ordres sociaux. Nous voulions, par contre, élever tout cela à l’état de pouvoir suprême — autorité par en haut, liberté pareil bas, et plus de Romains ; tandis que le rabbi ne dédaignait pas de donner à son Dieu humanisé la garde de César. Le rabbi m’écouta attentivement. Mais ou il ne me crut pas, ou il lui sembla opportun de s’émanciper entièrement de nous. Peut-être il se confia dans ses propres forces ; ou il lui parut que c’était trop tard pour reculer; ou il compta sur un concours imprévu et inconnu de nous autres. Toujours est-il que, dans la soirée, il donna ses ordres à ses disciples de travailler les masses et d’entretenir dans les idées de la révolte les étrangers et les Galiléens qui venaient pour la fête. Quant à lui, il partit la nuit même, seul, pour aller à la rencontre des caravanes de la Galilée et de la Pérée qui se rendaient à Jérusalem par la route du Jourdain. Ses disciples, qui se considéraient déjà comme assis sur ces douze trônes des tribus d’Israël que le rabbi leur avait promis, encouragèrent son obstination. Mon bon sens leur sembla une lâcheté. J’épuisai le reste de raisons que la connaissance des hommes et des choses me suggérait, puis je les abandonnai à leur destinée, me préoccupant désormais d’amortir leur chute, sans faillir à mon devoir de citoyen.

Je dois ajouter, qu’ayant rencontré Noah dans la cour de Hannah et ayant appris par elle qu'Ida était chez le sagan, nous l'avions cherchée, retrouvée dans la rue écartée qui bordait le jardin, et que je l’avais enfin décidée à accepter un abri momentané chez moi, dans la maison jadis habitée par Marie et maintenant vide, afin

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de la soustraire aux attentats et aux recherches de Claudia, qui, se la voyant échapper, lui avait crié après :

— Je te retrouverai!

Le lendemain au soir, Antipas et sa cour arrivèrent dans le beau palais du faubourg de Bezetha. 11 parut enchanté de me voir, car, avec moi, il se déridait de sa royauté et devenait joyeux compagnon. Il s’empressa de me montrer ses perroquets, ses singes, ses nains, les bêtes savantes qu’il avait acquises depuis ma dernière visite à Tibériade, et qu’il amenait avec lui pêle-mêle, se disputant sans trêve et s’agaçant réciproquement.

— Quand j’aurai ajouté la Judée et la Samarie à ma tétrarchie, dit-il, je caserai toutes ces curiosités dans la forteresse Antonia, et mes sujets iront les voir. Il faut faire quelque chose pour son peuple après tout.

— Quelquefois, pas toujours, observai-je : cela lui donnerait de mauvaises habitudes.

— Puis, Judas, continua-t-il, je suis amoureux fou de la fille de ma femme. Depuis le jour où cette petite leva son pied au niveau de mon nez, je n’y vois que des étoiles. Cette pauvre Ilérodiade fait tout au monde pour me distraire, ne me refuse rien, se prêterait à toutes mes fantaisies. Mais je lui répète ce vers d’un poète latin que Iphicle, mon bouffon nouveau, m’a récité : Teque , duos putas , uxor, habere cunnos?

— J’espère qu’Hérodiade ne comprend pas le latin.

— Les femmes savent toutes les langues, d’instinct. Mais voyons, Judas, mon garçon, parlons un peu du royaume de David. Ce David m’humilie. Garder des chèvres, tirer des pierres, faire des vers, jouer de la harpe, enlever des femmes et pleurer après sur ses baisers... est-ce royal cela? Je suis le successeur de Salomon. Je ne bâtirai pas un autre Temple à mon peuple; celui que nous avons nous embarrasse déjà pas mal. Mais je réjouirai mes sujets en me baillant le double de femmes et de favorites

(1) Ce vers infâme fut adressé par Martial à sa femme.

que n’en posséda le roi de la sagesse. Je te montrerai quelle couronne je me suis fait arranger et quel manteau royal. Je my trouve fort ridicule. Mais j’ordonnerai à mes sujets qu’ils me trouvent sublime; et nous verrons. Que diable! on a un peuple après tout pour lui faire faire ce que l’on veut. Qu’en penses-tu?

— Exactement ce que tu en penses, mon prince.

— J’ai anticipé de trois jours mon arrivée ici, parce que je désire me montrer à mon peuple. J’ai étudié plusieurs positions les plus favorables à ma personne; mais je ne suis pas encore décidé dans le choix. Mon mignon Theseus voudrait que je me montrasse à table. L’idée me séduit. J’y suis très bien. Puis, cela indique l’abondance; cela donne patience au peuple qui a faim. Il faut bien attendre que son roi ait dîné, qu’il ait digéré... que diable!

— Et se contenter des restes, s’il en reste. Tu parles d’or, mon prince.

— C’est précisément ce que me dit mon affranchi Pallas. Mais une idée! Ici, il n’y a que moi qui aie des idées. Et ton rabbi de Nazareth? Il n’accepta pas ma sommation de se rendre à la Maison dorée. Ces gens à paroles ont toujours des fantaisies déréglées. Cependant, s’il a travaillé pour moi, il faut bien que je l’encourage. Que puis-je faire pour lui? J’y pensais en route. Je le nommerai mon faiseur de miracles ordinaire, pour bercer joyeusement mon repos.

— Tu n’as besoin de rien faire, mon prince. Cet ingrat, cet aveugle, a pris une fausse route. Il a refusé de nous servir.

— Ces rabbis sont tous les mêmes : ils sont incorrigibles! Judas, mon garçon, tu me rappelleras de proclamer un jour dans mon royaume, qu’il est défendu de penser. Penser, pour un peuple, est toujours malsain. Les gens qui rêvent et se nourrissent mal sont intraitables. Tu te rappelles ce Jean, qui se bourrait de racines et de sauterelles. Qu’il revienne donc en Galilée, ton rabbi : je le ferai loger dans la cage aux singes.

— En attendant, il faut faire mieux que cela, mon prince : il faut ordonner à tes sujets de rester cois, de manger sobrement leur agneau, et de s’en retourner en Galilée. La danse que tu sais est ajournée à l’année prochaine. Pilate fait jouer à ses musiciens un air qui raidit les jambes. Ce Romain sait tout.

— Diable! n’y aurait-il pas du danger pour moi, ici? Pense donc, Judas! à mon retour, mon histrion Agesilaüs va jouer une nouvelle tragédie d’Eschyle.

— Pilate n’osera rien entreprendre, si on ne lui en prête pas l’occasion. Mais il faut ordonner à tes gens, qui venaient préparés pour un festin d’épées, de se résigner à attendre une heure plus propice. Quoi qu’il advienne, qu’ils restent impassibles. Je crois que lerabbide Nazareth va les faire provoquer...

— Qu’il s’y frotte, ce drôle, qui a dédaigné de venir in’amuser à la Maison dorée.

— C’est donc entendu, tous nos projets sont remis à l’année prochaine. Pilate nous entoure de ses légions comme les piquants qui enveloppent le hérisson.

— C’est égal! ce retard me dérange. J’avais projeté de faire danser Salomé devant le sanhédrin. Je voulais donner au peuple de Jérusalem le spectacle d’une baleine mécanique qui avale un Jonas mâle et rende un Jonas femelle, et avale un Jonas femelle et rende un Jonas mâle. Les petits polissons, qui chantaient si bien maintenant un hymne en mon honneur, vont se trouver certainentfent enroués l’année prochaine. J’avais fait acheter, pour faire mon entrée dans Jérusalem, la propre cuirasse que Jules César porta dans son triomphe, après Pharsale. J’aurai pris de l’embonpoint l’année prochaine et je ne pourrai plus la mettre : déjà elle me serre la poitrine. Que diable vont devenir mes cinq cents renards que je voulais faire lâcher dans la cour des Gentils du Temple, pour porter au désert la nouvelle de mon exaltation au trône de Salomon?

Mais, puisqu’il le faut Tu souperas avec moi ce soir,

Judas. Je veux ton avis sur un pâté que mon cuisinier baby-

Ionien vient d’inventer. Je me doute fort que ce savant me fait manger mes nains désossés. Il m’en manque toujours quelqu’un, et l’on me dit qu’il a été dévoré par les singes.

Pour ne pas désoler Antipas, je soupai avec lui, me gardant bien toutefois de goûter à son pâté si suspect. En partant cependant, je m’assurai qu’il avait donné des ordres positifs à ses impatients jeunes gens, qui, selon leur promesse, venaient pour se battre, de se tenir tranquilles pour cette fois, et de ne céder à aucune séduction, de quelque côté quelle leur vînt. Hannah, Jehu, Menahem, passèrent le mot d’ordre, et bien leur en prit.

L’arrivée des étrangers pour la fête commença le lendemain.

Lepaschâh avait été fondé en commémoration du départ des Juifs de l'Egypte. La nuit où l’ange du Seigneur devait faire le tour et massacrer le premier-né des hommes et des bêtes à Memphis, chaque Juif avait reçu l’avis de choisir un chevreau ou un agneau, mâle et sans tâche, de le tuer et de rougir du sang le seuil de sa porte avec de l’hysope, de rôtir la victime, et, au tomber de la nuit, de se réunir tous, mâles et femelles, les habits retroussés, les sandales liées, prêts à se mettre en route, prenant à la hâte qn morceau de la chair rôtie, de pain azyme et d’herbes amères. Depuis la fuite de l’Égypte, tout Juif, n’importe sur quel point de la terre il se soit trouvé, a observé cet anniversaire. Quiconque le pouvait, devait se rendre au Temple à Jérusalem, y tuer l’agneau, payer une dîme aux prêtres.

Jérusalem, par conséquent, à partir du 8 du mois de nizam jusqu’au 24, regorgeait d’étrangers et de provinciaux.

On n’y venait pas seulement pour un acte de piété, mais aussi pour y faire des affaires. La foire doublait la fête. On y vendait des denrées, on y empruntait de l’argent, on y échangeait des produits, on y combinait des mariages, on rendait ou payait ce que l’on avait emprunté ou acheté l’année précédente ; et qui n’avait ni dévotion

à satisfaire, ni marchandise à exploiter, venait pour s’amuser. La foule attirait de tous les côtés des bateleurs, des courtisanes, des histrions, des joueurs, des badauds: on offrait et achetait le plaisir, le luxe, l’amusement — musique, danse et psaumes compris. Toutes les maisons de Jérusalem se remplissaient d’hôtes ou de chalands. Les places publiques ressemblaient à un campement. Les hauteurs qui environnent Jérusalem se couvraient de tentes et de cabanes de feuillage : hommes, femmes, garçons, jeunes filles, bêtes à cornes et bêtes de somme, se mêlaient et fraternisaient. Les ombres de la nuit dérobaient les mystères les plus étranges, les plus doux, les plus inattendus. Les Galiléens se rassemblaient sur le mont des Oliviers. Les voyageurs de la plaine de Sharon s’essaimaient sur le mont Gihon. Les pèlerins de Hébron occupaient la plaine de Rephaïm. D’autres affectionnaient d’autres points. Tout le monde juif se pressait autour du Moriah et avait les yeux sur le Temple — ce cœur de cette rude race hébraïque, qui fut la dernière que Rome brisa.

Les païens grecs ou latins se rendaient aussi au paschah, mais pour jouir du spectacle de tous ces voyageurs — heureuse diversion à la monotonie ordinaire de nos villes, où les fêtes et les autres amusements étaient si rares.

Les disciples du rabbi avaient travaillé la gent galiléenne. Ces provinciaux pouvaient bien tracasser le rabbi chez eux; mais ils étaient fiers, malgré tout, de le voir briller à Jérusalem. Il ne leur semblait pas vrai de faire mentir le dicton : « Que peut-il venir de bon de la Galilée? » Le rabbi, lui, était allé à la rencontre de la caravane, qui, partant de la Pérée et de la Traconitide, pays peuplé de disciples du Baptiste, et d’autres endroits, préférait la route plus longue et moins sûre du Jourdain et des défilés de Jéricho, à celle de Samarie, contrée de païens quelle haïssait. Le rabbi s’était mêlé à ses compatriotes, caressant les enfants, disant une sage parole aux vieillards, une douce parole aux femmes.

Les riches voyageaient sur des mulets, les pauvres sur des ânes, les femmes sur des chameaux, l’homme de guerre et de gouvernement à cheval. Lui, à l’instar des plus pauvres, voyageait à pied. Mais bientôt le rabbi se mit à l’aise avec tout le monde, attira à lui toutes les sympathies. Quand il arriva, le soir du 8 de nisan (samedi 28 mars), sur le sommet du mont des Oliviers, ses disciples, qui avaient déjà bien préparé leurs connaissances des environs de Gennézareth, allèrent à sa rencontre avec force cris et l’instruisirent du résultat de leurs pratiques. Le rabbi parut gai et rassuré. L’était-il vraiment? J’en doute. Car lui, qui posait comme idée mère de sa doctrine l’élévation de la plèbe, la méprisait fort, ou plutôt en avait une pitié qui frisait le dédain. Il ne comptait donc pas sur elle. Mais il ne renonçait pas aux bénéfice de l’imprévu, de la versatilité des masses, d’un hasard heureux. Aussi s’entêta-t-il plus que jamais dans son projet d’essayer un coup de main, un coup d’État sur le statu quo de Jérusalem (1). On passa la nuit à préparer un enthousiasme spontané, qui devait éclater à heure fixe, à point fixe, lorsque les nouveaux arrivés se rendraient au Temple, le lendemain.

Le lendemain, en effet, deux ou trois heures après le lever du soleil, le rabbi, au milieu d’un groupe ami de disciples et de partisans du Baptiste, se mit en route.

Cette compagnie avait quelque chose de si solennel, de si marqué, un air si déterminé et si mystérieux en même temps, quelle frappa tous les regards. Les indifférents suivirent en disant : Allons voir! En tournant le sommet

(1) On sait, que Reimarus, dit Strauss (pag. 362) a voulu voir dans l’entrée triomphale un attentat politique par lequel Jésus, aidé du peuple aurait voulu s’emparerdu pouvoir. D’autres ont été jusqu’à contester la réalité de l’épisode, le déduisant de la prophétie de Zacharie... Il se peut que Jésus, qui ne prétendait pas décliner absolument le rôle messianique, mais qui tenait à combattre la conception régnante du messie belliqueux et terrible, se soit réellement appuyé du texte de Zacharie pour se présenter au peuple comme le prince clément de la paix. Strauss, Nouvelle Vie de Jésus , 1. 1, Paris.

des Oliviers, la ville de Jérusalem s’offrit à leur regard. Le soleil la baignait tout entière. Un ciel pur comme une goutte d’eau de la fontaine de Siloam la couvrait ; un air chaud l’enveloppait. Le printemps circulait déjà dans les entrailles de la nature. Les oiseaux chantaient et gazouillaient. La fleur s’ouvrait. L’arbre se pavoisait d’une riche parure pour la danse de l’amour, feuillages et fleurs. La violette risquait son humilité, se projetant timidement au dehors de son buisson. Les insectes voltigeaient dans l’air comme les débris d’un arc-en-ciel pulvérisé. C’était beau, c’était suave, c’était riche. La vie s’épanouissait follement. En face d’eux, le Sion et le Moriah coupaient le bleu du ciel, environnés, retranchés par les ravins de Gihon, de l’Hinnom, de Jehosaphat: Le bruit confus de la vie, comme le murmure d’un essaim d’abeilles, arrivait jusqu’à eux. Autour de la ville en fête, un campement improvisé, en fête aussi, et fiévreux de mouvement. A leurs pieds, le lit du Cédron, sec, pierreux, se traînant sur une couche de sable blanc et rose au travers de jardins, de tombes, de rochers nus, d’éperons de montagnes, tranchant le désert jusqu’à la mer Asphaltite. Le gave ne murmurait pas; le ravin était sombre; les flancs des roches étaient décharnés. A mi-chemin de l’Olivier au Cédron, la petite ferme de Gethsemany. Tout en bas, où le lit du torrent s’ouvre et bâille, un tapis de verdure, la fontaine si peuplée de Siloam et ses tours ruinées.

Au delà de la triste vallée, se dressait, couverte par le Temple et escarpée à pic, la colline du Moriah — mur de marbre dont on pouvait de si loin conter les blocs énormes remués par la volonté de Salomon, nivelés par le génie tyrien, rehaussés à la hâte par Nehemia, colonnes de porphyre et de serpentine, chapiteaux de bronze, le tout couronné par l’édifice dTIérode le Grand. De front, les portiques de Salomon, sur lesquels, rangées de marbre sur rangées de marbre, la cour des Gentils, la cour des Israélites, la cour des femmes, la cour des prêtres, et, comme faîtage de ces terrasses étagées, le Temple,

le Saint des saints avec son fronton et ses toits lamés d’or.

A la droite du Temple, jointe à ses cours par une colonnade, la forteresse Antonia, centre de la vie et de la force romaine, fronçait le sourcil, guêtant le Temple, et tenant sous son courroux une moitié de la ville. Plus loin, à la droite de l’Antonia, sur le même sommet de la colline aux saints monuments mais séparé par un fossé naturel et par les murs délaissés, le beau faubourg de Bezetha, peuplé de jardins, de palais, de monuments, au milieu desquels brillait le palais d’Antipas.

Aux bords, ce premier plan de la ville, s’abaissait la vallée des marchands, qui sépare le Moriah du Sion, enjambée par le pontZystus. En deçà, le palais des Machabées; et sur le Sion, plus haut encore que le Temple qu’il dominait, la ville de David avec ses vieux murs, ses palais, ses tours, la grande synagogue, le palais d'Hérode, — maintenant le prétoire, — les palais de Caïphas et de Hannah, les tours d’Hippicus, de Phasaelus, deMariamne; et plus loin encore, le front élevé du mont Gareb — une masse de jardins, de bruyères, et de tombes.

Ce panorama enchanteur et formidable se déployant d’un coup devant la vue du rabbi, qui le considérait maintenant avec d’autres yeux, le saisit, le fit pâlir.

— Tout cela, en quelques minutes, sera à moi ou m’écrasera! pensait-il. Cela m’attire comme mon abîme, ou comme mon ciel.

Et hâtant le pas, il commença à descendre, précédant tout le monde. Cette même vue exaltait ses disciples, qui touchaient déjà leur prise de la main. Déjà, quelques cris pétillaient de çà et de là. Les désirs commençaient à bouillonner. Les plus chauds coupaient des branches d’arbres et entonnaient des chants. •

Le noyau grossit : le contact redouble l’espoir, donne confiance à la hardiesse. Et l’on avançait toujours. Mais, au bas de la montagne, presque à la porte de la ville, quand le drame allait toucher à son apogée, il sembla au

rabbi qu’il ne pouvait se présenter à la tête de cette foule comme la conduisant lui-même, semblable à un chef d’émeutiers, à l’instar d’un porte-drapeau à pied d’une troupe de campagnards. Dressé sur une monture, l’effet, la signification, la position changeraient.

— Allez me chercher un cheval, dit-il à ses disciples.

Aussitôt, Simon et Jean se détachèrent.

Près de la zone du mur oriental de la ville, il y avait une ferme et un jardin, qu’on appelait Bethphagé, avec une maison et des cultivateurs. Toute personne aisée en Judée possédait au moins un âne. Simon ne trouva pas un cheval, mais mieux que cela : il trouva une ânesse et son petit. Il demanda au fermier de la lui prêter; et celui-ci, ayant appris par l’amplification de Simon de quoi il s’agissait, prêta l’ânesse et suivit le cortège.

Le rabbi portait d’ordinaire la tunique blanche des esséniens et un manteau azuré comme les flots de l’Asphaltite. Le rabbi était coquet, propre, soigné, ayant grand respect de sa personne. Ses disciples endossaient les couleurs affectionnées des Galiléens, la tunique brune ou bleue, le manteau cerise, lie de vin, ou garance. Jean, un beau jeune homme de dix-huit à vingt ans, plein de prétentions, aisé, vaniteux, se drapait dans un manteau garance; Simon, dans un manteau lie de vin. Tous les deux ôtèrent leurs habits et en harnachèrent lanesse. Les autres disciples firent avec ces mêmes manteaux une espèce de siège, sur lequel ils juchèrent le rabbi. Marie de Magdala et les autres femmes suivaient de loin. Quand ces apprêts furent achevés, on franchit la porte des Eaux.

Alors, les disciples commencèrent à crier :

— Hosanna au fils de David !

— Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

— Hosanna au roi d’Israël (1) !

Ils étaient déjà dans la ville.

(1) Luc, chap. xix. Jean, chap. xii.

Le soleil marquait midi dans le ciel.

Jérusalem avait une population de 80,000 habitants. C était l’heure où les affaires se terminaient, où le peuple se chauffait au soleil dans les rues, où l’on se racontait les événements du jour et de la veille, les bruits du Temple et du palais d’Hérode. Les rues alfoulées, les maisons remplies, les places encombrées : tout paraissait propice à l’entreprise. Qui n’irait pas par sentiment, devait suivre par curiosité; qui ne se mettrait pas à la fenêtre pour applaudir, devait s’y mettre pour voir. La foule crée l’œuvre. Le rabbi et ses disciples comptaient sur cela.

Hélas! leur déception fut terrible,

Excepté quelques douzaines de gamins, la foule resta froide, railleuse, goguenarde. Eût-on peur, se rappellant la mêlée de l’offrande? Se moqua-t-on de l’entreprise de clocher de ces provinciaux? Obéit-on au mot d’ordre reçu? Le fait est que personne ne se mit ou ne resta aux fenêtres, personne ne bougea de sa place, personne ne cria, personne ne suivit, personne ne s’enquit de ce qui se passait — excepté quelques étrangers de Sidon, de Tyr, des Égyptiens, de Babyloniens : bref, des païens.

— Qu’est-ce donc?

— Quoi! s’écriaient les disciples : c’est Jésus; c’est le prophète de Nazareth en Galilée.

Et l’on criait de plus belle :

— Hosanna au fils de David! Hosanna au roi d’Israël!

En passant sur le Zystus, ils rencontrèrent quelques

gens de bon sens qui, voyant cette piteuse échauffourée, s’exclamèrent :

— Rabbi, fais-les donc taire, ces braillards.

— S’ils se taisent, répondit le rabbi vivement dépité, les pierres crieront.

Le fait est que ni les pierres, ni les hommes ne crièrent, et que le cortège, s’amoindrissant de plus en plus, au fur et à mesure que l’indifférence ou la raillerie l’atteignaient, arriva très réduit au Temple. Là, le fermier reprit son ânesse, les disciples leurs habits, lesGaliléens se mirent à

leur besogne, et le rabbi s’installa sous le portique de Salomon, prêta commencer un sermon.

Les auditeurs ne vinrent point.

Le rabbi se trouva isolé. Ses disciples s’éparpillèrent déconcertés, désenchantés. Une tristesse immense s’abattit sur l’âme du maître. Il quitta le Temple et se réfugia sous quelque tente au sommet des Oliviers, en murmurant : « Mon Dieu ! sauve-moi de cette heure ! »

La nuit, une rude bataille se livra dans l’âme du rabbi. Le découragement, l’hésitation, la défaillance commencèrent (1). La colère l’emporta.

Son coup de la veille ayant manqué, le lendemain il en essaya un autre dans le Temple.

Le Temple, pendant les huit jours qui précédaient et les huit jours qui suivaient la fête, ressemblait à un marché. Ici des changeurs de la monnaie romaine en monnaie sacrée — des agents des prêtres; là, des marchands de tourterelles et de pigeons; plus loin, des vendeurs de chevreaux et d’agneaux; ailleurs, de petites boutiques de fleur de farine et d’huile. Tout cela, cependant, renfermé dans la première cour, dites la cour des Gentils, à laquelle on montait par quatorze marches. Sur ce terrain neutre, acheter et vendre était permis. La cour des Gentils était séparée de celle des Israélites par trois rangées de marches et un balustre à hauteur d’appui, percé de plusieurs issues. Les marchands ne pouvaient pas franchir cette séparation. Il arrivait toutefois, que dans ces jours de foule et d’encombrement, les sergents du Temple, par ordre du grand-prêtre et du capitaine, fermaient les yeux.

Néanmoins, le Temple, n’étant pas aux prêtres mais à la nation, chaque Juif y avait droit de police et pouvait faire respecter la loi et les règlements.

De pauvres vendeurs de tourterelles et quelques chan-

(1) Renan se demande même s’il « ne se rappela les claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraictiir ; la vigne et le figuier sous lesquels il avait pu s’asseoir ; les jeunes filles qui auraient peut-être consenti à l’aimer... et s’il ne pleura de n’ètre pas resté un simple artisan de Nazareth. » Pag. 378-379.

geurs, poussés par la foule plus grande que l’espace, avaient envahi un peu la cour des Israélites. En arrivant le matin dans le Temple, l’esprit monté, le cœur aigri, le rabbi remarqua ces profanateurs. Il courut à eux, et, les bousculant rudement, il les repoussa au delà du balustre en s'écriant :

— Otez-moi cela et ne faites pas de la maison de mon Père une place de marché.

Ces pauvres gens, qui ne savaient peut-être pas si le rabbi avait ou non l’autorité d’agir ainsi, ou, le sachant, reconnaissaient leur tort, se retirèrent. Mais la surprise fut grande du côté des prêtres qui se croyaient les seuls maîtres de l’endroit. Ils accoururent. Peut-être n’eussentils pas été fâchés de voir le peuple résister et répondre à la violence par la colère. L’attitude résignée de ces marchands les étonna plus que l’acte du rabbi. Alors le capitaine du Temple se contenta de remarquer avec calme :

— De quel droit agis-tu ainsi? Es-tu Ilannah? Es-tu Caïphas? Es-tu Simeon? Qui es-tu? De qui tiens-tu cette mission?

— De mon Père, répondit le rabbi de plus en plus irrité. Cette maison est la maison de mon Père et non pas la vôtre. Jetez bas ce Temple, fait de main d'homme, et je le rebâtirai dans trois jours.

Un éclat de rire d'un côté, un cri de fureur d’un autre accueillirent cette boutade de Jésus.

Le capitaine se contenta de répondre froidement et d’un ton narquois :

— On a mis quarante-six ans à construire ce Temple. Que de temps perdu, puisque tu l’aurais édifié en trois jours!

Or, le rabbi venait de commettre l’acte le plus impolitique de sa vie.

Il avait, jusque-là, offensé les partis, les prêtres, la société riche et puissante. Il blessait maintenant le peuple dans les pauvres vendeurs de marchandises sacrées. Il méditait de confondre les prêtres, comme se faisant les exploiteurs de la profanation du Temple. Le peuple prit

l’outrage pour son propre compte et ne pardonna plus jamais au rabbi audacieux. Et encore, il avait accompli là un fait et dit un mot qui comblait la mesure.

Le lendemain, le sanhédrin se réunit chez Caïphas pour prendre une détermination définitive.

Malgré cela, tandis que le grand Conseil le jugeait sans retour, le rabbi revenait dans le Temple continuer sa polémique contre les pharisiens.

Certes, nos prophètes sont inépuisables en richesse d’images et de mots insultants et injurieux; mais le rabbi atteignit l’idéal, dans sa prédication du 10, 11 et 12 nisan. Il eut beau tonner, toutefois, noircir, railler, la foule ne l’entourait plus. Le peuple ne se pressait plus autour de lui. Le plafond sculpté des portiques de Salomon absorbait ses paroles et ne répercutait plus decho.

Le sanhédrin avait déjà lancé contre le rabbi un autre mandat d’arrestation. On y mit un sursis, et sa conduite fut soumise à un nouvel examen.

Il y avait maintenant deux faits capitaux qui criaient contre lui : « 1° Non seulement il ne respectait pas le sabbat, mais il se faisait égal à Dieu (1); 2° dans son entrée à Jérusalem, il s’était proclamé roi des Juifs, fils de David (2) *.

Il était donc impie et rebelle, il offensait Dieu et César.

Le grand Conseil était responsable devant Dieu de la loi de Moïse, devant Pilate du maintien de l’ordre public.

Or, jamais coupable ne s’était présenté avec deux aussi grands crimes et avec des crimes aussi nettement posés et prouvés. L'arrêt d’arrestation fut rendu. Mais comme la suite du jugement menait inexorablement à une condamnation capitale ; comme le premier article du symbole pharisien disait : Soyez lents dans le jugement ( estote morarn trahentes injudicio) ; comme on prononçait toujours avec regret ces sentences qui obligeaient le sénat à recou-

(1) Æqualem se feeisse Deo. Jean, chap. v, vers. 16-18.

(2) Luc, chap. xix. Jean, chap. xii.

rir à l’autorité romaine pour les faire exécuter, on mettait toujours un intervalle de vingt-quatre heures entre le prononcé de l’arrêt et sa confirmation, qui le rendait définitif. Le sanhédrin condamna donc le rabbi le troisième jour, 11 nisan (mardi 31 mars); mais il se réunit de nouveau le lendemain, 12, pour déclarer l’arrêt exécutif. Nonobstant, le conseil donna l’ordre de ne rien précipiter, d’abord parce que ces hommes étaient des gens éclairés et tolérants, ensuite parce qu’on voulait éviter l’occasion d’un tumulte, arrêtant un rabbi assez populaire, au moment où ses compatriotes occupaient la ville en si grand nombre.

Je reçus communication de la sentence par le sagan et je me rendis auprès du rabbi pour l’instruire du fait et le conjurer encore une fois de s’éloigner. Il était encore libre de retourner en Galilée ou en Pérée, ou partout où il voudrait.

Ma proposition fut froidement, dédaigneusement accueillie.

Le rabbi me croyait l’auteur capital de son échec de l’entrée à Jérusalem. Je ne l’étais pas. Mais si mon devoir de citoyen me l’eût ordonné, je l’eusse été réellement. Pour toute réponse, le rabbi m’invita à souper avec les siens, le lendemain soir, 13 nisan (jeudi 2 avril).

Dans la journée, .il ne parut pas au Temple, ne descendit même pas à Jérusalem. Des espions du Conseil le guettaient à toutes les portes de la ville. On était décidé à ne pas le saisir pendant le jour, au milieu des Galiléens. Dans toute cette journée, je ne rencontrai aucun de ses disciples. Seulement, j’aperçus Marie de Magdala habillée en homme. Ce noble cœur espionnait les espions du sanhédrin, afin de tenir le rabbi sur ses gardes.

J’allai voir cependant Ida pour lui annoncer le suprême danger que courait son frère.

La pauvre fille, hélas! ne pouvait rien. Elle ne savait même pas où son frère se cachait. Enfin, le soir arriva.

La journée avait été pour le rabbi un autre jour de combat. Souvenirs et craintes, doutes et espérances l'affaiblirent; tour à tour et à la fois, un amour immense et un mépris immense pour l’homme remuèrent ses entrailles. La vie, qui lui faisait ses adieux, déploya devant lui toutes ses fêtes, tous ses doux enchantements ; la mort, comme un point d'interrogation de l'infini qui touchait la terre et le ciel, se dressa devant ses yeux. Il eut peur; il espéra; il chercha à fuir; il défaillit; il se releva; il frissonna encore; il se raidit : et le soir, lorsqu'il descendit à Jérusalem, la lièvre le bouleversait encore. Il sortit de la cabane, où il avait passé la journée avec sa mère et avec ces femmes équivoques qui le suivaient partout et pourvoyaient à ses dépenses (1).

Le soleil se couchait derrière le Moriah. Le sanhédrin avait placé ses agents de surveillance aux douze portes sur les quatre faces de la ville, afin de le suivre partout où il irait et de le saisir dans son gîte de la nuit. Le rabbi était fort connu des officiers du Temple et de ceux qui le fréquentaient. Aussi, on le vit passer par la porte Dorée et on l'accompagna jusqu’à là maison de Nahum bar Lotan, dans le quartier d'Gphel, où le souper avait été apprêté par Simon et Jean. La nuit commentait.

Tout le long du souper, le rabbi se montra fort agité, (il fut vivement troublé dans son esprit, dit Jean, XIII, 21). Il divagua dans ses discours, par bonds tantôt onctueux

(1) • On le voyait sans cesse entouré d’hommes et de femmes peu recommandables... Aux yeux des anciensdu peuple, cette circonstance était aggravée par une anomalie, qu’à trente ans, le maitre de Nazareth n’était pas marié... lia n’approuvaient pas non plus les sources où il puisait ses moyens journaliers d’existence. * Saivador, tome II, pag. 146, 7* édit, de 1865, Paris. • Et iter faciebat per civitates et castella ; et cum illo mulieres multae ; et Maria quae vocatur Magdalena... et Johanua uxor Tusae... et Susanua et multae aliae quae ministrabant ei de facultatibus. • Luc, chap. vm, vers. 2-3.

tantôt âpres. Il ne mangea presque pas, examinant avec un regard inquiet et scrutateur la contenance de ses disciples. Ses veux s’arrêtaient surtout sur moi, chargés d’une telle colère, d’une telle haine, que j’en restai saisi. Que me voulait-il? A la fin, entraîné par la fougue de sa lutte intérieure, il s’écria :

. — Un de vous m’a trahi.

Ce mot formidable nous parut presque insensé. Nous nous regardâmes tous, l’un l’autre, non pas pour surprendre sur la figure du traître les émotions de la trahison, mais pour nous demander si le rabbi ne délirait point. Nous lui demandâmes tous, comme c’était naturel, l’un après l’autre : Est-ce moi, rabbi ?

Il rougit et ne répondit pas. Cependant, je m’aperçus que des soupçons indignes l’aigrissaient contre moi.

Les efforts que j’avais faits pour le sauver, les avis salutaires que je lui avais donnés pour le mettre sur le qui vive, et même pour l’engager «à quitter Jérusalem, avaient été interprétés d’une façon sinistre. Je me sentais profondément blessé, outragé dans mon honneur et dans ma loyauté. Je remis les explications ultérieures à un moment de calme et de tête à tête; car ses disciples ne comprenaient rien à la situation des hommes et des choses.

Partis de la province, avec les petites ambitions du village et les grandes avidités du menu peuple, ces pêcheurs et ces publicains n’auraient pu apprécier l’attitude des partis à Jérusalem, le maintien des hautes classes en face des Romains, l’instinct du peuple juif en face de l’étranger. Le rabbi n’avait-il pas dit ce mot monstrueux, outrageant, cruel même : « Rendez à César ce qui appartient à César? »

Les patriotes de la Gaule et de la Germanie tenaient un autre langage.

Je sortis donc de la salle, ne cachant pas mon dédain au rabbi et lui lançant un regard de provocation. Il le comprit, mais de travers aussi, car il me cria après ;

— Fais vite ce que tu dois faire.

Je souris de mépris : mais je me sentis blessé d’un autre trait au cœur. En franchissant la porte de la rue, je rencontrai Marie, habillée toujours en homme. C'était deux heures de la nuit. Elle me montra du doigt deux des agents du Temple, accroupis derrière une maison, les regards collés sur la porte.

— Ils l’attendent, me dit-elle.

— Tant pis, répondis-je, je ne puis plus rien. Il a le vertige.

— Mais qu’as-tu, toi? Tu es furieux.

— Le pire de tous les supplices, mon enfant, est celui de voir au milieu des aveugles qui vous croient aveugle.

Marie me prit par les mains et me dit, la voix étouffée dans les larmes :

— Judas, un effort encore : sauvons-le, malgré lui.

Cet accent d’un amour immense, d’une tendresse infinie et naïve, me toucha et me calma soudain.

— Personne, lui dis-je, ne peut révoquer le mandat d’arrestation du sanhédrin que le sanhédrin lui-méme. Il ne le fera pas; il ne le pourrait môme pas, après les considérations qui l’ont décidé à l’émettre. Il y a cependant deux hommes encore qui peuvent le sauver, si le rabbi veut se prêter à motiver leur indulgence : ce sont Hannah et Pilate. Va dans ta maison de jadis, à Bezatha, et annonce à la sœur du rabbi, que son frère est perdu, si elle ne décide Pilate à la clémence. Je m’en vais agir auprès du sagan. J’espère peu. Mais il ne faut pas avoir des remords de négligence.

Je disais ces mots, lorsque nous vîmes le rabbi et ses disciples sortir de la maison, et, en môme temps, les deux hommes blottis dans l’ombre s’avancer et les suivre de loin. Nous aussi, nous les suivîmes de loin jusqu’à la porte de la Vallée. Marie s’approcha du rabbi et lui apprit que les agentsdu Temple le guettaient. Le rabbi ne répondit point, et continua sa marche. Marie l’accompagna jusqu’au pressoir du mont des Oliviers ; puis, selon notre accord, elle

ÜG

LF.S MEMOIRES DE JI'IIAS.

se rendit d’abord chez Ida et vint ensuite m’attendre à la porte du palais d’IIannah.

Le sagan était désolé du sort du rabbi. Notre partie contre les Romains était ajournée et non pas abandonnée; nous ne pouvions pas voir, par conséquent, un homme comme le Nazaréen, qui pouvait devenir, malgré tout, une force nationale, se perdre dans un momentd’hallucination. Hannah et moi, nous étions convaincus que le rabbi aurait fini par mieux comprendre la situation, et qu’il aurait changé son rôle de réformateur moral en celui d’agitateur politique. Il aurait suivi le courant, dès qu’il l’aurait vu bien déterminé et embelli de chances heureuses. Nous discutions donc encore sur le moyen de le sauver sans outrager ni la-loi, ni le grand Conseil, ni l’arrêt prononcé, ni le sentiment du peuple, nous causions sur les soupçons que l'entrée, du rabbi dans Jérusalem et ses paroles imprudentes avaient éveillés chez Pilate, lorsque un membre de sanhédrin vint nous renseigner de ce qui s’était passé.

Les agents du Temple avaient accompagné le rabbi jusqu’à Gethsemani et setaient assurés qu’il y resterait la nuit; car ses disciples s’étaient couchés dans la cour, et, enveloppés dans leurs manteaux, ronflaient paisiblement. L’un de ces agents avait porté cette nouvelle à Caïphas qui avait fait partir de suite. une ou deux douzaines de gardes du Temple, armés de leurs bâtons. Mais, arrivés sur l’endroit, l’officier qui les conduisait avait remarqué plusieurs signes inquiétants. D’abord, quelques disciples avaient des armes plus sérieuses que des bâtons ; ensuite, ilsétaienttouslà, etunedixained’hommes valides, de cette province de la Galilée si querelleuse, si batailleuse, ne devaient pas laisser empoigner leur messie, fils de Dieu et Dieu, sans opposer une résistance acharnée; enfin, Gethsemani était à une demi - heure du campement des Galiléens, et l’on voyait, au clair d’une pleine lune admirable, qu’un grand mouvement y régnait encore, que les hommes ne dormaient pas. Or, si un conflit s’engageait, les Galiléens n’accourraient-ils pas probablement en aide

à leurs compatriotes? Ne considéreraient-ils peut-être pas comme une honte de laisser arrêter le prophète de leur pays, leur concitoyen, que les hommes de la ville, par jalousie peut-être, se hâtaient de faire disparaître? De ces considérations et autres encore, l’officier qui commandait la brigade du Temple avait déduit la nécessité de requérir l’aide de la force militaire romaine, à laquelle personne n’aurait osé résister. Cela constituait un crime de lèseautorité de César, et était inexorablement puni.

Caïphas avait apprécié ces raisons et avait fait demander au commandant de la forteresse Antonia un renfort, qui avait été accordé sans hésitation, et qui allait se mettre en route sur-le-champ. Cette nouvelle fixa nos démarches. Iiannah me donna un ordre pour le commandant de la brigade du Temple, par lequel il lui enjoignait d’amener le prisonnier d’abord chez lui. Puis, je devais arriver auprès du rabbi et le prévenir, en secret, d’opposer une négation absolue à toutes les demandes que le sagan lui adresserait, dans le cas où d’autres membres du sanhédrin se trouveraient avec lui.

Je n’espérais aucun bon résultat de cette démarche, connaissant la mauvaise impression que mes conseils produisaient sur le rabbi. Cependant, je n’hésitai pas à m’en charger. Marie, qui m’attendait, m’indiqua aussi l’endroit où le rabbi couchait cette nuit, et nous nous y rendîmes ensemble.

La nuit était belle mais froide, et je voyais cette pauvre fille trembler sous la tunique légère et usée quelle avait* pu se procurer. Les portes du Temple, qui, la veille du paschah, s’ouvraient à minuit, allaient déjà s’ouvrir; un grand mouvement, par conséquent, commençait dans les rues.

Dans le temps des fêtes, les portes de la ville ne se fermaient point : cependant, au delà de l’enceinte tout était calme. Les bruits mystérieux de la nuit remplissaient l’air; chaque arbre, chaque buisson, chaque haie, prenait une forme et une attitude. Le bourdonnement de la vie loin-

taine réveillait des échos étranges. Nous marchions vite. Je sentais les battements du cœur de Marie étouffer son haleine accélérée. Pas un nuage dans le ciel, pas une étoile absente; la lune chantait son éclat.

A une cinquantaine de pas de la ferme, dont nous voyions la haie, se dressait une touffe d’oliviers vieux et épais. Les branches, se courbant vers le sol, faisaient presque une tonnelle du chemin qui, de cet endroit, conduisait à la porte du pressoir. Là, la clarté de la lune filtrait à peine, et la terre rougeâtre devenait sombre. Nous traversions ce point de la route, lorsque nous nous sentîmes saisis par le bras. Marie, honteuse de son déguisement, fit un effort, et laissant les lambeaux de sa veste dans les mains des gardes du Temple, s’échappa. Moi, je restai pris. Amené devant le chef, je lui présentai l’ordre du sagan. L’officier en prit connaissance et me dit : C’est bien ! Mais il ne me permit point de continuer mon chemin. Seulement il m’accorda de l’accompagner.

En ce même moment, les soldats romains arrivèrent.

Nous marchâmes alors droit à la porte du pressoir.

Les gardes du Temple entourèrent l’endroit. Les Romains se présentèrent à l’entrée. Leurs armes avaient fait du bruit. La porte de la ferme s’ouvrit ou plutôt s’entrebâilla, et une tête se montra pour voir ce qui se passait au dehors. Un moment de silence suivit. Nous étions à la porte. En ce même moment, des hommes franchirent la haie par derrière et se sauvèrent, montant le sentier qui conduisait au campement des Galiléens. Les gardes du Temple les poursuivirent pendant quelque temps, puis ils furent rappelés par leur chef, qui sonna du cor.

C’étaient les disciples qui abandonnaient lestement le rabbi et s’enfuyaient! Le rabbi, lui, qui ne dormait pas, qui attendait peut-être les soldats, qui aurait pu se mettre en fuite comme les autres, resta, ouvrit la porte à deux battants et demanda :

— Ne cherchez- vous pas le rabbi de Nazareth ?

— Oui.

— C’est moi, me voilà.

Les soldats et les gardes, qui redoutaient une certaine résistance, se doutèrent d’un piège au premier abord. Je m’approchai du rabbi et lui dis en vieux hébreu, à voix basse, presqua l’oreille (1) :

— Le sagan veut te sauver : nie tout s’il n’est pas seul. Le rabbi ne répondit point, et se reculant loin de moi, s’approcha de l’officier romain et lui dit :

— Je suis prêt, allons. Cependant, pourquoi me traitezvous comme un malfaiteur et venez-vous m’arrêter à main armée, tandis que j’étais chaque jour avec vous dans le Temple et qu’il était si facile de vous emparer de moi £ Cette tranquillité, cette spontanéité séduisirent le centenier romain. Il donna l’ordre de se mettre en route, s’entretenant avec le rabbi qui marchait à son . côté, précédé des gardes du Temple et suivis par les Romains. Nullement surpris de l’accueil que le rabbi m’avait fait, je le devançai auprès du sagan. Cetait minuit. Hannah nous attendait et était seul. Nous pouvions donc lui parler librement.

— Rabbi, lui dit le sagan, renvoyant les gardes dans l’antichambre et le faisant asseoir, tu sais de quoi le sanhédrin t’accuse?

— Nullement.

— Tu as dit : « Je suis le pain descendu du ciel; nul n’est monté au ciel si ce n’est celui qui en est descendu; celui qui est venu d’en haut est par dessus tous... Je suis descendu du ciel, je suis issu de Dieu et je vais retourner à mon Père ; tout ce que le Père fait, le fils le fait; comme lui, comme le Père, le fils a la vie en luimême. Mon Père et moi nous sommes une même chose; celui qui me voit, voit aussi mon Père (2) ». Tu t’es donc fait Dieu?

(1) Voilà peut-être ce qui dans l’histoire malveillante des évangélistes se change en baiser, et devient la source de toutes les absurdités si bien relevées par les historiens de la vie de Jésus, Strauss, Renan.

(2) Jean, chap. m, vers. 13, 31 ; chap. v, vers. 19, 2G ; chap. vi, vers. 51 j chap. viii, vers. 42; chap. x, vers. 30; chap. xiv, vers. 8, etc.

— Je me suis fait Dieu.

■ — Tu as dit à un malade à Capharnai'im, continua Hannah : « Tes péchés te sont remis. » Tu as ainsi empiété sur les attributions de Dieu qui peut seul pardonner les péchés. Tu es donc impie devant la loi juive et as mérité la mort par la lapidation.

— J’ai pardonné les péchés, répondit le rabbi.

— Tu as dit ailleurs, reprit le sagan : “ Le monde est jugé; les princes de ce monde seront chassés (1). * Tu t'es fait proclamer roi, fils de David, et as essayé de faire s’insurger Jérusalem. Tu es donc coupable devant César et condamné à être crucifié.

— Je suis prêt.

— Nous voulons te sauver : aide-nous à en trouver le moyen. •

Le rabbi fut saisi de cette proposition : il rougit, il pâlit, sa respiration devint précipitée. Il allait fléchir et s'abandonner à nous. Un soupçon traversa alors son esprit. Il se douta d’un piège et garda le silence. Le sagan le comprit et ajouta :

— Nous avons entrepris une œuvre qui doit ou sauver notre patrie ou la perdre entièrement, nous perdant avec elle. La résignation que nous montrons à la domination étrangère est feinte : nous voulons l’endormir. La satisfaction que nous, des classes élevées, nous montrons de notre position, serait une infamie si elle n’était pas un mensonge. Nous n’avons jamais, dans aucun cas, dans aucun temps, trahi notre pays, manqué à son appel, failli à ses besoins. Nous conspirons par le sourire. Nous creusons un abîme sous les pas de l’étranger en le couvrant de roses. César croit, le peuple juif pense que nous dormons dans nos palais, que nous nous enivrons à nos tables, que nous menons joyeuse viedans nos jardins avec nos femmes et nos favorites; et, cependant, nous débattons comment accomplir la perte du Romain. De ce que nous sommes

(1) J bas, chap.xn, vers. 31.

LES MEMOIRES DE JUDAS. iîl

les premiers des serfs, sommes-nous moins serfs? Et nous avons été maîtres quand le peuple de la Judée était libre! Nous ne l’oublions pas. Nous voulons l’être de nouveau, coûté que coûte. La domination de l’étranger est pour nous l’incertitude : le maître change; que sera-ce de nous demain? Puis, nous sommes Juifs et nous ne sommes pas Latins. Nous avons succombé quand nous étions faibles; pourquoi renoncerions-nous à devenir forts et à prendre la revanche? Voilà l’œuvre que nous tramons en silence, avec précaution, lentement, recueillant tous les brins de la force nationale, sous n’importe quelle forme elle veuille se révéler et venir à nous. Rabbi, nous ne te repoussons pas. Il est contraire à nos intérêts de te perdre. Tu peux nous être utile un jour, quand tu auras mieux compris l'instinct national, le besoin, la volonté du pays. Accepto le rôle que nous te donnons; attends l’heure que nous to fixons; borne-toi au théâtre d'action que nous t’indiquerons, et tâchons ensemble de te tirer de la position fâcheuse où tu t’es jeté à l’aveugle.

Ces paroles loyales furent une lumière pour le rabbi, mais elles causèrent aussi son désespoir. 11 réfléchit, puis répondit :

— Il est impossible . Ce que tu me proposes est toujours la mort. La mort naturelle ou la mort morale, la mort de demain ou celle du surlendemain, qu’importe? Tu me proposes en tous cas de périr.

— Tu te trompes.

— Je me suis révélé au monde comme l’envoyé de mon Père ; j'ai annoncé à la terre une parole du ciel. Vous me proposez de déclarer que j’ai menti. Qui me croira le jour où je viendrai apporter une autre nouvelle? Vous voulez me sauver, c’est à dire, vous voulez m’exiler du sol de la Syrie. Car, où pourrais-je vivre sans rencontrer un regard qui ne me reproche, une conscience qui ne m’accuse d’avoir cherché, par le mensonge, à séduire le peuple? Ne dirait-on pas partout que je suis un bateleur? Vous invoquez le salut de la patrie : je ne crois pas aux patries.

Les hommes, fils du même Dieu, sont frères, et la terre appartient à l’humanité. Que m’importe que ce soit le Romain, ou le Grec, ou le Juif, qui occupe ce coin du sol de la Palestine, si je trouve en lui un ami, un aide, un conducteur, s'il obéit à la même loi morale, au mênle Dieu? Je ne comprends pas la politique, la liberté, l'autorité de l’homme sur l’homme ; je comprends l’égalité de tous, sous la suprématie de Dieu. Que m’importe que mon maître s’appelle Tibère, ou Ilérode, ou Pharaon, ou Salomon, si c’est un maître! Or, de maîtres, je n’eu connais qu’un, celui ÎJui prend le rôle de Dieu sur la terre et l’imite par la miséricorde et la vérité. Le Romain n’est pas mon ennemi : je ne combats que le méchant et celui qui s’impose à ma conscience. Vos vanités de classes et de race ne me touchent guère : je les ignore : elles échappent à ma compréhension.

— Rabbi, répondit le sagan avec calme, ce n’est plus le moment de discuter. La mouche ne demande pas à l’araignée : Pourquoi me happes-tu ? Tant pis pour la mouche si elle ne s’efforce pas de déchirer la toile où elle est prise et ue cherche à s’échapper. Nous t’offrons detre avec nous, que nous soyons maîtres ou martyrs. Nous serions des sots, si nous te permettions d’être contre nous; de faire diversion à notre but, par un autre but que nous dédaignons d’analyser. Tu ne comprends pas la patrie, tu ne comprends pas la nation, tu ne comprends pas la liberté; tu admet l’esclave; qui es-tu donc? Tu nous proposes la monstrueuse autocratie de Dieu , incarné dans un homme... (1) C’est du délire! Tu n’es pas digne de vivre.

— Aussi, ne le demandé-je point, répondit le rabbi.

— Cependant, rabbi, réfléchis encore, durant ces quelques minutes que notre bienveillance t’accorde. Tu as une mère, tu as une sœur, tu as des amis, tu es encore jeune, tu as un esprit élevé, un grand tact, beaucoup de savoir et

(1) Innocent III a défini le pape par cea mots : Vicarius Jesu Ckristi, Buccessor Pétri, Christus Domini, Deus Phar&onis, citra Deum, ultra honiinem, minor Deo, major homme. — Serai. De Cemaer. Pontif.

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une grande assurance qui prend toutes les allures de la foi. Un avenir souriant te tend ses bras. Si tu déchois aujourd’hui, tu te relèveras demain sous une autre forme: les circonstances créent l’homme. Tu ne seras plus le fils de Dieu ; mais tu peux encore être le père des Machabées, qui renverse l'autel de l’idole et tue le premier infidèle. Ce rôle te semble-t-il donc petit? Nous te ménagerons. Nous ne te demanderons pas compte de la divergence de tes idées et de tes doctrines d’avec les nôtres, si nous nous accordons toutefois, sur ces deux points : respect à la loi fondamentale de Moïse; haine aux Romains.

— Haine pour personne, interrompit le rabbi; respect pour aucune autre loi que celle que les temps nouveaux inspirent au nouvel organe de Dieu. Ne me tentez plus. Ma situation n’a d’issue par d'autre porte que celle de la tombe. Vous me tuez homme; mes paroles, si l'on s’en souvient, me confirmeront fils de Dieu. Je me suis créé, par lame, le désert autour de moi : le désert au milieu de la vie, des peuples, des grandes villes, des amis, des parents, des créatures qui m’aiment et qu’il m’est interdit d’aimer; ce désert est un supplice, en comparaison duquel vos pierres et vos croix sont des baisers. Je vous remercie de cette parole franche et amie que vous m’avez dite à cette heure de trouble et de lutte : vous m’avez décidé dans mon chemin et donné le calme de la résignation.

— Rabbi

— Cela suffit. Je ne puis entendre autre chose ; je ne puis rien accorder. Ma destinée est plus grande que moi, et elle m’absorbe.

— Rabbi

— Finissons-en. Le plus court, sera le plus doux.

— Alors tu es décidé à périr ?

— 11 le faut.

— Soit, et que ton sang retombe sur ta tête.

Le sagan prit un carré de parchemin et y écrivit quelques lignes, dans lesquelles il disait en substance : qu’il avait interrogé le rabbi Jésus Bar Joseph de Naza-

reth et qu’il l’avait trouvé félon contre la loi de Dieu et l’autorité de César, et partant digne de mort. Il fit ensuite entrer l’officier du Temple, — les soldats romains s’étaient retirés, — et lui livrant le prisonnier et l’arrêt, les envoya à Caïphas.

A l’aube du lendemain , 14 e nisan (vendredi 3 avril), le sanhédrin se réunit chez le grand-prôtre. L’encombrement du Temple, en un pareil jour, dispensa Caïphas de convoquer l’assemblée dans le Lishcat-ha-Gazith, où le grand conseil tenait ses réunions ordinaires.

L’interrogatoire ne fut pas long. Le rabbi ne nia aucune des propositions qu’on lui citait comme soutenues par lui : il ne contesta aucun fait (1). Il fut reconnu comme le sagan l’avait écrit, félon envers Dieu et envers Tibère. Cependant, avant de prononcer l'arrêt suprême, Caïphas, comme s’il eût voulu l’engager à se rétracter pour épargner au conseil la pénible nécessité de la condamnation capitale, demanda de nouveau au rabbi :

— Je t’adjure de nous déclarer si tu es le Christ, fils de Dieu.

— Je le suis, répondit le rabbi, et vous verrez le fils de l’homme, assis à la droite du Dieu tout-puissant, venir sur les nuées du ciel.

Tout était dit. La peine de mort fut décrétée.

En sortant de chez Hannah, où je n’avais pas ouvert la bouche, le rabbi eut honte de ses soupçons et me dit adieu! Je lui soufflai à l’oreille :

— Espère, je ne quitte pas la partie tant qu’il me reste des dés à jouer.

Je n’attendis donc pas l’issue du jugement du sanhédrin, que je prévoyai. Je me rendis chez Claudia. Mais, en mettant le pied dans le palais d’Hérode, je vis à la porte du prétoire une femme enveloppée dans un voile

(1) » J’ai parlé ouvertement au monde ; j’ai enseigné dans la synagogue et dans le Temple où tous les juifs se rendent ; je n’ai jamais rien dit en secret ; pourquoi t’adresses-tu à moi P Demande à ceux qui m'ont ouï ce que je leur ai dit; ils le savent. • Jean, chap, xviii, vers. 20-21.

LES MEMOIRES I)B JIDAS.

épais, demander de Pilate, lui envoyant un carré de parchemin. Je crus reconnaître Ida.

C’était huit heures du matin (1) . Claudia venait de se réveiller, et Noma's avait ouvert les croisées, permettant aux premiers rayons du soleil de nisan (avril) d’aller folâtrer dans le sanctuaire de cette beauté italienne. Nomas me connaissait, m’ayant vu fort souvent et dans une grande intimité avec sa maîtresse. Malgré cela, j’eus bien de la peine à lui faire remettre, à une heure si indue, un petit billet par lequel je la suppliais de me recevoir immédiatement, ayant à lui parler de choses graves.

Claudia, après la réalisation de son mariage avec Pilate, en pleine lune de miel, ne se couvrait plus la figure de bouillie la nuit pour conserver son teint. Sa toilette, par conséquent, était moins compliquée et elle pouvait être vue de bon matin, n’ayant pas besoin d’enlever le platrâge de la nuit. En recevant mon billet, Claudia me fit introduire immédiatement dans son cabinet de toilette, où elle vint me rejoindre quelques minutes après. Je n’avais pas de temps à perdre en préliminaires. Je lui exposai donc en deux mots la raison qui m’amenait chez elle, et le service immense que je lui demandais. Claudia n’hésita pas un instant, car le rabbi l’avait profondément frappée. Elle voulait être débarrassée de cet homme, surtout de sa sœur quelle haïssait, mais n’en désirait nullement la mort. Elle voulait même l’envoyer à Rome avec des lettres d’elle, le recommandant à Tibère comme un habile devin.

— Que faut-il faire? me demanda-t-elle.

— Peu de chose. Obtenir de Pilate qu’il ne tienne pas compte de l’accusation de sacrilège, et qu’il exile le rabbi

(1) Pour être plus clair, je traduis, pour ce chapitre, les heures hébraïques en heures comme nous les comptons aujourd'hui.

dans quelque ville romaine de la Syrie, comme punition de son crime politique.

— Pilate le peut-il?

v — Il peut tout, si Pomponius Flaccus ne s y oppose point.

— Je vais essayer.

— Mais il faut agir vite; le temps presse. Écoute! entends-tu ce bourdonnement dans l’air? On conduit le prisonnier devant ton mari.

— Je vais le faire appeler.

— Ce serait mieux d’aller à lui, car, se trouvant en face des délégués du sanhédrin, qui lui amènent un prisonnier et lui présentent la sentence de mort prononcée par eux, il est probable que Pilate ne viendra pas immédiatement. Or, s’il confirme l’arrêt, tout est perdu.

— Tu peux avoir raison. J’y vais. Attends-moi quelques minutes dehors, que je m’habille.

Je sortis sur une terrasse qui donnait sur la place, et je vis, en effet, le rabbi précédé et accompagné de maints gardes du Temple, de quatre commissaires du grand conseil, et d’un essaim de curieux. Ils entrèrent dans la cour découverte du palais, où était le bima sur le gabbatha , et l’orateur du sanhédrin en fit donner avis à Pilate.

Pilate connaissait déjà ce que ce bruit signifiait, ce que la commission du sanhédrin désirait et qui était le prisonnier qu’on traînait devant lui. Ida l’avait instruit de tout.

Elle suppliait Pilate en même temps que je sollicitais Claudia.

La femme que j’avais vu était bien Ida.

Pilate, en recevant son billet, l’avait fait introduire immédiatement au prétoire — au prétoire à dessein — ne voulant donner à cette entrevue d’autre signification que celle d’une demande en grâce, et à Ida d’autre rôle que celui de suppliante. Dès qu’il la vit cependant, si pâle, inondée de larmes, brisée de douleur et d’émotions de toute nature, eu désordre d’habits et d’esprit, il se sentit profondément touché et tout ce monde d’amour, de joie, de cou-

solation, de douceur qu’il avait éprouvé pendant sa liaison avec Ida, se réveilla dans son cœur. Les souvenirs le battaient en brèche de tout côté. Et, qui sait? maintenant qu’il avait goûté au fruit contesté de Claudia, qui sait, dis-je, si la pure et aimante jeune fille qu’il avait délaissée ne lui paraissait mille fois préférable à cette ardente tigresse romaine qui l’enivrait, le brûlait, mais aussi le maîtrisait. Pilate était soleil auprès d’Ida, ombre auprès de Claudia. Il courut donc à la rencontre d’Ida, et fit sortir tout le monde.

La jeune fille tremblait si fort, chancelait tellement, • que Pilate ouvrit soudain les bras pour l’empêcher de tomber évanouie sur le parquet. Le contact de la poitrine de son amant fit sur la Galiléenne l’effet du contact d'une plaque de fer rouge. Elle s’éloigna d’un bond et recula jusqu’à la porte. Pilate la reprit par les mains et de l’accent le plus doux qu’il put trouver, de l’expression la plus tendre qu’il sut donner à sa voix très émue, sincèrement ému lui*mcme, demanda ce qu’elle voulait. Ida exposa alors, en pou de mots mal articulés, là position de son frère et le danger qu’il courait, tel que Marie le lui avait expliqué, et que Pilate connaissait déjà aussi par le rapport de ses agents.

Il y a des positions inexorables qui imposent certaines délicatesses, qu’il paraît impossible de violer ou d’oublier. Telle était celle de Pilate en face d’Ida. 11 ne l’avait pas aimée. Elle venait, elle qui l’avait aimé et avait été abandonnée, le supplier de sauver un frère déshonoré par elle, déshonoré par lui, mais en danger de mort. Tout défendait à l’amant et à la maîtresse le moindre retour vers le passé, la moindre réminiscence d’un amour mis au rebut, et qui ne pouvait aucunement, en cette circonstance, être rappelé euscènepour yjouer, lui, foyer de volupté, le rôle * de la pitié. Cependant le cœur, qui nargue toujours la raison, ne tint aucun compte de cette convenance ni chez Pilate ni chez Ida, et oubliant, l’une son frèr e, l’autre sa femme, ils s’abandonnèrent aux souvenirs. Pilate avait à

s’expliquer; Ida à se justifier. Moab avait jeté au milieu d’eux un équivoque; Claudia un danger; moi un prétexte. Tout cela s’était ensuite éclairci. Mais ils étaient encore brouillés et se trouvaient en face l’un de l’autre, exigeant non plus un retour à l’amour, qui paraissait impossible, mais une restitution d’estime, qui était un devoir. Je n’ai jamais su les détails de cette scène, couite, fiévreuse, rapide, tendre, passionnée même, et qui se serait peutêtre couronnée par un baiser, si le bruit des agents du Temple ne les eût rappelés à la terrible situation du moment.

— Es-tu au moins heureux maintenant? lui demanda Ida avec un accent de sensibilité et de tendresse infinie.

Pilate hésita un moment à répondre — c’est lui-même qui me le dit — puis s’exclama :

— Comme un homme qui après avoir goûté des aurores embaumées du printemps sous le ciel de la Campanie, dans le golfe Bahia, se trouve transporté en plein midi, sous le soleil de juillet des plaines de la Syrie. Le soleil est beau, splendide, mais il brûle, mais il tue.

— Mon amour, lui dit Ida, n’eut qu’un but : de te consoler de ton chagrin mystérieux. Je connais maintenant ce mystère. Né de la pitié, cet amour ne pouvait être que pur et saint. Il l’a été. Jen’ai pas de remords. Ton abandon n’est qu’une cessation de joie. Eh bien, on s’habitue au silence, «à la solitude, à la douleur. Tout cela a encore des ivresses, quand on peut se dire : je fis du bien ! La tache que j’avais jetée sur ma famille est lavée : elle m’a répudiée. Ma mère, ma propre mère, elle-même, n’a pas voulu me revoir. Elle m’a pardonnée : cela me suffit. Je ne tiens plus à rien dans ce monde. Je puis partir ou rester, tomber ou me relever sans qu’il y ait un œil ami qui me suive, une pensée qui s’attache à moi. La pauvre mouche a pris la volée, elle appartient à l’espace et à la nature . décevante.

— Et si j’osais, Ida, te dire : espère ! fit Pilate fortement ébranlé.

— Je te répondrais, répliqua Ida, que je n’en ai plus besoin. Qui se soucie du lendemain a besoin de l’espérance — cette fleur empoisonnée. Moi, je n’ai pas de lendemain et j’en suis heureuse. La nuit a toutes les voluptés, dont celles du néant sont les plus énivrantes. Que m’importe comment cela finira? Le soleil est couché, et je n’attends pas l’aurore.

En ce moment, le bruit de la cour rappela Ida et Pilate à la situation qu’ils avaient le tort d’avoir oubliée. Le tribun de garde au prétoire, vint annoncer à Pilate que le grand Conseil lui envoyait un condamné. Le procurateur sortit, comme d’usage, et s’assit sur le bima. Alors, Oséa fils d’Elah, l’orateur du sanhédrin, lui présenta l’arrêt du Conseil et le prisonnier. Pilate lut l’arrêt et s’écria :

— La mort?

— Oui, répondit Oséa. Nous avons une loi, et selon cette loi, il doit mourir, car il s’est fait fils de Dieu (1).

— Cela me touche peu, s’exclama Pilate avec impatience; l’épée de César ne venge pas des dieux que César ne connaît point.

— Mais l'épée de César, répondit Oséa, punit ceux qui se proclament roi là où il est empereur. Or, nous n’avons d’autre roi que Tibère. Si tu en connais un autre, acquitte le prisonnier (2).

— Alors je veux savoir et m’enquérir moi-même de la vérité. Faites passer cet homme dans le prétoire, que je l’interroge.

Pilate rentra dans la salle du jugement où les soldats romains introduisirent le rabbi. A cette vue, Ida jeta un cri et s’approcha de son frère; mais celui-ci, la voyant en présence de Pilate, rougit et recula. Ida comprit et tomba aux pieds du procurateur. En ce même moment, Claudia entra et vit Ida à genoux, tandis que Pilate se pliait pour

(1) Jean, cbap. xix, ver*. 7.

(2) Idem, itii., vers. 12, 15.

la relever, effleurant ainsi de ses joues les cheveux de la jeune fille, respirant son haleine et lui disant quelques mots de consolation. Ce fut comme un éclair.

Je suivais Claudia. A la vue d’Ida et de son mari dans cette position, si rapprochés l’un de Tautre, Claudia poussa un rugissement qui aurait effrayé une lionne.

— Encore toi? s’écria-t-elle. Ah! je te tiens à la fin !

Et la prenant par les cheveux, l’enlevant d’un seul

bond, Claudia franchit la salle et disparut par la porte d’où nous venions d’entrer, la fermant derrière elle. Cette apparition redoutable ne dura qu’un instant, mais la terreur pesa sur nous tous. Je voulus' m’élancer après les deux femmes. La porte était verrouillée. Je voulus sortir. Le rabbi me barrait la porte de la cour, sur le seuil de laquelle il restait froid et immobile.

Il m’attachait à un autre désastre.

Pilate, profondément troublé de ce qui venait d’arriver, et prévoyant peut-être l’acte terrible qui allait s’accomplir dans les appartements de sa femme, sans qu’il pût le conjurer, se promena quelques instants dans la salle. Ida, le rabbi, Claudia se confondaient dans son esprit voilé et dansaient dans un nuage de sang. Il s’arrêta enfin en face du prisonnier et lui demanda avec une grande véhémence, presque hors de lui :

— Qui es-tu?

— Jésus de Nazareth en Galilée.

— Mais alors tu es sujet d’Antipas Ilérode et il est ici. Je ne puis pas te juger, je ne veux pas te juger. Conduisez cet homme chez le tétrarque.

Le tribun Popilius, à qui cet ordre était donné, sortit dans la cour avec le rabbi, et le livrant de nouveau à la commission du sanhédrin et aux gardes du Temple, leur communiqua la résolution de Pilate.

Oséa reprit le prisonnier et sortit, en grommelant.

Je me présentai alors chez Claudia, pour savoir quelque chose du sort de la malheureuse Ida. Nomas me répondit, de la part de Claudia, quelle était dans le bain et

que je pouvais retourner plus tard. J’interrogeai Nomas. Elle s’exclama presque effrayée :

— Demande-le au lorarium .

L’âme remplie d’une nouvelle terreur à ce mot sinistre de lorarium , — le bourreau, — je courus au palais d’Antipas pour songer au sort de l’autre victime.

Le rabbi se trouvait déjà en présence du tétrarque.

Celui-ci n’était pas encore levé; mais fort flatté de la déférence que cette fois Pilate lui montrait, reçut le prisonnier restant dans son lit.

Antipas était couché dans un lit d’écaille et d’or, sur la soie et la plume, couvert de pourpre brodée de pierreries. Devant son lit, s’étendait tout long son léopard. Sur le lit même échangeaient coups de bec et coups de dents un essaim de sapajoux, de perroquets et de petits chiens, agacés les uns contre les autres, tantôt par Antipas, tantôt par ses nains, et faisant un vacarme étourdissant. Au pied du lit, se tenait une fort belle esclave grecque, qui parfumait les pieds du tétrarque. A la tête, une esclave syrienne, plus belle encore, lui arrachait les cheveux blancs. Et dans la ruelle, une esclave gauloise, plus belle et moins vêtue que les autres deux, maquillait les sourcils et les bords des paupières du joyeux compère, déjà fardé comme une louve de la suburre de Rome. Une foule d’autres esclaves des deux sexes rôdaient dans la chambre, les uns pour préparer la toilette du saut du lit, d’autres pour lui présenter la potion de jus d’orange au lait chaud, au miel et au cinnamome, par laquelle le tétrarque renouvelait ses relations du jour avec son estomac.

— Ah! ah! s’écria Antipas en voyant le prisonnier : te voilà, rabbi! Tu viens donc sans être invité, cette fois! Que tu es aipiable ! Tu arrives à propos, ma foi. J’ai mon léopard qui est fort triste depuis hier, tu vas l’égayer, ou le guérir s’il est infirme. Je t’assure que ce matin je suis fort en train de voir de jolis petits miracles. J’ai joyeusement bien dormi la nuit dernière. Et toi, rabbi? Mainte-

nant, vois-tu, j’ai une envie enragée de voir Salomé. Tu vas me la montrer dans un verre d’eau du puits de Jacob, que j’ai là; mais, prends-y garde! pas de nippes et pas d’encombre, hein ! Je ne veux pas que tu me triches et me montres en place la magicienne d’Endor. Je veux voir Salomé telle quelle, telle quelle, entends-tu? Nasca, ma fille, fais attention, tu m’as tiré un cheveu noir. Ah ! tu es là, Judas! tu déjeunes alors avec moi, mon garçon. N’avais-je pas raison quand je te disais que ton rabbi me faisait l’effet d’un sauvage. Je lui parle, je lui demande un petit miracle de rien du tout, que mon philosophe phénicien exécuterait comme tu avales une cerise... Tu auras des cerises, ce matin, Judas : je viens d’en recevoir les primeurs d’Alexandrie. Mais réponds donc, rabbi. Pourquoi diable me l’amenez-vous donc, s’il ne trouve rien pour m’égayer et ne fait rien pour m’amuser?

Un espoir me luit dans l’âme. Je dis :

— C’est que, mon prince, le roi des Juifs est de mauvaise humeur de ce que ses sujets lui ont manqué de respect. Répare le tort. Donne-lui un manteau de pourpre et renvoie-le sur le meilleur de tes chameaux; et il ira te montrer, à ton retour au palais doré de Tibériade, plus de prodiges que n’en firent jamais les magiciens de Pharaon.

— Je veux bien lui donner le manteau à mon roi, mais je ne puis pas le renvoyer, car ce petit procurateur romain me l’a lancé ici, je ne sais pas pourquoi.

— Pour que l'assassin du Baptiste, répondit le rabbi, assassine aussi le fils de l’homme.

— Tiens, tiens, tu chantes bien, rabbi. C’est le même ton, et le psaume a le même style. Mais je n'aime pas les plagiaires. Je te pardonnerais plutôt de chanter faux, que du mauvais rabâchage.

— Tétrarque, dit alors Oséa qui comprit ma ruse et craignait la frivolité d'Antipas, le procurateur romain t'envoie ce prisonnier, condamné à mort par le grand Conseil de la Judée, afin que tu confirmes l’arrêt, cet homme étant

ton sujet. Cet homme ablasphémé Dieu, a usurpé les droits de César : il s'est proclamé roi et Dieu.

— Tues modeste, rabbi! Puisque tu étais en train,

autant valait de te proclamer César tout de suite et marcher sur Rome à la tête de tes légions

— D’anges, interrompit Oséa : il la dit aussi.

— Puisque c’est ainsi, rabbi, je t emmène de suite, libre, avec moi, si tu me prêtes une ou deux de tes légions pour mâter ce coquin de mon ex-beau-père Aréta, qui me fait la guerre parce que sa fille, couleur de safran, ne me plaît plus. Que dis-tu? acceptes-tu la partie?

Le rabbi se taisait. Cela décourageait Antipas qui goûtait la répartie, fût-elle même contre lui. Il ajouta :

— Rabbi, on m’a raconté tant de choses et tant de paroles de toi que je te ferais roi des Juifs sans hésitation, si j’étais empereur des Romains. En attendant, opère quelque chose pour moi. J’ai une dent qui me branle, et maints cheveux blancs. Hérodiade ne se résigne pas à cela, et Salomé fait fi de mes cinquante ans. Arrêtons tout cela. Que diable! si tu fais passer les démons du corps des femmes en ceux des pourceaux, — quels diables commodes que tu trouves-là! — eh bien, tu peux consolider ma dent et me régaler d’une chevelure blonde. Je te demanderai, en tête à tête, bien une autre chose, — et si tu fais ce qu’aucun filtre n’a pu accomplir, je te donne la Pérée.

Le rabbi se détourna avec dégoût et murmura un mot de mépris que je n’entendis pas bien. Anti pas voyant alors qu’il n’avait rien à tirer de cet obstiné s’écria :

— Allez pendre, si bon vous semble, votre roi des Juifs, qu’il soit ou non mon sujet. Vous le voyez! il n’est même pas bon à guérir mes cors. Gratte, Calliope, gratte, ma petite, tu chatouilles délicieusement mes pieds.

— Mon prince, dis-je de nouveau, ne permets donc pas que l’on exécute un tien sujet hors de tes domaines. Si le rabbi est coupable, juge-le à Tibériade.

— Non pas! Que veux-tu que je fasse de ce vilain

silencieux tout le long de la route? Puis, il faut rendre à Pilate sa politesse pour lui apprendre, une autre fois, qu’on ne perd jamais à être convenable avec les princes. Emmenez, emmenez doncce croquant qui ne daigne même pas me répondre n: faire un miracle de quatre sous.

Oséa ne demandait pas mieux, car il paraissait fort médiocrement rassuré sur la contenance légère du tétrarque. Il préférait la rudesse de Pilate.

Quand Antipas avait dit qu’il donnerait un manteau de pourpre au roi des Juifs, son affranchi s’était empressé d'ôter au rabbi son manteau bleu, qu’il trouvait à sa convenance. Mais le tétrarque n’ayant pas ensuite réalisé son dire, le rabbi s’en retourna en tunique blanche.

Midi était passé quand nous revînmes au palais d’Hérode.

Tandis que le rabbi reparaissait devant Pilate, je me présentais chez Claudia.

Marie fut la seule des amis et des disciples de Jésus qui assista à l'interrogatoire.

Pilate réapparut sur le bima de fort mauvaise humeur. Il croyait s’étre déchargé sur le tétrarque d’un jugement, qui lui pesait à cause d’Ida et à cause de Claudia. Car, quel que fût son arrêt, il blesserait une de ces deux femmes qu’il aimait.

— Le tétrarque, dit Oséa, ne veut pas confirmer notre sentence. D’ailleurs, il n’en a pas précisément le droit. Le crime a été commis sur un sol de ta juridiction et de notre juridiction : seul nous avons le droit de condamner.

Pilate haussa les épaules avec un sentiment de dédain et d’impatience et, s’adressant au rabbi, lui dit brusquement.

— Les entends-tu? Tu es donc roi des Juifs, toi?

— Cette question vient-elle de toi, objecta le rabbi, ou bien répètes-tu ce que les autres disent de moi ?

— Est-ce que je suis Juif moi ? Tes compatriotes et ton sanhédrin t’amènent à moi comme un coupable. Qu’as-tu

donc fait ? Est-il vrai que tu as essayé de conquérir ce royaume?

— Ce royaume? Apprends donc, agent de César, que mon royaume n’est pas de ce monde. S’il l’était, mes gens auraient combattu pour moi, m’auraient délivré des mains des Juifs et t’auraient réduit à l’impuissance. Mais, je le répété, mon royaume n’est pas de ce monde.

— Ainsi tu es vraiment roi, alors?

— Tu l’as dit, répliqua le rabbi, je suis roi. C’est dans ce but que je suis né, c’est à cause de cela que je suis venu au monde. Je dois attester la vérité. Et quiconque est dans le vrai, écoute ma voix.

— Mais, qu’est-ce donc que la vérité (1)?

Le rabbi ne répondit plus. Oséa s’exclama :

— Est-ce que tu cherches encore la vérité, officier de César? N’a-t-il pas dit assez clairement qu’il était roi des Juifs?

— C’est précisément parce qu’il l’a dit aussi clairement que je doute. S’il était criminel, il aurait nié. Il est donc fou. Je ne puis pas condamner à la croix un homme qui a perdu la raison.

— Prends garde, procurateur, s’écria Oséa : cet homme n’est ni fou ni visionnaire. Il est révolutionnaire. Tu nous offenses, si tu ne venges pas le blasphème contre notre Dieu. N’a-t-il même dit que si nous démolissions le Temple, il le rebâtirait en trois jours?

— Je vais le faire flageller alors pour vous être agréable, répéta Pilate : tout autre châtiment, me parait énorme.

— Énorme! fit Oséa; procurateur, prends garde. Interroge tout Jérusalem qui l’a vu, il y a quatre jours, entrer dans la ville accompagné de ses compatriotes criant : Hosanna au fils de David! Hosanna au roi des Juifs! Si un fait pareil se fût passé à Rome, Tibère l’aurai t-il toléré? Notre ville fidèle n’a pas cédé à la tentation et

(1) Jean, chap, xviii, vers. 33, 34, 35, 36, 37, 38. Voir aussi la note B.

LES MEMOIRES l)E JUDAS.

a laissé passer l'émeute. Or, nous ne voulons pas, noua qui sommes responsables de l’ordre dans cette ville, que la nouvelle soit rapportée à César, et qu'il y trouve ensuite un prétexte pour nous grever d'autres taxes. Nous avons fait notre devoir. Nous avons pris, condamné et présenté le coupable d'un essai d’insurrection contre l’empereur ; nous nous déchargerons auprès de lui par une ambassade. Nous n’avons aucune soif de sang : mais tu réponds des suites.

— Je ne redoute pas vos accusations contre moi. César me connaît. Mais je ne veux pas créer des prétextes de trouble entre nous. Vous voulez que cet homme, que ce rêveur soit condamné à la croix? je le condamne. Mais, comme tous les ans je fais grâce à un condamné, à la fête du paschah, je vous propose sa grâce. Il y a en mon pouvoir en ce moment quatre prisonniers condamnés à mort : celui-ci, un voleur d'Emmaüs, l’essénien Moab qui a essayé de me tuer, et Jésus Bar Abbas qui a assassiné. Choisissez.

— Jésus, Jésus, s’écrièrent tous les gens qui remplissaient la cour.

— Je vous l’accorde, dit Pilate souriant. Popilius, délivre cet homme.

— Pas celui-là, pas celui-là, répliqua la foule, Jésus Bar Abbas.

Pilate pâlit et regarda le rabbi. Celui-ci sourit tristement. Pilate rentra dans la salle du jugement et dicta la sentence.

En ce moment, j’entrai aussi.

J’étais terrifié de ce que je venais de voir.

Marie attendait dehors.

En m’apercevant de loin, Claudia s’écria, la voix pleine de joie :

— Ah ! tu viens chercher des nouvelles de la petite Juive? tu vas en avoir. Tu l’aimes donc bien, hein !

— Il n’y a pas dans le langage humain un mot, Claudia, pour exprimer combien je l’aime.

— J’en suis heureuse alors.

Claudia avait traîné Ida par les cheveux jusqu’à son logement, après avoir fermé au verrou la porte de la salle du jugement, qui mettait cette pièce du palais d’Hérode en communication avec les autres appartements. Ses esclaves, ses officiers de la cour avaient reculé devant la lionne qui emportait la proie dans son repaire et l’avaient laissé passer, conservant un silence effrayé. Claudia, arrivée dans une de ses salles, avait fait appeler son lorarrum , et lui montrant quelque chose d 'évanoui et de brisé par terre, lui avait dit : « Pour mes enfants , à l’heure ordinaire! » Le mot était déjà fort connu par cet exécuteur de hautes et basses œuvres, qui pendait les esclaves nues par leurs cheveux et les fouettait jusqu a la mort.

Le lorarium était un Lucanien, d’une petite ville dite Grumentum, un petit homme tout muscles, tout poils, à la figure atroce et à l’âme noyée dans le sang, de force herculéenne, courageux comme un loup affamé. Cet homme prit à mi-corps la jeune fille évanouie et l’emporta. Claudia entra dans son cabinet de toilette.

J’arrivais au moment où les mystères des pommades et des lotions étaient terminés.

Claudia venait de prendre son second repas. Après ce repas, elle avait la coutume, lorsque le temps était beau, de se rendre dans les jardins du palais et de flâner, brassant des fleurs, assistant au dîner de ses enfants.

Les enfants de Claudia étaient les murènes.

Dans une vasque immense de marbre blanc, au sable

mousseux, elle en nourrissait plusieurs centaines, quelle avait fait venir de la baie de Putéolis qui produit les plus belles.

La murène est un serpent de mer, long de deux, quelquefois de trois coudées, la tête et la queue pointues, le corps développé, couvert d’une peau visqueuse couleur jaune tirant au marron tigrée de taches noires. Ce poisson est fort avide de sang et de chair; et les Romains, pour le régaler et afin de lui donner un goût plus savoureux, lui jetaient de temps à autre un esclave.

Claudia, à l’instar de ses compatriotes, avait un vivier peuplé de ces poissons, et elle prenait un singulier plaisir à aller les voir, presque tous les jours, à l’heure du repas, dévorer un mouton, quand elle n’avait pas une de ses femmes à leur servir. Cette fois, elle leur préparait une fête impériale.

Elle m’attendait pour me faire partager ce plaisir.

Au bord du vivier avaient déjà été préparées deux chaises, et quatre esclaves liburniens, quatre géants, se tenaient derrière ces chaises pour nous faire honneur.

Claudia ne voulut pas me laisser attendre. Elle me prit par la main, et sans dire mot, m’emmena au jardin . Quand je vis qu’elle me conduisait du côté de la vasque aux murènes, le frisson parcourut toute ma personne, je tremblai, je pâlis. Je n’osai rien demander. Claudia fit semblant de ne s’apercevoir de rien.

Lorsqu’elle fut arrivée près de la vasque, elle s’assit et me fit signe de m’asseoir. Puis, d’un mouvement de tête, elle donna un ordre au lorarium, qui se tenait debout à l’extrémité opposée du vivier.

Les murènes, qui connaissaient l’heure de leur nourriture, fourmillaient, frétillaient dans l’eau, glissant de tous les côtés, et accourant à un petit claquement de la langue de Claudia, appel auquel elle les avait habituées.

• — N’est-ce pas quelles sont charmantes, me dit l'atroce Romaine ; tu vas les voir à l’œuvre comme elles sont gentilles.

Je ne répondis rien. Mon cœur sautait. Alors Claudia, se tournant vers moi, la figure sarcastique, la voix sévére, ajouta :

— Juif, le premier soir que tu m’as vue, à souper, tu as osé appuyer tes lèvres sur une mèche de mes cheveux. J’ai cherché longtemps comment t’exprimer le plaisir que cela me fit. J’ai trouvé l'équivalent de ton baiser. Joie pour joie.

Le lorarium apparut, portant Ida dans ses bras. Je voulus me lever. Les huit mains des esclaves liburniens, qui étaient derrière ma chaise, m’y clouèrent dans l’immobilité. Je voulus parler; un essaim de malédiction, d’injures, d’imprécations, de mots de mépris, se précipitèrent sur ma langue : elle était paralysée. Ma vie éclatait dans mes yeux.

Le lorarium porta Ida près du vivier et d’un coup de main lui arracha tous ses habits et la mit à nu. Elle jeta un cri qui arriva à Dieu dans le ciel. Claudia la contempla en pâlissant — et elle avait bien raison de pâlir. Elle fit un nouveau signe. Le lorarium saisit la jeune fille, lui lia les pieds, et la jeta dans la vasque.

Quarante ans se sont écoulés depuis cet événement. J'ai assisté à tous les désastres qu’un homme peut essuyer; rien ne m’émeut plus. Et cependant, en retraçant cette scène, mon vieux sang se glace encore dans mes veines.

Aussitôt que le corps d’Ida tomba dans le bassin, ces centaines de serpents, comme un seul groupe, se ruèrent sur lui. Ida se releva et tâcha de se tenir debout. L’eau la couvrait jusqu’à la poitrine. Elle commença alors avec ses mains à arracher les murènes qui, comme d’énormes sangsues, l’appréhendèrent de leur bouche toute grande ouverte, formant un disque armé de suçoirs, et la mordirent. Ses mains glissaient sur ces corps glutineux, dont le contact et la vue lui causaient plus d'horreur que son sang même qui coulait, que sa chair qui était broyée. Ida ne cria pas. Un gémissement sourd, profond, inarticulé, s’échappait de son gosier, à son insu , avec sa res-

piration hoquetée. Pour une murène qu’elle réussissait à détacher avec un lambeau de chair de son corps, dix se lançaient à ses bras, à sa poitrine, à son cou. Ses jeux dilatés s’élancaient hors des orbites. Les muscles de sa figure se tordaient comme chez une hystérique. Les murènes enfonçaient leurs têtes aigues dans son corps, et l’enlaçaient de leurs spires peu flexibles, comme elles pouvaient.

Ida retombait et disparaissait sous l’eau pour un instant à peine; puis elle se relevait. Son cou, ses joues avaient été envahis et mordus. On aurait dit une tête de Méduse. Les mains, les bras, étaient chargés de ces horribles monstres. Elle était une plaie : l’eau rougissait. En ce moment, une murène lui sauta aux lèvres : Ida plia. D'autres lui sautèrent aux yeux. Elle jeta un cri; fit un effort suprême pour se débarrasser de ces carcans vivants, de ces fers dévorants, elle réussit encore à délivrer sa belle figure, horriblement déchirée, puis elle chancela et s’affaissa.

Je la vis trembler sous l’eau, se cramponnant au sable, mordre les reptiles qui la mordaient. Puis, ses mouvements se ralentirent, cessèrent. Elle se raidit, et un moment après son corps n était plus qu’un squelette. Je fis un etfort aussi pour m’enfuir.

Claudia avait disparu. Les esclaves liburniens ne me retinrent plus. Le lorarium restait toujours debout et impassible à l’autre bout du bassin. Et les oiseaux chantaient; les abeilles bourdonnaient; les papillons flânaient; l’air était embaumé des premiers baisers du printemps. Des fleurs dans les parterres, des jeunes poussées sur les arbres, et, devant moi, la seule femme que j’ai aimée, dévorée! Je fuis, et je ne sais comment je me trouvai dans la salle au jugement où je tombai anéanti.

La parole du scribe, qui lisait à Pilate la sentence du rabbi, me secoua. Je courus à lui et je lui dis d’une voix sourde :

— Ta femme a assassiné la sœur ; ne tue pas le frère.

— Quoi? que dis-tu?

— Je l’ai vu, je viens de là, de la vasque aux murènes...

— Ah! la malheureuse! secria Pilate se couvrant la face avec les mains.

— Sauve cet homme au moins, continuai-je.

— Je ne le puis, s’exclama Pilate avec un accent de désespoir : ces tigres attendent leur proie. La loi est inexorable.

— Mais les hommes savent s’en moquer, quand ils veulent.

— Que puis je faire ?

— Quel est le centurion que tu charges de l’exécution?

Pilate me regarda fixement, puis il dit :

— C’est bien, ce sera Lentulus.

Et il sortit sur le bima et lut l’arrêt par lequel le rabbi de la Galilée était, condamné à mourir sur la croix.

Je sortis avec Pilate et remarquai ‘qu’un des commissaires du sanhédrin était un de mes amis, Joseph de Ramatha. Je lui dis :

— N’as-tu pas un jardin près de Golgotha?

— Oui , pourquoi ?

— Réclame à Pilate le corps du condamné.

— Que veux-tu que j’en fasse?

— Je te le dirai : réclame-le toujours.

Lorsque Pilate eut lu l’arrêt et fut près de rentrer dans le palais, Joseph lui dit :

— Ce condamné n’a pas de parents. Je te demande son corps pour lui donner un tombeau.

— Prends-le, répondit Pilate, et s’enfuit.

Les commissaires du sanhédrin consignèrent le prisonnier aux gardes romaines.

Je vis alors le rabbi, ferme jusque-là, chanceler et presque défaillir.

Il n’y avait pas de temps à perdre. C’était presque deux heures de relevée, et à six, heure à laquelle commençait le sabbatb, tout devait être fini, le supplice achevé, les

suppliciés ensevelis. Les autres prisonniers furent tirés de prison. Moab et Zabdi montrèrent un grand calme. Bar Àbbas, gracié, commença à gambader dans la cour et à dire mille bouffonneries aux Juifs qui avaient obtenu sa grâce.

Trois croix furent tirées des magasins du prétoire et chaque condamné prit la sienne. Le rabbi ayant protesté qu’il n’avait pas la force de porter son bois, on paya un paysan qui se chargea de la besogne. Il s’éleva quelque contestation entre Oséa et le scribe du prétoire, à propos de la sentence qui devait être affichée sur la croix du rabbi. Le scribe passa outre, et le cortège se mit en route. Je m’approchai de Jésus et lui murmurai à l’oreille : Espère !

Il sourit de nouveau tristement.

Il était d'usage de donnera boire aux condamnés, avant de les attacher à la croix, un certain vin aromatisé qui les étourdissait. Si le condamné n’avait ni un parent, ni un ami pour lui offrir ce breuvage, si aucune femme pieuse de la ville n’accomplissait cet acte de charité, le fisc fournissait le vin.

Prévoyant comment le procès du rabbi finirait, j’avais fait composer un vin fortement narcotisé dont il aurait suffit de goûter quelques larmes pour tomber dans l’immobililé cadavérique du coma. J’envoyai Marie quérir cette drogue chez moi, et, le cœur lacéré par la douleur, je suivis les condamnés.

Ce pauvre et dévoué Moab me touchait. Il s’informa d’Ida. Je lui répondis, pour ne pas rendre ses dernières heures plus amères: que sa mère l’emmenait à Capharnaüm.

Le supplice devait avoir lieu à l’endroit ordinaire, au Golgotha.

En partant du palais d’Hérode, le chemin était court. Passant sous la tour de David, nous sortîmes par la porte Génath et traversâmes les bouquets d’amandiers et les jardins qui couronnent la fontaine d’Hézekiah. Sur le Gareb, au dehors de la porte, était le monument du grand

sacrificateur Jean, à quelques pas au delà, le petit jardin de mon ami Joseph de Ramatha, un peu plus loin encore, le petit mamelon du Golgotha, nu, aride, de pierre calcaire blanche. Tout cela, au nord-ouest de la ville. Sur cet exhaussement de terrain, les voleurs, les assassins, les pirates, les impies, les traîtres, les émeutiers, les faux prophètes, les faux .rabbi, étaient exécutés.

Le rabbi galiléen allait s’y briser comme faux messie, impie et rebelle.

Sa condamnation cependant était surtout politique.

Joseph m’avait présenté au centurion comme celui à qui il devait livrer le cadavre obtenu par Pilate, et avait mis son jardin, le jardinier et sa propre personne à ma disposition.

Il avait probablement deviné mon dessein.

En montant le tertre des supplices, Marie me rejoignit .portant le fiacon du vin narcotique. Je lui montrai alors Lentulus, un homme de quarante-cinq à cinquante ans, la figure bourgeonnée, le nez rouge, le crâne chauve, les lèvres pendantes, les yeux de feu et larmoyants — en un mot, le champ de bataille où tous les vices avaient fait rage et laissé leur ruine.

Je ne pouvais pas agir directement sur ce Romain.

Mes démarches eussent eu l’air d’une corruption grossière et auraient assurément échoué. En laissant agir Marie, tout ce quelle obtiendrait, à n’importe quel prix, par n’importe quel moyen, acquerrait le semblant d’une tendre séduction, d’un profond dévoûment au condamné, d’une affaire de cœur qui justifiait en même temps et qui l’entreprenait et qui cédait, et avait une grande valeur morale. Marie, d’ailleurs, était si belle encore, elle avait -la voix si douce, la figure si câline, la parole si pénétrante, l’entrain si absolu, que personne n’aurait eu le courage de condamner le voluptueux légionnaire s’il avait subi une fascination, à laquelle l’austère rabbi de Nazareth luimême n’avait pu se soustraire.

Marie comprit son rôle et l’accepta avec cette espèce de

sublime abnégation de sa personne quelle mettait en toutes ses actions.

Cette femme était un cœur.

Alors je m’adonnai à consoler les derniers moments de cet autre noble créature, Moab, tout en dirigeant Marie par mes regards et par des monosyllabes en notre langue, que ni le centurion ni ses soldats, tous syriens et phéniciens d’ailleurs, n’entendaient point.

Arrivé à l’endroit de l’exécution, les condamnés déposèrent leur croix. Les trous pour les recevoir étaient tout prêts; car, par malheur, les supplices à Jérusalem ne chômaient guère. Mais ces supplices étaient presque tous ordonnés par les autorités romaines, raison pour laquelle le peuple, qui aime ces drames sanglants et émouvants, les laissait, chez nous, s’accomplir assez souvent dans la solitude.

Le peuple protestait ainsi contre l’oppresseur étranger.

Très peu de monde, en effet, se trouva présent au Golgotha. Et cela aussi par la raison qu’il était environ quatre heures, que le sabbath commençait à six, et qu’il fallait accomplir les grands préparatifs de la fête du souper du paschah et remplir ses devoirs envers le Temple. Les commissaires du sanhédrin avaient quitté les condamnés, dés que Pilate avait confirmé leur arrêt et en avait accepté l’exécution.

Les trois condamnés furent mis tout nus, selon l’usage. Marie s’approcha du rabbi et lui fit boire du vin préparé. Le rabbi résistait; Marie, d’un signe d’yeux, le décida et il en avala une ou deux gorgées. Ce n’était pas assez, mais ce n’était pas peu non plus. Moab et son compagnon Zabdi burent sans remord.

Le rabbi éprouvait une agitation extraordinaire. L’aspect de la mort l’effrayait. Il eut des défaillances qui m étonnèrent. Il se plaignit des hommes et de Dieu. Peutêtre n’avait-il pas tort. Pas un de ses disciples ne l’entourait. Quelques femmes galiléennes, qui lui avaient manifesté tant d’attachement jaçlis, le contemplaient encore de

loin, presque cachées derrière les amandiers. Je me montrais plutôt empressé pour Moab. Marie fut héroïque; et cependant elle ressentait les spasmes doubles, car elle souffrait pour elle et pour le rabbi.

Marie obtint, après avoir échangé quelques mots avec Lentulus, que l’on ne perçât pas de clous les pieds du rabbi, mais seulement les mains. Elle obtint encore qu’on lui mît sous les pieds une tablette solide pour le soutenir, et entre les jambes un billot fortement fiché dans le tronc de la croix pour l’y faire s’asseoir et amoindrir ainsi le déchirement des mains.

Lentulus accorda tout, roucoulant autour de Marie comme un vieux ramier. En dix minutes, elle avait fait du centurion son valet.

Quand tout fut prêt, le rabbi se coucha sur la croix. On lui lia fortement les pieds aux chevilles. Il enfourcha, aussi commodément qu’il pût, le billot, et tendit les mains. Le rabbi jeta un cri aigu lorsque les clous les traversèrent. Etant d’une nature éminemment nerveuse, il sentait vivement la douleur. Marie lui inonda le visage de larmes,. tout en lui disant de douces paroles.

Le rabbi ne répondit cependant pas un mot. Sa lutte intérieure se peignait sur sa figure, crispait son front, ternissait tour à tour ou faisait flamboyer son regard. Dès qu'il fut convenablement arrangé sur son autel de la môrt, on le dressa doucement pour ne pas trop le secouer; on glissa le bout inférieur de la croix dans le trou, et on la consolida par des coins. En prenant la position verticale, un flot de sang colora la visage de Jésus. Mais c’était plutôt un effet de l’émotion morale que de la douleur matérielle. Une fièvre intense s’alluma immédiatement dans son sang. Bientôt après il demanda à boire. J’empreignai une éponge dans le vin épicé et la lui portai aux lèvres. Le rabbi but, et dix minutes après, il tomba dans une espèce de coma si complet;, si puissant, que Marie et moi craignîmes un instant que la forte dose du narcotique qui devait soulager la douleur ne l’eût empoisonné.

Quatre heures du soir étaient passées.

Les quelques curieux qui avaient assisté à l’exécution, étaient rentrés dans la ville. Une douzaine de soldats et leur chef, Marie et moi restions seuls sur le Golgotha autour des crucifiés. Marie pressait Lentulus d’abréger la besogne, et Lentulus paraissait plus pressé encore que Marie. Mais, si le rabbi montrait tous les symptômes de la mort, les autres deux condamnés semblaient fort vivants. On leur fit avaler le reste du vin aromatisé pour les étourdir et les achever. Le temps pressait.

C était cinq heures, et à six, tout devait être fini, les croix abattues, les cadavres ensevelis, pour ne pas souiller le sabbath du Seigneur le plus solennel de l’année. Il fallut recourir au crurifragium ordinaire. Heureusement que les deux autres suppliciés commençaient aussi , comme le rabbi, à tomber dans l’anéantissement de la mort. Lentulus donna donc l’ordre de briser les jambes et les bras à Moab et à Zabdi. L’ordre fut accompli.

Depuis une heure, le rabbi ne donnait plus signe de vie. Les soldats se mirent en devoir de baisser les croix. On ne mit pas trop de façon à renverser les croix des deux malheureux, auxquels personne ne s’intéressait. Lacroix du rabbi, par contre, fut couchée doucement, par derrière, et je m’empressai de couper les cordes des pieds, taAdis que deux soldats tiraient les clous des mains.

Lentulus, malgré qu’il fût enivré des regards de Marie, n’oubliait pas entièrement sa responsabilité. Il éloigna donc ses soldats et les fit s’occuper des deux autres suppliciés. On transporta ceux-ci, morts ou non, au bord de la butte qui domine la vallée hideuse de l’Hinnon et on les y précipita. Les orfraies, les chiens, les vautours, les loups, les hyènes en firent leurs pâques. Le cadavre du rabbi me fut confié. Lentulus hâta son départ — six heures approchaient, — promettant à Marie de revenir aussitôt son rapport à Pilate terminé.

Tandis que j'essuyai les quelques gouttes de sang qui tachaient le corps de Jésus, Marie et le jardinier de

Joseph de Ramatha étendaient un drap, dans lequel nous le roulâmes pour mieux le porter.

Il y avait à un coin du jardin un caveau, dans lequel, en attendant, le jardinier réunissait ses outils et toute espèce de débarras. Nous nettoyâmes cette petite chambre et y déposâmes le corps. Le jardinier fut renvoyé. Ce qu’il y avait à faire, Marie l’accomplirait.

Lentulus nous rejoignit une heure après, apportant des cordiaux et quelques nippes, dont le peu niais compère prévoyait la nécessité.

Marie fut sublime jusqu’au bout.

Le surlendemain, elle répandit la nouvelle parmi les disciples du rabbi que celui-ci était ressuscité.

C’était nécessaire pour assurer le succès de tout ce que nous venions de faire, l’impunité de Lentulus, l’oubli de Pilate, calmer les consciences timorées des membres du sanhédrin, qui avaient cru la loi outragée et devaient la croire vengée.

Pilate et Hannah cependant surent de moi la vérité.

Les disciples, dont la honteuse poltronnerie n’avait pas d’excuse, tancèrent Marie, en l’appellant une visionnaire, lorsqu’elle leur annonça que le corps du rabbi « avait été enlevé de son tombeau et qu’on ne savait point où on l’avait mis (1). »

Ils ne crurent jamais — ces naïfs î — à la résurrection de leur maître.

Trois mois après, ma sœur veuve, Noah, mon ami et moi, nous nous embarquions à Joppa pour Tarente.

(1) Jean, chap. xx, vers. 2. Luc, chap. xxiv, vers. 11. Et visa sunt illit sicut deliramentum verba itla et non crediderunt illis.

Trois ans sont passés depuis les derniers événementsque je viens de raconter.

Nous sommes à Rome.

Un jour, en allant aux Thermes, je rencontrai Pilate, qui, ayant fini ses dix ans de pouvoir, revenait à Rome.

J’avais alors vingt-six ou vingt-sept ans.

J’avais adopté le costume grec et passais pour être un citoyen de Rhodes. Ma barbe avait poussé, la vie élégante de la jeunesse d’Alcinoüs que je menais avait fortement changé le galbe de ma figure. Malgré cela, Pilate me reconnut et s’approcha de moi.

Du premier mot, il me parla de mon ami. Un douloureux soupir s’échappa de ma poitrine. Il me demanda à le voir. Je lui répondis de se hâter, car les heures de cet infortuné étaient comptées. Pilate ne fit même pas une allusion à sa femme. Le nom de Claudia me donnait le frisson. Pilate me dit qu’il ne voulait pas vivre à Rome où il se heurtait à chaque moment à des souvenirs qui le blessaient, et qu’ils allaient partir dans quelques jours pour l'Espagne, pour son beau pays d’Hispalis, où il allait fixer sa demeure avec ses deux enfants.

Le lendemain Pilate vint chez nous.

Il était temps.

Nous avions une petite maison sur le mont Esquilin, avec un beau jardin sur le derrière.

C’était le commencement de mai, à la quatrième heure. Un jour splendide; un soleil en fête. L’air rempli de chant et de parfum; la terre de fleurs. Sous un petit portique, qui couvrait le palier des marches du jardin, sur des coussins, entouré de couvertures, gisait un malade. Noah se tenait derrière son siège, ma sœur devant, ayant à la main une coupe avec un breuvage.

Mon ami se mourait de consomption.

Il avait voulu voir le soleil une dernière fois, et expirer en regardant le ciel.

Il est si triste de mourir en regardant un plafond de menuiserie!

Depuis trois ans, mon ami dépérissait. Il était toujours triste, souvent même sombre. Il ne souriait plus jamais. Il parlait aussi rarement, évitant toute souvenance du passé. De ses connaissances de jadis il ne voulut voir personne. Marie de Magdala seulement lui écrivit trois ou quatre fois, implorant de venir nous rejoindre à Rome. Mon ami lui répondit, fort ému, fort touché, mais lui enjoignant de rester en Syrie. Un seul homme cependant fut reçu : un certain Saul de Tarse, un homme d’esprit élevé, mais nébuleux et enthousiaste. Il vit deux fois mon ami et causa longtemps avec lui en tête à tête. Puis, plus personne, plus rien. Mon ami vivait dans une tombe au milieu du monde.

Il ne jouissait de la création que par bouffées, tantôt d’une aube splendide, tantôt d’un coucher de soleil mélancolique, tantôt d'un clair de lune enivrant, par ici d’une fleur, par là d’une caresse de cette bonne Noah ou d'une douce parole de mon excellente sœur qui l’aimait comme elle m’aimait, — c’est à dire comme dix mères! Maintenant le moment fatal était arrivé. L’huile de la lampe avait été consommé jusqu’à la dernière goutte : la vie était usée.

J'avais appelé des médecins grecs et asiatiques. Aucun d’eux n’avait rien trouvé pour dérober une heure à la clepsydre du temps. J’avais acheté des philtres aux sagas ; leurs breuvages avaient peut-être précipité la catastrophe. Mon ami s’était prêté à tout pour ne pas me déplaire, mais il m’avait déclaré, dès le premier jour, que sa vie avait été atteinte et que la déception le tuait.

La déception! que de grands esprits n’a pas tué cette incurable et affreuse maladie!

Mon pauvre ami était méconnaissable. De sa figure si accentuée, il ne restait que les yeux, quoique leur éclat,

si changeant, si puissant, si divers, fut éteint. Ses mains étaient glacées, la pâleur de son front commençait à devenir livide. On n’entendait plus son cœur battre. Son haleine seteignait. La mort l’envahissait. Il reconnut néanmoins Pilate, lorsque celui-ci, en entrant, vint se placer devant lui. Mon ami sentit un éclair de vie traverser sa personne. Ses yeux brillèrent en s’ouvrant de toute leur largeur. Il put dire, en hochant légèrement la tête : Merci ! Puis, l’image d’Ida se dressant peut-être dans son âme, il s’assombrit, plongea sa face dans la poitrine de Noah et y resta absorbé pendant deux minutes. Pilate n’osa ouvrir la bouche.

Mon ami savait ce que cet homme, brusque mais bon, avait fait.

Enfin mon ami releva sa tête et la tourna vers le soleil :

— Mon Dieu! que la lumière est belle ! s’exclama- t-il. Et il resta les yeux grands ouverts sur le ciel.

Mais peu à peu, nous vîmes ces yeux s’obscurcir, les prunelles se resserrer, les paupières s’abattre. Un léger souffle s’échappa de sa bouche qui s’éclaira d’un sourire, la tête s’inclina sur sa poitrine.

Il était mort.

Note A

Le Talmud, chapitre vi , Sanhédrin, parle de la lapidation d’un Jésus de Nazareth, convaincu de magie, de séduction et de corruption de ses co-religionnaires. Au chapitre suivant, se trouve mentionné un autre Jésus, fils de Pandira et de Marie, modiste, femme de Studa, ou d'une Stada, femme de Papus, fils de Jehuda. Cette Marie était de Lydda, et vécut environ soixante et dix ans après Marie , mère du Jésus des chrétiens. C’est là le Jésus que, nous dit Raban-Maur, les Juifs maudissaient dans toutes leurs prières, comme impie, fils d’un impie, le païen Pandira, et de l'adultère Marie. Enfin, un troisième Jésus, environ deux cents ans avant le Christ, avait, disent les Juifs, institué l’idolâtrie de la croix. — Disputât. R. Jechiel. Cum. Nicol. apud Wagenseil. Tel a igné a Satanae , p. 16 ad 21.

— Raban-Maur. lib. cont. Judaeos , n. 40, apud Chifflet., Int. scriptor ester . deftd. cathol. p. 333.

Le livre de Toldos Jeschu donne beaucoup plus de détails ; j Wagenseil, où nous le lisons, avertit que Raymond Martin, dans son Poignard de la foi (Pugio fidei ) en avait déjà donné un échantillon un peu différent de ce qu'il publie lui-même. Nous croyons, pour le moment, ne donner ni la version de l’un, ni celle de l’autre, ni d’autres documents curieux, publiés à Leipzig, par M. Constantinus Tischendorf : Evangelia apocrgpha , etc. Nous présentons, au contraire, quelques extraits du Protoévangile, attribué à saint Jacques, surnommé le juste, frère du rabbi de Nazareth. Les âmes pieuses nous en sauront peutêtre gré. La traduction est de Voltaire, mais nous l’avons contrôlée dans le Recueil de Fabricius : C'odices apocryph. noti Testaments, Hamburgi, 1703 et 1719.

Marie était comme une colombe élevée dans le Temple du Seigneur, et elle recevait sa nourriture de la main d’un ange.

NOTES

Lorsqu’elle eut douze aüs, il se tint(dans le Temple du Seigneur) un conseil des prêtres, disant : Voilà que Marie a douze ans dans le Temple du Seigneur; que lui ferons-nous, de peur que la sanctification du Seigneur notre Dieu ne soit peut-être souillée? Et les prêtres dirent à Zacharie : Prince des prêtres, présentez-vous à l’autel du Seigneur, et priez pour elle; et tout ce que Dieu nous aura manifesté, nous le ferons. Et le prince des prêtres, ayant pris sa longue tunique à douze clochettes, entra dans le saint des saints, et pria pour elle. Et voici que l’ange du Seigneur se présenta, lui disant : Zacharie, Zacharie, sortez, et convoquez les veufs du peuple : et qu’ils apportent chacun une verge (1) ; et elle sera donnée en garde pour femme à celui à qui Dieu aura montré un signe. Or des crieurs le publièrent par toute la région de la Judée, et la trompette du Seigneur sonna (2), et tous accoururent.

Or, Joseph, ayant jeté sa hache, sortit au devant d’eux; et s’étant assemblés ils s’en allèrent au grand-prêtre, ayant pris leurs verges. Ainsi recevant d’eux leurs verges, il entra dans le Temple et pria. Et ayant achevé l’oraison, il prit les verges et sortit. Alors il les rendit à chacun d’eux, et il n’y apparut aucun signe. Mais Joseph reçut la dernière verge, et voici qu’une colombe sortit de la verge, et vola sur la tête de Joseph. Et le grand-prêtre dit à Joseph : Vous êtes choisi par le sort divin pour prendre la vierge du Seigneur en garde chez vous. Et Joseph s’en défendait, disant : J’ai des fils, et je suis vieux ; mais elle esttrès jeune : de là je crains de devenir ridicule aux enfants d’Israël. Mais le grand-prêtre dit à Joseph : Craignez le Seigneur votre Dieu, et ressouvenez-vous quelles grandes choses Dieu fit (3) contre Dathan, et Abiron, et Coré, comment la terre s’ouvrit et les dévora à cause de leur contradiction. Maintenant donc craignez Dieu, Joseph, de peur que ces choses ne soient dans votre maison. Joseph, effrayé, la reçut, et lui dit : Marie, voici que je vous prends du Temple du Seigneur, et je vous lais-

(1) Nomb.» chap. xvii.

(2) Lévit., chap. xxv, vers. 9.

(3) Nomb., chap. xvi.

NOTES

serai à la maison, et j’irai pour exercer ma profession île charpentier (et je reviendrai à vous.) Et que le Seigneur vous conserve (tous les jours.)

Or, il se tint un conseil des prêtres, disant : Faisons un voile (ou tapis) pour le Temple du Seigneur. Et le prince des prêtres dit : Appelez-moi des vierges sans tache, de la tribu de David. S’en allant donc et cherchant, ils trouvèrent sept vierges. Et le prince des prêtres se ressouvint de Marie, qu’elle était de la tribu de David, et sans tache devant Dieu. Et le prince des prêtres dit : Tirez-moi au sort laquelle filera du fil d’or (d’amiante) et île fin lin (et de soie,) et d’hyacinthe, et d’écarlate, et de la vraie pourpre ; et Zacharie se ressouvint de Marie, qu’elle était de la tribu de David ; et la vraie pourpre (et l’écarlate) échut à Marie par le sort ; et (les ayant reçues) elle s’en alla dans sa maison. Or, dans ce même temps, Zacharie perdit la parole (1). Et Samuel prit sa place, jusqu’à ce que Zacharie recommençât à parler. Marie ayant reçu la pourpre (et l’écarlate) fila.

Et ayant pris une cruche, elle sortit puiser de l’eau (2). Et voici une voix qui lui dit : Je vous salue pleine de grâce (3), le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes. Or, Marie regardait à droite et à gauche, pour savoir d’où venait cette voix. Et toute tremblante, elle entra dans sa maison, et quitta sa cruche; étayant pris la pourpre, elle s’assit sur sa chaise pour travailler. Et voici que l’ange du Seigneur se présenta devant elle, disant: Ne craignez point, Marie, vous avez trouvé grâce auprès du Seigneur. Et l’entendant, Marie s’entretenait en soi-même de ces pensées : Concevrai-je par le Dieu vivant, et enfanterai-je comme chaque femme engendre? Et l’ange du Seigneur dit : Il n’en sera pas ainsi, ô Marie! car le Saint-Esprit viendra sur vous, et la vertu de Dieu vous couvrira de son

(1) Luc., chap. I, vers. 20.

(2) Gekèsk., chap. xxiv, vers. 15.

(3) Luc., chap. q vers. 28.

NOTES

ombre. C’est pourquoi le saint qui naîtra de vous (1) sera appelé le fils du Dieu vivant. Et vous lui donnerez le nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de leurs péchés. Et voici que votre cousine Élisabeth a conçu son fils dans sa vieillesse : et ce mois-ci est le sixième pour celle qui était appelée stérile , parce que tout ce que je vous dis ne sera pas impossible auprès de Dieu. Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur; qu’il me soit fait selon votre parole.

Et ayant achevé la pourpre et l’écarlate, elle l’apporta au grand-prêtre. Il la bénit et dit : O Marie ! votre nom est magnifié, et vous serez bénie dans toute la terre. Marie, ayant conçu une grande joie, s’en alla vers Élisabeth, sa cousine, et frappa à sa porte. Et Élisabeth, l’entendant, accourut à la porte, et lai ouvrit, et dit (2) : Et d’où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne à moi? car ce qui est en moi a tressailli et vous a béni. Or (3) Marie elle-même ignorait ces mystères, dont l’archange Gabriel lui avait parlé. Et regardant le ciel, elle dit : Qui suis-je pour que toutes les générations me disent ainsi bienheureuse? Mais de jour en jour son ventre grossissait; et, frappée de crainte, Marie s’en alla dans sa maison, et se cacha des (4) enfants d’Israël. Elle avait seize ans lorsque ces mystères s’accomplissaient.

Au bout de son sixième mois, voici que Joseph vint de ses ouvrages de charpente, et entrant dans sa maison, il la vit enceinte, et le visage abattu (il se jeta par terre, et pleura amèrement), disant : De quel front regarderai-je le Seigneur Dieu ? Or quelle prière ferai-je pour cette petite fille, laquelle j’ai reçue vierge du Temple du Seigneur Dieu, et je ne l’ai pas gardée? Qui m’a trompé? Qui a fait ce mal dans ma maison? Qui a captivé et sé-

(1) Lêvit., chgp. i, vers. 35.

(2) Idem., cbap. i, vers. 43.

(3) Idem., cbap. u, vers. 33, 50.

(4) Idem., chap. i, vers. 24.

NOTES

duit la Vierge? Ne m’est-il pas arrivé une histoire pareille à celle d’Adaiû? car à l’heure de son bonheur, le serpent entra et trouva Éve seule, et il la séduisit; oui, oui, pareille chose m’est arrivée. Et Joseph se releva de terre, et ayant pris Marie, il lui dit : O vous qui étiez siagréable à Dieu, pourquoi avez-vous fait cela, et avez-vous oublié le Seigneur votre Dieu, vous qui avez été élevée dans le saint des saints? Pourquoi avez-vous avili votre âme, vous qui receviez votre nourriture de la main des anges (1)? Pourquoi avez-vous fait cela? Mais elle pleurait amèrement, disant : Je suis pure, et n’ai point connu d’homme. Mais Joseph lui dit : Et! d’où vient donc ce que vous avez dans le sein? Et Marie répondit : Le Seigneur mon Dieu est vivant : Je ne sais d’où cela me vient.

Et Joseph fut tout interdit et persistait dans cette pensée : Que ferai-je d’elle? Et Joseph dit en soi-même : Si je cache son péché, je serai trouvé coupable dans la loi du Seigneur (2); si je la dénonce à la vue de tous les enfants d’Israël, je crains que cela ne soit pas juste, et que je ne sois trouvé livrant le sang innocent à un jugement de mort. Que ferai- je donc d’elle? Assurément je l’abandonnerai en cachette : et la nuit la surprit. Et voici que l’ange du Seigneur lui apparaît en songe, disant : Ne craignez point de recevoir cette jeune fille, car ce qui est né en elle est du SaintrEsprit : elle enfantera donc un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus ; car ce sera lui qui sauvera son peuple de ses péchés. Joseph se leva donc après ce songe, et glorifia le dieu d’Israël qui lui a fait cette grâce, et il garda la jeune fille.

Or , le scribe Annas vint à Joseph , et lui dit : Pourquoi n’avez-vous pas assisté à l’assemblée? Et Joseph lui dit : J’étais fatigué du chemin, et je me suis reposé le premier jour. Et s’étant retourné, le scribe vit Marie enceinte; et il s’en allacou-

(1) Lee., ch&;>. vin.

(2) Dïut., chap, xxn, vers. 18.

NOTES

rant au prêtre, et lui dit : Joseph, à qui vous rendez témoignage, a grandement péché, et le prêtre dit : Qu’est-ce que c’est? Et il lui dit : Il a souillé la Vierge qu’il avait reçue du Temple du Seigneur, et a dérobé ses noces, et ne les a point déclarées aux enfants d’Israël. Et le prince des prêtres, répondant, dit : Joseph a-t-il fait cela? et le scribe Annas dit : Envoyez des ministres, et ils la trouveront enceinte. Et les ministres y allèrent, et trouvèrent comme il leur dit : et ils l’amenèrent ainsi que Joseph en jugement, et le prêtre dit : Marie, pourquoi avez-vous fait cela? et pourquoi avez-vous avili votre âme, et avez-vous oublié le Seigneur votre Dieu, vous qui avez été élevée dans le saint des saints, qui avez reçu votre nourriture de la main de l’ange, qui avez entendu ses mystères (et qui avez tressailli de joie en sa présence) : pourquoi avez-vous fait cela? Mais elle pleurait amèrement, disant : Le Seigneur mon Dieu est vivant, parce que je suis pure en présence du Seigneur, et je ne connais point d’homme. Et le prêtre dit à Joseph : Pourquoi avez-vous fait cela? et Joseph dit : Le Seigneur Dieu est vivant (et son Christ (1) est vivant), parce que je suis pur d’elle. Et le prêtre dit : Ne dites point un faux témoignage (2), mais dites •vrai ; vous avez dérobé ses noces, et ne les avez point manifestées aux enfants d’Israël ; et vous n’avez point incliné votre tête sous la main toute-puissante (3) afin que votre race fût bénie. Et Joseph se tut.

Et le prêtre lui dit (encore une fois) : Restituez la Vierge que vous avez reçue du Temple du Seigneur : et Joseph fondait en larmes ; et le prêtre dit, je vous ferai boire de l’eau de conviction (4); et votre péché sera manifesté devant vos yeux. Et le prêtre ayant pris de l’eau en fit boire à Joseph, et l’envoya dans les montagnes ; et il revint sain (il en fit aussi boire à Marie, et l’envoya de même dans les montagnes; et elle revint saine). Et tout le peuple admira qu’il 'ne se fût point manifesté en eux

(1) Sam., chap. xii, vers. 3, 5.

(2) Exod., chap. xx, ver6. 14.

(3) Pet., Épît., ohap. v, vers. 6.

(4) Nomb., chap. v, vers. 18.

NOTES

de péché. Et le prêtre dit : Dieu n’a point manifesté votre péché, et moi, je ne vous juge pas : et il les renvoya absous. Joseph ayant donc reçu Marie, s’en alla dans sa maison tout joyeux, et glorifiant le Dieu d’Israël.

Or, on publia un décret d’Auguste César pour faire inscrire tous ceux qui étaient à Bethléem (1). Et Joseph dit : J’aurai soin de faire inscrire mes enfants; mais que ferai-je de cette petite fille? (Comment l’inscrirai-je?) l’inscrirai-je comme ma femme? (Elle n’est point ma femme, car je l’ai reçue du Temple du Seigneur pour la conserver). Comme ma fille? mais (tous) les enfants d’Israël savent qu’elle n’est pas ma fille. Qu’en ferai-je? Assurément, au jour du Seigneur, je ferai comme le Seigneur voudra. Et Joseph sella une ânesse, et la fit monter sur l’ânesse. Or, Joseph (2) et Simon suivaient à trois milles. Et Joseph se retournant la vit triste, et il dit en soi-même : peut-être que ce qui est en elle l’attriste. Et s’étant retourné une seconde fois, Joseph la vit riante, et il lui dit : O Marie, qu’est-ce qui est cause que je vois votre face tantôt joyeuse, et tantôt triste? et Marie dit à Joseph : C’est que je vois devant mes yeux deux peuples (3), un qui pleure et qui gémit, mais l’autre qui tressaille de joie et qui rit. Et il vint à mi-chemin; et Marie lui dit : Descendez-moi do l’ânesse, parce que ce qui est en moi me presse pour sortir. Et il la descendit de l’ânesse et lui dit: Où vous conduirai-je, parce que le lieu est désert? Or, Marie dit encore une fois à Joseph : Emmenez-moi, car ce qui est en moi me presse extrêmement ; et aussitôt il l’emmena.

Et trouvant là une caverne , il l’y fit entrer, et la laissa en garde à son fils, et il sortit pour chercher une sage-femme juive dans la région de Bethléem. Or, comme Joseph était en marche,

(1) Luc., chap. il, vers. 1.

(2) Marc., chap, vi, vers. 3. Ce Joseph est aussi nommé Joses, et !e quatre frères de Jésus, sont Jacques, Joseph, Judas et Simon.

(3) Genès., chap. xxv, vers. 23.

NOTES

il vit le pôle ou le ciel arrêté, et Pair tout interdit, et les oiseaux du ciel s’arrêtant au milieu de leur cours. Et, regardant à terre, il vit une marmite de viande dressée, et des ouvriers assis à table dont les mains étaient dans la marmite ; et mâchant ils ne mâchaient pas , et ceux qui portaient les mains à la tête ne prenaient rien, et ceux qui présentaient à leur bouche n’y portaient rien, mais les faces de tous étaient attentives en haut. Et voici que des brebis étaient dispersées, (elles n’avançaient point, mais) elles étaient arrêtées. Et le berger levant la main pour les frapper avec sa verge, sa main restait en haut. Et, regardant dans le torrent du fleuve , il vit les museaux des boucs qui approchaient à la vérité de l’eau, mais qui ne buvaient pas (enfin toutes choses en ce moment étaient détournées de leur cours).

Et voici qu’une femme descendant des montagnes lui dit : Je vous dis, ô homme, où allez-vous? Et il dit : Je cherche une sage-femme juive. Et elle lui dit : Êtes-vous d’Israël, vous? Et il dit : Oui. Mais elle dit : Quelle est celle qui accouche dans la caverne? et il dit : C’est ma fiancée. Et elle dit : N’est-elle pas votre femme? et Joseph dit : Elle n’est point ma femme; mais c’est Marie, élevée dans le saint des saints, dans le Temple du Seigneur ; et elle m’est échue par le sort , et elle a conçu du Saint-Esprit. Et la sage-femme lui dit : Cela est-il vrai? Il lui dit : Venez et voyez. Et la sage-femme alla avec lui. Et elle s’arrêta devant la caverne. Et voici qu’une nuée lumineuse ombrageait la caverne ; et la sage-femme dit : Mon âme a été magnifiée aujourd’hui, parce que mes yeux ont vu des choses étonnantes, et le salut est né à Israël. Or, tout d’un coup, la nuée fut dans la caverne, et une grande lumière, de sorte que leurs yeux ne la supportaient pas; mais peu à peu la lumière se modéra, de sorte que l’enfant fut aperçu, et il prenait les tétons de sa mère Marie, et la sage-femme s’écria, et dit : Ce jour d’aujourd’hui est grand pour moi, parce que j’ai vu ce grand spectacle. Et la sagefemme sortit de la caverne, et Salomé se trouva à sa rencontre. Et la sage-femme dit à Salomé : J’ai un grand spectacle à vous raconter ; une vierge a engendré celui que sa nature ne comporte pas (et cette vierge demeure vierge). Et Salomé dit : Le Seigneur

NOTES

mon Dieu est vivant ; si je n’examine pas sa nature, je ne croirai pas qu’elle a enfanté.

Et la sage-femme entrant, dit à Marie : Couchez-vous, car un grand combat se prépare pour vous. Et lorsque Salomé Peut touchée dans le lieu même, elle sortit, disant : Malheur à moi impie et perfide, parce que j’ai tenté le Dieu vivant; et voici que ma main (brûlante de feu) tombe de moi. Et elle fléchit les genoux vers Dieu, et dit : Dieu de nos pères, souvenez-vous de moi, parce que je suis de la race d’Abraliam, d’Isaac et de Jacob ; et ne me déshonorez pas devant les enfants d’Israël, mais rendez-moi âmes parents; car vous savez, Seigneur, que c’était en votre nom que j’employais (tous) mes soins (et mes vacations), et je recevais de vous ma récompense. EtJ’ange du Seigneur se • présenta à elle , disant : (Salomé, Salomé), le Seigneur vous a exaucée ; présentez votre main à l’enfant, et portez-le; car il sera pour vous le salut et la joie. Et Salomé s’approcha et le porta, disant : Je l’adorerai, parce qu’il est le grand roi né en Israël. Et, (ayant porté l’enfant) tout d’un coup, Salomé fut guérie, et la sage-femme sortit de la caverne , justifiée. Et voici qu’une voix lui dit : N’annoncez pas les grandes choses que vous avez vues, jusqu’à ce que l’enfant entre dans Jérusalem. Et Salomé se retira justifiée.

Note B

Ceci est extrait de l’Évangile de Nicodème, ou attribué à ce disciple, qui témoigna principalement de la passion et de la résurrection du rabbi de Nazareth. Il n’est pas d’accord, naturellement, avec Judas. Nous donnons les deux versions : le lecteur choisira selon son esprit.

Car Aimas et Caïpbas , et Summas , et Batam , Gamaliel , Judas, Lévi, Nephthalim, Alexandre et Cyrus, et les autres

NOTES

Juifs, viennent vers Pilate au sujet de Jésus, l’accusant de plusieurs mauvaises accusations, et disant : Nous savons que Jésus est fils de Joseph le charpentier, né de Marie, et il dit qu’il est fils de Dieu (1) et roi ; et non seulement il dit cela, mais il veut détruire le sabbat (2). et la loi de nos pères. Les Juifs lui disent : Nous avons pour loi de ne point guérir un jour de sabbat ; or il a guéri des boiteux, des sourds, des paralytiques, des aveugles et des lépreux, et des démoniaques par de mauvaises pratiques. Pilate leur dit : Comment, par de mauvaises pratiques ? Ils lui disent : Il est magicien ; et c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons, et qu’ils lui sont tous soumis (3). Pilate dit : Ce n’est point là chasser les démons par l’esprit immonde, mais par la vertu de Dieu (4). Et les Juifs disent à Pilate : Nous prions Votre Grandeur que vous le fassiez paraître devant votre tribunal et entendez-le. Or Pilate, appelant un coureur, lui dit: Par quel moyen amènera-t-on le Christ? Mais le coureur sortant, et le connaissant, il l’adora, et étendit par terreun manteau qu’il portait à la main, disant : Seigneur, marchez là-dessus, entrez, parce que le gouverneur vous demande. Mais les Juifs, voyant ce que fit le coureur, s’en plaignirent à Pilate, disant : Pourquoi ne l’avez-vous pas fait assigner par un huissier plutôt que par un coureur? Car le coureur le voyant l’a adoré, et a étendu par terre le manteau qu’il tenait à la main, et lui a dit : Seigneur, le gouverneur vous demande. Pilate, appelant le coureur, lui dit : Pourquoi avez- vous fait cela? Le coureur lui dit : Lorsque vous m’envoyâtes de Jérusalem à Alexandrie (5), je vis Jésus monté sur une humble ânesse, et les enfants des Hébreux criaient Hosanna, tenant des rameaux dans leurs mains; mais d’autres étendaient leurs habits dans le chemin, disant : Sauvez-nous, vous qui êtes dans les cieux; béni celui qui vient au nom du Seigneur. Les Juifs crièrent donc contre le coureur,

(1) Math., chap. x, vers. 11 ; Marc., chap. xv, vers. 2 ; Luc., chap. xxin vers. 2.

(2) Math., chap. xn; Luc., chap. xm, vers. 18; Jean., chap. v, vers. 18.

(3) Math., chap. ix, vers. 34, et chap. xu, vers. 14; Luc., chap. x, vers. 17.

(4) Math., chap. xn, vers. 13 ; Luc., chap. n, vers. 20,

(5) Act. chap. iv. vers. 6.

NOTES

disant : A la vérité, les enfants des Hébreux criaient en hébreu ; mais vous qui êtes Grec, comment entendez-vous la langue hébraïque? Le coureur leur dit : J’ai interrogé quelqu’un des Juifs, et lui ai dit : Qu’est-ce que ces enfants crient en hébreu? et il me l’a expliqué, disant : Ils crient Hosanna , ce qui veut dire, ô Seigneur, rendez saint, ou bien Seigneur, sauvez. Pilate leur dit : Mais vous, pourquoi attestez-vous les paroles que les enfants ont dites? en quoi le coureur a-t-il péché? et eux se turent. Le gouverneur dit au coureur : Sortez, et de quelque manière que ce soit, faites-le entrer. Mais le coureur sortant tit comme la première fois, et lui dit : Seigneur, entrez, parce que le gouverneur vous demande. Jésus entra donc vers les porte-enseignes qui tenaient leurs étendards, et leurs têtes se courbèrent, et ils adorèrent Jésus; ce qui fit crier davantage les Juifs contre les porte-enseignes. Or, Pilate dit aux Juifs : Vous n’approuvez pas que les têtes des étendards se sont courbées d’elles-mêmes, et ont adoré Jésus, mais comment criez-vous contre les porteenseignes parce qu’ils se sont baissés et l’ont adoré? Eux dirent à Pilate : Nous avons vu que les porte-enseignes se sont inclinés et ont adoré Jésus. Mais le gouverneur appelant les porte-enseignes, il leur dit : Pourquoi avez-vous fait ainsi? Les porteenseignes disent à Pilate : Nous sommes des hommes païens et serviteurs des temples ; comment l’avons -nous adoré ? Mais comme nous tenions nos étendards, ils se sont courbés, et l’ont adoré. Pilate dit aux chefs de la synagogue : Choisissez vousmêmes des hommes forts , et qu’ils tiennent les étendards, et voyons s’ils se courberont d’eux-mêmes. Les vieillards des Juifs voyant donc douze hommes très forts, ils leur firent tenir les étendards, et paraître devant le gouverneur. Pilate dit au coureur: Faites sortir Jésus, et faites-le rentrer comme vous voudrez; et Jésus et le coureur sortirent du prétoire. Et Pilate appelant les premiers porte-enseignes, leur jurant parle salut de César que s’ils ne portent pas ainsi les étendards lorsque Jésus entrera, je couperai vos têtes. Et le gouverneur ordonna que Jésus entrât une seconde fois, et le coureur fit comme la première fois et pria instamment Jésus de marcher sur son manteau ; et il y marcha et entra. Mais comme Jésus entrait, les étendards se courbèrent et l’adorèrent.

KOTES.

Or, Pilate, voyant oela, fut saisi de crainte, et commença à se lever de son siège; mais comme il pensait à se lever, l’épouse de Pilate, qui était éloignée, lui envoya dire : Ne vous mêlez point de ce juste (1); car j’ai beaucoup souffert à cause de lui cette nuit en songe. Les Juifs, entendant cela, dirent à Pilate : Ne vous avons-nous pas dit qu’il est magicien? Voilà qu’il a envoyé ce songe à votre épouse; mais Pilate, appelant Jésus, lui dit : Entendez-vous ce qu’ils déposent contre vous? et vous ne dites rien. Jésus lui répondit : S’ils n’avaient pas le pouvoir de parler, ils ne parleraient pas; mais parce que chacun a le pouvoir de parler bien ou mal, ils verront. Les vieillards des Juifs répondirent à Jésus : Que verrons-nous? La première chose que nous avons vue de vous, c’est que vous êtes né de la fornication. Secondement, qu’à votre naissance les enfants de Bethléem ont été massacrés. Troisièmement, que votre père et votre mère Marie s’enfuirent en Égypte, parce qu’ils n’avainent pas confiance au peuple. Quelques-uns des Juifs assistants, qui pensaient bien, disent : Nous ne disons pas qu’il est né de la fornication; le discours que vous tenez-là n’est pas vrai, parce que le mariage s’est fait, comme le disent ceux mêmes qui sont de notre nation. Annas et Caïphas disent à Pilate : Il faut entendre toute la multitude qui crie qu’il est né de la fornication, et qu’il est magicien; mais ceux qui nient qu’il soit né de la fornication sont des prosélites et ses disciples. Pilate dit à Annas et Caïphas : Quels sont les prosélytes? Ils disent : ils sont fils de païens, et maintenant ils sont devenus Juifs. Éliézer et Astérius, et Antoine, et Jacques, Caras (2) et Samuel, Isaac et Planées, Cripus et Agrippa, Annas et Judas, disent : Nous nesommes point prosélytes, mais nous sommes fils des Juifs, et nous disons la vérité, et nous avons assisté au mariage de Marie. Or, Pilate, portant la parole aux douze hommes qui dirent cela, leur dit : Je vous conjure par le salut de César, s’il n’est pas né de la fornication, ou si ce que vous avez dit est véritable. Ils disent à Pilate : Nous avons pour loi de ne point jurer, parce que cela est péché : qu’ils

(1) Matu., ehap. xxvn, vers. 19.

(2) Cyuus.

NOTES

jurent eux, par le salut de César, que ce n’est pas comme nous avons dit, et nous sommes coupables de mort. Annas et Caïphas disent à Pilate : Ces douze ne nous croiront pas, parce que nous savons qu’il est né du crime, et qu’il est magicien ; et il dit qu’il est fils de Dieu et roi, ce que nous ne croyons pas, et que nous craignons d’entendre. Pilate faisant donc sortir tout le peuple, excepté les douze hommes qui disent qu’il n’est pas né de la fornication, et ayant aussi fait retirer Jésus à l'écart, il leur dit : Pour quelle raison les Juifs veulent-ils faire mourir Jésus? Ds lui disent : Leur zèle vient de ce qu’il guérit le jour du sabbat. Pilate dit : C’est pour une bonne œuvre qu’ils veulent le faire mourir? Ds lui disent : Oui, Seigneur.

Pilate alors, rempli de colère, sortit du prétoire, et dit aux Juifs : Je prends la terre à témoin que je ne trouve aucune faute en cet homme. Les Juifs disent à Pilate : s’il n’était pas un malfaiteur, nous ne vous l’eussions pas livré. Pilate leur dit : Prenez-le, vous, et le jugez selon votre loi. Les Juifs disent à Pilate : Il ne nous est permis de faire mourir personne. Pilate dit aux Juifs : Elle vous dit donc : Ne tuez point (1) : mais non pas moi? Et il entra une seconde fois dans le prétoire, et il fit venir Jésus seul, et lui dit : Êtes-vous le roi des Juifs? Et Jésus répondant, dit à Pilate : Dites-vous cela de vous-même, ou d’autres vous l’ont-ils dit de moi? Pilate répondant, dit à Jésus : Estce que je suis Juif, moi? La nation et les princes des prêtres vous ont livré à moi. Qu’avez-vous fait? Jésus répondant, dit : Mon royaume n’est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, mes ministres résisteraient, et je n’aurais pas été livré aux Juifs, mais maintenant mon royaume n’est pas d’ici. Pilate dit : Vous êtes donc roi? Jésus répondit : Vous dites que je suis roi. Jésus dit encore à Pilate : Je suis né en cela, je suis né pour cela, et je suis venu pour cela, afin que je rende témoignage à la vérité; et tout homme qui est de la vérité entend ma voix. Pilate lui dit : Qu'est-ce la vérité? Jésus dit : La vérité est du ciel. Pilate dit : La vérité n’est donc pas sur la terre? Jésus dit

(1) Exode, cliap. xx, vers. 15.

NOTES

à Pilate : Faites attention que la vérité est sur la terre parmi ceux qui, pendant qu’ils ont le pouvoir de juger, se servent de la vérité, et rendent des jugements justes.

Pilate laissant donc Jésus dans le prétoire, sortit dehors vers les Juifs, et leur dit : Je ne trouve pas une seule faute en Jésus. Les Juifs lui disent : Il a dit (1) : Je puis détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours. Pilate leur dit : Quel est ce temple dont il parle? Les Juifs lui disent : Celui que Salomon bâtit en quarante-six ans (2), il a dit qu'il peut le détruire et le rebâtir en trois jours ; et Pilate leur dit une seconde fois : Je suis innocent du sang de cet homme, vous verrez. Les Juifs lui disent : Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. Pilate appelant les vieillards et les scribes, les prêtres et les lévites, il leur dit secrètement : Ne faites pas ainsi : je n’ai rien trouvé digne de mort dans votre accusation touchant la guérison des malades et la violation du sabbat. Les prêtres et les lévites disent à Pilate : Par le salut de César, si quelqu’un a blasphémé (3), il est digne de mort. Or, celui-ci a blasphémé contre le Seigneur. Le gouverneur fit une seconde fois sortir les Juifs du prétoire, et faisant venir Jésus, il lui dit : Que vous ferai-je? Jésus lui répondit : Ainsi qu’il est dit. Pilate lui dit : Comment est-il dit? Jésus lui dit : Moïse et les prophètes ont annoncé ma passion et ma résurrection. Ce que les Juifs ayant appris, ils en furent irrités, et dirent à Pilate : Que voulez-vous entendre davantage le blasphème de cet homme ? Pilate leur dit : Si ce discours vous paraît un blasphème, prenez-le, vous, et le citez à votre synagogue, et jugez-le selon votre loi. Les Juifs disent à Pilate : Notre loi décide que si un homme pèche contre un homme, il soit digne de recevoir quarante moins un coup (4); mais s’il a

(1) Jean., chap. n, vers. 20.

(2) On trouve le même nombre dans V Évangile de taint Jean, cbap. u, vers. 20, quoique Salomon l’eut bâti en sept ans, liv. III, lieg., chap. vi, v. 08), et qu’il eût été rebâti par liérode en neuf ans et demi. (JosÈFHE, Antiq., liv. XV, ch. xiv.)

(3) Livit., ch. xi.iv, v. 16; Dedt., ch. xiii, v. 10.

(4) II, Corinth., ch. xi, v. 24.

NOTES

blasphémé contre le Seigneur, d’être alors lapidé. Pilate leur dit : Si ce discours est un blasphème, jugez-le vous-même selon votre loi. Les Juifs disent à Pilate : Notre loi nous ordonne (1) de ne tuer personne. Nous voulons qu’il soit crucifié, parce qu’il est digne de la croix. Pilate leur dit : Il n’est pas bon qu’il soit crucifié; mais châtiez-le (2), et le renvoyez. Or, le gouverneur, regardant le peuple des Juifs qui l’environnait, vit plusieurs Juifs qui pleuraient, et il dit aux princes des prêtres des Juifs : Toute la multitude ne désire pas qu’il meure. Les vieillards des Juifs disent à Pilate : Nous ne sommes venus ici, nous et toute la multitude, qu’afin qu’il meure. Pilate leur dit : Pourquoi mourra-t-il? Ils lui disent : Parce qu’il se dit être fils de Dieu et roi.

Or, un certain Nicodème, homme juif, se présenta devant le gouverneur, et dit : Je vous prie, juge miséricordieux, que vous daigniez m’entendre un instant. Pilate lui dit : Parlez. Nicodème dit : C’est moi qui ai dit aux vieillards des Juifs, et aux scribes, et aux prêtres, et aux lévites, et à toute la multitude des Juifs dans la synagogue : Que cherchez-vous avec cet homme? Cet homme fait plusieurs prodiges bons et glorieux, tels qu’aucun homme sur la terre n’en a fait ou n’en fera; renvoyez-le, et ne lui faites aucun mal. S’il est de Dieu (3), ses prodiges subsisteront; mais s'il est des hommes, ils seront dissipés. De même qu a quand Moïse, envoyé de Dieu en Égypte, fit des prodiges que Dieu lui dit de faire devant Pharaon, roi d'Égypte, il y avait Jannès et Membrès (4), magiciens, et ils firent, par leurs enchantements, les prodiges qu’avait fait Moïse, mais non pas tous ; et les prodiges que firent les magiciens n’étaient pas de Dieu, comme vous savez, vous scribes et pharisiens : ils périrent eux qui les firent, et tous ceux qui les crurent (5) ; et maintenant renvoyez cet homme, parce que les prodiges dont vous l’accusez sont de Dieu,

(1) Exod., ch. 20, v. 15.

(2) Luc, ch. xxiii, v. 16.

(3) Act., chap. v, v. 38.

(4) II, Tim., chap. ni, v. 8,*ou lit Jambrh.

(5) Acr., chap. v, v. 37.

NOTES

et il n’est pas cligne de mort. Les Juifs disent à Nicodème : Vous êtes devenu son disciple, et vous parlez pour lui. Nicodème leur dit : Est-ce que le gouverneur est aussi devenu son disciple, et qu’il parle pour lui? Est-ce qu’il ne tient pas sa dignité de César? Or, les Juifs frémissaient lorsqu’ils entendirent ces paroles, et grinçaient des dents contre Nicodème, et lui disaient : Recevez de lui la vérité, et ayez votre possession avec le Christ. Nicodème dit: Ainsi soitril, que je la reçoive comme vous l'avez dit. . . .

EtTilate faisant venir Nicodème et les douze hommes qui dirent qu’il n’était pas né de la fornication, il leur dit : Que ferai-je, parce qu’il se fait une sédition dans le peuple? Ils lui disent : Nous ne savons pas; que ceux qui excitent la sédition voient eux-mêmes. Pilate faisant revenir une seconde fois la multitude, leur dit : Vous savez que c’est votre coutume, le jour des azymes (1), que je vous délivre un prisonnier; j’ai un insigne prisonnier (2) homicide, qui se nomme Barrabas, et Jésus qui s’appelle Christ, en qui je ne trouve aucune cause de mort. Lequel donc de ces deux voulez- vous que je vous délivre? Ils crièrent tous, disant : Délivrez-nous Barrabas. Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus, qui s’appelle le Christ? ils disent tous : Qu’il soit crucifié. Ils crièrent une seconde fois disant à Pilate (3) : Vous n’êtes pas ami de César si vous le délivrez, parce qu’il a dit qu'il est fils de Dieu et roi : est-ce peut-être que vous voulez que ce soit lui et non César? Alors Pilate remplit de fureur, leur dit : Votre nation a toujours été séditieuse, et vous avez été contraires à ceux qui vous ont fait du bien. Les Juifs répondirent : Qui sont ceux qui ont été pour nous? Pilate leur dit (4) : Votre Dieu qui vous a tirés de la dure servitude des Égyptiens

(1) Jean, ch. xvm, v. 39.

(2) Math., chap. xxvii, v. 16.

(3) Jean, ch. xix, v. 12.

(4) Act., chap. vu.

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