‹ Les mémoires de M. Goron, ancien chef de la SûretéChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

IXe jour même où je pris possession de mon

pnmiissarial, le 1" octobre 1885, quatre ans

• demi après mon entrée chez M. Dodieau,

i Custume de gaucho, mon premier soin,

' pénétrant dans cette maison étroite et

Wse de la rue de Paris, fut de prendre le

|perloire et de chercher tout ce qai pouvait

I l'apporter à l'affaire Troppmann. J'avais lu

choses, je m'étais si vivement pas-

piDé pour ce sinistre drame de la fin de

■npire, que j'avais une curiosité extrême

) tlècouvrir quelque détail ignoré de cette

e célèbre, dont le mystère ne fut jamais

d' u Mie

pénétré loul à fait. On n'a jamais connu façon précise le mobile de l'assassin, et juslice n'a pu parvenir à savoir s'il avait ^^ des complices, ce qui'semblait probable, ■* était dilQciie, en effet, de s'imaginer c^^ bomme, massacrant seul, dans le fame*^ champ Langlots, madame Kinclt et ses cin ^ enfants.

Je me souvenais encore d'une des légende^^ qu'on avait fait courir à la fin de l'Empire * ondisaitquececrime fameux n'avait étéqu'u^*^ dérivatif inventé par la police. J'avoue que j * trouvai peu d'éulaircissements dans le réper"""" toire du commissariat. Mon prédécesseur d ^""*^ temps de l'Empire n'avait certainement p^^^ cet iiistiiicl de romancier qu'on trouve ch^^^^ tant d'hommes de police. Une demi-page ^ peine, sèche comme un rapport de gardien iM~^ la paix. Je découvris, au milieu de vieux p^»- — piei'3, une complainte de 1869 qui m'anjii^' si lort que quelques couplets sont resl*^ dans ma mémoire. Cela commençait ainsi

Il pouvait être dix heures.

Ou minuit juste environ, QuaDd UD inlernal luron

AU PATS DE TROPPMANN lio

Vint loin de toule demeure,

A l'abattoir conduisant

Un' takre et ses cinq z'enfaDts.

Le couplet sur Hauguel, le calfat du Havre, qui sauva Troppmann, quand il se jeta dans les bassins, mérite aussi d'être cité:

Pour prix de son dèvoDment,

Il recul du Fiyuro

Un superbe chronomrlre,

tEtde son gouvernemenL Un' mélaill' d'or en argent.

Erifin, l'empoisonnement du vieux Kinck ^'ans la forêt Noire:

Car c'était du cyanure

De fer et de polasainin.

Plus terribl" que i' laudanum,

Qu'Troppmann, rebut d' la nature,

IngËra dans les viscères

De Kinck, A quoi que l'ïic'sert.

' fut la seule cho^^e intéressante que jâ ^Tai au pays de Troppmann, et malgré

min l'ardeur (jue je mis â étudier le procès, ne découvris point le mobile certain du l»e, et encore moins les complices 1 C'eût

' pourtant, un début assez curieux dans la

im LES MÉUOIRSS DE M. GOBON

gredin qui est venu lui demander un i seignement ». La boune dame cûmmencefj

— C'est un petit homme, châtain...

— Pardon, interrompt le juge, la coneiffl prétend que c'est un homme grand et bn

— Oh ! reprend le concierge, pas si gral que cela. Et puis pas brun, châtain foncw voua voulez, au nez mince. ,

— Non, non, interrompt le juge, la c cierge affirme qu'il a un gros nez.

— Jamais de la vie, s'écrie la fruitière] tétée : un nez ordinaire, tout au plus.

— Mais il a des yeux étranges, faille juge, qui espère obtenir enBn un renseignement utii.'.

— Ses yeux, lait la fruitière en haussant les épaules, il est impossible de les voir, puisqu'il porte des lunettes bleues.

Que voulez-vous que fasse la justice? Elle fait une moyenne, et expédie un signalement à la diable 1

Prenons maintenant un autre cas : celumd'Arton, si vous voulez. On connaît fortbieiKl'identité de Thomme qu'il faut arrêter. Mai^ qu'a-L-on de lui ? Une photographie faite il^

a dix-buit ana, et un portrait au fusain vaguement ressemblant.

La même cérémonie recommence. On fait w©air toutes les personnes qui ont connu f*-ïgi[if, et leurs renseignements sont au38i Contradictoires que ceux de la concierge et de la. fruitière, qaiontaperçu l'assassin anonyme! L-a vérité, c'est qu'il est presque impossible •iedresser un signalement de mémoire. C'est pour cela que les fiches de M. Bertiilon ren- 'J «nt tant de services à la police.

I Quand mon prédécesseur Fabre, qui avait t* mon camarade et qui m'avait déjà cédé sa lace aux délégations judiciaires, me remit le Brïice; quand mon secrétaire vint prendre 'es ordres et que je me sentis, pour la pre- '^Jére fois, maître dans mon petit domaine, J éprouvai une certaine joie. Enfln, j'allais •^onc pouvoir faire de la police comme je la "^tti prenais.

Vous allez avoir beaucoup à faire à Pan- 'o, m'avait dit M. Gragnon. Il y a, dans ce P^ïs, un tas de gredins qui lerrorissent la '^'^I>ulation. Je compte sur vous pour y réla- *'''»■ la sécurité.

Celte déclaraLion de mon chef m'avait ravi.

De Clicby à Pantiu, en effet, dès qu'on sortait de Paris, on apercevait alors toute une populaliou déguenillée, rôdant sur les glacis des forliQcalioDS ou attablée dans quelques cabarets borgnes; on se demandait si ce n'était pas là qu'était venue se réfugier l'ancienne Cour des Miracles.

Au moment où j'arrivai, une série d'attaques nocturnes, de vols à main armée avait affolé les habitants. C'est de ce côté que je portai immédiatement mes efforts.

J'ai toujours eu une grande activité et je n'éprouve pas le besoin de beaucoup dormir.

Immédiatement, j'organisai des rondes nocturnes que je dirigeais moi-même, car j'avais à surveiller deux catégories d'individus également recommandables : les souteneurs et les boiineteurs qui, alors, foisonnaient Pantin.

Je serai amené à consacrer un chapitre 1 spécial aux souteneurs de Paris, dont j'ai en j fort à m'occuper quand je dirigeai le servies ! de la Sûreté, ainsi qu'aux bonneteurs, doBtJ les exploits aux courses d'Auteuil et surle&l

lignes de chemins de fer me (lonuaienl parfois bien du mal.

Les souteneurs et les bonueteurs de Panlin faisaient partie de la dernière des calégories. Les filles qui opèrent sur les talus des fortifications n'ont point un commerce très prospère, par conséquent leurs souteneurs sont médiocrement entretenus. Quant aux bonneteurs, qui dressaient dans la zone leur petite table, ils ne pouvaient guère dévaliser de gros pontes sur la grande route de Pantin.

Les souteneurs, comme il était nécessaire, eurent d'aburd tous mes soins et je dois dire que, beaucoup cumulant la profession debonneteur, je fis souvent d'une pierre deux coups.

Kous partions vers deux heures du maliti, mes agents armés debàtODs, et nous suivions la route d'Allemagne, la rue de Pantin, -lUant d'AuberviUiers au Pré-Saint-Gervais, L faisant lever tous les rôdeurs endormis que nous trouvions dans les fours à cliaux ou les fossés de la route. Bientôl, tous ces chevaliers de lanults'aperçurent qu'il n'y avait plus de sécurité pour eux dans ce pays.

Uue nuit nous courûmes sur la route

d'Alletnague, attirés par des cris désespérés. C'était un charcutier de Pautin qu'une bande avait arrêté, roué de coups et dévalisé. Nous arrivâmes juste à temps pour l'empôcher d'être assassine, mais il fallut engager un combat véritable avec les voleurs qui se défendirent si bien que nous ne pûmes en arrèlor qu'un. Il est vrai que le lendemain, grlce aux révélations du prisonnier, je pinçai toute la bande.

En même temps, j'avais organisé pendant le jour la chasse aux bonneleurs. En quelques semaines, je Qs des rafles successives et tellement importantes que le syndicat de»

bonneteursse trouva tout désorganisé.

Mes agents et moi, nous tombions sur eu£ à l'improviste, en dépit des sentinelles placées pour signaler notre arrivée.

Les bonneleurs imaginèrent alors un autre truc.

Toute la journée, un clairon se tenait sav les foriiâcations, sonnant à pleins poumond l'air connu : « As-tu vu la casquette, la. cas quette au père Bugeaud. » Dès que leclairû3i apercevait au loin ma silhouette, ou celle i-*

^^Bmes hoi

S hommes, il changeait d'air et sonnait la lliement. Alors on pouvait voir les bonne- 'eurs s'enfuir de tous côtés, les uns tirant Vers Pantin, les autres vers Aubervillîers.

lime fallut cliercher un autre stratagème.

A-vecquelques agents, je gaguais Paris par un

'^ Il emin détourné et je mon tais avec eux dan s le

'""îimway qui va de la place de la République

* -Aabervilliers.

^K^ Ips fortifications franchies, nous descen-

^^p-ï eus vivement et nous tombions sur les Lon-

^^^^teurs, qui n'avaient plus le temps de s'en-

^v«alr. Mais dans L'ette lutte d'ingéniosité entre

^^ a voleurs et la police, les bonneteurs ne dé-

^^■rQièrent pas. Us mirent alors un des leurs

' ' ï3 observation sur le passage du tramway;

'-^1 observateur montait tranquillement sur

ïiDpériale quand il nous apercevait dans l'in-

'-êiieur et, d'un geste convenu, avertissait le

'Clairon, que la voiture ai'rivait aux fortiHca-

Je fus donc obligé d'organiser de véri-

^ailea opérations militaires. Il fallait cerner

kv^Qte la partie de la zone où opéraient 1

^^V^Dneteurs, et faire des razzias. Peu à peu,

LES M&MOlnES DE M. O0R<

les bonneteurs, voyant ma ténacité, se découragèrent et abandonnèreut Pantin.

Je jouissais, parmi ces iiidusiriels, d'une popularité méritée ; tous me connaissaient et me haïssaient, comme il était juste, puisque j'étais leur persécuteur, et les souteneurs ain>i que les rôdeurs qui recevaient, toutes les nuits, des coups de trique de mes agents»

n'avaient pas pour moi une tendresse plus grande, quand il m'arriva une aventure que JQ crois devoir raconter, parce que cette nuit-lfk j'eus véritablement le trac, et ce fut même le trac qui, seul, m'inspira.

J',étai5 allé au théâtre, et j'avuis donné rendez-vous à mes agents pour une heure di.

malin, à la porte de Flandre, pour faire un* battue, comme à l'ordinaire.

Quand j'arrivai aux fortifications, jû trouvai personne; je ne me souviens t plus de la raison qui empêcha tout m»

monde d'être exact. Toujours est-il que j'éta ï descendu du dernier tram-way elquej'avaï une longue roule t faire par une nuit noiE:;€ dans ce pays où j'étais haï des rôdei

J'ai toujours eu la mauvaise habitude i

ire UD-w

e nuit noir^ deurs. ^^BJ

AU PATS DE thoppmanm 125

porter aucune arme. Néanmoins, je pris assez gaiemenlce contre-temps, me disant qu'après 'oui, si j'étais attaqué, je le verrais bien.

Comme je sortais des fortifications, j'aper- Ç LIS au détour des Quatre-Chemins une sorte ^G brasero autour duquel, à la lueur du feu, |s Vis très distinctement les casquettes recon- "^.issables, les foulards rouges et les visages ** 1 ^mes de mes clients ordinaires. J'eus la sen- ' ^lion très nette du danger, car il m'était

• «iiiossible de ne pas passer devant cet étrange "^mpement, et j'avoue que j'éprouvais un

• Qlil serrement de cœur, comme le matin des '-'^itailles, quand j'entendais siffler les obus au- '-* essus de ma tôle.

Mais bien vite j'eus pris mon parti, et je '^ï 'avançai à grands pas vers le brasero. U se prailuisit, aussitôt, un mouvement dans la ^■roiipe des noctambules, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent la fuite.

~~ Eh bien I mes enfants, m"ècriai-je, un peu goguenard, on ne dit pas bonsoir à son commissaire?

Tuua s'étaient dressés, même ceux qui dortnaieot accroupis devant le brasero ; toutes

126 LES MÉMOIRES D!£ M. GOnON ^^

les casquettes se soulevèrent et j'entendis « Bonsoir, moDSÎeur le commissaire », p noucé avec un ensemble qui rappelait tes fî ranls de l'Ambigu,

— Eh bien! repris-je, qui veut accom gner son commissaire? La route est longue je m'ennuie tout seul.

— Ah 1 monsieur le commissaire veut ri fit un grand gaillard que je connaissais p< l'avoir vu amener deux ou trois fois au co missariat, et qu'on appelait « le Grand Frisi Monsieur le commissaire ne peut pas s'( nuyer avec ses agents.

— Je n'ai pas d'agents, je suis tout se répondis-je, toujours gouailleur. Allons, I le Grand Frisé, puis toi, et l'autre, làrb vous allez m'accoiripagner.

— Comme vous voudrez, monsieur ^ missaire.

Les trois gaillards me suivent et noj eufonçons dans la nuit.

— Tout de même, me dit bientôt le ( Frisé, monsieur le commissaire est farc Comme si nous ne savions pas que ses agei nous suivent derrière !

i ~— C'est toi qui es un farceur, répondis-je. iJsque je te dis que je suis seul !

|I-te Grand Frisé haussa les épaules.

Allons donc, m'sieu le commissaire, DÛU3 aoinraes pas assez gniois pour croire cela..

■^*jisil ajouta, inquiet:

K— Vous n'allez pas, au moins, nous faire Péter?

■"— Es-tu bête I repris- je. Pourquoi te ferais- J^ arrêter? Parce que tu me rends service en *** accompagnant ? Pour qui donc me prendslu?

^^^.Wéaumoins, mes trois compagnons ne pou- ^^Veclfaire dix pas sans retourner la télé.

^^^^ûQ trac passa vite, envoyant le leur, et je ^BPaiDUsai aies faire parler, à leur faire racon- ^H^ leurs petites histoires. J'avais un paquet ^ OB Cigarettes, je leur en offris^ et dus presque ^e factier pour les forcer à les accepter,

Comaie je leur faisais un peu de morale, pUr disant que les bùnéQces de leur métier ne Plaieat pas les risques, ils m'écoutérent avec Ftetence; mais leur attention était ailleurs. *a Continuaient à retourner anxieusement la

télé, s'attendant toujours à voir paraître des agents et peut-être des gendarmes.

Ce ne fui pas moi, ce furent eux, qui poussèrent un soupir de soulagement quand nous aperçûmes, rue de Paris, la lanterne rouge du commissariat.

— Vous voilà chez vous, monsieur le commissaire, s'écria le Grand Frisé. Vous allez nous permettre de vous quitter ?

— Eh ! non, mes enfants, répondis-je. Puisque vous êtes venus jusqu'ici, vous allez me conduire jusqu'ù la porte de ma maison, làbas, UD peu plus loin, et vous allez boire un verre à ma santé.

Leur terreur les avait repris. Ils regardaient encore autour d'eux avec inquiétude. Je leur fis servir une bouteille de cognac, à laquelle, du reste, ils firent honneur, car ils commencèrent â se rassurer lorsqu'ils se virent dans ma salle à manger.

— Ainsi, me dit le Grand Frisé, monsieui^?

le commissaire, vous étiez seulî Vous n'avie^= pas d'agents derrière vous?

— Mai?, imbécile, rèpondis-je, puisqusj te l'avais dii.

- Ah I voyez-vous, c'est que si on croyait toujours la police, on serait bien vile choppé 1 Alors Je m'élevai contre un semblable préjugé. J'eslime, en effet, que le devoir des bmines qui représentent la justice, est de Bujours tenir leur parole, et de ne jamais penlir, même aux derniers des gredins. Japais je n'ai fait une promesse que je savais pouvoir tenir, même lorsqu'il s'agissait ^obtenir les aveux d'un assassin, ou d'un vomr èmérite.

— Aht m'sîeu, c'est une carotte, disent souvent les escarpes, quand on leur promet jUiietaveur.

Non, la justice ne fait pas de carottes. Eit |î'i il y a bien longtemps, des magistrats, iniralnés par leur zèle, se sont laissés aller fusqu'à se compromettre dans des marchanï'ges, ni moi, ni la plupart de mes collègues MVons eu à nous reprocher aucune faiblesse ^ ce genre. Du reste, je reparlerai plus longuement de cette probité nécessaire quand je '"^Coûterai comment un chef de la Sûreté doit Kî prendre pour obtenir les aveux d'un cusè,

130 LES MÉMOIRBS DE M. GORON ^^

Le rêsuUat curieux de ma promenade nocturue dans les plaines de Pantin fut qu'à partir de ce jour les trois escarpes qui m'avaient accompagne devinrent pour moi de [irêcieux indicateurs. Dès qu'un mauvais coup avait été commis dans ma circonscription, j'étais si!lr de voir arriver l'un d'entre eux, m' apportant un renseignement, la plupart du temps utile.

Mais ce résultat aurait été peu de cliose; j'obtins mieux, sans avoir pour cela la prâtenlion de passer pour un grand moraliste.

Sur les trois, deux unirent par me demander le moyen de devenir d'hoouétes gens.

Je les recommandai chaudement dans une usine, et quand je quittai Panlin, leur patrad était très content de leur assiduité au Iravail . Le troisième, par exemple, s!il m'en souvieai bien, oublia de s'amender. Je croîs qu'il fai pris dans une mauvaise affaire, et qu'il doil être encore en Nouvelle-Calédonie.

Ce petit iucident eut en outre un résultat utile, pour la population du pays. J'avais expérimenté le danger de cette route; j'ob* tins du maire qu'il demanderait au Couseit municipal de voter les fonds nécessaire!

pour l'inslalIatiOQ d'un posle de police aux Quatfe-Chemiûs. Le Conseil municipal fut •lors plus généreux que je ne pouvais l'espéïer. 11 porla de 18 à 24 le nombre des agents j'avais aous mes ordres. J'en profitai pour logtnenter ma surveillance, et quoique plus ioiibreux, mes pauvres agents n'eurent guère leiBiDps de se reposer. Quand les escarpes i^perçurenl que le vol à main armée sur la pande route devenait très dangereux et peu ^lif, ils essayèrent d'autre chose ; et bieni4l j'eus ma première bande-.

I-De nuit, je fus réveillé par plusieurs ilpsdefeu, tirés assez loin, du côté de la rue Moutreuil; au môme moment, un agent iflail me chercher, disant que des paysans lient aux prises avec une bande de voleurs j avait envahi « la Seigneurie », -vieux inoir construit sur la route de Monlreuil, et 'ivait appartenu jadis aux comtes de Pan-

;''arrivciî, avec tous les hommes disponibles central, au moment où le ft-rmier isin et ses garçons poursuivaient à coups ^l8il et de revolver les malfaiteurs, qui

132 LES MÉMOlnltS DE M. GORON ^^

s'étaieul réfugiés dans les profondeurs u parc.

Ce fut, dans la nuil, une course fanlasliqi au milieu des allées boisées, dont la profoiu obscurité n'était éclairée que par la lueur di coups de feu tirés des deux côtés ; car les vi leurs étaient armés, eux aussi, de revolver et ripostaient.

Avant que le jour parût, mes agents et nu avions arrêté treize de ces Laudils de grao chemin. Nous trouvâmes les derniers blolï sous le pont du chemin de fer où ils avaiel installé une sorte de mugasin, On y saisit dt centaines de bouteilles de vin de Champagi qu'ils avaient précédemment volées dans U caves. Ils étaient chargés de ballots énorme! en dévalisant le cliâleau, ils avaient empor jusqu'à des lustres et des l'auieuils. C'était . classique bande de hrîgiiuds, avec un chef* des lieutenants, car, chose assez amusant à remarquer, les voleurs, qui font profesâioi de sentiments anarchistes, ne manquent ja* mais de choisir un chef.

L'incident le plus pittoresque de cellÉ chasse à l'homme fut la terreur exlravaganW

AU PAYS DE TftOPPMANN 133

J'undes voleurs arrêLès par mon brigadier, qui i'avait ramassé gémissant daDs une allée (iu parc. Celui-là ne fit pas de résistance.

Terrorisé par les coups de fusil et les coups de revolver, en proie à une sorle d'balluciiialiuD, il s'élait laissé tomber dans un fossé, persuadé qu'il avait reçu plusieurs balles et p'il allait mourir. Il fallut que je le fisse (ièsbabitler et mettre nu comme un ver pour Iti'ilcûnseulU à avouer qu'il n'avait pas une ^gralijnure.

Tuute cette bande était à peine à Muzas li'il fallut m'occuper d'une autre, plus cufiBose peut-être que la première", car ceux i!"i la composaient semblaient être des persùun;iges créés par Eugène Sue et jouaient iIhus la vie réelle les Mystères de Paris.

^8 lait qui amena leur arrestation était alors ^m\ k Pantin.

Un marchand ambulant, nommé Boissière, "u Soir O'biver, à la tombée de la nuit, sui- ^!iil la route stratégique qui va de Pautiu aux ^''as, quand, tout à coup, une dizaine d'in- ''i^'iJus s'êlanccreot d'un fourré où ils se 'soaieni, cachés, rouèrent de coups le malheu-

134 LES MÉMOIilES DE M. OOROM ^^H

reux qu'ils laissèrent éteadu sans connaia aance au milieu de la chaussée, et s'empa rèrent de sa balle qui conLenait des marL-han dises pour une somme assez importante Boissiêre fut retrouvé une demi-heure aprô par un laitier dont la voiture faillit l'écraser Revenu à lui, son premier soin fut de venî déposer sa plainte à mon bureau.

J'ai déjà dit le peu de valeur des signale ments. Boissière n'avait fait qu'apercevoir dans la demi-obscurité du soir, quelques-un de ses agresseurs. 11 disait qu'il les reconnt^ trait entre mille, maïs j'avais des doutes, sa chant que les reconnaissances de ce genr sont rares. Il faut avoir l'œil très exercé pou^ reconnailre tout de suite un individu aperçi seulement quelques secondes dans la pénooi' bre. Je comptais sur d'autres Indices pouï arriver à pincer les bandits.

Déjà, je commençais k bien connaître ceui qui composaient la partie louche de la population de ma circonscription; toute la nuit, j6 fis surveiller les endroits oii se réunissaleot les souteneurs les plus dangereux, et je fia garder les domiciles de quelques individus

qae j'avais tout lieu de croire des receleurs. Nous avions pu suivre à travers champs les inees des voleurs, et j'étais certain qu'ils eiaieol rentrés à Pantin. II y avait, rue de MoDtreuil, un garni louche.

Je savais que la plupart des individus qui y tlemeuruient élaient de vilains drôles.

Vers minuit, j'appris que, toute la soirée, on V avail fait ripaille, et qu'on y avait vu entrer UD bomme chargé d'un gros ballot. Au petit jour, je 6s irruption dans la maison avec quelques agents. Le patron, intimidé, me •lonna quelques renseignements utiles, et me ■ûonlra la vaste pièce où dormaient une dizaine d'individus, et où étaient amassées des quaûliies de marchandises.

— N'entrez pas, surtout, dit l'hôlelier ler- 'mb; ils sont tous armés et ils se défendront ^vec Une énergie désespérée.

Jfl regardai par une fente de la porte, et je TO qu'en effet, à côté de chaque grabal, il y "'îil un couteau ouvert et un revolver armé.

^8 n'avais qu'un petit nombre d'agents, mais ^fs hommes commençaient à être aguerris et "'avaient même plus conscience du danger.

136 LES UÉH01RE3 DE M. GOItON

Nous pénélràraes dans la chambre avec u telle rapidité, que reiolvers et couteaux fure enlevés avant que les gaillards eussent possibilité de s'en servir. Un seul, Evrard, i Nez Sale, le chef et le receleur de la hand put saisir son couteau ; mais, d'un coup deb ton adroitement envoyé, un de nies homm fiL tomber l'arme.

Une des constatations les plus intéressant que j'aie faites, pendant le temps que j'ai pas; à la police, c'est celle du courage simple d agents. Le mépris absolu du danger est, po' eux, une afiaire d'habitude.

L'année que je passai à Pantin fut l'èpoq;!

la plus heureuse de ma vie. J'avais pour mt métier' une passion de chasseur et j'ignors encore les rivalités, les calomnies qui sont mal nécessaire de toutes les grandes admi uistrations.

Ma vocation s'affirmait, car je crois qu'il ea impossible de bien faire un métier qui !!■ vous intéresse pas. Je compris alors l'im portauce des premières constatations, et It nécessité de chercher avant tout à obtenirlei aveux de l'accusé, en accumulant les preiîvei

PAYS DE THOPPHANN

lie sa culpabilité dès le pi-emier jour de son «reslalioQ, alors qu'il n'a point eu le temps le réfléchir et d'imaginer tout un système de

I La première fois qu'il me fut possible de

Ifocéder avec toute la rapidité nécessaire pour

pleoir un résultat aussi complet, fut une très

Bttiple affaire de vol avec elTraction.

[Un fabricant de caoutchouc, M. Monteil,

il demeurait rue des Crochets, aux Prés-

lint-Gervais, en rentrant chez lui, avait

lîUïÈ sa fenêtre brisée et tous ses meubles

pelures. L'argent, les bijoux et un revolver

Wient été volés. Il m'apparul très nettement,

i le premier examen, que le coupable ne

[Uïait être qu'un individu au courant des

pitudes du volé.

3 il avait plu beaucoup, le voleur en

^fuyant avait laissé dans le jardin des em-

ftintea profondes de ses pas ; je les fis me-

', et j'en gardai quelques-unes. Une

e enquête me convainquit qu'un seul des

Tiers, de M. Monteil pouvait être soup-

toâ. C'était un nommé K,.., qui avait déjà

BUnis quelques indélicatesses. Je le Qs oh-

server pendant plusieurs jours, mais, à mon grand étonnemeut, on ne le vit se livrer à aucune liépense. Cependant, ma conviction était si grande, i]ue je résolus de le faire venir à mon commissariat et de rinlenoger, K... commença par nier comme un beau diable. Cependant il pAlit un peu quand je lui montrai sou casier judiciaire qui portait quatre condamnations. Néanmoins, il reprit assez vile son sang-froid et me dit :

— Je vous demande, monsieur le commissaire, de faire chez moi une perquisition :

vous serez convaincu que je n'ai rien volé.

— Je ne serai nullement convaincu, répondis-je, car il est lout naturel que vous aye; caché ailleurs le produit de votre vol.

Alors je lui demandai de retirer ses souliers Ils correspondaient à merveille à l'empreinl* relevée dans le jardin.

— Vous voyez, mon ami, lui dis-je av6< douceur, vous avez contre vous le plu3 lerribl* des témoignages. Votre intérêt est d'avouer»

si vous voulez obtenir l'indulgence des juge» qui vous condamneront.

K... éclata en sanglota et me raconta com*

I ment il avait su que sou palron élait allé ^ M Paris un parent malade, et comment il s'était I introduit dans la raaisou...

— Mais, lui dîs-je, où avez-vous caché ce |pe vous avez volé?

— Venez avec moi, répondit-il, et je vous |inoiiirerai ma cachette.

^ous partîmes avec deux agents et K...

^itJulsiL au fort de Romaiuviile. Nous Irou- Moes, enfouis dans le talus des forlificationa,

■s objets qu'il avait volés.

'1 ne faudrait pas croire, malgré toutes les

"'Gloires de brigands que je viens de raconter,

l'û la population de l'autin lût composée en

""^jorilé de gens de sac et de corde. Tout au

(«Qlraire, même parmi les pauvres diables

*"i lauL la zone des fortifications et couciiant

'^^Ua Jes masures infectes, le nombre des

voleurs était relativement intime. J'avais déjà

'"'t cette constatation à mes débuts, alors que

J^lais secrélaire de M. Dodieau au quartier

''**S Halles : l'bumanitè est bien meilleure que

^^ le disentles philosophes et les romanciers.

Quand on suit les fortifs, comme disent les

^*lurt;U, de Clicby à Pantin, en passant par

Saîul-Ouen, el qu'on voit toute celte popi tioQ bariolée, étalant ses guenilles au milieur^ de cabanes chancelanles et de maisons lézardées, on éprouve une impression sinistrées et l'on se demande si derrière toute celte ma^H maille qui grouille sur la route, implorant u ; petit sou, on ne verra pas poindre bientc:^ quelques bandits, prêts à dévaliser le passa»- t

Non, les escarpes, les souteneurs, sont ~\^ petit nombre, et, parmi tous ces malheurea 3cj j'ai connu des gens qui avaient une probité plus scrupuleuse que bien des Me3siei3.z-â qu'on salue sur le boulevard. J'avoue que mon) plus grand élonnement fut de voir, tout au| contraire, la curiosité pas du tout nialveillanCâ i avec laquelle tous ces meurl-de-faim regardaient passer les équipages et les femmes élégantes revenaul des courses de Saint-OueL» • J'ai trouvé dans des cabanes à lapins, viT3C»-t cependant dans une épouvantable promiscuit * avec leur père, de jolies fîUes dont i'IiouQétet- * instinctive était vraiment louchante.

Et chose curieuse, c'est peut-être parmi 1^^"' pauvres diables, même parmi ceux qui iombec* sous la main de la justice, que le sentiment

^m AU PAYS DE TROPPMANN TîR

H lïfsmille est le plus développô. J'ai vu des ^Ê files publiques envoyer chaque semaine un H maadat â leurs vieux parents ; j'ai vu des vo- H leurs avouer tout de suite, de peur que leura H P^renls ne fussent impliqués dans l'afTaire. H Alors que j'étais chef de la Sûreté, et que H Hvais arrêté toute la fameuse bande Panis, H i sllai faire une perquisition chez la mère d'un H "^sa inculpés, que je trouvai avec son second B"^s. Comme cette vieille femme répondait ^P*^a.sivement à toutes mes questions, je me BPs forcer de la menacer de l'arrêLer comme P^tnplice pour recel. Alors, son flls, qui ^Psque-là n'avait rien dit, se dressa furieux, ^T écriant :

H — Ne touche pas à ma mère, ou je le brùIe ^*- g... avec mon rigolo.

■ Et il brandissait son revolver.

J'arrêtai cet homme comme il était nécessaire, puisqu'il m'avait menacé devant mes ^gents, et qu'il est impossible à un chef de la Sûreté de laisser diminuer le prestige qu'il î3oU avoir sur ses hommes ; mais je le regretcar véritablement j'étais touché de ce Ëôvouement Qtial, tout sauvage qu'il fût.

^WÏ^^~tES MEM01HKS DE M. GOBOÎ^^^^^^

Et quand oq rëQéchît à la façOD dout sont élevés ces pauvres êtres qui grandissent daus les huttes de chiû'onniers, la plupart du temps plus mal élevés que les chiens, on est pris pour eux d'une miséricorde inQnie. Je considère qu'une longue pratique de la police ne peut apprendre que la pitié.

Tant de malheureux sont victimes des hasards, de l'éducation, de la faim, que je ue comprends pas qu'un magistrat puisse avoir uue seconde de colère pour l'homme qu'ik vient de faire prendre, pour le vaincu dans la. lutte de la société contre le crime, qu'on lui amène les menottes aux mains...

Et si, parfois, on n'est pas maitre d'un mouvement de mépris, ce n'est pas oertainemen I cunlre les sauvages qui, le revolver ou Isa trique au puing, attaquent les passants sur Isi grande route. Ce serait plutôt contre les ingénieux pirates du boulevard, qui inventent parfois des pièges d'une habileté si grande que les hommes de police ont le plus grand mal â les deviner.

A Pantin, je fis mon apprentissage sur es - point, et j'eus à découvrir la plus compliquée

^F AU PATS Dli TltOPPMANN 143

et la plus louche des escroqueries. La bande noire, tout à coup, vint opérer sur ma circoiistription, et, puisque l'occasion m'est donnée d'en parler, je vais m'expliquer d'une façon assez complète sur la « bande noire » pour n'avoir plus à y revenir dans le cours de ce rècil.

Oq appelle bande noire, à Paris, une sorte ifa franc-maçonnerie entre différentes calécuries d'escrocs exploitant les commerçants li: province. Presque tous sont des acheteurs '^l des vendeurs de produits alimentaires, parce que, d'abord, ces prodaits-là sont toujours d'un écoulement facile, ensuite purce lue loul ce qui ne peut se vendre à vil prix 'l'rlde nourriture aux affiliés qui, comme le '■iilorsdu procès l'avocat général, « ne vivent l-'e de conserves, d'huîtres, de truffes, ayant ■'■ Champagne comme boisson ordinaire ».

Les moyens employés soûl simples. L'es- '■rijquerie, sans doute, est vaste comme le ■'"^nde, mais on peut dir e qu'il y a une sorte ''■' grammaire et qu'il faut que l'homme de l^'iJce la connaisse bien pour, sur un simple '■'dice, retrouver tout le fil des laborieuses

'1^4 LR3 MÉMOlilES DE M. GORON ^^H

Opérations dont sont victimes les commerçiinl irop crédules.

Je vais rapidement préciser les procédés d la bande noire. Le plus simple consiste, pou le premier venu, à installer, dans un endroi quelconque, une boutique, puis à se fair fabriquer des eii-tôtes de lettres magniûques « Société générale d'alimentation. Docks d l'alimentation, etc. »

Si l'escroc est très habile, il complète soi escroquerie par celle du cautionnement Avec une annonce mirobolante, ofl'rant 4 500 francs d'appointements à tous les malheL reux ea quête de places, il trouve un ou dea naïfs qui lui versent 5 à 6,000 francs de cai. lionuement. Il les emploie simplement relever dans le Dottin les noms des granc industriels en conserves alimentaires, à* marchands de beurre et des propriétaires c viguubles, auxquels il envoie des lettres tr< bien faites, demandant à quelles condïtioi:

ils peuvent fournir et ofl'rant un très grau nombre de références.

Bien entendu, ces références sont loujour celles d'autres affiliés, dont quelques-uos

homonymes de commerçants hoQorablemeiit i^oniiussur la place, doivenl rassurer complè- 'etneot l'expédilevir.

Les marchandises arrivent, payables à W jours. L'affilié à la bande noire les vend 'fès vite, même à vil prix, et quand il a réalisé 3insi un petit sac, la veille de réchéauce, il r'i'end la poudre d'escampette, laissant ta clef "■'US la porte.

n est encore d'autres trucs. En offrant loul'Jurs des références, certains proposent aux ''''opriétaires de vignobles de les représenter ■ f*aris. lia fout alors envoyer en gare h Paris ''^s pièces de vin aux noms de personnes '^'JQorablement connues qui ne s'en doutent ■^émé pas, ou aux noms de complices qui se ^^Dt assuré de l'amitié de certains concierges, ^squels, bien entendu, donnent les meilleurs '"enseignements sur leurs locataires,

fois

ou parmême leurs prétendus locataires, car très ^ûuvent igg escrocs viennent simplement '^oercher leurs lettres dans la maison. Inutile '^e dire, n'est-ce pas? que les propriétaires de ^'gnobles ne retrouvent ni leurs barriques, ni '^Ur représentant Et Paris, ni les destinataires. a* tB

Le rôle de certains concierges dans ce genri d'escroquerie est assez curieux. Ou verra Loa à l'beure que si quelques-uns outlafâcbeus habitude de donoer sur leurs locataires da renseignemeuts faux et mauvais qui nuisec:

à leur crédit, d'autres, eu revanche, donnée facilement des renseignements exceileoU mais également faux, qui permettent d'ea croquer les négociaula de Paris ou de la pr< vince.

Voici comment je fus mis sur les traces c3 la fameuse bande noire de Pantin.

Un jour, je reçus d'un négociant de pr^ vince une plainte contre un nommé M..., m avait installé, rue des B..., un magasin d'a.1 mentalioD. Je fis une rapide enquête et ix) convainquis que M-- était sur le point d lever le pied avec deux Allemands ses codo plices. Je n'hésitai pas à arrêter le trio, at moment même où ils faisaient leurs malles. Js saisis une liasse de papiers très curieux, et notamment les imprimés que M... avait faît| falu'iquer et qui élaieut merveilleux : ■ Entrepôt général des halles et marchés de Francs et de l'étranger. — Fournisseur des Soàèléfcj

kU PAYS DE TROPPMANN IT

^fiératives et des cantines milUaires de la

Lesnégocianls de province, sans méfiance »aDl d'aussi belles assurances, avaient enlyéàM... pour plusieurs centaines de mille Dm de marchandises, et l'escroc, enhardi a succès, avait cru pouvoir tout se persltre. Il avait même un jour mis à la porte 1 garçon de receltes qui lui présentait un Itil. Ce fut cette arrogance qui le perdit.

Bbioquier s'était hatê de prévenir télégraiquetnent son client, et celui-ci, avec une le plus grande encore, avait déposé sa linte.

Lïs papiers trouvés chez M... me mettaient f h ptst« de tous les affiliés de la liande.

Prémont, -juge d'instruction, chargé de ^e, me donna carte blanche, et, en quellïsemaines, plus de soisanle-dix des prinuw affiliés de la bande noire furent sous Terrous. Ce fut ma première grosse affaire, je m'y appli(]uai avec une ardeur toute ênile.

: abandonner mes rtindes nocturnes, assuraient la sécurité de ma circonscrip-

Uon, je consacrai loules mes journées à II reclierclie' de la bande noire. Il fauilrail ui vûlunie, je crois, pour raconter les oiulliple. incidentâ de ceUe cbas'se aux voleurs, mais i en esL deux suffisamment typiques,' qui doi vent avoir une place dans ce récit.

D'abord, la question des concierges.

Un des affiliés de la bande noire demeurai à Montmarlre, rue des dois. Je nie présent!

seul chez le concierge et lui demande si c'es bien chez lui que demeure M. G...

— Oui, monsieur, répondit-il avec arro gance,. assurant sa calotte sur sa tête.

— Est-il sol vable? l'eul-ou lui livrer de 1 marchandise à crédit?

— Si Ton peut, monsieur 1 Mais c'est l meilleur locataire de la maison, et bou, a charitable !

— Faites atteniiou à vos paroles, répliquai' je froidement eu montrant mon échurpa, N'oubliez p;i3 que. vous parlez à un commissaire de police.

— Ah! mon Dieu! lit le pipelet, retirant, cette fois, sa calotte et s'écroulant dans un fauteuil, livide, claquant des dents; il fallail

VOUS faire connailre en enlraut, monsieur le Commissaire ! La vérité, c'est que B... est le p'tis grand coquin du monde et qu'an pareil ''OniBie déshonore la maison !

A'ors, j'avisai, sur la cheminée, deuxboUes ''^coûserves de homard.

■^ N'esl-ce pas loi qui vous a donné ceLt ?

''sniandai-je.

— Hiilas! oui, avoua le concierge.

— ■ C'est ainsi qu'il achetait votre complaisance?

--- Oh 1 monsieur le commissaire, ht ^^OQcierge avec un grand gpsle d'indignation. ^^jiortez ces conserves; maintenant, elles me ^'^niborreurl

•le lui laissai son homard al me conleniai '^ arréler son locataire.

bans cette longue chasse, les épisodes tragî- '^oiniques abondent. Comme toujours, le hasard et celle intuition indispensiilLile aux hommes de' police me servirent plus que de trfcs savantes déductions. Je recherchais, sans le trouver, dans tous les hôtels meubles de la capilalc, un des plus adroits hlous de lu bande ijui, depuis des années, avait trouvé le moyen

150 LES WÉMOIHE? DE M, GOliON

d'escroi]uer uq nombre iormi de iiégociai^K.

sous des uoms différents, mais Lous comme ^ çant par les mêmes îiiiLialcs que son nom ^ ritable, afin que la marque de sou linge i»; doiniAl des soupçons à persoune.

J'avais de lui un signalement fourni pac* ' juge d'iiislruction, mais j'ai déjà dilce que -vj leul les signalements. Seulement, je me so l: venais de l'avoir aperçu quelijues seconJei^ un jour q.i'il avait ete appelé ctiez M. Clémâdt pour réponilre à une plainte faite, contre laJi par un malheureux auquel il avait acheté n" ■ hôtel meublé à Passy, sans le payer, bieU , entendu.

Un après-midi, je revenais de faire une perquisition avec mon secrétaire, et nous étions j montés sur la plate-forme du tramway qui J suit l'avenue de Cboisy, quand un UommeJ s'élance et se place à côté de nous. 11 est ppoj bable que je n'aurais faitaucune attention nouveau voyageur, s'il n'avait engage ufl véritable bataille avec son chien, une espa de ratier blanc, qui avait, autour de 11 droit, un cercle de poils noirs du plus biz effet. L'homme jurait et donnait des coud

pied à ranimai pour l'empêcher de monter sur la plate-forme ; le chien aboyait... Je regardai macbioalemeQt, et il me sembla que j'avais déjà vu cet oeîl-Ià... Oui, c'était bien cela... à la porte du Palais de Justice, où il aiLendait son maître, en poussant de petits cris plaintifs. Je regardai l'homme plus attentive ment; je fis un effort de mémoire et je reconnus le gaillard que nous recherchions v;iinemeiit depuis si longtemps. Aussitôt j'appelai un gardien de la paix et le Qs apprêter, bien qu'il niât son identité avec un toupet extraordinaire. Ce ne fut qu'au poste qu'il consentit i avouer, se répandant en plaintes violentes contre son chieu qui l'avait fait découvrir et dont on entendait les hurlements à la porte (lu poste.

— Sale atiimaU s'écria-t-il dans une boutade qui me fit rire malgré moi. Et l'on dit qufi le chien est l'ami de l'homme !

Un autre affilié fui arrêté dans des conditions tout à fait fantastiques. Je recherchais \;iiQementun des chefs de la bande, un individu nommé Alfred, qui le soir même de restation de M... s'était enfui de Pantin, et,

,uan4 ou »^;f ^«e ïo-'«''7:veo -o° »»-'*°' 'nous obevd>àu>= 'o"^ 5„nvre,

«»"' ■ mdWiius qui <iotm ^^^j.,

^'■»»="t."w»^"'"%",«r«seurou^

-''■:;" tu^.^-^'^-'^iiu.u'^^^^

SI

'ATS DE.THOl'PMANN 153

à résister; ils attelèrent docilement le cheval, et je les ramenai à Paulin dans la roulotte Iransformée, |jOur la circonstauce, en voiture cellulaire. J'eus, je dois le dire, un certain succès quand la, roulotte s'arréla devant mon '^ODimissariat et que je fis descendre mes trois

Le récit de mon séjour à Pantin ne serait

P^s complet si j'ouLliais unetragi-cotnédie où

J^' jouai, comme il était nécessaire, lu rôle

'^'i'ïsique du commissaire. Un de mes aduii-

'"siré,', qui avait une situation fort ai^ée et

lue j'avais Sui par connaître un peu, le reu-

'^"'Urant chaque jour, vint m'invitera la noce

'-'fi 3a fille, qui épousait un industriel du pays. '

''"allai donc à ce mariage, car il est des invi-

^alions qu'on ne peut refuser, et fus frappé de

l'altitude tout à fait étrange de la mariée, une

Monde, migûonne et assez jolie, tcais dont

les yeux bleu-clair avaient des reflols d'acier.

A la sacristie, elle regardait toujours vers la

porte avec cette allure apeurée d'une biche

enfermée qui cherche l'issue par laquelle il

-i-ra possible de fuir. Bien entendu, je fus le

rulà faire cette observation; le mari semblait

fou de joie; tout le monde était d'une gaiet^^l bruyante, et je quittai le bal au moment où 1^^' mariée tourbillonnait, entraînée dans un <^ valse. De cliez moi, on entendait la musique

et je m'endormis bercé par les viulons.

Je fus réveillé au iielît jour par une vislj| inattendue. Je vis devant mon lit le mai encore en babil noir et cravate blancbe, p^ défait, accompagné de son beau-père pleurait et d'un fonctionnaire que je ne t)(N raerai pas, pelit-cousiu de la mariée. remarquai son altitude embarrassée, etj'avoï qup j'eus beaucoup de mal à réprimer uhb I forte envie de rire pendant que le mari me fil I le récit de son infortune.

— Oui, monsieur, me dit-il avec désespoir- Vers quatre heures du malin, nous rentrons- Elle ne disait rien, mais elle souriait. Je croyais contente. «Mou ami, me dit-elle ci» i^* cernent, voulez-vous mn laisser seuk' un instant avec Adèle, ma boune? Elle va m'aiJer * 1 me déshabiller, n N'est-ce pas, monsieur I^ | commissaire, il y a des choses qu'on ne refUB^ J pas à sa femme le jour de ses noces I Me voUi | donc faisant le pied de grue devant la porte |

AL. i'Aïâ DE TROP^MANN

de la chambre nuptiale; et, pour Lromper mon impatience, je me mis à fumer des cigaretles. J'en avais fumé qualre, quanti je commençai è trouver vraiment que ma femme était bien longue à se désliabillor. Je frappai doucemeul ; pas (le réponse. Je frappai plus fort, oiênie silence. Alors je voulus ouvrir; le verrou était mis. Un sinistre pressentiment me vint; d'un Coup d'épuule je fis sauter la porte. La cliami>re était vide; il ne restait que la couronne de Qeurs li'oruuger jetée mélancoliquement le lit et qu'elle n'avait pas voulu emporter doute I

j, monsieur le commissaire, la misérable lit enfuie avec la bonne, sa complice, avaient saule par la fenêtre, dans le in. Ai-je assez de malheurs, bein?

le pauvre bomme sanglotait comme un .1 dans les bras de son beau-père. La Là était tuucbanle et j'aurais été mal venu ippeler en forme Or consolation ie couplet lu de la Jolie Parfumeuse: « Une femme ime se retrouve, se retrouve toujours. »

it au petil-cousin, que je suivais du coin 'oail, je surpris sur ses lèvres l'esquisse

iUi

15G LES MÉMOinES DE M. OORON

d'un sourire railleur. Mrs soupçons grani saienl, et quand le mari eut déposé enlre mains une plainte en bonne et due forme, je me conlentai de donner l'ordre à un de mes agents de suivre, sans le perdre de vue, lo cousin de ta mariée. Le soir même, mon agent venait m'annoncer que le gaillard était en train de diner joyeusement dans un hôtel des environs de la gare du Nord en compagnie d'une jeune femme qu'il y avait amenée la cuit dernière.

Je me rendis daiis cet hôtel, et je me con vainquis très vite que celle nuit nuptiale, tant regrettée du pauvre mari, n'avait point élé perdue pour tout le monde. Je ne puis raconter tous les détails de ce drame de famille, dont l'épilogue fut, grâce à moi, un divorce et un second mariage, lequel, celte fois, avait éfé réalisé avant même d'être conclu.

Miiis ce qui me frappa et m'amusa beaucoup, ce fut la [isychologie particulière de la jeune femme.' J'avais la curiosité de savoir pourquoi elle avait tenu à passer par l'église et la mairie avant de se laisser enlever par çon cousi n.

c Je n'aurais jamais osé dire non devant tout le monde, » dèclara-t-elle (ce qui ouvre de

tai eu

IDguliers horizons sur la valeur du oui sacraental). Quant au petit-cousin qui, pour Qtitouraer les soupçons, n'avait pas craint d'acconipagnep chez moi l'époux abandonné, I recul, vous pensez bien, une forte semonce; iLais il s'en est consolé en éLant le mari très beureux de sa cpusine et la chance lui a toujours souri. Il occupe, aujourd'hui, une situation importante. Ce qui prouve que k verlu est toujoure récompensée !

A la fin de l'année 1 886, le préfet de police eut l'idée d'adjoindre un sous-chef à M. Taylor, qui dirigeait le service de la Siireté. Il paraît que deux commissaires de hanlic-ue -s'étaient fait surtout remarquer de M. Gragnon: Cocbefert, commissaire à Boulogne, et moi. On nous demanda à tous deux un rapport détaillé ourles ditf<.'reiites affaires que nous avions eu à instruire. M. Gragaon fut très embarrassé ; il parait que nos dpux rapports étaient aussi iutéressauta l'un que l'autre. Je ne sais s'il nous tira K lacourte-paille. Toujours est-il que ,s gagnai la première mauche, puisque je fus uommê. Mais c'est Cochefert qui a seconde, el il m'a succédé.

igDO la ^H

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