CHAPITRE IV
M. Taylor, qui était un excellent homme malgré son abord un peu froid, était enchanté d'avoir un aide actif et jeune; il me reçut avec beaucoup d'amitié, le 6 octobre 1886, quand je me présentai à la Sûreté pour prendre possession de mon poste.
— Mon cher Goron, me dit-il, vous tombez à pic, et vous allez avoir des émotions pour vos débuts. Cette nuit on exécute Frey et Rivière, et c'est vous qui allez avoir la corvée de réveiller Rivière pendant que je réveillerai Frey.
Un petit frisson courut par mes veines.
160 LKS MÉMOIRES DE M. QÛRÔl
Certes, j'avais va garrotter des malheureux dai)3 la République Argentine, et, en rade de Buenos-Ayres, j'avais aperçu pendus, à la grande vergue, des matelots américains qui s'étaient révoltés. Pendant la guerre-, j'avais vu fusiller, près de Mpiitbôliard, de pauvres diables de turcos, coupables d'avoir chapardé quelques poules, f t le souvenir de celle exécution m'était resté comme le plus affreux de cette affreuse guerre. Comme lieutenant de réserve à Rennes, j'avais commandé le piquet de soldats entourant la guillotine... mais je n'avais aperçu que le mouvement de la bascule et l'éclair du couteau.
Cette fois, j'allais jouer moi-même un* rôle dans ce sinistre di'am'e, j'allais réveiller un de ceux qui devaient mourir. J'allais pouvoir suivre pas à pas la psychologie du châtiment suprême. C'était une émoLiou nouvelle que j'allais ressentir, une émotion dont l'attente n'était pas exempte d'anxiété, car, dans la passion que j'avais pour mon nfétier, je me figurais alors que 'la peine de mort élaîl le plus terrible mais le plus juste des droits de I société.
Cependant, je ne pus m'empôcher, avec la nature particulière de mou esprit, de fairo cette réflexion qu'un hasard sing^ulier mettait, comme ou dit vulgairement, la charrue avant.
les bœufs, et que j'allais faire couper le' cou à deux assassina avant d'en avoir arrêté un seul.
M. Taylor m'emmeria chez le procureur général, qui nous donna les dernières instructions et nous remit les plis à faire parvenir aux intéressés, à l'aumûnier, au colonel de la garde républicaine, au colonel de la gendarmerie de la Seine, au commissaire de police du quartier de la Roquette, au commissaire de Gentilly, qui a le Champ des Navels dans sa circonscription, etc., etc.
Tout en écoutant avec la plus grande attention les recommandations de M. le procureur général, je remarquai tout à coup, affalé sur une chaise, un homme enveloppé d'une rediugùle trop large, dont les grosses mains tenaient maladroitement un énorme parapluie.
U avait l'air si humble, si triste, que je me demandais si c'était lui qui devait élre exécuté. A chaque instant, il interrompait le procureur
kki.
162 LV-S MEMOIRES DE M. GOnON
général, mais U'uoe voix basse, confuse, et Je DO distinguais que ces mots répétés avec obstination: te L'instrument!... Il faut protéger riustrumeut!.,. Les barrières pour isoler rinslrumenl! w
D'un geste interrogateur, je le montrai à M. Taylor.
— Le bourreau, me répondit-il à l'oreille.
Quoi? ce pauvre homme piteux était l'exécuteur des hautes-œuvres de la justice? Que c'était loin de l'homme rouge, solennelle personnification de la vindicte piiblique, faisant étinceler au-dessus de la foule terriSée le glaive de la loi, teint du sang des coupables! Je crois l'avoir déjà dit, il est malheureux d'avoir une imagination trop vive, qui donne à l'avance une solennité grandiose à tous les actes par lesquels la société se défend, et qui poétise en quelque sorte les principes sur lesquels est basée cette défense. Les désillusions SI) succèdent vite dans la carrière administrative...
A peine sorti du [larquet, je fus mis i courant par M. Taylor de la grande préo(M pation de l'adminisl ration, la veille du j^
^( saiii
bii la guillotine se dresse place de lii Roquette.
— Avant tout, me dit mon chef, il faut
npécher une indiscrétion pour que le Soir
Vue publie pas la nouvelle de l'exêcutioi].
Hél oui, la grande préoccupation est cellelà. Et je l'ai eue moi-même les vingt ou vingtcinq fois que j'ai conduit des malheureux au bourreau. Et, s'il peut y avoir un côté amusant, dans ces sinistres choses, ce sont hien tes ruses qu'il faut employer pour éviter la «gacitô (les reporters qui, sut' un mot ou une "altitude, savent deviner ce qu'on ne veut point leur dire.
Cet envers des choses en apparence les plus solennelles est peut-être ce qui frappe plus l'imagination des hommes ayant un penchant à chercher la philosophie de la vie, et toutes les impressions que j'éprouvai dans cette première jouruée de mon entrée à la Kùrelé sont encore vibrantes dans mou esprit comme si elles étaient d'hier.
Pour la première fois, je fîs cette veillée de
la mort dans la banalité d'un souper ou des
^1 camarades m'avaient invité, et dans lequel des
^V-'CBprits forts trouvèrent plaisant de raconter
164 LES MÈM0IBE3 DE M. GORON ^^^
des hislûires miicabres; mais coaime il fallait tuer le iemps jusqu'au soupeo, nous allâmes au tliéâlre.
Cûicbieii de fois, depuis, ai-je point par poinL suivi ce programme, toujours le même !
Certain soir, j'allai au Vaudeville, voir la Famille Pont-Iiiquet aveu le juge d'inslruction qui devait m'accompagtier dans la cellule du condamné. Et je ris beaucoup quand le magistrat me raconta que c'était, une aventure de sa vie qui avait servi à Fauteur du scénario.
— Oui, me dit-il, il m'advint d'interrompre une instruction parce que j'étais invité à une chasse...
Et je riais avec l'insouciance professionnelle à laquelle on n'échappe point à un mo~ , juenl déterminé, de cette comédie de la justice, — préface de la tragédie rouge dont nous allions ordonner la représentation.
Toutes les impressions soalsi vives, la première fuis qu'onies ressent, que je crois avoir gardé encore Lien nettes celles de cette première veillée de la guillotine.
J'éprouvai, je m'en souviens encore, une'
. L.A si;rete
impression singulière, dans ce restaurant du boulevard où nous nous trouvions, quand, le souperQni, les coudes sur la table, en fumaçt son cigare, chacun y alla de son petit récit inacabre. Histoires de crimes à faire dresser les cheveux sur la tête, anecdotes de guillotine, tout y passa; on me radonla môme que, sous l'Empire, le directeur de la Uo-
riuette' avait l'habitude de donner à souper ta nuits d'échafaud, mais que pour Troppnnn il y avait eu un scandale tel, qu'un avait dû renoncer à cette caiilume. Et puis, ou en vint â parler des deux assassins qu'on , ^^^lait guillotiner. Deux escarpes, deux soute- ^■^urs du boulevard de Charonue, ce Rivlèri* ^p^ceF^ey, qui avaient simplement étranglé la maîtresse d'un hôtel garni, la veuve Deshayes, pour la voler ; i'yssassinat le plus simple, le plus classique, le plus banal. Il semblait pourtant que l'instigateur du crime était Frey, qui avait hubité rjiibtel et connaissait les habitudes de la maisou. Eu outre, Rivière s'était contenté de tenir les jambes de la victime pendant que Frey l'étranglait.
Néanmoins, tous deux, avaient élé ft-appés de
.ES MEMOIRES DE f
la même peine. Prey, qui portail dans le joli monde où il vivait le surnom de a Pas-de- Chance » et qui se l'élait fait tatouer sur le front, semblait en effet le mériter. Car le seul Cilté curieux de ce crime était la façon mélodramatique dont il avait été découvert. Un matin, trois petits musiciens italiens auxquels la veuve Desbayes donnait souvent dessous, passant devant la porte et la voyant entr'ouverte, ont l'idée d'entrer dans la cour et de donner une sérénade à la brave femme. Les voilà qui raclent la barpe et les violons ; mais personne ne bouge.
— Madame Deshayes serait-elle malade?
dit le plus âgé de la troupe, un gamin de seize ans, nommé Baldoni ; je vais voir.
Et il monle au bureau de l'hûtel, qui servait en même temps de chambre i la patronne.
La (lorte résiste, et Baldoni entend qÉi'on pousse le verrou. Alors il se penche, regarde par le trou de la serrure et aperçoit, gisant À terre, le cadavre de madame Desbayes, tandis que sur une glace se proflle l'ombre d'un homme fouillant les tiroirs. Ce gamin avait un sang-froid extraordinaire. La porte du bu-
l'eau ouvrait en dedans. liTattacbe solidement 'X la rampe de l'escalier avec une grosse corde trouvée là par hasard, et descend quatre à quatre.
— Continuez à jouer, dit-il à ses camai-ades. Moi, je vais chercher la police.
Quelques minutes après, il revenait avec deux gardiens de la paix, lesquels cueillirent Frey ut Uivièfe au moment mémo où ils retournaient les poches de leur victime.
C'était le pendant de l'afTaire Fualdès, avec celle différence que, cetle fois, la musique avait servi à arrêter les assassina.
Il y-avail un côté assez curieux dans le cas de Rivière : jamais il ne voulut lui-même commettre d'assassinat. II était de cette catégorie de gredins qui supputent a l'avance les coosequeûces d'un crime et ne veulent aller que jusqu'à un poiut déterminé.
Dans ce coup malheureux, comme il disait à la cour d'assises, où Frey l'avait entraîné, il avait stipulé, â l'avance, qu'il ne tuerait pas, qu'il se contenterait de tenir la victime. Mais ce calcul dans le ciime avait irrité les jures qui, avec raison d'ailleurs, l'avaient trouvé
168 LES mèmoihes de m. aoiioN , ^
aussi Coupable que son complice... Puis la conyersatioQ retomba sur la clémence capricieuse de M, Grévy, et sur l'ialiumanité qu'il y avait eu à laisser pendant trpis mois ces deux malheureux dans l'alteute de la mort, Vers trois lieures,'Je retrouvai M. Taylol ■ la porte de la Sûreté, et nous montâmes JaM le classique landau de la Compagnie générale, le landau des noces ou des duels, qui de temps immémorial conduit le chef de la Sûreté aux exécutions. Pourquoi le chef de la Sûreté, qui le reste du temps n'a que le droit de prendre des fiacres, possède-t-ii uolatidau pour cette funèbre cérémonie? J'ai cherché vainement à le savoir, et vingt fois j'ai eu le même landau, et le môme cucber. En arrivant rue de la Roquette, nous aperçûmes quelques groupes de curieux maintenus par les ageuls ; la voiture franchît les barrières et nous débouchons sur la place, mal éclairée par la lueur tremblante des becs de gaz. Qà et là, quelques groupes de journalistes, et, au milieu, des hommes en blouse, ienaat eu main des -lanlernes, dressent l'instrumi comme dit M. Deible'r.
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MES DÉBUTS A LA SUîfKTÉ 16
Tout en yèriflant ses boulons, le bourreau pondil à mes questions; il savait qui j'étais et avait appris par les journaux, qui publiaient alors des biographies de moi, que j'étais dç Rennes.
— J'ai longtemps habité Rennes, me ditil. Sous l'Empire, j'étais fonctionnaire, làbas I
— Quoi ! lui répondis-je, c'était vous qui liez bourreau en Brelagne, avant qu'on sup- . imat les bourreaux provinciaux ?
Oui, monsieur, me dit-il.
Tout UQ monde de souvenirs me revenait.
,e bourreau de Rennes habitait, rue du Pré- !rché,'une petite maison isolée, et chaque ftir nous devions passer devant pour aller et . revenir du collège ; mais on préférait faire un long détour, surtout quand la nuit tombait, et , la sinistre maison semblait à nos imaginations enfantines pleine de revenants tenant leur léte àr la main.
Nous ne, ■connaissions pas le bourreau, mais il y avait, sur un, livre qu'on m'avait donné en prix, une gravure coloriée représentant l'exécution du comte de Saiut-Paul,
170 LKb mkmoihes de m. goiiok
SÛU3 Loua XI, et dans laquelle uu liomni rouge superbe brandissait un énorme glaive. * C'était aiusi que je me figurais le bourreau, et c'était ce pauvre M. Deibler...
La macbiue, l'inslrumeut, manque aussi de majesté. On dirait quelque mouton à frapper les monnaies. Je remarquai qu'autour de nous, on rialL, on parlait de mille cbuaes, de la première de la veille et de celle du lendemain ; j'avais le cœur serré par la banalité de la mort.
Et jusqu'à la dernière exécution à laquelle j'assislai, j'éprouvai toujours la même impression. Et jamais je n'ai francbi le seuil de la Roquette sans retrouver presque aussi vive l'émotion que j'éprouvai le premier jour.
Nous lûmes reçus par M. Beauquesue, un bomme raide, grincheux, dont la politesse rappelait vaguement le bouledogue, un Tonctioiinaire qui fut tout sa vie reonemi-ué des cbefs de la Sûreté, et qui, toujours, paraissait furieux quand on venait lui enlever un de ses pensionnaires. On aurait dit qu'il voulait le guillotiuer tout seul. Mais j'aurai l'oocasidj de parler plus longuement de lui...
^^Ê M. Taylor me présenta à M. Wendling, juge HBPinslruclion, et à mon collègue Baron, le commissaire lie police du quartier de la, Roquette, un homme excellent avec lequel j'ai toujours eu les relations les pi us cordiales, et qui l'ut une victime des rancunes politiques ; lui fit prendre sa retraîle parce qu'on trait trouvé une de ses cartes chez le général Boulanger. J'aperçus également son secrétaire, Oscar Méténier, qui venait recueillir des documents pour les romans qu'il rôvait lêjù. Mais, au petit juur, M. Beauquesne nous ■Tertit que l'heure était venue et nous noua geâoies vorsla cellule de Rivière. Rivière, n'avait point dormi de la nuit, était Bebout.
— Riviore, lui dit M. Beauquesne, voire lourvoi en grâce est rejeté. Voici l'heure ve-
•uue d'expier votre crime.
Pale, avec sa figure rasée, un instant interdit, il s'affaissa sur son lit, puis je l'entendis dire de sa voix traînarde de voyou parisien :
— Je m'en doutais que c'était pour ce ma- ^^lo. Tout ce bruit 1 Non, c'est pas Dii^u pos- ^^Bjble! Mais je n'ai pas tue, moi! Je u'ai pas tué t
172 LES MÉMOIBES DE M. QOl
M. Taylor, M. Beauquesneetle juge allèrent réveiller Frey. Je restai auprès de Uivière.
avec l'abbé Colon, vicaire dé Sainl-Sulpice, qui avait la mission de l'assister. Dès que le prêtre voulut lui parler, sa voix devint plus rude :
— Laissez-moi, monsieur l'aumônier, ditil ; corameïit voulez-vous que je croie à quelque chose après ce qui m'airive? Je n'ai pas tué, nom de Dieu ! je n'ai pas tué !
La colère lui faisait monter le rouge aux joues, et sa pâleur disparut un instant. Cepeiiilaiit, les gardiens, doucement, le faisaient s''habiller. Pendant qu'on lui passait son pantalon, il reprit i
, — Il n'est pas logique tout de même dans ce qu'il est, le père Grévy, Il a gracié Miellé, qui avait coupé un homme en morceaux, et moi qui n'ai fiiit que tenir les pieds de la femme, je suis guitlûtiné. Nou, non, c'est pas juste...
On se mit eu marche vers le greffe. Rivière marchait d'un pas ferme, la colère lui avait rendu toute sa force.
— Ne me tenez pas, dit-il aux gardien* ; je serai gentil I
'ÉBUTS A LA SUBETÉ 173
bn le plaça sur l'escabeau et M. Deibler Bmmença la toilette. Mais le bruit qu'il enlendit [laos la pièce voisine, quaud on amena Frey, lui fil retourner la lêle. Jusque-là, il croyaii être le seul exécuté. En recoimaissaul son complice, il eut un mouvement de joie.
— C'est pas malheureux, s'écria-l-il, que la i^jMC/ie y passe aussi ! Bougre de cochon I ^J ^^Bugre de vache de Pas-de-CUance 1 ^H
^^FAlors commença, à travers la porte, un dia- ^H lo^ue horrible entre les deux hommes. I
Hiii
logue horrible entre les deux hommes.
— Oh là 1 ià ! disait Frey de sa voix enrouée, en voilà des histoires!
— Oui, ripostait Rivière, c'est loi qui m'as perdu. Je suis pas un assassin, moi, cochon ! Tu es la cause de mou malheur !
— Tais-toi, répliquait Frey. T'es aussi bon .6 moi pour la veuve '.
Et céUe scène répugnante dura quelques nutes, le temps que M. Deibler mit à faire
la toilette de Frey.
— Pourquoi me laissez-vous là? Je suis prêt pourtant, disait Rivière ; ue me laissez languir I
Et puis, il eu reveuait à soa idée fixe :
— Non, la justice des hommes n'est pas juste ; il n'est pas logique, dans ce qu'il est, le père Gi'évy.
La toilette de Frey était flaie. L'abbé Faure s'approcha de Frey et j'entendis le condamné lui dire avec impatience : « Laissez-moi donc tranquille, l'abbé; je vais y aller tout seul. »
Le cortège sinistre s'était mis en marche ; nous traversâmes la cour, où des myriades d'oiseaux chantaient dans les arbres.
Alors la grande purte de la prison s'ouvrit avec un fracas de ferraille lugubre, et nous aperçûmes, se dressant dans le jour bléme, les bras de la guillotine.
Je ne connais pas d'impression plus horrible. Les deux condamnés marchaient d'un pas ferme. Rivière le premier. A quatre pas de l'échafaud, il embrassa l'abbé Colon ; mais au moment où les aides s'emparaient de lui pour le coucher sur la bascule, il s'écria d'une voix forte ;
a Vous pouvez dire au père Grévy que c'est un !is?assin! »
Frey, lui, avait, impassible, assisté à Ta*
icution de son complice. L'abbé Faure voulait duj cacher la guillotine avec son cruciSx; il p'écria, impalienlé :
-Laissez-moi donc tranquille, l'abbé ; j Lpayê pour voir !
Enfin, comme à son tour on le coucbait sur lia bascule, il cria très distinctement : — Au revoir, tous les « hommes ».
Hommes n, en argot, signifie gaillards ■capables de faire un coup.
Vile M. Taylor m'entraîna vers le coin de ''la rue de la Vacquerie, oii nous retrouvâmes le landau ; nous partîmes au grand trot, escortés par les gendarmes, et nous suivîmes le fourgon où l'on avait jeté le panier de la guillotine, le panier qui contenait les deux cadavres décapités.
L'ennuyeuse et banale promenade 1 oii les ' passants matinaux se demandent en regardant 3 fourgon de Deibler quelle est cette voiture ' de saltimbanque qu'escortent des gendarmes I et que suit une noce en landaus et eu fiacres I I Car, derrière nous, venaient toujours lesjour- : nalistes.
Si ennuyeuse et si banale, cette promenade
faite par moi vingt ou vingL-cinq fois, qu'il me sembla! t que 1p3 mêmes incidents se reproduisaient toujours aux mêmes places, que c'était toujours boulevard de l'Hôpital qu'ua gendarme tombait de cheval, et que toujours, devant la mairie du treizième arrondissement, il y avait des baraques foraine I À la hâte, jetant un regard furlif sur les tôtes grimaçantes qu'on retire du pauier, on se presse de livrer les corps des suppliciée aUx employés de l'École de médecine, qui en prennent livraisou.
Et l'on part, éprouvant en sortant du cimetière le petit frisson qui suit les longues veilles,
Yiuyt ou vingt-cinq fois au retour, j'ai fait la même halte au buffet de la gare d'Orléaas, et le même déjeuner frugal. Il ne me souvient pas d'avoir m;iuqué à ce programme. Et la monotonie de ces promenades, la banalité de tous ces détails y compris ces déjeuners où je retrouvais les mêmes plaisanteries des agents qui m'accompagnaient, augmentaient t pour raoii s'il est possible, le dégoût ( guillotiue.
it encore J ût de l^J
MKS DÉBUTS A LA SURKTÉ 177
^B Le soir de ce début, à la Bûreté, quand ^" je me couchai, harassé de fatigue, je restai
longtemps songeur, avant de parvenir à m'en-
dormir.
Ce n'était pas la dernière de mes illusions
sociales qui commeuçait à s'en aller, mais
t c'était, certes, celle à laquelle uu homme qui ftllait occuper la place de chef de la Sûreté, devait 1,6 plus tenir. Je me demandais à quoi pouvait bien servir cette boucherie sans grandeur, cette dernière application de la loi du talion survivant à l'Évangile, et je commençais à douter, après avoir tout vu de si près, que l'exemple pût servir à quelque chose.
J'avoue que pendant les huit années que je suis resté à la Sûreté, peu de problèmes m'ont plus intéressé et ont été étudiés par moi avec plus de soin.
Aussi, aujourd'hui, je crois de mon devoir
de dire bien nettement, après la longue expé-
, rience que m'ont donuée mes fonctions : Non,
PEexemplarité de la peine de mort n'existe pas ; pin, la crainte du châtiment suprême n'a pas arrêté un seul assassiu. En revanche, le cabotinage spécial des escarpes est parfois tenté
1 iH LES UÉMOIRES DE U. GORON
par les mots crânes et les aUiLudes cyniques de ceux qui savent mourir.
La vérité, c'est que la guillotine ne fait peur qu'aux condamués à luort. Pour les autres, ils s'en moquent. Quand le chounneur lève son couteau, soyez bien persuadé qu'il n'a pas devant les yeux une vision do guillotine, ou méoie de bagne. Le criminel croit loujours échapper au cliàliment ; il ne s'en préoccupe, il n'eu est terrifié que lorsqu'il le sent près.
La preuve bien certaine) que l'exempl; de la peine de mort u'exisie pas, c'est que maintes fois entendu raconter à la Sùi qu'un grediu célèbre, Maillot dit a le Jauue », était allé commettre un assassinat eu quittant !a place de la Roquette, où il avait assisté à l'exécution d'un ami ; c'est que, dans mon enfance, j'ai entendu répéter une histoire du commencement de ce siècle, — une cause célèbre, le procès de Durand, le bourreau de Laval, assassin d'un de ses voisins, et inaugurant pour son compte personnel la nouvelle guillotine qu'il avait fait construire.
Ce Durand, un jeune homme de
;upe,
* UKS DÉBUTS A La SL-RETE 179
an^ qui était exécuteur des hautes-œuvres CD 1819, époque oit la guillotine ne chdmait pas cuoiniâ aujourd'hui, avait tué un vieux bourgeois de Lavai ainsi que sa domeâtique, pour voler quelques mille francs. S^â camplices èluient sa maîtresse et le mari de cette dernière : on aurait sans doute toujours ignoré qu'il avait pris part à ce crime, si uu jojr ail était allé chercher une femme à la prison
Éil était allé chercher une femme à la prison
LATal pour la conduire â l'êchafaud, sa ^^|
[îresse et sa complice arrêtée dujà n'avait ^^M
trnetl de l'arsent nour lui [>arler en aecrei ^^
offert de l'argent pour lui parler en secret d'un giirdiea de la prison. Les soupçons de cet Ipmme furent éveillés, il écouta la conversa- , et alla tout raconter au juge d'iastruc-
F A l'audience, Durand fut d'uu cynisme plus B^vollant que tes malfaiteurs de prafesâîou.
let ancien auxiliaire de la justice prouva ï'elie lui avait donné de mauvaises leçons.
[■ En revanche, il fut lâche quand il se trouva [ pied de la guillotine qu'il connaissait si
Le seul exemple de la guillotine, c'est celui du mépris de la vie humaine, c'est celui du
180 LES MÉMOIHES DE M. OORON
sang versé. Il y a des philosophes qui prétendent que la contagion en est dangereuse.
Mais je ne veux pas discuter celte question, non plus que celle de savoir si la société a le droit de se venger, ou simplement de supprimer les crimiuels comme on supprime les chiens enragés. Tout cela n'est pas de mon ressort. Je ne veux parler que de ce que je connais bien.
Rivière, que j'avais été réveiller pour mes débuts à la Sûreté, est, en quelque sorte, la personnification de la seule catégorie de criminels qui, â l'avance, en complotant leur crime, s'arrangent pour ne pas aller jusqu'à la butte. Mais ceux-là, en réalité, sont les gredins les plus dangereux, en même temps que les plus lâches. Ce sont eux qui combinent les coupa les plus audacieux, avec la plus grande prudence ; s'ils ne tuent pas eux-mêmes, ils aident à tuer. Ils tiennent les jambes de la victime, comme Rivière. Us sont donc, s'il est possible, plus coupables que les autres, car ils n'ont pas l'excuse de l'entraînement; ce sont les Bismarck du crime, si une image semblable possible.
Bis- I
Et, pourtant, quand ils se voient jetés sous le couperet par un hasard quelconque, ils ont '"aison de dire, comme Rivière : a II n'est pas logique dans ce qu'il est, le père Grèvy. " C^'était un caprice de l'opinion, une mauvaise 'i limeur du Président, un article à sensation 'l'un journaliste qui envoyait Rivière â la SViilloline.
Un soir que, dans un théàlre, j'entendis un 'itame de la période révolutionnaire, où l'on "^Cyait les erieurs de journaux d'alors passer ^ïi hurlant : « La liste des gagnants de la l-oterie de Sainte Guillotine », — les paroles du Premier condamné que j'avais mené au bourï'eau me revinrent à la mémoire.
Eb! oui, dans ce siècle, où tout est hasard.
chance et malechance, la guillotine est une loterie comme le reste. Jamais je n'ai vu une logique sévère présider au choix des victimes du couperet. Certes, les magistrats et les membres de la commission des grâces font bien leur devoir et tout leur devoir... mais ils sont des hommes comme les autres, ^H et l'on intrigue parfuis, autour d'une exècu- ^^V tion, presque autant qu'auLour d'une èlec-
lion à ta présidence de la République
Je raconterai plus tard comn^ent je parvins à sauver Tassassin Cornu, parce qu'il avait une vieille mère qui m'intéressait... Je ne parlerai pas de Moreau, l'herboriste de Saint- Denis, qui fut exécuté pour prouver riufaîUibilité des experts en chimie... bien des gens, aujourd'Iiui, prétendent qu'il est mort innocent.
Une loterie 1 tel est toujours, comme en 1793, le seul caractère indiscutable de la peine de mort. Et j'insiste, car je crois de mon devoir de le faire. Ëi, pour toutes les grandes questions de morale et de police, je n'avais pas celle franchise, ces mémoires n'auraient pas de raison d'être.
Ce qui m'étonne et m'atlriste le plus, car au foud, c'est la preuve la plus certaine de la baisse des idées généreuses, c'est que, dans un pays où Jules Simon a écrit son admirable livre sur la peine de mort, et Victor Hugo, Claude Gueux, on ne trouve plus personne pour demander l'abolition de la peine capitale, comme si chaque parti réservait celte arme pour s'en servir à une heure dôfermÎDée
MBS DËBtlTS A LA SUEtETE
iOQtre ses adversaires. On ne fait des projets I
)our supjiritoer la publicité des exécutions et M, Josepb Reinacli est même venu
I pour cela passer avec moi une nuit place dé
^■b Roquette.
^H Ni lui, ni les autres ne réfléchissent que l^^c'esl faciliter les légendes les plus grossières et que si jamais un nouveau Praslin devait être condamné à mort, la moitié des journaux piraieul le lendemain que c'est un comparse nui a été guillotiné. Alors, sans doute, il se trouverait un romancier pour raconter que le mort est un héros de la famille qui a sacriflé sa vie [lour assurer une fortune à sa femme et à ses enfants, comme ces malheureux qui sa suicident après s'être assurés sur la vie.
Le huis-clos, même dans les affaires d'es- ^onnage, où il est nécessaire pour des ratd'Etat, est très dangereux ; nous en avons de récents exemples. Le huis-clos, nour la peine de mort, est l'illogisme môme, ittendu que tous ceux qui, jadis, défendaient guillotioe contre les philosophes et les N>ètes proclamaient qu'elle était nécessaire, irce qu'elle donnait un salutaire exemple.
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LES MÉMOTRES DE M. GOflOX
Acceptons un instant cette thèse. Bel exemple, en vérité, qu'une tête coupée entre les quatre murs d'une prison, devant cinq ou six personnes triées sur le volet ! Bel exemple que le bourreau se cachant pour tuer, comme avait fait l'assassin I
Maintenant, je ne veux pas que le lecteur s'imagine que je fais de la sensiblerie et que j'ai l'intention de me poser en philosophe humanitaire. J'avoue que personnellement la peine de mort me dégoûte, mais ce n'est pas parce que mes agents ont arrêté un certain nombre d'assassins qui ont été livrés au bourreau, que je proclamerai comme le dernier des Samson, dans ses Mémoires, que l'abolition de la peine de mort est le plus cher désir de ma vie. Non, je tiens simplement à dire ce que j'ai vu elles conclusions que j'ai Urées.
Ainsi, si voua déclarez franchement que vous tuez les condamnés uniquement pour vous en débarrasser, comme on écrase les vipères qu'on rencontre sur sa route; si vous reprenez pour votre compte le mot de ce conventionnel, criant au moment du vote de la loi de Prairial: « 11 n'y a que les morts qui
MES DÉBUTS A LA SUflKTÉ 185
ne reviennent pas ! » c'est votre aEfaire, cela ne me regarde plus. C'est aux philosophes et aux hommes politiques à rechercher si la so- ' ciété a bien le droit d'agir ainsi. Dans co cas, vous pouvez même étrangler le condamné .
dans sa cellule, ou lui faire respirer un mauvais gaz sans qu'il s"en doute, comme on fait i à la fourrière pour les chiens enragés.
Peu importe le moyen... et cela relève de ^ la salubrité publique, plutôt que de la justice.
Mais si vous voulez proclamer que la peine de mort est la clef de voûte de la société par le grand exemple qu'elle donne, alors je vous jdis:
— Halte là ; ça n'est pas vrai ! J'ai été huit ans chef de la Sûreté; j'ai arrête quelques centaines de bandits, dont un très grand nombre appartenaient à la catégorie spéciale des assassins : il n'en est pas un seul que 1 crainte de la peine de mort ait arrêté un instant.
H La peine de mort ne sert à rien, »
Ou plutôt, si, elle sertà créer un cabotiuagi lècîal et à enseigner qu'on peut avoir, dans
certaines condilioDs, le droit de tuer, puïi
ce droit, la justice se l'arrogé,
J'ajoute que si vous supprimez les assassins comme bétes dangereuses, il faut les supprimer tous, sinon il n'y a plus de justice.
Or, non seulement aujourd'hui on joue des vies humaines à la loterie de la grâce présidentielle, mais il y a pour la guillotine des passe-droits et des tours de faveur comme pour les bureaux de tabac.
Je me souviens qu'à la Sùrelé, tous les agents racoiilaieut que, dans un crime célèbre et qui avait eu lieu du temps de M. Kuhn, un nommé Gaspard avait été guillotiné en môme temps que Marchandon, quoique moins coupable que son complice Meyer, lequel avait étà gracié. On disait que Meyer, qui était un juif fervent, avait dû la vie à l'intervention de M. de Rothschild.
Notez que le nom de l'intervenant et sa religion ne l'ont rien à l'affaire. Il y ades catholiques qui ont dû la vie à l'iuterveiitiou de l'archevêque de Paris. La seule chose que je veux démontrer, c'est qu'il n'y a môme pas d'égalité devant le couperet !
Qannd je parlerai lie ce que j'ai vu dans les ^iiutres pays d'Europe oU j'ai pu étudier le ^Hfenctionnement de ta police el de la justice, ^^^ donnerai quelques st;itîi<tiques qui prou- B vemde la façon la plus claire que l'abolition Ou le maintien de la peine de mort n'a aucune ■nfiuence sur la criminalité. J'ai été à même n'interroger un certain nombre de forçats; ^us. sans exception, na'ont décraré que lorsqu'ils avaient commis leur crime, ils avaient ^* bien pris leurs précautions qu'ils étaient *^ert.Tins d'éclnpper à la police.
Uneseule cliose donc peut, s'il est possible, 'oiimider les voleurs et les assassins : c'est 'ï'^e la police spéciale chargée de les arrêter ***•■ asrez de bonheur dans la découverte des 'frittes.
A ce point de vue, dans le passé, certains lie la Sûreté ont eu une popularité utile
cUe
■* la société. Ainsi, on disait, jadis : « C'est ^^ malin, le père Claude. » Et, plus lard :
" Deriona-uous de M. Macé ; il a un flair ^'^traordinaire... » Ce n'est pas cela qu'on di- ^* t quand je suis arrivé a la Sûreté.