‹ Les mémoires de M. Goron, ancien chef de la SûretéChapitre 22 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'anarchiste duval

La veille môme de mon entrée à la Sûreté comme sous-chef, une balayeuse, rue de Monceau, avait aperçu, vers cinq heures du matin, une fumée intense qui s'échappait d'une des fenêtres d'un hôtel particulier. Elle sonna et avertit le concierge, qui éteignit un commencement d'incendie et trouva des bidons d'essence répandus sur le parquet. Une lanterne sourde avait été oubliée et tous les meubles avaient été fracturés. Il n'était pas douteux que la maison avait été mise au pillage par des malfaiteurs, dont on retrouva, d'ailleurs, les

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traces sur le mur de clôlure qu'ils avaient escaladé.

Cet hôtel appartenait à madame Herbelin, la taule d'une artiste célèbre, madame Madeleine Lemaire, qui y demeurait avec elle.

Toutes deux avaient été volées d'environ 15,000 l'rancs de bijoux, mais les dévaliseurs n'avaient trouvé que peu ou point d'argent.

Ce fut une des premières affaires dont j'entendis parler à mon entrée dans le service, el je me souviens que le voleur fut trouvé grâce à l'Office Azur, qui, comme on sait, publie la description minutieuse des bijoux perdus ou volés et fait parvenir cette description à tous les bijoutiers.

Un beau soir, un bijoutier de la rue Tronchet arrivait à la Sûreté nous provenir qu'on était venu lui otlrir des bijoux correspondant à la description faite par l'Agence Azur des bijoux volés à madame Madeleine Lemaire.

On arrêta l'individu, qui avait essayé de vendre un médaillon en forme de croissant et des débris d'épingles. On retrouva la trace des deux autres individus qui lui avaient remis les bijoux. Ceux-ci furent arrêtés à leur tour.

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1 racontèrent que c'était un noramé Duval, Qu'ils avaient connu dans une espèce de club socialiste portant ce nom de vaudeville : « La Panthère des Batiguolles », qui les avait priés de vendre ces bijoux, prôLendanL les avoir trouvés dans la me.

Ou rechercbait eu vain Duvai, quand, le 17 octobre, M. Taylor, accompagné de plusieurs agents, parmilesquelsétaientRossignol et Pelletier, viutfaire uaeperquisltiou, rueLe-

gendre, au domicile d'un des individus aiTétés.

^ÊL M. Taylor était en train de procéder à cette ^Berquisition, lorsqu'un gamin vint frappera ^^a porte et demander à la maîtresse de l'individu chez lequel on perquisitionnait de vouipir bien descendre un instant, attendu qu'on b demandait.

■31. Taylor fllunsigiie à Rossignol quidescenditavec Pelletier derrière la femme. Ils aperçurent un homme qui, en les voyant, se b&la Ae s'en aller en pressant le pas, sans pourtant fcurir.

■ Mais, c'est Duval I dit la femme.

|Bur ce mot, les duux agents s'élancèrent à poursuite de l'individu.

LES MÉMOIMES DE I

Rossignol rejoigniL Duval le premier et lui dil : B Le chef de la Sùielè vous demandei venez donc lui parler, a

Sans répondre, l'iiomme leva brusquement le bras et frappa Rossignol de deux coups de poignard.

Rossignol blessé, perdanl son sang, tomba, mais il avait saisi Duval par le bras et l'en- Iraina dans sa cbute. Duval, pour se dégager, porta à l'agent plusieurs autres coups de poignard et Rossignol ne put désarmer le forcené qu'eu lui mordant violemment la main. Au même instant. Pelletier arrivait et saisit Duval à bras le corps; le meurtrier fut maintenu jusqu'à l'arrivée de deux gardiens de la paix qui se saisirent de lui pendant qu'on emportait évanoui, cbez un pharmacien, le malheureux Rossignol. Là, des soins empressés lui furent prodigués. Le médecin constata que le courageux agent avait reçu huit coups de poiguard, dont un, porté au côté gauche du cou, aurait pu occasionner la mort, s'il n'avait été amorti par l'épaisseur de quatre vêtements superposés.

Comme il était naturel, cet événement c

E 21 octobre 86.

L ANA^RGIIISTE DUVAL

Ûe certaine émotîou au service, mais on Éavait considéré le meurtrier que comme un natfaiteur très vulgaire, quand, trois jours ^rès, M. Taylor me montra une lettre que Duval avait écrite de Mazaa à M. Atlhalin, le juge d'instruction chargé de son affaire. Vaici

iï curieux document :

» A Monsieur le juge d'instruclion.

» Monsieur, » Sur ma feuille d'écrou à Mazas, je vois ^écrit : tentative de meurtre ; moi, au contraire, Htocrois que j'étais eu état de légitime défense. ^Rest vrai que nous n'envisageons pas cela, ^Bous et moi, de la même m^iniére, étant donné ^Btte je suia anarchiste ou plutôt, partisan de ^^'anarcliie, car je ne puis être anarcliisle dans la société actuelle ; de ce faii, je ne reconnais donc pas ia loi, sachant par l'expérience que ^Bft loi est une prostituée que l'on manie, ^Hxnme bon semble, à l'avantage ou au délrî- ^ihent de tel ou tel, de lelle ou telle classe. Donc, ai j'ai frappé le brigadier Rossignol,

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c'est qu'il s'esl jeté sur moi au nom de la loi. Au nom de la liberté, je l'ai frappé. Je suis donc logique avec mes principes : loin de U à uDe tentative de meurtre. Il est temps aussi que les a^^ents changent de rôle. Plutôt que d'arrôler les volés, qu'ils arrêtent les voleurs.

i> Recevez, monsieur, l'assurance de seulimenls réTolutioonaires.

» Clément Duval.

- Mflzas, 6" division, N" 52. ..

On ne s'occupait pas encore beaucoup d*à narcbie à la préfecture de police ; on y croy» peu, surtout, sachant le rôle équivoque i3 certains soi-disant révolutionnaires comiD ceux, par exemple, qui avaient essayé de FaUl sauter la statue de M. Thiers à Saint-Gel main.

— L'anarchie, c'est une nouvelle pose chez les bandits, entendaia-je dire autour de iddî: ce Duval est un vulgaire voleur et un vulgaM

Cependant, je ne jugeai pas tout à fait | choses de la même façon ; j'avais eu bien a

L ANABCinSTE DUVAL 269

vent d'ardentes discussions avec des camarades de jeunesse qui, dans rard(.'ur de leurs esprits enthousiastes, s'étaient jetés au plus fort du mouvement révolutionnaire. Je fus frappé de retrouver dans cette lettre écrite à Mazas, par un cambrioleur, comme un écho vague des théories folles que j'avais entendues formuler par des fous, sans doute, mais des fous d'une loyauté et d'une honnêteté incontestables.

J'eus la curiosité de voir Duval, et je me le fis mener dans mon bureau un jour qu'on l'yvait conduit ù la Sûrelé, avant que M. Atthalin l'interrogeât.

Je fus frappé de la physionomie étrange de cet homme.

Bien qu'il eût à peine trente-six ans, Duval, avec sa figure filiguée, ses yeux hagards, sa moustache tombante, en paraissait bien davantage. On voyait qu'il avait éprouvé de grandes souffrances physiques.

J'avais entendu parler de l'anarcbiste Gallo, qui avait injurié le président à la

lur d'assises si violemment qu'il avait fillu

iLToyer l'affaire à une autre session.

270 LES MÉMOIIIES DE M. GORON

Jem'imaginaiaqueDiivaldevaitélre.coTQme lui, une espèce d'énergumène avec lequel il seraiL difficile de parler.

Il s'assit Iranquillemeot en face de moi et me dit : a Je hais vos agents, ce sont eux qui ont causé tous mes malheurs. Ils savaient que je faisais partie de la o Panthère », ils allaient demander des renseignements sur moi partout... Ils m'ont fait nieltre à la porte par tous mes patrons, ii

Je le fixai comme j'avais l'habitude de fixer tous les préveiius que j'interrogeais, et je vis le regard de Duval s'arrêter sur moi, avec one persistance èlrunge.

— Vous ne me ferez pas baisser les yeux, continua-t-il ; un anarchiste ne baisse pas les yeux devant un commissaire de police !

n Car je ne suis pas un voleur — les voleurs, ce sout les riches. La nature, eu créant l'homme, lui donne le droit à l' existence. Si doue la sociéli ne lui fournit pas de quoi subsister, l'être humainpeut légitimement prendre son nécessaire là où il y a du superflu. C'est ce que j'ai fait. Quand je passerai devant les jurés, ils s'apercevront bien vite qu'ils oui

L ANARCHISTE DDYAL

devant eux non pas un malfaiteur, mais hien nn anarchiste convaincu ayant commis par principe les prétendus crimes qu'on lui reproche. »

Duval parlait avec une sorte d'âpretè, mais sans violence. Il parlait aussi avec un choix curieux des mots, et une facilité d'éloculiou qui lui venait sans doute de l'habitude qu'il avait de prendre la parole aux réunions de la « Panlhère des Balignolles » et des « Déshêrilèsde Clichy », les deux groupes anarchistes qu'il fréquentait particulièrement.

Ce fut avec une certaiue emphase, ayant l'air de réciter des phrases apprises par cœur, qu'il me dit avec force gestes :

— Je sais hieu que vous me ferez condamner. Vous êtes la foice, profltez-en. S'il vous faut une tète d'anarchiste, prenez la mienne. Le jour de la grande liquidation est proclie, et j'espère que ce jour-là les anarchistes seront

. à la hauteur de leur mission. Ils vous feront sauter. Vous sauterez aussi, reprit-il, voyant que je souriais.

— Voyons, mon ami, lui répondis-je avec une bonne humeur qui l'arrêta, tout cela est

du verbiage, et n'empêche que vous ne vous soyez introduil, la nuit, dans une maison habitée, pour voler.

— Le vol, me répondit Duval avec mépris, n'existe que dans l'exploitation de Thomme par rhomme. Ce n'est pas un vol que j'ai commis, c'est une légère restitution que je me suis accordée au nom de l'humanité...

■ — Cependant, que vouliez-vous donc faire du produit de votre vol?

— Je voulais aider les com[iagnons à délivrer l'fiumanitô. Je voulais restituer au peuple l'iirgent des exploiteurs, pour lui permettre de faire sau'er ses maîtres. Oui, vous verrezcela bientôt... vous en avez entendu déjà parler... la propagande par le fait...

— Allons, fis-je goguenard, racontez cela aux jurés si vous voulez, mais à moi?...

Duval regimba sous l'injure.

— Apprenez, me dit-il, que je ne suis pas un voleur, maïs un justicier... Je n'ai qu'un regret, c'est d'être tombé ainsi entre vos mains et de ne pouvoir assouvir la haine implacable que j'ai vouée à votre infâme société. Mais après moi, il en reste d'autres

NABCHISTE DUVAL 273

yà feront tout sauter. Ce qu'il faut donner au ''peuple, c'est des livres de chîmiet

Un magistral qui instruit minutieusement une affaire doit laisser le prévenu divaguer à son aise ; mais il vient un moment où il faut le rappeler à la réalité des choses.

— Voyons, Duval, lui dis-je, maintenant que je vous ai donné occasion d'exercer un peu vos talents oratoires, rendez-moi le service de me raconter par le détail ie vol de la rue de Monceau.

— J'avais combiné ce coup avec Turquais...

— Qu'est-ce que Turquais? fis-je.

— Turquais, reprit imperturbablement Duval, c'est un anarchiste comme moi. Noua nous sommes connus dans les réunions; un soir, en sortant d'un club, nous nous sommes mis à causer. Il était comme moi d'avis qu'on doit s'attaquer aux coffres-forts des parasites qui possèdent. C'est un pur hasard qui nous a fait choisir l'hôtel de madame Lomaire... Nous avions vu un hôtel somptueux, nous pensions que nous y trouverions beaucoup d'argentr.. Turquais a grimpé au bec de gaz, il est entré dans la maison, et il m'a ouvert

LES MËMOinES DK M. CORON

une feoétre Ju rez-de-chaussée. Après avoir tout fracturé , nous n'avons trouvé que soixante-deux francs d'argent et des bijoux... C'est Turquais qui, au moment où nou3 sortions, apercevant un bidon plein d'essence, s'écria : a Si nous mettions le feu avant de partir? » Je n'étais pas de cet avis, parce que je craignais que cela compromit notre retraite; mais Turquais me dit : « Tu n'es donc pas un véritable anarchiste? — Si, répondis-je, j'eû suis un et convaincu; mais à quoi bon brûler ces hiStela qui, au jour de la graude révolution, serviront à abriter le peuple des travailleurs?»

Ce fut la seule entrevue que j'eus avec Duvai.

Mais si je m'abstins de suivre l'enquête judiciaire, je ne cessai de m'intéresser à cette aflaire ; et le 12 janvier, lorsque son procès vint devant la cour d'assises, j'y assistai.

M. Onfroy de Bréville, fe président, qui était un magistrat fort aimable, m'avait fait donner une place derrière son siège.

Ce que fut cette audience, combi souviennent aujourd'hui?

m bien aïHH

.ÎSAnCBISTE DUVAL, 275

PPourLaDt il s'y produisit la première afSrmtion audacieuse et publique de la théorie de la propagande par le fait, et il est permis de dire que ce fut le point initial de tout ce mouvement ■violent dont l'assassinat de M. Cainot a élë, à la fois, le point culminant et la un.

Duval avait une aisance d'orateur sur le banc des accusés, entra les deux gardes de Paris qui l'écoutaient avec stupéfaction. L'interrogatoire fut épique.

— Pourquoi avez-voua mis le feu ? demande le président.

Duval répond :

— Je ne sais pas; peut-être Turquais eu voulait-il à quelqu'un de la maison. Peut-être a-t-il cru, et je ne l'en blâme pas, faire acle de justice sociale. C'est le forçat du travail qui incendie son bagne; c'eât le soldat qui brûle sa caserne, parce que c'est un asile de fainéantise Je voudrais, à la lueur des torches, voir les palais des capitalistes, les casernes, les couvents former un immense autodafé :

Et le dialogue continue pendant toute l'audience à peu près sur ce tou.

DuvAL. — J'ai frappé Rossignol, il est loaibé, et je ne regrette qu'une chose, c'est que la bordure du trottoir m'ait fait tomber. Sans cela, jamais on ne m'aurait arrêté vivant, Jamais vos mercenaires n'auraient mis la main sur moi. Je suis un révolté. J'ai le droit de l'être! J'ai le devoir de l'être!

Le président. — Tout cela, ce sont des phrases. M. l'avocat général vous dira que vous êtes un vulgaire voleur.

DuvAL. — Un voleur, je vais vous dira que c'est! C'est celui qui vil de l'exploilation des autres. Ce que j'ai fait, je ne l'appelle pas un vol, mais une restitution.

Le président. — On vous signale comi un paresseux, ne travaillant jamais?

DuvAL. — Travailler? Ab! j'en ai assez de travailler pour des bandits !

Le président. — Comme soldat, votra conduite n'a pas été meilleure. Vous avez été cassé de votre grade de caporal!

DovAL. — Parce que, pas plus à cette épo* que qu'aujourd'hui, je ne me reconnaissais d'autorité. J'ai été puni parce que je reconnaissais pas le droit de punir les aul

ion I pas

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l'anahchiste duval in

Le président. — Vous avez été condamné

(ourvol?

DuYAL. — Je vous défends...

M. Onfroy de Erévîlle se fâche. Duval se lit un instant, mais bientôt il recommence.

Le PHÉsiDENT. — Vou3 occupez vos loisirs a fabriquerdes poignarda pour tuer les agents. Duval. — Oui, et je m'en vante. Il est temps que cela finisse. L'tieure de la révoIutioD a sonné. Ce sont les petits joujoux avec lesquels nous vous ferons danser la Carmagnole.

Je sortis de celte audience stupéfait de l'audace de Duval et profondément troublé de voir de semblables théories s'alarmer ainsi publiquement. Une seule chose m'avait fait plaisir, la déposition simple et modeste de Rossignol, qui, avec cette générosité qu'on reirouve chez presque tous les agents de la Sûreté, évitait avec soin de charger l'homme qu'il avait arrêté, le vaincu.

»t.a voici, du reste, empruntée à la Galette 1 Tribunaux.

— Gustave Rossignol, quarante ans, brigadier à la Sûreté :

278 LES mémoihes de m. gc

a Le 17 oclobre, j'assistais M. Taylor dans une perquisition faite chez Didier, quaad uu gamin de douze ans est venu dire qu'on demandait Didier en bas. J'ai tout de suite pensé que ce pouvait être Duval, j'ai suivi l'enrantavec la femme Didier. Noua avons vu deux individus, et la femme Didier m'a dit que l'un d'eux était Duval. Je me suis avancé vers lui et je lui ai dit : « Vous êtes Duval?» Il m'a répondu : « Oui. » J'ai alors simplement ajouté : « Le chef de la Sûreté désirerait voua parler. » Je n'en ai pas dit davantage; il s'est jeté sur moi et m'a porté plusieurs coups de poignard. Je l'ai mordu au pouce pour faire tomber l'arme, pas fort, de crainte de lui faire mal. A ce moment, il m'a porté la main sur la figure, m'a mis son doigt dans l'œil, ce qui m'a occasionné nne vive douleur. Il m'a encore porté plusiei coups de poignard.

L'accdsé Duval. — Je demanderai au brigadier Rossignol 8'il croit, comme le dit l'instruction, que je lui mis volontairement doigt dans l'ceil.

hrî. ^

l'anarchiste Di;v4L 279

|iE TÉMOIN. — Je ne le crois pas. II m'a mis 1 sur la figure pour m'empécher tie lo désarmer, mais je ne crois pas qu'il voulût |f me faire mal. n

^^Hlt pour la première fois je fis une remarque ^^^e j'ai dû refaire depuis bien souvenl. Ce Duval, qui regardait Rossignol avec des yeux farouches, des yeux de f.iuve, qui ne parlait des « mouchards» qu'avec une haine implacable, disant qu'ils venaient à cbaque instant chez ses palrons et qu'ils l'avaient empêché de trouver du travail, Duval, comme beaucoup d'autres, coufondait les agents politiques qui surveillent les anarchistes et tous les partis d'opposition avec l'agent delà Sûreté qui n'a pas d'autre mission que celle d'arrêter les voleurs et les assassins.

Duval, d'ailleurs, confondait les agents de la Sûreté non seulement avec ceux des brigades politiques, mais encore avec les indicateurs ou auxiliaires qui s'introduisent dausles réunions et dans les comités pour savoir ce qui s'y passe.

Il n'ignorait pas, ainsi que je l'avais com-

pri3 quand je l'avais interrogé dans mou cabinet, que parfois ces indicateurs sont aussi des provocateurs... aSn de jualifier !es gratiflcalions el les émoluments qu'ils touchent. Je l'ai déjà dit et je l'expliquerai plus cotijplètemeut dans la dernière partie de cet ouvrage, l'indicateur, à un moment déterminé, devient presque falalementun provocateur. — En matière d'anarchie, le provocateur est particulièrement dangereux ; c'est lui qui toujours crie plus fort que les autres et a les motions les plus sanguinaires à proposer à la réunion publique... Je ne veux ici citer qu'un souvenir :

Un matin, j'allai, sur les hauteurs de Montmartre, arrêter un sieur L..., qui avait commis un vol quelconque. J'entre dans le galet.is qu'il habitait et suis accueilli par un cri formidable de :

— Vive l'anarchie !

Un instant, je reste stupéfait, car le vol tiès vulgaire commis par L... n'avait rien à faire avec l'anarchie, même celle de Duval... Je commence sans répondre ma perquisition.

l'anauchiste ddval 281

— Vive l'anarchie n.. d. D... ! reprend le gaillard avec une belle voix de baryton.

Cela commençait à m'agacer. Je m'avançai vers lui brusquement et, la regardant bien dans lea yeux, lui dis avecbmlalité :

— Allons I assez d'anarchie cooîme cela I A aelle brigade émargez-vous?

j'bomme me regarda, et après une seconde ^ësitution :

- A la X', parbleu ! flt-il avec un geste ras-

fcll s'imaginait sans doute qu'il avait bien é son rôle, et que peut-être j'allais lui faire bnner une gratification! Sa seule pécompeDse fut le Dépôt. J'ai toujours été sans piliê pour „ les agents provocateurs.

k Tous mes prédécesseurs, M. Macé notameot, ont eu le souci de ne point laisser conadre leurs agents avec les agents politiques : inl que je suis resté à la Sûreté, j'ai touurs eu de Ja répugnance à laisser mon service s'occuper d'une affaire touchant à la politique. J'estime que le service de la Sûreté n'est pas fait pour surveiller et fller des députés ou des journalistes.

Je ne veux point, d'ailleurs, faire le moins du monde un réquisitoire contre la police politique. On m'a dît qu'elle était nécessaire autant que la police criminelle ; mais les aptitudes ne sont pas les mômes.

L'agent de la Sûreté qui doit recueillir des preuves contre un voleur ou un assassin, ne doit pas se préoccuper de savoir s'il est consoivateur ou révolutionnaire.

L'agent politique, au contraire, se préoccupe, avant tout, de savoir si l'homme qu'il surveille est l'ennemi ou l'ami du gouverne" meut.

Et cela est si vrai, que tout récemment, dans un voyage que j'ai fait dans une monar* chie voisine, le gouverneur d'une province auquel j'avais demandé des renseignements sur la moralité d'un de ses administrés, me répondit :

— Je ne sais trop ce qu'il vaut.

Puis il ajouta avec un geste de souverain mépris :

— Tout ce que je sais, c'est que c'est un républicain.

" l'anarchiste duval 283

L'audience du leodemaiu fut encore plus exlraordioaire ; des témoins vinrent affirmer audacieusement que si Duval avait tenté de voler, c'était pour la Hêvolution. Duval voulut lire la défense qu'il avait écrite, le président s'y opposa ; il s'ensuivit un tumulte indescriptible, rappelant un peu les séances du tribunal révolutionnaire,

— Faites ce que vous voudrez, s'écria l'anarchiste, vous devez tous trembler sur vos tibias à la pensée de la révolution qui vous menace.

Puis, quand l'avocat général eut requis l'expulsion de l'accusé, cet entêté s'écria encore :

— Vive l'anarchie! Vive la Révolution sociale! Ahl si jamais je redevenais libre, je vous ferais sauter ! Et c'était à vous faire sauter qu'il était desliné, cet argent-là !

Une quinzaine d'bomtnes et de femmes se levèrent alors dans le fond de la salle, et crièrent, à leur lour : Vive l'anarchie ! Il fallut, pour rétablir l'ordre, que des gardes de Paris entrassent, la baîouuette au canon, et l'on avait dû faire évacuer la salle, quand, en

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irio-j

l'abaence de Duva!, la cour prononça la condamnation à mort de l'anarchiste cambrioleur.

Il ne fut pas exécuté. M. Grévy et la coi mission des grâces comprirent que.

il n'y avait pas eu mort d'hioraïae, que Rossignol était bien vivant, malgré le coup de poinarJ qu'il avait reçu, il aérait mauvais de se départir de l'usage, et de laisser exécuter un homme qui n'avail pas lue.

Peut-être a-t-ou eu tort de ne pas toujours imiter celte sagesse?

Je me suis longuement arrêté sur celle affaire, beaucoup plus longuement, certes, que je ne m'arrêterai sur aucune autre affaire anarchiste, parce qu'elle frappa vivement mon imagination, qu'elle est aujourd'hui très oubliée et qu'elle fut la première alQrmatiou aU' dacieuse mais raisonnée d'une nouvelle doç^ trine politique, doctrine que le soir mêmffj résumais ainsi :

«Enrégimenter dans un parti les milliei et les milliers d'individus qui, Ions les an sortent de prison. » Je ne veux point me doi ner les gants d'avoir été bon propliète et d'j

l'anarchiste duval 285

voir prévu loutes les conséquences du mouvement anarchiste. Je me vanterais bien à tort d une prescience que je n'eus point.

Mais j'eus comme le pressentiment du danger. Je compris qu'une force destructive se révélait et je me demandai quelle serait la meilleure barrière à lui opposer ?

Cependant, alors, j'avais une foi inébranlable en la solidité de la société...

Il ne me restait plus à apprendre, pour achever mon éducation de policier, que la façon dont une autre anarchie, plus dangereuse que celle de Duval, se montrait tout à coup, dans Je gouvernement lui-même.

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