‹ Les mémoires de M. Goron, ancien chef de la SûretéChapitre 4 sur 28 · LK PASSÉ D UN FÛNCTIOXNAIRE · texte numérisé non relu

LK PASSÉ D UN FÛNCTIOXNAIRE

■1 se passa, ce soir-là, un incident qui troui toutes mes idées et dout ie souveoir m'empêcha, ni'empéche encore de comprendre uu mot à la politique. Les ouvriers des usines

étaient joiuts à nous, leurs blouses fraterni- .;.ii eut avec noa paletots et nous chantions tous en chœur la MarseilUise. Pourtant, il paraît qu'à, un moment donné ces ouvriers furent irrites de voir que le drapeau restait dans les mains d'uu bourgeois. Tout à coup, je reçus une bourrade, puis une grôle de coups de poiug, et quelques secondes après je me retrouvai meurtri, le visage eu sang, au 'bas de la grande butte du Cbamp-de-Mars, n'ayant plus dans les mains que l'aigle de mon drapeau. Il parait que c'est cela la politique ; on veui toujours prendre le drapeau, et quelquefois autre chose, à celui qui le porte... Le combie, c'est que j'appris le lendemain que ceux qui

I Vivaient ainsi battu faisaient partie de la

. gue de la paix!

Un autre comble, c'est que celui de mes

"mpatriotes dont les discours enflammés

l'rcilérent le plus d'engagements dans bi

lie de Hennés, dont le patriotisme m'avait

moi-môme profondément ému, trouva le moyen de donner des soldais à la patrie, sans courir lui-même aucun danger.

S'il était parLi avec moi il aurait pu se faire tuer, et alors je ne l'aurais point retrouvé haut fonctionnaire de la République.

Cette place, du reste, devait être l'unique but de ses discours.

Ce sont peut-être ces souvenirs qui m'ont donné de la politique une horreur si profonde, que je me suis obstinément refusé à en faire, même quand mes fonctions m'y obligèrent en quelque sorte.

Mais l'aventure du Champ-de-Mars n'avait point alors calmé mon enthousiasme. Le lendemain, sur le quai de la gare, une casquette américaine sur la tête, un revolver à la ceinture, j'étais un des plus exaltés, et je dis à ma mère, venue me dire adieu : « Tu verras que uous les battrons. »

Pourtant, l'intendant, que j'étais allé voir avant mon départ, m'avait reçu ainsi qu'ua.

chien dans un jeu de quilles, et, comme j'avais protesté contre uu voyage forcé en Algérie pour aller rejoindre le dépôt du 1" tirailleurs,

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peu s'en èlail fallu qu'il m'eng..., comme on dit 3a régiment.

^ÊL — Qui vous a demandé de vous engager?

^^■cria-t'il. Personne? Obéissez alors, et pas

^ae rouspétance.

Mon ardeur guerrière n'était point facile à éteindre : je partis pour Blidah, me disant qu'après tout ce n'était pas long d'endosser un uQiforme el que j'aurais le temps de venir me battre avant que la France fût tout à fait victorieuse,

Le commandant du dépôt nous reçut à merveille :

— Enfin, dil-il, je vais donc avoir de vieux soldats pour instruire mes Arabes t Mais ce n'était pas pour apprendre aux Kaiyles le maniement du chassepot que nous .JUS étions engagés, mes camarades et moi.

Nous nous récriâmes, au grand désespoir du commandant, qui. nous offrit, à tous, de nous nommer sergents d'emblée ; mais l'appât du galon ne pouvait nous tenter: nous obtînmes de révenir en France. Jarrivai à Méziéres, le lendemain de Sedan, pour repartir tout de suite, emporte dans la déroute...

hmiAUT I

Oh! cette débâcle, les uniformes boueux couvrant les routes, cette tem(jéte d'hommes et de chevaux roulant vers Paris comme vers uti porti Ce souvenir douloureux jamais ne s'effacera de ma mémoire. Je revois, galopant à perdre baleine sur des chevaux de dragons qu'ils avaient saisis au passage, des turcos affolés dont les yeux semblaient lancer des flammes!... Puis les pauvres charrettes cabotant dans les ornières les blessés, les cavaliers démontés traînant leur sabre avec un bruit de ferraille sur les chemins pierreux... Pour la première fois, la réalité cassait les ailes de mon rêve. J'avais de grosses larmes dans les yeux quand mon bataillon, qui était resté en bon ordre, monta dans le premier train formé et roula vers Paris...

Nous débarquâmes à la gare de Bercy, le 4 septembre, à dix heures du matin. Oa nous avait assigné pour caserne la maison que les gardes forestiers du Bois de Vincennes venaient d'abandonner depuis qu'ils étaient enrégimentés. A peine avions-nous déposé les sacs et las fusils, que des passants nous apprirent que Paria était en révolution. Nous

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voulions voir cela. Nos officiers étaient peutélre aussi curieux que nous; peut-être aussi iivaient-ils peur que nous ne respeclioaa pas la consigne, s'ils voulaient nous enfermer ! Ils nous laissèrent noua envoler vers la capitale, comme une nuée de moineaux.

Faubourg Saint-Antoine, des gens affolés ■ riaient : • On égorge nos frères t n Des compagnies de gardes nationaux passaient, tambours en léte ; une fièvre semblait faire battre plus fort le cœur de la grande ville. Nous voulions courir vers l'endroit où l'on « égorgeait nos frères «, saisis à notre tour par cette fièvre contagieuse des révolutions. Et bien que, ce jour-là, Paris en ait fait une sans <]u'uue seule goutte de sang ait été répandue, je compris alors comment tout un peuple, en un instant, est entraîné à l'assaut d'un trône.

I'a fiacre s'offrit, nous y montâmes quatre; bis nous ne pûmes aller très loin. Le cocher FHU pris les boulevards. Bientôt il fut obligé ^er au pas ; la foule nous entourait, criant : Vivent les turcos! «

Ce fut une ovation folle et dont, malgré moi, /étais UD peu gôné, en songeant qu'on nous

fêlait comme des héros et que nous n'aTï!

même pas eu le temps de brûler une carlouchs. Il est vrai que ce n'était pas de notre faute. Et ce n'était pas nous qu'on acclamait : c'était notre uniforme, c'étaientles héros deWissembourg, les soldats noirs, en veste bleue, se ruaut à la gueule des canons, que les Parisiens saluaient de leurs vivais! Nous dûmes quitter la voilure comme nous arrivions à la porte Siiiut-Denis, et nous fûmes portés à bras d'iiommes par la foule en délire jusqu'au café du Helder, où je me retrouvai debout sur une table, chantant le Rhin d'Alfred de Musset,.. La foule avait des remous comme la mer.

Tout à coupj je fus, pris dans une sorte de reflux, je traversai Paris, bras dessus, bras dessous, avec des moblots et des gardes nationaux qui portaient des buffleteries et des shakos dont ils avaient arraché les aigles.

■ 11 parait que nous allions à Sainte-Pélagie (une prison que j'ai été appelé 'à mieux connaître plus tard), pour délivrer Heuri Rochefort; mais d'autres avaient fait la besogne avant nous, ■ Aux heures de révolution, les nouvelles

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urect par les rues avec une rapidité extraordinaire. Cette multitude de peuple sut tout à coup que Rochefort était libre et porté en triomphe à l'Hôtel-de- Ville. Lafoule s'élaaça-en se bousculant, jusqu'à la place qui fut toujours le forum des émeutes. Je n'avais près de moi qu'un turco, mon sergent-fourrier, qui criait:, " Vive la République! » avec une chaude conviction. Gomme nous débouchions surla place, nous aperçûmes la voiture de Rochefort, dételée et traînée par la foule délirante, qui s'engageait sur le pont Notre-Dame. On nous fit place, grâce à notre uniforme; nous fûmes bienlôl sur les marches de l'Hôtel-de-Yille, et quand Rochefort, très maigre, très pâle, avec

m toupet noir et sa barbiche noire, sa figure ,Dge de Méphisto, descendit, une des pre-

lîÈres mains qu'il serra fut celle d'un petit inrco, la mienne...

Dix-neuf ans après, au moment du bouiangisme, après la condamnation de Rochefort par la Haule-Cour, alors que j'étais chef de la Sûrelé, sou signalement me fut transmis, comme à tous les commissaires de France, el soudain je revis cette scène...

Hrai

18 LES UÉHOIBBS DK H. OOROIT

J'avais été, slics Je vouloir, entraîné fl les autres par un jiatriolisine enthousiaste, • complice inconscient (Je Rocliefort dans une révolution qui avait réussi ; et, parce qu'il en avait tenté une autre qui avait échoué, j'étais obligé, de par mes fonctions, de l'arrêter s'il remettait le pied sur la terre de France. Ainsi la volonté des hommes ne fait pas toute leur vie, ni... parfois toute leur culpabilité.

Il ne m'est resté de celte journée rèvolutiûunaire que le souvenir d'une lète étrange et merveilleuse.

Partout on nous applaudissait ; la foule joyeuse qui remplissait les rues nous criait: « Vous êtes des héros ; maintenant, vous serez plus forts; a n'est plus pour l'empereur que vous vous batti'ez, c'est pour la République. I)

Au bouillon Duval du boulevard, où nouaallâmes diner, les petites bonnes mirent des fleurs sur notre table, et quand nous demandâmes l'addition, on nous répondit que c'était payé. Le soir, une grande farandole courait sur la cliaussée avec des lanternes véuttiennea; de jolies filles, ou du moins qui me semblaient

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