LE PASSÉ D UN FONCTIONNAIBE
IBlles alors, nous entraînèrent dans cette sorte pe bacchanale...
I La nuit, en raolrant, pourtant, j'eus une [Cipression pénible. Devant la caserne des fareatiers j'aperçus uotre clairon, Âli, un noir biperbe, qui, assis sur le trottoir, sanglotait ■ouloureusemeat. Toute la journée, Âli s'était ^^H Ibanâonné avec une joie d'etifant à. cette fan- ^^M Hsia, à laquelle il ne comprenait rien, puis ^^M nous l'avions perdu dans la foule. ^^|
11' il paraît que, le soir, dans un cabaret, d'an- ^^M ^wiiens zouaves qui savaient quelques mots ^H ^^P'ura}>er^T3teut parvenus à lui faire comprendre ^H ^^qu6 l'empereur avait rendu soq épée à Sedan. Flirieux, le turco, pour qui l'empereur reprè- ^^^eutait, seul, la Fraoce, les avait roués de ^^ ^^■oups de poing; puis, fou de désespoir, il ^H ^Hetait revenu en courant vers la caserne, re- ^| n tournant d'instinct vers le drapeau comme le ^H cbieu fidèle à la maison du maitre. Mainte- ^H ^^SDl, Ali se meurtrissait le poing sur la pierre ^^ ^^Bu trottoir et il répétait avec uu eutétement ^^B*ivrogue : « L'empireur pas rendi son mou- ^< ftala (son fusil) ». Le désespoir du pauvre ^^^ Oûir Qt envoler toute ma joie, me forçant à ^^|
2ll LES MÉMOIRES DE M. GORON
quelques réflexions philosophiques,, ce dofl je n'avais point l'habitude, étant tout I traire d'un méditatif. En me couchant sur v paillasse, je ma demandais ce qui serait arrïjl si l'empereur avait chargé dans la derniq tentative désespérée et avait eu le bonheur^ se faire tuer.
Je me demandais aussi ce qu'il arriven si ceux qui prenaient le pouvoir à sa plfl n'étaient pas plus heureux et ne pouvaid mieux mourir. J'eus comme une vague i sespérance de l'avenir et en même temps--!
compréhension très nette des responsabilitq des devoirs, du commandement. Qu'il i empereur, sergent ou commissaire de poliî celui qui est le chef, au jour du danger, donner l'exemple du dévouement et du b pris de la vie. Ge souci de la responsabil!
ce devoir du commandement, je l'a; retrooj avec une abnégation sans pareille, parmi-H hommes de police que plus tard j'ai eus s« mes ordres ou sous les ordres desquels j été placé.
Le lendemain, nous nous échappâmes dès l'aube, et ce furent, dans Paris, trois ou quatre
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fumées de bombance, au milieu desqaelles Rli lui-Bûême oublia son désespoir et moi ma philosophie.. Quand nous revinraes à Bercy, i; l a caserne était fermée et on nous dit que nos ^Hbsils avaient, été transportés aux écuries de ^Hsint-Gloud. Nous y courûmes et nous ren- !^u"âmes dans la régularité de la vie militaire. Le 17 septembre, quelques heures à peine avant que l'investissement de Paris fût complet, mon bataillon s'embarquait à la gare Montparnasse pour aller contribuer à former l'armée de la Loire. Après des arrêts îaterminables, noua arrivâmes au Mans. Puis ce fut une odyssée navrante à la recherche de cette armée delà Loire qui n'était qu'ébauchée. Du
IMaDS, nous allâmes à Tours, puis à Bourges ; ipâQ nous revînmes ver^ Orléans, où nous ■ouvâmes sur la place du Martroy des monles qui, au pied de la statue de Jeanne d'Arc, ■isaient l'exercice avec des bâtons. Quelques prurs plus lard, le 15* corps d'armée était définitivement formé et nous partions à l'ennemi. Celte passion de la guerre qui avait enflammé toute ma jeunesse allait enfin être satisfaite.
Elle le l'ut bien, je l'assure. Si ma mémoire est fidèle, les tirailleurs algériens, tant à l'armée de la Loire qu'à celle de l'Est, virent une vingtaine de fois l'ennemi. On ne ménageait pas les turcos et ils ne demandaient pas à l'être. C'était le bon temps d'ailleurs, comme disait mon vieil oncle Bain, qui avait été chirurgien-major dans les armées de Napoléon le Grand, et qui avait voulu servir à Lunéville dans les ambulances de la nouvelle République. On avait froid, on avait faim, on souffrait toutes les misères, marchant parfois les pieds nus dans la neige ; mais ou se récbauffait en brûlant de la poudre, ou avait une foi, une espérance, ce qu'on n'a pas toujours dans les banalités et les tristesses de la lutte pour la vie.
Un souvenir gai, pourtant, m'est resté de celte époque terrible. Je revois encore la salle des assises du Palais de Justice, à Bourges, l'ancien palais de Jacques Cœur, où nous passâmes la nuit de Noël.
Il faisait si froid que, pour nous donner ua peu de mouvement, nous nous amusâmes & jouer une sorte de comédie judiciaire à la
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lueur de quelques chandelles. Dans le fauteuil du président on avait installé an superbe moricaud. Moi je remplissais le rôle de l'avocat bêcheur. Elait-ce déjà une vocation?
Mais ce gai réveillon n'eut pas de lendemain.
Après Monlbéliard et Héricourt, j'arrivai tout près de la frontière suisse dans un costume inénarrable. J'étais enveloppé dans une couverture verte usée et je u'avais plus guère du costume de lurco que la checiiia rouge qui, certes, préserve mal du froid. 11 y avait longtemps que mes godillots étaient restés daos la ueige, et mes pieds meurtris étaient entourés de chiffons attachés avec des peaux li'anguilles.
Mais dans rabattement de la'défaite définitive, irrémédiable, je n'avais plus qu'uae idée fixe ; ne pas être fait prisonnier. Je ne sais comment je gagnai Baume-les-Dames avec les débris des troupes des généraux Bressolles et Cremer, car je me soutenais à et je tombai en arrivant. On me transport!
6 l'hôpital de Besançon.
Je dormais d'un lourd sommeil, quand
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îns réveillé par un bruit de voix et uq effort ' qu'on faisait pour me tirer de mon lit.
— Allons, disait le chirurgien, cet homme a les pieds gelés, il faut les lui couper.
— Pardon, m'écriai-je, je veux bien mourir, cela m'est tout à fait égal, mais je veux mourir avec mes pieds.
Le chirurgien haussa les épaules et passa au lit suivant en disant :
— -Qu'il claque comme il voudra. Expédiezle à Antibes, sur son dépôt.
Et me voilà roulant vers Antibes par un froid sibérien. 11 n'y avait jamais eu à Antibes le moindre dépôt de turcos, bien entendu. On me ramena à Marseille et de là je partis pour ■ Blidah.
— Encore un de ces sales capitulards, dit en me voyant le chirurgien-major qui pendant toute la guerre n'avait pas quitté le rivage africain. Cet homme n'est pas malade : qu'il reprenne sou service I
Je pouvais à peine me tenir debout, et mes jambes eu marmelade me faisaient horriblement souffrir ; néanmoins j'eus encore assez de force, de volonté pour me traîner jusqu'à
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la caserne ; mais là, je roulai à terre comme une masse et je ne repris possessioa de moimême que trente et un jours après. Je me retrouvai, non sans élouuement, sur un lit de >| l'hôpital où, bien malgré lui, le chirurgien, qui n n'aimait pas les capitulards h, avait été obligé de m'envoyer, car j'avais eu une fièvre typhoïde dont la gravite était trop évidente. Ma convalescence fut longue et triste, dans cette vilaine salle d'hôpital, où j'avais le n* 13; me sentant sans force contre la mort, j'eus l'angoisse terrible qu'on éprouve quand cerveau est affaibli par de longues souf-
:ances, de voir mourir à côté de moi le 12, puis le n" l'i, puis le n" 15, que des in-
Imiers cyniques emportaient sur des civières 4vec de lugubres plaisanteries sur le poids des macchabées... J'avoue qu'alors bien souvent j'ai regretté les bonnes sœurs de l'hôpital de Rennes, dont j'avais vu le sourire coi;- fiolant au cbcvet des mourants.
inûn, je partis pour Marseille à peu prés ;6ri. Nous entrâmes dans le port au milieu
,e la canonnade et de la fusillade : nous tombions eu pleine Commune, et on nous fit
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filire un long détour pour gagaer la gU La Commune alors uo nous apparaissait^ ce qu'elle est restée pour les hislorieus, violente commotion sociale. Je me suis ( mandé maintes fois, je le confesBe, ce qai serait advenu de moi, si j'étais resté à Pari». Mon exaltîition patriotique était si grande, qu'il est probable que ma raison n'aurait pas été la plus forte, et que j'aurais pris les armes comme tant d'autres, voulant comme eux la guerre à outrance, et n'ayant que de la haine pour ceux qui avaient traité avec l'étranger. C'éLaitfou, sans doute, mais cette folie, combien Toni eue, et l'ont payée trop cher I C'est pour cela que je n'ai jamais voulu partager l'animosité tenace de quelques collègues à la Préfecture de police, aujourd'hui clairsemés, contre quiconque pouvait être appelé commu* nard.
Lorsque je devins fonctionnaire, je m'aperçus que c'était une habitude dans tous les rapports d'indiquer te rùle qu'avait joué peadant la Commune l'individu sur lequel on prenait des renseigûemenls. J'ordonnai aux agent* sous mes ordres d'abaudonuer de setnblahlM
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■ements qui ne pouvaient servir qu'à intiencer les juges aux dépens de -la justice.
Je dois avouer que j'eus longtemps à lutter contre les habitudes prises par les agents, contre eetle routine administrative qui est la pierre d'achoppement de toutes les réformes et de tous les progrès, et j'ai tant bataille contre elle que j'aurai, au cours de ces mémoires, trop souvent l'occasion d'en parler.
Me voici donc de retour, à Rennes, dans ma famille, un peu éclupè, comme le pigeon de la fable, quoique mes pieds, que le chirurgien de Besançon voulait, absolument couper, se fusseut enfin guéris ; c'est peut-être la seule vie que j'éprouvai le besoin du jpos. Mes parents me mirent dans les affaires ; C devins entrepositaire en vins, puis je me iriai. J'étais obligé, presque chaqnesemaine, i courir d'une ville à l'autre, et pourtant ;oût de ma jeunesse pour les aventures me mentait encore. J'avais la nostalgie des ^ages. On m'avait nommé sous-lieutenant f-'de réserve, puis capitaine adjudant- major de la territoriale.
J« jouais un peu au soldai, iusuffisanl.
Je m'étais lié très intimement avec M. Jolin LeloDg, ancien consul de la République argentine ; il me fit uu si chaud labieau de l'avenir de ce pays, et des chances de réussite pour les audacieux qui iraient y coloniser, que je me décidai à liquider mes affaires et à partir avec ma femme et mes deux enfants.
J'arrivai dans ce beau pays, avec un petit pécule, espérant faire fortune, et je remontai par le Rio de la Plala jusqu'aux limites du Paraguay. Là je retrouvai les traces terribles de la guerre, et de la défense de Lopez, sui^eombant après une lutte héroïque, aussi belle que les plus grands récits de l'histoire romaine, sous les coups du Brésil, de la République argentine et de l'Uruguay, dont le comte d'Eu, généralissime, commandait les forces combinées.
Je ne veux pas m'appesantir sur cette partie de ma vie, qui n'est en quelque sorte que la préface du récit attendu par le public. Nous allâmes fonder une ville dans le territoire ar-
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gentin, sur )a rive de Rio Paraguay, entre le Verméjo et le PÎIcomaytj : Formosa, ainsi l'appelaient les nonibi'eux UalieQs qui formaient le groupe principal des colons...
Une ville ! noua en fimes le tracé et nous construisîmes quelques maisons ou plutôt quelques ranchos avec des palmiers et de la terre. Mais nous avions à lutter à la fois contre la nature et contre les hommes.
Pendant les deux années que j'ai passées là-bas, nous n'avons cessé d'être en éveil, menacés chaque nuit par les Indiens qui venaient enlever nos chevaux et nos bestiaux.
C'est dans cet embryon de ville, au milieu des sauvages, que j'ai appris la défense de la société et la chasse aux voleurs. Nous avions une sorte de beffroi primitif que, dans le pays, on appelait un « mirador u : quatre piquets sur lesquels était construite une plateforme vacillante. Toute la nuit, une sentinelle veillait, et quand elle ne cédait point au sommeil et qu'elle apercevait un parti d'Indiens razziant des bestiaux dans la prairie, elle tirait un coup de fusil.
AussitdL chacun sautait sur son cheval.
toujours sellé, et nous partions à la pours des voleurs. Toute la nuil, oq échangeait à
coups de fusil; au jour, nous revenions )( portant parfois le cadavre d'un Indiea X dont nous voulions connaître la tribu, quefûis aussi uu camarade, le crâne feni la poitrine trouée d'une balle.
Dans ces avenlures, ou comprend bien i comment les sociétés se forment, comm solidarité de tous est une nécessité, et i ment, en défendant leur peau, les anarchi eux-mêmes en viennent à regretter les l
C'est là-bas, dans le désert, que je Qsfi malgré moi mes débuts comme chef de p et comme auxiliaire de la justice. Au ] guay, dont nous étions très proches et ( les indigènes ont gardé toutes les coûta:
idolâtres, on est incontestablement catholid et catholique fervent; mais lesjési jadis dominèrent dans ce pays, avaient si£ convertissant les Indiens, assouplir, en c que sorte, la religion nouvelle aux habits anciennes. C'est ainsi qu'au Paraguay, encore d'usage de donner un bal, dès q
LE PASSÉ D UN FOSCTIONNAIiiE
ufaiil meurt. Gela s'appelle un velorio. On
alit cadavre au milieu d l'enloure de bougies allumées, el toute la nuit on danse autour. Je venais d'être choisi pour faire partie de la municipalité de la ville nouvelle, le soir même oii un velorio fut donne
là l'occasion de la mort du petit enfant d'un
■Italien.
1 Le bal sa donnait à deux pas de mon ranc/io, et je m'endormais doucement, bercé par la musique des guitaristes, quand tout à coup celle-ci s'iiiterrompit, et l'on vint me ebercher, . comme représentant l'autorité.
Uii Paraguyen, nommé Anastasio, s'était pris de querelle avec un sergent de gendarmes, et, tirant son couteau, lui avait ouvert le feutre. Quand j'arrivai, le sergent expirait. IkDssitôt, je sautai sur Anastasio, et le fis BgoLler comme un saucisson ; puis nous piendlmes l'arrivée du docteur Fontana, le [ouverneur, qu'on était allé chercher en Dôme temps que moi. Il sourit, en voyant ^'assassin attaché si bien qu'il lui était imposirible de faire un mouvement. « Deji le amigo, dit-il, avec désinvolture j
(laissez-le, ami). » Et, tranquillement, il nd expliqua qu'il allait eiilreprendre une expâj lion dans ie désert, et qu'Anastasio seraitjB excelient soldat dans son escorte... Ce ^ toute la punition de l'assassin. Je u'essa^ même pas de fuire comprendre au doctd Fontana à quel point j'étais étonné de cei façon de rendre la justice. Quand je meretod naî, je m'aperçus que les femmes avaient | la toilette du sergent mort, et l'avaient pîs près de i'eiifant. Le bal continuait en son tid
A Formosa, je retrouvai toutes les émotid qui me faisaient battre le cœur quand, enfffl je lisais les récits de Gustave Aimard ( capitaine Mayne-Reid.
Mais j'eus bien vite épuisé, ou à peu pîi le petit sac rempli de louis d'or que j'aiii emporté. Une épidémie' tua mes bestiaux, i inondation noya mes plantations... la révo^ tion de la République argentine compléta, ruine.
Enfin, un plus grand malheur me frapd mon fils, un grand garçon de sept ans, 'j pris par la fièvre, et. expira dans mes bras. î