‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 10 sur 157 · SURNOMMEE LA PUCELLE I) ORLEANS · texte numérisé non relu

SURNOMMEE LA PUCELLE I) ORLEANS

aussi évideole; mais poar que la mémoire de Jeanne obttnl une salisraction complète et solennelle, pour que la condamnation pû( èlre cassée et révoquée comme Fœuvre du dol, do mensonge el de la calomnie, il fallait prouver avant tout qu'on s'était écarté des règles, et que les formes de la procédure criminelle n'avaient point été suivies.

Pour les questions qui touchaient le fond du procès, elles ne furent pas examinées avec moins d'attention et de gravité. Un des mémoires publiés avant le procès de révision nous montre comment ces questions furent traitées dans tous les débats qui précédèrent le jugement définitif. On se demande si Jeanne est menteuse et séductrice , comme on Tavait établi dans la condamnation, si elle est devineresse et suppo^ sani de fausses apparitions , si elle est idolâtre , apostate , séditieuse et cruelle ; sur son prétendu refus de soumission à l'Eglise, on demande si elle est excommuniée el hérétique. Les docteurs consultés discutent tour à tour toutes ces questions, et leurs conclusions sont pour la révocation de la première sentence. Nous ne suivrons point ces volumineuses dissertations où revivent les opinions du temps, où se retrouvent les doctrines, les traditions et les raisonnements du xv* siècle. C'est là que sont étalés les trésors de cette érudition du moyen âge , tout à la fois empruntés à l'Ecriture, aux saints Pères , aux auteurs profanes, anx récils de l'histoire el aux axiomes de l'école. Les croyances et les dogmes de l'Eglise s'y trouvent souvent mêlés aux croyances populaires et aux superstitions conlemporaines. Il résulte de cette confusion d'idées que les raisons qui purent convaincre les juges ne peuvent èlre comprises main tenant, ou perdent, du moins pour nous, beaucoup de la force qu'elles auraient eue alors. Pour repousser par exemple l'accosalion de devination et de sorcellerie, plusieurs docteurs raisonnent d'après la supposition que la magie est un art, une science véritable , qui a ses règles connues, el que le don de prophétie fut toujours reconnu parmi les hommes; de là des faits qui ne sont rien moins qu'incontestables, des explications sur la nécromancie qui auraient grand besoin d'autres explications; de là Tliistoire des prophétesses ou sibylles de l'antiquité, parmi lesquelles la sibylle de Cumés n'est point oubliée. Quelques-uns de ces graves docteurs vont chercher leurs raisons jusque dans l'astrologie judiciaire, et Tun d'eux, après avoir étalé sur ce chapitre toute son érudition, expliquerait volontiers les merveilles de Jeanne par les constellations du ciel, s'il ne se ressouvenait tout-à-coup qu'il est chrétien.

Les apparitions et révélations étaient généralement admises; il fallait seulement savoir si elles venaient de Dieu ou des mauvais esprits. La plupart des maîtres en théologie pensaient qu'une semblable question n'appartenait point à la décision des hommes ni même à celle de TEglise, mais au jugement de Dieu seul. Toutefois, ajou-

tent-ils, on peut croire que pour la mission de Jeanne d'Arc elles viennent de Dieu, et voici les principales raisons qu'ils en donnent : i*" Jeanne avait fait vœu de virginité; 2» elle était humble et ne désirait que le salut de son âme ; 3*> sa vie était pure el dévote. Le célèbre Gerson, dans un écrit dont nous avons parlé el qui fut joint au procès, est d'avis qu'on peut pieusement et saintement soutenir le fait de la pucelle Jeanne^ attendu reflet qui en était résulté, et surtout la justice de la cause qu'elle avait défendue, puisqu'il s'agissait de rendre un royaume à son roi légitime et de debélier ses ennemis.

Il est à remarquer que tous ceux qui ont écrit sur le procès de l'héroïne française détestent l'injustice qui lui avait été faite ; mais nous voyons avec peine qu'ils n'expriment jamais un sentiment de compassion pour ce qu'elle a souffert. En la défendant devant ses juges, aucun d'eux ne parait s'être occupé de nous intéresser à ses malheurs, el de faire chérir son nom dans la postérité. Ils nous donnent peu de détails sur les vertus de Jeanne, sur sa vie, sur son dévouement si difficile à expliquer pour l'histoire. Les défenseurs et les apologistes de la Pucelle exciteraient vivement notre curiosité, s'ils s'étaient faits ses historiens ou ses biographes; mais comme leurs savantes dissertations sont à peine comprises maintenant , el ne nous apprennent presque rien de ce qu'on voudrait savoir aujourd'hui , elles sont oubliées et restent dans la poussière de nos dépôts publics , comme ces vieilles armures avec lesquelles on remporta autrefois de grandes victoires et dont on ne se sert plus dans les guerres du temps présent.

Si nous en avions le temps, nous ferions de ces savants traités une élude sérieuse, et nous y trouverions sans doute assez de précieux documents pour ajouter quelques pages à rhisf oiredes opinions et des idées dans nos sociétés modernes. Nous ne voudrions pas cependant qu'on y trouvât un prétexte de déclamation contre la barbarie des siècles passés. Ce ne sont , à notre avis, ni les subtilités scholastiques , ni les grossières superstitions qui ont fait mourir la Pucelle, mais bien les mauvaises passions de la politique , et ces mauvaises passions sont loin d'èirc mortes au temps où nous vivons. Croit-on, par exemple, que s'il se fût élevé parmi nous, à certaines époques de nos révolutions, une autre Jeanne d'Arc qui eût combattu des factions ennemies, et sauvé la France de quelque grand péril , elle n'eût pas rencontré des adversaires violents et jaloux qui l'eussent baie mortellement? Il est probable qu'une héroïne, quelle qu'elle fût, qui serait venue de notre temps, aurait accrédité sa mission par d'autres prodiges ; sans doute aussi qu'on l'aurait accusée et poursuivie par des motifs tout différents; mais croyez-vous que les juges, les bourreaux el même les raisons eussent manqué pour la condamner el la faire mourir? Nous ne disons point ceci pour abaisser notre siècle au-dessous de ceux qui l'ont précédé, mais

NOTICB SUR JEANNE D'àBC,

<«('ulemeut pour morilrer qu'en beaucoup de choses il De vaut pas mieux.

Jugement définUif du procès de révision, — Après (rois mois de reciierches el de Iravaux, après avoir ^'coiUé la voix du peuple el des sages, les juges rôunis A Paris consacrèrent plusieurs séances à faire eux-mêmes une récapilulalion du procès. Dans celle récapitulation on examinait d'abord les révélalions faites à la Pucelle; elles étaient Icgifiinées par la bonne vie et les bonnes mœurs de Jeanne, par sa dévotion et son vœu de virginité, surtout par le besoin qu'avait le royaume de France des secours du ciel. Quant aux prédictions, il paraissait impossible que la Pucelle eût inventé ce qu'elle avait dit, el la plupart de ses prédictions d'ailleurs étaient confirmées par les événements. Dans les honneurs que Jeanne avait rendus aux esprits, on ne pouvait y voir qu'un acte de piété. Il était évident que ces esprits n'enseignaient que des choses saintes, el n'étaient point envoyés par le grand ennemi de l'homme. Pour l'habit d'homme, en le jus;eanl d'après les Iradilions et les rèules tht''ologiques, il n'avait rien d absolument coii]amna!)lc, et surtout lorsqu'on ("tait condu't par uoc iiilenlion pure. Les paroles dangereuses dans la foi attribuées à Jeanne pou- > aient s'evpliciuer e( se justifier par le sens même de ses réj oust s é[).irses <lans plusieurs iiilerrojçatoires. Le refus préleii<lu de se soumettre à l'Eglise se trouva il détiunli par ses actions et ses discours; elle s't'»! lit soumise en termes exprès au Pape et au concile uénéral. Sielle avait repris Tliabit d'homme après l'avoir quitté, on doit se rappeler les violences exercées envers elle; elle oflVail d'ailleurs de reprendre les habits de femme si on la transférait dans une prison ecclésiastique; tout cela suffisait pour la justifier. Elle était revenue aux apparitions et aux visions qu'elle avait désavouées; mais elle ne connaissait point toute lapor tée de son abjuration. Celte abjuration d'ailleurs était fausse, elle ne pouvait pas abjurer des erreurs dans lesqiielie^ elle n'était point tombée; on n'avait pu la considérer comme relapse. Voici ensuite, dans la récapitulation du procès, quelles avaient été le^ principales illégalités pour la condamnation de Jeanne : d'abord l'incompétence tles juges, puis rafîection désordonnée de i'évêqoe ôeBeauvais pour les Anglais; on rappelait les rigueurs sans mesure de la captivité de Jeanne, les menaces qu'on lui faisait. La fausseté et l'iofidélité des as>ertions atlrihuées à la Pucelle, et d'après lesquelles on l'avait condamnée, pouvaient seules faire prononcer la nullité de la sentence ; l'abjuration avait été l'ouvrage de la violence, el par conséquent elle n était au procès qu'une illégalité révolta nie. On avait forcé Jeanne à faire et à dire des choses qui avaient dooué un prétexte de la déclarer relapse, ce qui était contraire aux règles de la justice. Ou avait porté le trouble dans l'esprit de Jeanne par des questions qu'elle ne pouvait comprendre, et par des craintes qu'on avait cherché à lui donner. Après avoir ainsi

passé en revue les crimes et les erreurs sans nombre de ceux qui avaient été consultés, de ceux qui avaient jugé au premier procès, les prélats nommés pour la révision se demandaient quelle opinion on devait avoir, en présence de tant de faux, de tant de nullités, de tant d'énorinités judiciaires , de tant d'iniquités mises aa grand jour. Les défenseurs de la famille d'Arc t)arlèrenl plusieurs fois; ils lurent plusieurs mémoires et requêtes , prirent des conclusions qui furent écoutées avec intérêt, el qui achevèrent de porter la conviction dans tous les esprits. Enfin arriva le jour du jugement définitif. Les trois prélats réunis à Tinquisileur se rendirent à Rouen le 7 juillet 1455. Cette séance solennelle se tint au palais épiscopal; la mère et les frères de Jeanne étaient présents. On fit de nouveau la récapitulation du procès; puis l'archevêque de Reims prononça le jugement.

Les considérants de ce jugement sont fort longs ; on y rappelle les pièces du premier procès , les diverses enquêtes , les traités des docteursquionl tout examiné ad longum, les requêtes, protestations et conclusions des parties; od en vient ensuite à quelques considérations politiques , telles que l'admirable délivrance d Orléans , et le sacre du roi à Rheims. Enfin on implore le secours du Tout-Puissant , qui pèse les esprits, et qui est le seul juge véritable^ de ce Dieu qui souffle où il veut , el qui cfioisit quelquefois les foibles pour confondre les forts. Après avoir rappelé de nouveau tous les motifs de la décision des juges, l'archevêque de Reims déclare en leur nom que les douze articles qui avaient friil condamner Jeanne d'Arc sont faux , calomnieux , pleins de dol; le tribunal ordonne qu'ils seront publiquement lacérés.

Les juges crurent devoir prononcer d'al)ord el séparément sur les douze articles, qui avaient été tout le procès de condamnation. Ce premier jugement fut suivi d'un second, qui après de nouveaux considérants, animiait toutes les décisions des premiers juges , et déclarait qu*aucune note ni taehe d'infamie n'avait pu être encourue par Jeanne d'Arc de bonne mémoire , ni par aucun des siens. Les juges ordonnèrent de plus qu'il serait fait, dans toutes les villes du royaume , une notable publication du jugement, pro future memoriâAl fut ordonné en outre qu'il serait fait deux processions solennelles , l'une au cimetière de Saint- Oucn , où la Pucelle avait prononcé sa prétendue abjuration , la seconde à la place du Vieux- Marché , où par une cruelle et terrible exécution , les flammes avoient étouff'é et brûlé Jeanne d'Arc. Giaque procession devait être terminée par une prédication solennelle ; et sur la place où avait été dressé le bûcher de Jeanne , on devait élever une croix comme souvenir d'expiation.

On avait employé ou plutôt profané le nom de réglise pour la conilamnation de Jeanne d'Arc ; il fut bien évident au contraire , pour la génération nouvelle , que ce jugement de révision venait

«UB^COMMÊfi LU PUCELLB D OBLBAKS.

de Biea. Rappelons-nous quels étaienl les juges par lesquels laPucelle fui condamnée, commenl ces juges fVtrent nommés, et sous quelle influence ils prononcèrent leurs arrèls : ici c'est le souveraio Ponlire qui nomme lui-même ceux qui doivent juger Tiniquilé, et ces arbitres suprêmes sont pris parmi les prélats les plus respectables de TEglise Trançaise ; ils n'avaient d'aulre mobile qae la crainte de Dieu, et Dieu seul dirigea leur conscience de juges; on peut s'en convaincre par cet esprit de paix qui présidait à toutes leurs délibérafions , par cette unanimité des témoins interrogés avec tant de scrupule dans toutes les parties de la France. Dans tout ce procès fait à riniquité , on n'eut point à invoquer le secours des puissances humaines ; pour l'exécution du jageoient on n'appela point des hommes d'armes, mais seulement les prières, messagères du ciel. Le nom de Jeanne d'Arc prononcé dans l'assemblée des Gdèles, une prédication en mémoire de ses souffrances , la croix de Jésus-Christ élevée à la place d'un bûcher , voilà comment se répara aoe grande injustice.

Les témoignages de tous ceux qu'on avait entendus au dernier procès furent pour la Pucellc comme le plus éloquent apothéose ; les Anglais , en jetant ses cendres aux vents ou dans la Seine, l'avaient condamnée à n'avoir point de tombeau, mais Dieu voulut qu'elle eût un monument plus durable dans l'histoire ; et quel plus beau monument que ce concours unanime de louanges adressées à sa mémoire I La gloire de Jeanne tira un nouvel éclat de ses persécutions mêmes; p<ir le caractère qu'elle déploya dans le procès , elle se montra peut-être supérieure à ce qu'elle avait été au milieu des périls delà guerre. Rien ne fut ignoré de ce qu'elle avait dit , de ce qu'elle avait fait ; il ne manqua rien à rillustralion de sa vie, à la sainte solennité de sa mort; la mission qu'elle avait remplie est sans contredit ce qu'il y a de plus merveilleux , de plus incroyable même dans riiisfoire des temps modernes , et grâce à ses deux procès , nos annales n'ont point de faits qui soient mieux démontrés pour nous, dont la vérité soit mieux constatée pour les générations futures.

On avait entendu les témoignages de tous ceux qui avaient connu Jeanne d'Arc; mais n'y avait-il pas d'autres témoignages à invoquer? Les villes de Rouen et de Paris, rendues à leur roi légitime , la plupart des provinces de France délivrées du joug des étrangers , ne parlaient-elles pas en faveur de JeannetElle avait souvent annoncé eette heuFeuse délivrance , et sur le bûcher même, elle avait prophétisé la gloire future du royaume des lys ; la France jouissait enfin de ce que l'héroïne de Domremy avait fait de glorieux; on voyait s'accomplir chaque jour ce qu'elle avait prédit ; quel tableau à développer devant les nouveaux juges !

Nous ne devons pas oublier toutefois que le procès de révision se poursuivit au nom de la famille de Jeanne , et que les défenseurs de sa mémoire se porenl s'élever aux plus hautes considérations

du patrioisme. 11 faut ajouterqoe les juges tenaient leur mission du père des (idèlcs , et qu'ils durent craindre , en s'écarlanl de la simple question du procès, de réveiller la pensée des vieilles discordes. Peut-être aussi voulut-on garder quelques ménagements avec la génération qui finissait, avec celte génération qui sans doute avait plaint les malheurs de Jeanne, mais dans laquelle personne ne s'était levé pour la dérendte.

Après ce procès de révision, il reste toutefois une chose difûcile à expliquer, c'est le véritable caractère de la mission de Jeanne. Les apparitions, les merveilles qu'elle annonçait, venaient-elles d'en haut? Personne sitr la terre ne fut admis a voir ce qu'elle voyait, à entendre ce qu'elle entendait; rhi.«>toire n'a d'autre témoignage ici que ses propres paroles et le grand éclat de ses exploits; les révélations de l'héroïne sont restées jusqu'à nous et probablement resteront toujours un secret entre elle et Dieu. Quant aux insinuations qu'elle aurait rerues de la politique humaine , on ne peut y croire ; oo ne peut croire davantage à des inspirations venues de l'esprit de ténèbres. Que nous reste-til donc à penser? Dieu aurait-il voulu que la gloire attachée à de grandes actions , que la véritable gloire qui élève quelquefois l'humanité jusqu'à lui , eût aussi ses mystères comme la religion qu il nous a donnée? Qui sait d'ailleurs ce qu'il y a de tout-puissânt, de divin même dans la volonté liuniaiite, dans une volonté qui part d'un cœur simple et pur , et qui est dirigée par une foi vive et par une àme. forte ! Nous ne porterons pas plus loin nos conjectures ; il nous semble que la raison la plus éclairée ne saurait en dire davantage , et nous n'avons plus qu'à répéter ce que disait Jeanne elle-même à de savants docteurs qui hésitaient de croire à sa mission , parce qu'ils ne pouvaient la comprendre : Uy a-au Livre de Dieu des choses qui ne se Irouvaii poinl au:t livres des hommes.

Comment Jeà>nb d'Abc a 6té jcgéb depuis lv

QVIflZlÈMB SIÈCLB JCSQC'a NOS JOtRS; EXAMEN DES PRINCIPAUX OUVRAGES COMPOSÉS SUR LA PuCELLE. —

Il y a bien long-temps qu'on dit que la vertu et la vérité sont poursuivies sur la ten e ; les annales humaines oUrent pourtant quelque chose de consolant , c'est que le travail secret et continu des âges se (ait toujours au profit de ce qui est juste et vrai ; lorsqu'une grande iniquité s'accomplit dans le monde , on voit les rayons de la vérité luire et monter peu à peu à mesure quou s'éloigne de l'époque où Tiniquité a été commise; une génération calme succède à une génération passionnée ; on met les faits à la place des ardentes préoccupations des partis , et c'est ainsi que le cours naturel des siècle» amène la justice. Combien d'erreurs, de taux jugements ont été rectifiés de la sorte ! combien d hommes, combien d'événements mal appréciés, ont repris par l'effet du temps leur véritable physionomie! Le temps est le grand réparateur dans les choses humaines. Les quatre siècles écoulés depuis le supplico

NOTICE Si;n JEANiNE D^AAC ,

de Jeanne d'Arc ont complètement purifié sa mémoire de toutes les souillures qui furent l'ouvrage des mauvaises passions ou de Tignorance. On peut remarquer aussi que le caractère de Jeanne d'Arc a plus oo moins frappé les générations selon que les esprits s'élevaient plus ou moins aux idées de la grandeur morale , selon qu'on avait plus ou moins de penchant pour les choses héroïques et qu'on aimait plus on moins la patrie et la gloire. Les générations actuelles, éprouvées par de longs malheurs , ont mieux senti la véritable grandeur, le véritable patriotisme , et mieux que les derniers âges elles ont compris et admiré l'héroïque dévouement de la vierge de Domremy. C'est à nos enfants qu'il appartiendra de sentir d'une manière complète tout le merveilleux des exploits de Jeanne; les. événements qui , dans le dix-huitième siècle , furent livrés à la moquerie, seront environnés de plus de respect que les actions héroïques de l'antiquité. Après avoir retracé l'histoire de la Pucelle pendant sa vie , nous ferons l'histoire des opinions de chaque époque sur l'héroïne depuis sa mort; nous passerons rapidement en revue les principaux auteurs qui ont parlé de Jeanne : nous avons pensé qu'il pouvait être intéressant de terminer notre Notice par cet examen à la fois philosophique et littéraire. Nous commencerons par les historiens, puis viendront les poètes.

Historiens de Jeanne d'Are, — Ayant à passer en revue les principaux historiens qui ont parlé de la Pucelle d'Orléans , nous pourrions commencer par Enguerrand de Monstrelet qui écrivit en présence même des événements de celte époque ; ses chroniques commencent en 1400 et vont jusqu'à l'année 1453; Monstrelet avait suivi le duc de Bourgogne à ce fameux siège de Gompiègne où l'héroïne de Domremy trouva la captivité. Nous nous proposons de donner des extraits des chroniques de Monstrelet dans l'Indication Analytique des documents sur Jeanne d'Arc ; nous pouvons donc nous borner à le mentionner ici. On sait que Monstrelet ne fut point partisan de Charles VII ; il était connu par son attachement au duc de Bourgogne, et sa plume servit sa cause aux dépends de celle du roi. Ainsi dévoué au parti ennemi de la France , Monstrelet enregistre avec complaisance tous les faits qui peuvent honorer plus on moins les Anglais ou les Bourguignons , et la mémoire lui manque quand il s'agit de raconter des choses peu favorables aux hommes qu'il défend. Dans cette disposition d'esprit , Monstrelet , comme on pense bien , n'a pu rendre une parfaite justice à Jeanne d'Arc; tantôt il accueille des bruits contraires à la vérité; (anlôt il donne aux faits une interprétation peu exacte ou bien il ne dit que la moitié des choses. Son travail pourtant, tout diffus , tout imparfait qu'il est , se trouve avoir un grand prix parce que l'auteur fut témoin des événements , et surtout parce qu'il a rassemblé un très grand nombre de pièces, telles ([lie des traités, des ordonnances, des dis-

cours , etc. , etc. Les chroniques de Monstrelet sont bien moins curieuses comme récit que comme recueil de pièces.

Un prêtre de Liège , appelé Amelgard , contemporain de Charles VII et de Louis XI , a raconté les faits et gestes de ces deux rois dans un ouvrage resté manuscrit à la Bibliothèque royale, sous le n*^ 5962; il forme un in-folio relié en maroquin rouge, aux armes de Colbert (1). Amelgard eut plusieurs fois l'occasion de s'entretenir avec Charles VII , et vécut dans la familiarité de plusieurs personnages considérables de cette époque , entre autres de Dunois. Chargé par Charles VII,en 1452 , de revoir le procès de la Pucelle , il composa un livre de l* examen de celte OBWure d'iniquité. Notre projet n'étant point ici d'extraire des faits, mais des opinions , nous n'entrerons point dans la série des événements racontés par le prêtre liégeois , quoique celui-ci les raconte quelquefois en témoin occulaire; nous ne relèverons point quelques erreurs, quelques anachronismes qu'on remarque dans son travail historique; il nous suffira de noter que cet auteur contemporain se montre admirateur sincère de la Pucelle, et qu'il regarde sa mission comme divine ; il protestait ainsi an nom de son siècle contre l'horrible condamnation de Jeanne d'Arc. Amelgard a peint l'effroi que la seule vue de l'héroïne inspirait aux Anglais. « Le nom de la Pucelle les avait » frappés , dit-il , d'une terreur si grande que » plusieurs d'entre eux ont affirmé sous les ser- D ments les plus saints , que lorsqu'ils entendaient » retentir ce nom , ou lorsqu'ils apercevaient son » étendard, ils perdaient soudain leurs forcée et n leur courage , et ne pouvaient plus bander leurs » arcs ni frapper l'ennemi ; aussi étaient-ils gé- » néralemeut convaincus qu'ils ne pourraient com- » battre les Français ni les vaincre , tant que vi- » vrait cette Pucelle qu'ils appelaient injurieose- D meut devine et sorcière. »

Voici une chronique anglaise du xvi* siècle, de Hollinshed , où se trouvent exprimées toutes les indignes passions des compatriotes de Bedford , de Talbot et de Soflfolk ; en lisant les récits du chroniqueur , on sent que l'Angleterre humiliée n'a point encore oublié les victoires de Jeanne d* Arc , ou plutôt on peut dire que l'historien anglais se platt  multiplier les mensonges peur couvrir l'iniquité de sa nation. On connaît trois éditions anglaises de la Chronique de HoUinshed; la première est de 1577, la seconde de 1586 , la troisième de 1806; nous avons consulté la seconde qui passe pour la meilleure. L'auteur, en parlant de son style dans sa préface, a mauvaise grâce à dire « qu'il a eu plus à cœur la vérité » toute nue qu'un langage embelli par le charme » de l'expression ; » il pouvait se dispenser de D s'applaudir d'avoir été pourvu de renseigne-

(I) L'ouvrage a pour titre : De rebvs gestis Carty- U VU, Franeorum régis, historiarum lilfri Vi—De rébus gestis Ludot)ici Xfejus /UH y Hbri VU.

StA>OAiM££ LA PlJCELLfi U OHL£Ai\S.

» meoU si exads et si complets qa*il plaira à » loate espèce de lectears; » la vérité a été grosffièrement oatragée dans ce livre, et Taotenr ne s^est pas beaoeoap mis en peine de Texactitudc «fea renseignements quMl avait recueillis. Ce qu*il «lit de l'introdaclion du convoi de vivres dans Orléans et de la levée du siège , est démenti par toos les docomenls contemporains. Il prétend que la Pucelle coupa de sa profn-e main la télé à Franqoet d'Arras ; il la représente comme violatrice da dreit commun et des lois de la guerre ; les mémoires et toutes les pièces de cette époque s'accordent à nous montrer Jeanne d'Arc pleine de justice et d'bumanité. Le chroniqueur anglais n'a pas craint d'adopter toutes les accusations iufàmeB suscitées par la haine contre la jeune liéroTne ; obligé de reconnaître la virginité de Jeanne, il dit « que Satan, selon saint Paul, » peot se changer en un ange de lumière pour » mieux tromper les hommes ; il importe , • ajoute l'auteur, de justifier complètement et » le jugement rendu contre elle et l'exécution » qui l'a suivi. » Ce but de la chronique de IIolliiished n'était pas difficile à reconnaître ; mais rinexorable histoire est là , et il n'appartient à j!ucane puissance humaine de justifier la con- (lamoation de Jeanne d'Arc.

Il semble qu'il était difficile à un historien Trançais d'outrager la mémoire de la Pucelle : il s'est rencontré pourtant un Français, Du Haillan, qui , dans un livre intilulé : De fÈlal et succès des affaires de France , publié au commencement du XVII* siècle (1) , a osé , le premier parmi les écrivains de notre nation , attaquer le carnclAre et les mœurs de Jeanne d'Arc; on a dit qu'il avait pris dans Du Bellay cette manière de juger la Pucelle; cela n'est pas exact. Du Bellay, dans le IX* chapitre de ses Instructions sur le fait de la guerre, prétend que l'intervention de Jeanne fut une rose de la part de Charles VII pour ranimer le coorage de ses soldats , mais il s'abstient de tout jugement sur elle. L'opinion do Du H<iillan s'appuie sur des contes absurdes que nous ne prendrons point la peine de réfuter ; personne n'ajoutera foi aux liaisons criminelles que l'auteur suppose avoir existé entre Jeanne d'Arc et Baudricourt et d'antres chefs ; aux instructions que Jeanne reçut d'eux pour n'être point surprise ni déconcertée par les questions de Charles VI!; le portrait du roi qu'on montrait tous les jours à la jeune fille, pour qu'elle put le reconnaît ro sans peine dans sa cour à Chinon, est une fable qui tombe d'elle-même devant tous les témoignages historiques.

Les jugements de Du Haillan n'exercèrent pas uiic grande influence sur les écrivains qui le suivirent ; Estienne Pasquier, dans son livre intitulé : Recherches de la France, commet de fréquentes inexactitudes quand il s'agit des faits relatifs à Je;inne d'Arc; mais tout ce qu'il y a d'élevé , de

t) Un vol. in-8. Paris, 1609.

pur dans celte renommée , n'échappe point à sa clairvoyance et à son patriotisme; il se montre plein d'admiration pour l'héroïne et répute son histoire un vrai miracle de Dieu; Estienne Pasquier déplore le triste destin de la libératrice de la France. « Grande pitié ! dit-il, jamais personne 9 ne secourut la France si à propos et si lieu- » reusemeot que ccste Pucelle, et jamais mé- » moire de femme ne fut plus déchirée que la

» sienne et à dire vrai, jamais une personne

» accusée ne fui tant chevalée par un juge pour » eslre surprise, et toutesfois jamais personne ne » respondit plus à propos que ceste-ci. »

On trouve g^x manuscrits de la Bibliothèque du Roi une histoire de la Pucelle d'Orléans (2), par Edmond Richer, que les historiens modernes de Jeanne d'Arc ont souvent mise à contribution, et qui mériterait bien de voir le jour. L'ouvrage d'Edmond Richer, écrit en 16^, se divise en quatre parties, dont la première renferme la vie de Jeanne ; la seconde, l'histoire du procès de condamnation; la troisième^ Thisfoire du procès de révision ; la quatrième partie donne des extraits de divers auteurs qui ont fait l'éloge do la Pucelle. Ce travail, composé sur les manuscrits latins des deux procès, n'est remarquable ni par le style ni par la distribution et rarrangement des matières; son mérite, et c'en est un grand, consiste dans une parfaite exactitude (3). En sa qualité d'historien véridique, il a naturellement rendu hommage à la Pucelle; Edmond Richer déclare la mission de Jeanne miraculeuse et réellement divine; il en parle avec une trèé-curieuse naïveté ; selon lui , la preuve que c'étaient des esprits célestes et non point de malins esprits qui apparaissaient à Jeanne, c'est « que leurs voix » étoient douces et agréables et fort intelligibles;)) d'après notre auteur, les voix « des malins esprits » sont rudes, horribles, effroyables, tout ainsi » que des vis à pressoir, le bruit des roues de » charrettes ou quelque éclat de tonnerre, et en » outre pleines de ténèbres et de puanteur suln furée. » Edmond Richer comprend très-bien que Jeanne ait été affranchie des infirmités de son sexe ; « il lui semble que Dieu l'ayant des- )} tinée à porter les armes, il l'eût expressémeut » dispensée de cette maladie, à ce qu'elle n*en )» fût affoiblie et empècliée de faire continuelle- » ment la faction de la guerre, comme elle y étoit » incessamment attachée : et d'ailleurs aGn que » ses mamelles ne grossissent pas trop et n'em- » péchassent qu'elle ne pût porter la cuirasse et )) la lance. )) Edmond Richer s'affligeait que les

Ai. 8. P.. n. 285.

(3) Edmond Richer. en composant son Histoire , a profilé des recherches de Jean Hordnl. l'un des descendants des frères de la Pucelle ; Jean Hordal publia en 1012 une justification de rhéroïne ; on trouve dans son ouvrage des extraits de plus de soliante auteurs • théologiens, historiens, pocïes, médecins, qui ont écrit sur Jeanne d'Arc.

AG

NOTICE SUA JEAiNMfi D*A£C ,

précieux monuments de la vie de Jeanne d'Arc , les manuscrits latins renfermant les deux Procès, ue fussent pas imprimés ; la main da temps, disaît-il, les détruit tous les jours; pourquoi ne point se hâter de les sauver de Toubli? L'auteur offrait ses soins pour accomplir cette œuvre. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis, et les deux Procès de la Pucelle sont encore en manuscrit. L'ouvrage de ce pauvre Edmond Richer n'a pas en un meilleur destin; sou Histoire de la Pucelle d'Orléans et les deux Procès dorment dans la même tombe on dans la même poussière.

L'historien Mézerai, frappé des prodiges de la vie de la Pucelle, a non-seulement adopté tout ce qui pouvait révéler l'intervention du ciel, mais encore il a cru devoir enchérir sur le merveilleux de cette histoire. Sou récit d'ailleors n'est pas toujours conforme à la vérité. Mézerai, à dirférentes reprises, exprime l'idée que Jeanne avait outrepassé sa mission en restant dans l'armée de Charles VU après le sacre; « Dieu, qui V) est jaloux qu'on lui obéisse ponctuellement, dit » l'auteur, n'étoit pas obligé de continuer ses mi- » racles en sa faveur. » Revenant sur cette idée dans l'Abrégé de sa grande histoire, Mézerai dit que Jeanne « se laissa retenir par les louanges )> des gens de guerre. Elle ne s'en trouva pas n bien, ajoute Mézerai, le ciel n'étant pas obligé » de rassister en ce qu'il ne lui avoit pas com- » mandé. » Mézerai, comme on voit, est dans l'erreur ; tous les documents contemporains nous parlent de la tristesse de Jeanne, obligée par le Roi de se mêler encore aux opérations de la guerre après le sacre à Reims.

Rapin Thoyras, dans le tome 4* de son Histoire d'Angleterre, a parlé de la Pucelle aussi bien que pouvait le permettre sa malveillance habituelle contre les Français. « La mission ex- » traordinaire de Jeanne, dit-il, s'accordoit par- » faîlement avec les sentiments de la reine, » d*Agnès Sorel et des principaux courtisans, qui » faisoient tous les efforts possibles pour détourn ner le Roi de la résolution qu'il avoit prise de » se retirer en Dauphiné. » La résolution dont parle ici Rapin de Thoyras est un fait inexact ; le Roi vivait dans les angoisses et n'avait pris aucun parti. Il n'est pas exact non plus de dire qu^Agnës Sorel se trouvait alors à la cour; Agnès Sorel n^y parut qu'un mois après le supplice de Jeanne. En général , Rapin de Thoyras se montre peu instruit de Thistoire de cette époque; il cite Monstrelet comme le seul auteur contemporain qui nous ait fait connaître la Pucelle. En résumant son opinion sur Jeanne d'Arc, il conclut que la prétendue inspiration de la Pucelle n'était qu'une invention pour ranimer les Français abattus. Rapin de Thoyras réprouve cependant la manière barbare dont l'hérofne fut traitée et avoue « qu'il n'est pas possible de don- )) ner quelque couleur à cette injustice. »

Lauglet Dufresnoy , auteur d'une Histoire de Jeanne d'Arc, vierge, tiéro'ùie et martyre dV-

ra((l), publiée au milieu du 18' siècle, exprime dans son étroite sphère d'érudit, quelque chose de l'incrédulité de son temps; en sa qualité d'espril fort, il rejette Jeanne l'inspirée , pour ne voir qu'une simple guerrière; il ne dit pas on mot des apparitions de la Pucelle, ce qui rend sa narration pâle, inanimée et même obscure, o^r en étant le merveilleux du récit , on ne peut plus s'expliquer l'enthousiasme et la conGance sans borne de la Pucelle. Du reste , ce bon abbé Langlet se débat sous le merveilleux de l'histoire de Jeanne ; il s'efiforce de nier tout ce qui est inspiration , tout ce qui est apparition ; et pais son génie philosophique l'abandouDe; il finit par regarder la mission de Jeanne comme providentielle, et ses hauts faits comme autant de miracles.

Le P. Daniel , historien religieux , parle de la mission de la Pucelle comme d'une œuvre merveilleuse, a Ceux, dit-ii , que le nom seul de mi- » racle effarouche , me semblent devoir être assez » embarrassés à imaginer un système bien juste » pour trouver d'autres causes d'une suite d'évé- » nements aussi singuliers.» Toutefois le P. Daniel ne prétend point s'engager à cautionner la vérité de toutes les prophéties de la vierge guerrière , parce que « les prophètes ne parlent pas toujours en prophètes.» L'historien éprouve de l'embarras lorsqu'il rapporte les circonstances du procès et celles de l'exécution qui suivit; il avoue que l'évêque de Beauvais montra peu d*équité dans les interrogatoires, mais il assure que le procès «fat fait avec tout l'appareil et toutes les formalités de la justice. » Le P. Daniel attribue à Jeanne , à son heure suprême , des paroles d'abjuration qui sont complètement démenties par la vérité historique. Je ne sais quelle préoccupation , je ne sais quel intérêt d'église mal entendu , ont empêché l'historien de rendre une entière juslice à la sainte mémoire de Jeanne d'Arc.

Villaret , continuateur de Yelly , a donné dans les tomes 14 et 15 de son Histoire de France, un précis intéressant de la vie de la Pucelle; les vertus, les qualités et surtout la bonne foi de Jeanne y reçoivent un hommage éclatant; Villaret ne croit point aux inspirations de la jeune fille et cherche à dépouiller sa mission de tout caractère miraculeux; ce parti pris de tout expliquer par des raisons humaines , entraîne quelquefois l'auteur dans des suppositions très incertaines ou même contraires aux faits établis.

Le célèbre historien d'Angleterre , Hume , a jugé Jeanne d'Arc avec un amour de la vérité et cette supériorité de raison qui placent un écrivain au-dessus des mauvaises et mesquines passions des partis ; Hume a puisé quelquefois à des sources inexactes, et son récit n'est point exempt d'erreurs ; mais une impartialité noble forme la couleur générale de son récit. Ce qu'il dit des sentiments et des dispositions des Anglais à l'arrivée de la jeune bergère , est précieux à recueillir :

(1) Trois parties, In 12. Paris, 1753-i5l.

SIB.NOMMKE LA PIJCELLE i> OfiKËA.>S.

« Ils afleclaienl, dit l'auteur , de parler avec mou querie de cette fille et de sa mission divine ; » ils disaient que le roi de France devait être en » une situation désespérée, puisqu'il avait recours » à uo expédient si ridicule ; mais en réalilé ils » étaient frappés secrètement de la conviction » qui, sur ce point, s*élait emparée de tous les » esprits; ils attendaient avec une inquiétude » mêlée d'elTroi Tissue de ces préparatifs extraor- « diuaires. » Hume convient que le duc de Bedfort méditait depuis tong-lemps la mort de la Pucelle, unique auteur do ses revers, et qu'il se proposait bien de mettre à profit la première occasion qui la ferait tomber entre ses mains. La prise de Jeanne devant Compiègne est racontée par rhistorien d'Angleterre avec un intérêt touchant; Hume accuse les généraux français d'envie et de trahison. « Mais , dit-il , une preuve de 9 son mérite (du mérite de Jeanne] , plus grande » encore que celle qui résulte de Tenvle de ses B compagnons , ce fut la joie extraordinaire que » témoignèrent ses ennemis lorsqu'elle fut en 9 leur pouvoir. Bedfort se regarda dès ce moment 9 comme le mattre de la France, il n*eut point V de cesse que la captive ne fût remise entre ses 9 mains, et soit vengeance ou politique, il ne 9 larda pas à se montrer aussi vil que barbare... 9 Jeanne , dît Hume , devait être considérée 9 comme prisonnière de guerre : son droit sur ce 9 point était incontestable ' on lui devait tous les 9 égards qu'en de semblables occasions les peu- 9 pies civilisés accordent toujours à leurs enne- 9 mis vaincus. Guerrière , elle élàtt sans repro- 9 ehe; aucun acte de sa part, déloyal ou cruel, 9 n'avait provoqué le traitement que ses ennemis 9 loi infligèrent ; elle vécut pure et sans tache ; 9 elle se montra tocyours fidèle aux vertus de son 9 sexe et aux devoirs de son état. Le duc de Bed- 9 fort fut donc obligé, pour en venir h ses fins , de v couvrir de rinlérêt de In religion cette violation 9 flagrante de la justice et de l'humanité. » Cette protestation contre une grande iniquité de sa nation honore l'auteur anglais, et méritait de trouver ici sa place.

L'Averdy a publié en 1790 le travail le plus étendu , le plus savant que nous ayons sur le procès de la Pocelle ; ce travail est imprimé dans le tome III' des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi , et le remplit presque tout entier. Les dififérentes notices de L'Averdy se distinguent par une érudition profonde mêlée à une rare sagacité ; l'auteur met à nu les vices, les fraudes, tous les mensonges de Tévêque de Beauvais qui dirigeait ce procès inique. L'Averdy a le défaut de s'attacher sans cesse â la recherche des formes légales dans un procès qui les violait toutes ; les questions du droit le préoccupent tellement qu'il ne craint pas de reprocher à Jeanne d'Arc sou système de défense , comme si dès l'instant de sa prise Thérolne n'avait pas été dévouée à la mort. L'Averdy a fait une longue dissertation pour prouver que Charles Vil ne

pouvait porter aucun secours à la Pucelle ; malheureusement l'histoire nous dit trop formellement qu'il n'y eut aucune démarche , aucun effort de la part du roi pour arracher au supplice la libératrice de la France. L'Averdy fut ministre sous Louis XV; son nom figure sur la liste des victimes de la révolution. L'Averdy , âgé do soixante-dix ans, vivait en paix dans sa terre de Gambry près de Montforl-l'Amaury , lorsqu'on l'accusa d'avoir favorisé le monopole qui s'était exercé sous son ministère quarante ans auparavant ; on l'accusa aussi d'avoir fait jeter des grains dans des bassins de son parc , et do s'être par là rendu complice de la famine en haine du peuple. L'Averdy entendit son arrêt de mort avec calme et résignation , regrettant seulement la peine qu'il avait prise de prouver son innocence. Cette justice passionnée et barbare dut lui rappeler et lui faire douloureusement comprendre l'iniquité des juges de Jeanne d'Arc.

M. Berriat-Saint-Prix publia en 1817 un volume intitulé : Jeanne d*Àrc^ ou coup d*œil sur les révolutions de France au temps de Charles VI et de Charles VII^ et surtout de la Pucelle d'Orléans. L'auteur nie les révélations et les inspirations de Jeanne , mais le génie et les vertus de In jeune bergère excitent son admiration ; il sembh) croire que Jeanne se soit prêtée à un arrangement concerté entre le roi et quelques généraux, ce qui nous parait peu d'accord avec les documents contemporains. Dans l'opinion de M. Berriat- Saint-Prix , le merveilleux de rhisloire do Jeanne fut l'ouvrage des chefs qui voulurent ainsi relever le courage et le patriotisme des Français. Nous ne saurions partager cet avis. M. Berriat-Saint-PrIx a réuni dans son volume un grand nombre de notes très-curieuses sur les expéditions de Jeanne d'Arc; nous regrettons qu'il n'ait pas pris la peine de les rédiger et d'en faire un corps d'ouvrage qui eut été très -intéressant.

Dans cette même année 1817 , M. Le Brun des Charmettes publia en 4 volumes in-8" une histoire complète de Jeanne d'Arc. Cette narration se fait lire avec intérêt , et l'auteur s'y montre à la fois homme de jugement. Français fidèle et bon chrétien. Une critique sévère pourrait reprocher à cet ouvrage des hors-d'œnvre , des digressions inutiles; on voit que l'auteur a mis beaucoup de soins à rassembler des matériaux historiques , et qu'il n'en a pas mis assez à la rédaction de son livre; peut-être aussi a-t-il abusé quelquefois du droit qu'ont les historiens de citer leurs devanciers et de leur emprunter de longs passages ; nous pensons qu'il a fait à l'Averdy des emprunts trop considérables , et que ces citations trop étendues nuisent à la marche, à la clarté et même à l'intérêt de sa narration ; toutefois l'ouvrage de M. Lebrun des Charmettes, tel qu'il est, peut passer pour la plus complète et la meilleure histoire de Jeanne d'Arc que nous ayons.

M. Walkenaer a fourni au 21' volume de la

NOTICE SLR JRANiNE UAllG,

Biographie Universelle un article sur Jeanne d'Arc que nous ne pouvons passer sous silence ; cel article est un excellent résumé de la vie et du procès de la Pucelle ; il en dit plus que de gros livres. L'auteur juge la Pucelle et son époque avec un grand araourde la vérité et une science profonde.

M. de Barante , dans son Histoire des ducs de Bourgogne , a raconté avec détails la vie et les exploits , le procès et la mort de la Pucelle ; il y a du charme et de l'intérêt dans son récit. On sait la manière de M. de Barante ; son style est une imitation du style contemporain , c*est la simple reproduction des couleurs de Tépoque. Nous n'examinerons point ici jusqu'à quel point cette manière d'écrire riiistoire est bonne ; nous observerons seulement que ce genre a l'inconvénient de nous priver des propres idées , du propre jugement de l'auteur; après avoir lu dans Touvrage de M. de Baraute ce qui touche aux aventures de Jeanne d'Arc , nous n'avons pas pu savoir ce que l'Iiistorieu pense de sa mission. Il nous semble pourtant que l'appréciation des faits forme une partie essentielle de l'histoire ; le dix-neuvième siècle no doit point parler de la Pucelle d'Orléans coroq^e en parlait le quinzième , et le jugement de chaque génération qui s'écoule est toujours précieux à recueillir. Puisque M. de Barante a pris le parti de se placer dans le quinzième siècle , il aurait peut-être bien fait d'en adopter toutes les croyances; on pourrait lui reprocher le soin qu'il prend à écarter de sou récit le merveilleux qui en fait le véritable caractère. Celte observation critique est importante , car en cherchant à mettre de côté le merveilleux dans l'histoire de Jeanne', on ne fait que rabaisser son rdle , on lui dispute les actes les plus glorieux de sa vie, lesquels ne s'expliquent que par le merveilleux. F^a crainte de paraître crédule a rendu plusieurs historiens de Jeanne d'Arc peu justes pour elle ; ce qui fit le succès de Jeanne dans sa mission, est précisément ce qui lui a nui auprès des écrivains modernes. Monstri'let et le Journal d'un bourgeois de Paris, sont les sources ordinaires où M. de Barante a puisé sou récit; avec de tels guides, l'auteur n'a pas pu toujours être parfaitement exact. Toute* fois nous aimons à reconnaître que M. de Barante parle noblement de Jeanne d'Arc.

Lingard, qui a été traduit en français, et qui méritait de l'être sous beaucoup de rapports, n'a mis cependant ni impartialité ni exactitude dans sa manière de juger Jeanne d'Arc ; il parait que le noble exemple de Hume avait peu louché le dernier historien d'Angleterre. Lingard avance sans hésitation que Jeanne d'Arc avait vécu comme servante dans une hôtellerie de la petite ville de Ncufchéteau, et nie tout ce qui porte un caractère merveilleux dans la mission de la Pucelle : pour excuser la manière barbare dont l'héroine fut traitée par les Anglais, Lingard ne craint pas de raconter comme une chose certaine que Jeanne avait ordonné l'exécution de Franquct d'Arras. |>(ins cette partie de son histoire , on voit que

Lingard s'est contenté de copier d'autres historiens, sans trop s'occuper de savoir si ces historiens avaient dit la vérité.

Le 13* volume de ïHistoire des français de M. Sismondi renferme une narration des principaux faits de la vie de la Pucelle ; l'ensemble des événements s'y trouve raconté avec exactitude, mais l'esprit de scepticisme qui n'abandonne presque jamais l'auteur , l'empêche de comprendre Jeanne d'Arc; une froide et sèche philosophie est trop au-dessous de l'héroïsme religieux de la Pucelle. Il y a dans les annales françaises plusieurs grandes époques qui ne peuvent être comprisesqoe par le sentiment religieux et le sentiment patriotique.

poÀTES DE JEANNE o'arç. — La simple et sublime bergère qui délivra le sol français de l'invasion anglaise , était bien faite pour frapper l'imagination des poètes; chaque poète Ta chantée avec les impressions et les idées de son temps. Il existe sur la Pucelle des poèmes de tous genres et en très-grand nombre; nous aurions à faire des volumes si nous voulions présenter la seule analyse de toutes ces compositions dont les trois quarts sont livrés à Toublr. Nous ne pouvons parler ici que des plus importantes de ces compositions poétiques.

Il parut plusieurs poèmes sur Jeanne, peu d'années après sa mort ; ils sont presque tousécrits en latin. La deuxième lettre héroïque d'Antoine Aslézau , composée en 1435 , mérite seule d'être mentionnée ; l'auteur raconte que le jour de la naissance de Jeanne , les habitants de Domremy, saisis tout à coup d'une joie inconnue, coururent çà et là , et chantèrAit pendant deux heures. Astézan montre Jeanne avec le caractère de l'inspiration, et ajoute même quelques circonstances merveilleuses que les mémoires et les documents contemporains ne rapportent point. Martial d'Auvergue, auteur des Vigiles du roi Charles septième (1), est le poète français le plus remarquable du 15' siècle ; il y a dans son œuvre de la vivacité et de l'harmonie. Martial ne manque pas d'exactitude dans son récit; il paraît avoir connu quelques témoins oculaires des exploits de la Pucelle ; il avait lu son procès conservé, comme il le dit lui-même, dans la bibliothèque de Notre- Dame. Quelques citations de cette chronique co vers pourront plaire à notre lecteur.

Tost après en ceste douleur, Vint au roi une pastourelle.

Du vilaige dit Yaucouleur, Qu'on nommait Jebanne la Pucelle ; G'estoit une povre bergiere, Qui gardoit les brebis es champs, D'une douce et humble manière.

De l'aage de dli-buit ans.

A Cbinon fut questionnée

Dungs et d'autres bien grandement.

I) Deux volumes \tkS. iTiS,

SIJBNOMMEE L4 PUCELLE D OltLEANS.

Aui^nek par raison assignée.

Elle respondlt sagement.

Chacun d'elle s'émerTeilIa, Et pour à vérité venir, De plusieurs graves choses parla, Qu*on a veQes depuis advenir.

Après aroir parlé de la levée da siège d'Orléans, de la prise de Jargeaa et de la bataille de Pala y , Martial s'écrie :

Or, notons la grande merveille.

Les faits de Dieu et les vertus ,

Qoant à la voix d'une pucelie

Les Anglois forent abalus.

Une chose de Dieu venue,

Ung ange de Dieu amyable.

De quoy toutes voys (toutefois) la venue

Fust au royaume proffitabie.

La prise de Jeanne devant Gompiègne est ainsi racontée par le poète :

I^rs au conflit et par surprinse,

Comme chacun tirott arrière,

Ladicte Puceiie fût prinse

Par un Picart, près la harrière.

Ledit Picart si la bailla

A Luxembourg les assistant.

Qui la fendit et rebaiila

Aux Angloys pour argent contant.

Si en firent après leur monstre

Comme ayant très fort besongné.

Et ne l'eussent donnée pour Londres,

Car cuidoient avoir tout gaigné.

Nous citerons encore les vers où Martial parle des vertus de Jeanne et de son procès :

Elle est très doulce, aimable, Moutonne, sans orgueil ni envie , Gracieuse, moult serviable, Et qui menolt bien belle vie.

Très souvent elle se confessoit.

Pour avoir Dieu en protecteur.

Ni gadre (grande) feste se passolt Que ne reçoust son créateur.

Mais ce nonobstant les Angloys Aux vertus et bien ne pensèrent, Aincois en haine des François, Très durement se la traitèrent.

Après plusieurs griefs et excès , Inférez en maintes parties, Luy firent un tel quel procès Dont les juges étoient parties.

Puis au dernier la condamnèrent A mourir douloureusement.

Et brief Tardirent et brullèrent A Rouen tout publiquement.

Ainsi vêla le Jugement Et la sentence bien cruelle, Qui fût donnée trop asprement Contre icelle povre Pucelie.

Si firent mal ou autrement.

Il s'en fault à Dieu rapporter, Qui de tels en peut seulement Lassuscongnoistre et discuter.

Il y a dans ces quatre derniers vers une réserve qu'on ne peat guère e^tpliquer, car à Tépoque où écrivait Martial d'Auvergne, le procès de révision

avait déjà proclamé à la face do monde l'innocence de Jeanne d'Arc ; le poète d'ailleurs la pro^ clame Ini-roè^e dans les vers qui précèdent.

De Fauteur des Vigiles du roi Charlei teptième^ nous allons passer à l'auteur de Hamlel^ de Ro' méo et Juliette, de Richard III: dq naïf et simple chroniqueur en rimes françaises au grand poète tragique de l'Angleterre, de Martial d'Auvergne à Shakespeare , la transition est brusque : mais nous procédons par ordre de dates , et nous trouvons d'abord Shakespeare au nombre des poètes de Jeanne d'Arc. On ne s'étonne point que les merveilleuses et louchantes aventures de la Pucelie aient pu sourire au génie poétique de Shakespeare; cette époque d'ailleurs est une des époques les plus importantes de l'histoire d'Angleterre. La rencontre d'un grand poète fut une bonne fortune pour la mémoire de Jeanne d'Arc; pourquoi faut-il que l'auteur tragique ait moins consulté l'histoire que les passions et les préjugés populaires? Pourquoi faut-il que dans le dénouement du drame anglais le caractère de Jeanne ait été grossièrement outragé ! Ce drame forme la première partie de la tragédie de Henri YI; certains critiques ont prétendu que Shakespeare n'en est point le véritable auteur; mais nous dirons avec Johnson que la diction , la ver* sificalion, les figures et toutes les formes du langagedcla tragédie de Henri VI sont dignes de ce que le poète a écrit de plus élevé. Nous pouvons nous dispenser de donner l'analyse du drame de Jeanne d'Arc ; il nous suffira de citer les principaux passages où la Pucelie est mise en scène : c'est ainsi qu'on pourra se faire une idée de la manière dont Shakespeare avait conçu ce caractère. La seconde scène du premier acte nous conduit sous les murs d'Orléans ; Charles VII , le duc d'Alençon et le roi René viennent d'essuyer un échec devant la ville , et songent à la retraite, lorsqu'arrive Dunois qui annonce la Pucelie; bientôt elle-même parait. Pour éprouver la jeune fille , on fait prendre à René la place de Charles VU ; mais elle reconnaît celui-ci pour le roi de France, et demande à lui parler sans témoin.

<( Dauphin , lui dit-elle , je suis la fille d'uQ » simple berger. Mon esprit n'a été cultivé par » aucun art ; mais il a plu au ciel et à Notre- » Dame-de-Gràce de faire briller d'un vif éclat » ma condition obscure. Tandis que je faisais x> pattre mes agneaux, le visage exposé aux feux » dévorants du jour, la mère de Dieu m'apparut, » et dans une vision majestueuse m'ordonna de » quilter mon humble profession , et d'affranchir » ma patrie des malheurs qui l'accablent : elle me » promit son assistance et un succès certain. Elle » daigna se montrer à moi dans la splendeur de sa » gloire. J'étais avant ce temps noire et hâlée ; » les purs rayons de lumière qu'elle répandit sur » mes traits me donnèrent la beauté que vous « me voyez aujourd'hui. Eprouvez - moi par n toutes les questions qu'il vous plaira d'tmagi- » ner, cl je vous répondrai soudain ; essayez, si

ItOTICB SLfi JEA!*iNR DABC,

» voas Tosez, mon courage dans un combal, el )) vous verrez à quel point je remporte sur tout » mon sexe. Prenez là-dessus un parli : (oui doit » vous succéder , si vous voulez m*accepter pour » compagnon de guerre. » Charles veut essayer la valeur de la Jeune fille; il combat contre elle, il est vaincu. « G'esi la mère de Dieu qui me se- » conde, lui dit Jeanne, sans elle je serais la plus » faible. » Le roi est épris de la Pucelle, et lui parle de son amour ; la jeune fille le repousse avec modestie,* disant qu'elle a consacré à Dieu sa virginité. On accepte Tappui de Jeanne; elle est chargée de faire lever le siège d'Orléans.

Nous trouvons au troisième acte une scène entre Jeanne et le duc de Bourgogne , dont le fond est enlièrement historique. On sait que dans la matinée même du jour où Charles VII fut sacré à Reims , la Pucelle adressa une lettre au duc de Bourgogne, pour l'engager à faire la paix avec le roi. Cette scène est une des plus fortes et des plus belles du drame de Shakespeare.

« Jbant<e. — Brave duc de Bourgogne, con- » temple (on pays, conlemple la fertile France; » vois ses villes et ses hameaux en proie aux ra- » vages destructeurs d'un ennemi sans pitié ! Re- » garde ta patrie de cet œil de tendresse dont » une mère contemple son enfant au berceau, et » près de fermer les yeux I Vois , vois les maux D qui consument la France; vois les plaies cruelles w dont ta main dénaturée a déchiré son malheuv> réux sein ! Ah! détourne contre d'autres vie- » times le fer de ton épée ; frappe ceux qui f of- » fensent, et ne blesse pas ceux qui t'aiment. » Une seule goutte du sang de (a patrie devrait » te causer plus de douleur que des flots d'pn » sang étranger.Expie donc ce sang par tes larmes^ » et guéris les plaies de (a malheureuse patrie ! »

» Lb Duc. — Il faut qif il y ait dans ses paroles

» un charme surnaturel qui me subjugue

» ou bien est-ce la nature qui m'inspire cet atten- » drissemenl soudain?

» Jbanne. — Toute la France et ses enfants yt s'élonnent de loi , et commencent à douter de

» ta naissance et de la légitimité A quel

» peuple t'es-tu associé? A une nation despotique » qui ne sera fidèle à ton alliance qu*autant que » durera son intérêt. Quand Talbot a mis le pied 1» en France, et qu'il a su te faire servir d'instru- » ment à ses fureurs, dis, quel autre que Henri r» d'Angleterre sera l'arbitre et le souverain ? Et D toi, tu seras proscrit comme un fugitif. Rap- » pelle à ta mémoire ce que tu oublies , et que » ce fait serve à te convaincre. Le duc d'Orléans » n'était-il pas ton ennemi? Et n'était-il pas priït sonnieren Angleterre? Hé bien? Dès qu'ils ont y> su qu'il était ton ennemi , ils lui ont rendu la » liberté sans rançon , au mépris des intérêts du p duc de Bourgogne et de tous ses amis. Reconyt nais donc que tu combats contre tes compa- » Iriotes, et que tu t'es lié avec des perfides qui » sont prêts à devenir tes assassins. A lions, reviens, >» reviens , prince égaré ! Charles et toute sa

» cour sont prêts à te recevoir dans leurs bra>.

» Le duc. — Je suis vaincu. La force des paroles » de cette fille élonnante a battu, dompté ma voit lonlé, comme le canon bat les remparts d'une » ville , et je me sens prêt à fléchir les genoux. » Pardonne, ô ma patrie! pardonnez, mes chers » compatriotes ; et vous , princes , acceptez les » embrassements ofi'erts d'un cœur sincère ; mes 1) forces et mes soldats sont à vous. Adieu , Tal- » t)o(, je te retire ma foi. »

C'est dans le cinquième acte que Jeanne perd son véritable caractère ; la sublime inspirée n'est plus qu'une sorcière, la poésie des apparitions célestes fait place à des fictions sans grandeur; cette jeune héroïne, qui s'en allait à la victoire, conduite par l'archange et par les deux saintes, ses amies du paradis, est réduite aux étroites proportions d'une magicienne , qui commande aux esprits infernaux : l'auteur se montrait ainsi Tinterprète des idées populaires de sa nation. On peut remarquer que plus le drame de Shakespeare s'écarte de l'histoire, plus il perd de sa poésie; c'est que l'imagination humaine ne saurait rien créer d'aussi poétique que Thistoire de Jeanne d'Arc, et que tout ce qu'on veut y mettre à la place ne peut être que mesquinerie et pauvreté. Disous une fols pour toutes que parmi les poètes ou les historiens qui ont célébré la Pucelle, aucun n'a parfaitement compris la sublimité de son dévouement ; le dévouement de Jeanne est au-dessus de tout ce que les annales des nations nous offrent en ce genre ; Il ne ressemble en rien aux dévouements humains. Etudiez dans les archives de la terre les hommes qui ont donné leur vie pour la défense de la patrie, pour le triomphe d'une doctrine ou d'une idée; l'amour de la gloire on l'ambition vous expliquent ces immolations volontaires que le monde admire; mais le miraculeux caractère de Jeanne est bien supérieur à tous ces caractères : la jeune bergère ne s'est point armée de son étendard dans l'espoir de se faire une renommée, car la pauvre fille ne sait pas ce que c'est que la gloire, ce que c'est qu'un grand nom; elle n'a point agi par ambition, car tout ce qu'elle espère, c'est d'aller en Paradis ; et quand elle a fait sacrer son roi à Reims, elle supplie humblement qu'on lui permette de rentrer dans l'obscurité de sa première vie. Ainsi donc l'abnégation de Jeanne est compIè>3 ; la jeune vierge n'attend rien pour son héroïsme; elle a sauvé le royaume et demande en pleurant qu'on veuille bien l'oublier; puis elle expie ses victoires dans le bûcher, et ses suprêmes paroles sont une prière pour la France et un pardon pour ses bourreaux. Noos le répétons , l'histoire humaine n'oflTrerien de semblable, rien d'aussi poétique : combien paraissent petites à côté les inventions dramatiques des poètes qui ont chanté Jeanne d'Arc!

Voici le monologue de la Pucelle dans la scène du cinquième acte qui se passe devant Angers. Les Français ont été mis en fuite; Jeanne parait seule et appelle à son secours les esprits dcrablme :

SUBNOMMBB LA PUCBLLE D OBLEANS.

« Venez à notre seeoar?, magtqaes symboles , » charmes myslérieux, et vous élite des esprits )» qoi m'instruisez de Tavenir et me faites pré-^ o Toir les événements. [On entend un coup de tan" » nerre^) Vous, génies légers , agens dévoués au » souverain monarque du Nord, paraissez, et seo condez-moi dans cette entreprise. [Les esprits D infernaux paraissent,) A celte prompte ai)pari~ » lion, je reconnais votre obéissance ordinaire à » ma voix. 0 vous , esprits familiers , qui sortez » da redoutable empire des régions souterraines, » assistez-moi aujourd'hui, et faites que la France » ait la victoire f (Les esprits se promènent en si- » Unce.) Ah I ne m'alarmez pas plus long-temps » par ce roornc silence. Faut-il vous nourrir de » mon propre sang? Je vais me couper un roem- » bre et vous le donner pour gage d'un plus ri- M clie salaire; consentez à m*assister. (Les esprits » penchent la tête.) N'est-il plus d*espoir de se- 9 coQrs ? Eh bien I si vous daignez ro*accorder ma » prière^ mon corps sera le prix dont je paierai «votre bienfait. (Les esprits secouent la tête.) 1» Quoi! le sacrifice de mon corps et de mon sang « ne peat vous toucher et obtenir votre assis- 9 tance? Prenez donc mon âme. Oui, mon corps, » mon sang, mon âme, tout, plutôt que de laisser » la France succomber sous TAnglelcrre. (Les es- • prit s $' évanouissent,) Hélas 1 ils m'abandonnent. » Ail I je le vois trop ! l'heure est venue où la » France doit abaisser sa tète humiliée, et s'abans donner à la merci de sa rivale. Mes anciens eui> chanleroents ont perdu leur puissance, et l'enfer I» est maintenant trop fort pour que je lutte contre f> lui. C'en est fait, ô France! ta gloire éclipsée B va s'éteindre et s*évanouir. » Des Français et des Anglais entrent en combattant. La Pucelle et le duc York s'attaquent corps h corps; la Pucelle est prise; les Français fuient.

Le duc d'York emmène Jeanne dans son camp. Elle est condamnée au feu comme sorcière. Le poète ne lui a prêté aucune dignité dans sa disgrâce; il s'est au contraire appliqué à la rendre odieuse et méprisable. An moment où on va la conduire au supplice, un vieux berger, le père de Jeanne, accourt auprès d'elle en déplorant sa destinée. Elle le repousse avec orgueil, l'accable d'injures, et dit qu'il n'est point son père, a Infâme » prostituée, s'écrie le vieillard, tu renies ton 9 père I O monstre dénaturé! Brùlez-la, brû- » iez-la; le gibet serait un supplice trop doux 9 pour elle. i> Jeanne invoque alors le privilège de la loi; elle déclare qu'elle est enceinte, et désigne tour à tour, pour les complices de sa faute, Charles , Alençon et Uené. Celte excuse n'est point admise; on entraîne Jeanne à l'échafaud.

Il n'y a que des outrages, comme on voit, dans cette peinture des derniers moments de Jeanne. Si Shakespeare, au lieu de se /aire ici le poète des pa>sions, avait connu et raconté la simple vérité historique , quel touchant tableau il nous eût doi:né! Cette héroïque et pieuse jeune fîlle,qni n'est coupable que de sa gloire , et qu'on mène

cruellement au bûcher, aurait bien autrement inspiré l'auteur de Romeo et Juliette.

Nous faisions remarquer tout à l'heure la brusquerie de la transition de. Martial d'Auvergne à Shakespeare ; maintenant nous passerons de Shakespeare à Chapelain; ainsi se touchent les extrémités du monde poétique. Le poème de-Chapelain, intitulé la Pucelle^ ou la France sauvée, se compose de vingt-quatre livres; douze livres seulement furent publiés ; le reste se trouve en manuscrit à la Bibliothèque du Roi, sous le n« 677. Quand les douze livres de la Pucelle parurent, en 1656, ce fut un grand événement dans le public et parmi les gens de lettres; le poème avait coûté vingt ans de travaux, et Chapelain jouissait alors d'une renommée européenne ; six éditions de la Pucelle en France dans l'espace de dix-huit mois, et plusieurs contrefaçons à l'étranger, attestaient un succès immense. L'ouvrage était dédié au duc de Longueville, qui descendait du fameux Dunois, et qui lui-même avait donné à Chapelain l'idée de ce poème ; le duc de Longueville récompensa le génie du poète par une pension de douze mille livres : Voltaire observe quelque part qu'on pouvait mieux employer son argent. Chapelain, qui se proposait de publier la suite de son poème, disait au duc de Longueville dans son EpKre dédicaloire : « Recevez, Monseigneur, avec votre » humanité ordinaire, ce zèle ardent qui m'a lou- » jours embrasé pour vous et votre auguste mai- » son, et par votre généreuse bonté, continuez à » soutenir mou courage, qui, sans elle, pourroit » s'affoiblir dans le reste et le plus considérable » de l'entreprise. La Pucelle vous en conjure, » par l'impatience qu'elle a de sou martyre , et » l'illustre comte de Dunois, que j'ai laissé dans » les liens, aussi bien qu'elle , vous le demande 9 pour en sortir, et pour achever les prodiges de » valeur qui doivent remettre son roi sur le trûne » et son pays en liberté. » Mais hélas ! une chute profonde vint remplacer le triomphe passager de l'auteur de la Pucelle. Quand le public revient des admirations qu'on lui a quelquefois surprises, il est souvent plus excessif dans ses mépris qu'il ne le fut dans ses louanges. La protection du duc de Longueville fut impuissante à tirer le poète de Fabtme de ridicule dans lequel il tomba tout h coup, et, pour parler le langage de Chapelain, il fallut que Jeanne et Dunois (pour les douze derniers livres) restassent dans les liens , c'est-à-dire dans les injurieuses ténèbres d'un roanu>crit inédit.

Tout le monde sait par cœur les vers de Boileau qui ont condamné Chapelain à une bien triste immortalité; Voltaire, dans son trop fameux poème, dont nous aurons à parler tout-à-l'heure, adresse une plaisante invocation au chantre de Jeanne, son pauvre devancier :

O Chapelain, toi dont le violon.

De discordante et gothique mémoire , Sous un archet maudit par Apollon, D'un ton si dur a raclé son histoire ;

.NOIiCE sua JËANNK 1> ABC ,

Vieai Chapelain, pour rhonneur de ion art. Ta voudrais bien me prêter ton génie : Je n'en veux point

On a dit du poème de Chapelain tout le mal qu'on pouvait en dire; il est donc juste maintenant, non pas de cliercher à venger la mémoire dn poète, mais d'étudier cet ouvrage dans le but d'y découvrir quelque chose de bien. Selon nous, ce qui manque à l'œuvre de Chapelain, ce n'est pas le Jugement , ce n'est ni Tordre dans le plan, ni un certain savoir-faire dans la distribution des détails. Le poème n'est pas mal conçu, mais ce qui lui manque essentiellement , c'est le colons , c'est surtout le style. Chapelain ne connaissait point les ressources de sa langue ; 11 était très inhabile à la manier. Les grands maîtres n'avaient point encore donné à la langue française cette force, cette souplesse, cette netteté qui en ont fait la langue de la civilisation moderne, et les auteurs médiocres qui écrivaient alors ne rencontraient aucune règle qui pût les conduire, aucune barrière qui pût les arrêter daus leurs écarts; il fallait un talent supérieur pour ne pas succomber avec une langue incertaine, inachevée, et Chapelain n'était qu'un homme médiocre; si Chapelain avait écrit cent ans plus tard , son poème eût été meilleur, parce qu'il aurait trouvé plus de fncilité à l'écrire, et qu*avec son lourd marteau , il n'aurait pas eu à marteler le bon sens, comme Boileau le lui reprochait. Un homme d'un grand talent qui se mettrait h refaire la Pucelle^ en suivant exactement le plan et la marche de Chapelain , nous donnerait peut-être un beau poème.

Les principaux personnages du poème de la Pueelle sont Jeanne d'Arc, Dunois, Charles VII, le duc de Bourgogne, Rodolphe, frère de Jeanne, Bedfort et Edouard son fils. Dieu et les anges favorisent tous les projets de la Pueelle ; le démon protège les Anglais. Cette lutte de l'enfer contre le ciel est un puissant ressort dans le poème. Chapelain aurait pu corriger la monotonie que répandent les perpétuels triomphes de la jeune fille, s'il avait su varier et rendre plus incertaine la lutte entre l'enfer et le ciel. Quelques citations pourront exciter la curiosité du lecteur. Jeanne ayant quitté la chaumière paternelle, se rend à l'armée, et le roi consent à l'admettre en sa présence :

« Ta prière, dit-elle, est enfin exaucée :

» Charles, Dieu prend pitié de ta gloire abaissée ;

» Sa sainte volonté se tourne en ta faveur ;

» Je serai sa guerrière, il sera ton sauveur.

» C'est dans le seul dessein de finir ta misère,

j» Qu'il m'a ravie aux bois. Jeune et Toible bergère,

i> Et de sa propre main guidée à ton secours,

» Malgré tous les périls qui traversoient mon cours.

» Des men'eilleux effets de sa grâce propice

» Je suis la messagère et suis Texécutrice ;

» Et j'apporte en son nom, dans ce fragile bras,

» Aux François le salut, aui Anglols le trépas.

» Je viens, sous le pouvoir de l'arbitre du monde.

n Remettre ton empire en une paii profonde ,

r » Redonner la culture à tes champs dévastéf , » Et rétablir la Joie en tes mornes cités. »

Le portrait de Jeanne d'Arc est traeé arec quelque vérité :

Elle a lé front modeste, et son sévère aspect Des moins respectueux attire le respect. Les douceurs, les souris, les attraits ni les charme». De ce visage allier ne forment point les armes: Il est beau de lui-même , Il dompte sans charmer. Et fait qu'on le révère et qu'on n'ose l'aimer. Pour tous soins, une fière et sainte négligence De sa mAle beauté rehausse l'excellence.

EnTabsence do Jeanne, les soldats français, séduits par le démon, se révoltent contre efle; l'héroïne accourt et les fait rentrer dans le devoir; s'adressant aux guerriers, pâles de frayeur et de honte à sou aspect, elle leur dit avec une ironie énergique :

ic Où sont ces braves cœurs . ces héroïques âmes , » Qu'on volt toujours brûler de belliqueuses flammes? » Qu'est devenu ce camp, dont les robustes bras » Devancent le mien même en l'ardeur des combats? » Ses mains contre Bedford sont sans doute occupées. » Et de rebelle sang font rougir leurs épées; » Car ces fronts étonnés, ces visages blêmis, » Sont ceux qu'en me voyant prennent mes ennemis ; » C'est là du Bourguignon la morne contenance; u C'est ainsi que l'Anglois se trouble en ma présence. » Dans cet abattement et dans cette pâleur » Mes yeux remarquent trop TetTet de ma valeur. »

Dans les douze livres du poème qui ont été publiés, Jeanne est au premier rang ; dans les douze livres restés en manuscrits, c'est Agnès Sorel qui occupe la première place; la Pueelle est captive, et le poète n'en parle plus que pour raconter sa mort. Chapelain décrit de la manière suivante les apprèls du supplice ; c'est un curieux échantillon de la poésie dure et martelée de Chapelain :

Le peuple forcené, dans la place meurtrière. Et charrie et décharge une forêt entière. D'un bois qui sec et long est propre à s'embraser. Et pour l'embrasement facile à disposer. De longs pins ébrancbés, il dresse en bâte, el forme Un quarré dont le tour est d'étendue énorme ; Par ordre le remplit de troncs du même bois. Et les enduit partout de bitume et de poix. Il met sur cette couche une seconde couche. Et la souche d'en haut croise la basse souche ; Mais pour donner au feu plus de force et plus d'air, Le bois en chaque couche est demi-large et clair. A la seconde couche une troisième est jointe. Qui, plus courte, la croise et commence la pointe: Plusieurs de suite en suite à ces trois s'^outant. Toujours de plus en plus vont en pointe montant. L'un de l'autre h renvf, soldat et populace S'empressent d'élever la sourcilleuse masse. Qui, portée une fois à son exhaussement. Plus bas qu'elle verra le plus haut bâtiment.

Il faut admirer ici l'étrange préoccupation du poète, qui oublie son héroïne pour compter en quelque sorte les fagots , et décrire minutieusement les formes du bûcher où Jeanne doit mourir.

SliH.XOMMEE LA PtCKLLE DOBLK\NS.

Los simples dépo^ilion8 des lémoiiis oculaires ireuireut pas daus ces détails , el elles n'eo sont que plus iuléressantes. Noas nous conleoterons (le relever ici uoe erreur historique : d'après le récit de Chapelain, on pourrait croire que le peuple prit quelque part à la cou<^lruclion du bûcher; tout le peuple de Rouen, comme nous Tavous dit, était alors dans la conslerDalion et la douleur, et ne songeait guère à aider ïexéculeur de l'œuvre. Ce fut un grand malheur que le duc de Longueville eût donné à Chapelain l'idée de chanter Jeanne d*Arc. La faiblesse de l'œuvre n*a servi qtt*à discréditer ce beau sujet. Si, dans un siècle où les hommes admiraient ce qui était noble et beau, an poète tel que Corneille ou Racine avait célébré les exploits de la Pucelle, son œuvre, revêtue de tout le merveilleux de l'épopée antique, aurait vivement parlé à notre patriotisme; cette épopée nationale aurait bien plus intéressé les Français que les chants d'Homère n'inléressaient les peuples de la Grèce; le grand épisode de Jeanne d*Arc est la dernière époque de nos temps héroïques, et Tépopée consacrée à de tels événements résumerait toutes nos vieilles gloires. Après le siècle de Corneille et de Racine, vint uoe génération moqueuse et légère qui n'admirait rien, qui ne croyait à rien ; Voltaire se ût rinterprète de cette génération sans croyance el sans grandeur ; les platitudes littéraires de Chapelain avaient jeté du ridicule sur la Pucelle, et le sarcasme sataniqne de Voltaire acheva ce que Chapelain avait commencé. Voltaire, qui était pourtant un grand littérateur et qui avait fait Métope, ne pensait pas qu'on pût traiter sérieusement un sujet tel que celui de Jeanne d'Arc; asservi par les préjugés et les passions de son temps, dominé par un esprit d'égolsme qui avait remplacé le patriotisme. Voltaire ne comprit rien à la pieuse et touchante simplicité de la vierge de Domremy, aux scènes merveilleuses qui avaient accompagné son héroïque dévoûment. Voltaire, l'homme le plus spirituel et le plus mobile que la France ait produit, glissait sur toutes les choses intellectuelles et ne creusait profondément aucune question; on peut dire qu'il n'avait pas de génie dans la véritable et complète acception de ce mot, car le génie s'attache fortement à ce qu'il touche el ne quitte point un sujet sans l'avoir tourné et retourné sous toutes ses faces. Voltaire n'avait pas de génie, car le génie a dans sa nature une puissance opiniâtre et passionnée qui tantôt résiste à son siècle, lantèt le devance, et le plus souvent le mène ; l'esprit, au contraire, étant la faculté de lliomme la plus malléable, la plus souple, la plus docile, se plie à tout, se prête à tout ; au lieu de commander, il ne fait que suivre; c'est ce qui est arrivé à Voltaire ; il n'a ni conduit ni dompté son siècle, il en a été l'esclave. Voltaire ne vit dans Jeanne d'Arc que le cûté à l'aide duquel on pouvait Elire du scandale ; il n'en vit point le côté noMe et grand. Son poème de la Pucelle est le plus déplorable abus de l'esprit dont on puisse

garder le souvenir; l'àmc de Voltaire est répandue tout entière dans cette œuvre; elle est là dans sa froide débauche, dans la perfide naïveté de son allure. L'auteur de la Pucelle, infatigable démon, se jette à travers le monde moral et salit avec ses ailes tout ce que les hommes ont coutume de révérer. On ne s'attend point à trouver ici quelque chose qui ressemble à un compte-rendu de cet ouvrage; il ne nous est permis ni d'en rappeler le plan ni d'entrer dans aucun détail; il nous suffira de dire que les lecteurs honnêtes n'osent même pas nommer le poème; celle malheureuse production reste confondue avec ces œuvres monstrueuses dont la critique littéraire ne peut pas s'occuper. Lajeunessc nouvelle, qui a finlelligence des choses élevées, le sentiment de ce qui est grand et pur, a relégué le poème de la Pucelle au rang des obscénités indignes d'une génération sérieuse et raisonnable; si dans l'époque actuelle Voltaire a perdu de sa taille et de sa renommée, il faut attribuer cette réaction à l'etTet produit par l'impureté de ses œuvres, el cette réaction n'est pas près de s'arrêter : c'est ainsi que la postérité punit les gtands écrivains qui ont méprisé la vérité et la vertu.

C'est en 1730 que fut composé le poème de la Pucelle. Vingt-^ix ans plus tard. Voltaire parlait encore de Jeanne d'Arc dans V Essai sur les mœurs ; au milieu des erreurs el des mensonges qui se sont multipliés sous sa plume d'historien , Voltaire a dit dans je ne sais quel instant de remords : a Ses juges firent mourir par le feu » celle qui , ayant sauvé son roi, aurait eu des » autels dans les temps héroïques où les hommes » en élevaient à leurs libérateurs. » On se souvient de l'hommage qui est rendu à la Pucelle dans la Henriade :

Et toi, brave amazone, La honte des Anglais et le soutien du trône !

Comme les contradictions coûtent peu à Voltaire, huit ans après qu'il déclarait Jeanne digne d'avoir des autels, il l'appelait une malheureuse idiote dans le Dictionnaire philosophique : a Les » curieux observeront soigneusement, disait-il » dans ce même article4 que Jeanne avait été » long-temps dirigée, avec quelques dévotes, par » un fripon nommé frère Richard. » Or ce frère Richard était en pèlerinage à la Terre-Sainte lorsque la Pucelle se rendit pour la première fois à Chinon; il ne la vit qu'à Troyes, le 10 juillet 1429, cinq mois après que Jeanne eut été présentée à Charles VIL

Le poète anglais Robert Southey, né en 1774, a publié en 1795 un poème héroïque en dix livres dont le sujet est Jeanne d'Arc ; il avait connu le poème de Chapelain, el a pris la peine d'en donner l'analyse en tête de son ouvrage ; quant à la Pucelle de Voltaire, Southey nous apprend qu'iï na jamais commis le crime de la lire, l^ poème de Southey est le plus bel hommage qu'on ait rendu à la mémoire de Jeanne d'Arc, d'abord

IMOTICE SUH JEAxNNE D*AMC

parce qu'il y a dans cette œavre une grande richesse de poésie, ensuite parce que c*est un enfant de l'Angleterre qui chante les louanges de la Pucelle. L'auteur s'était passionné pour la révolution française qui devait fonder la liberté dans le monde ; il y a dans le poème des traces fréquentes de son enthousiasme politique; Southey a trouvé moyen d'y placer l'éloge de La Fayette, celui de Brissot et celui de madame Rolland ; dans les dernières éditions de sou ouvrage, il a supprimé des traits et des pensées qui ne lui paraissaient plus de saison.

Le poète explique les motifs qui l'ont déterminé à composer on poème en l'honneur d'une ennemie et d'une victime de l'Angleterre ; il a voulu défendre une cause juste et sainle. « On » prétend, dit-il dans sa préface, qu'une condi- » lion essentielle de l'épopée est que le sujet en » soit national ; je me suis mis en opposition for- » melle avec cette règle , et j'ai choisi pour sujet » de mon poème les revers des Anglais. Si parmi Y) mes lecteurs il s'en trouvait d'enclins à faire des » vœux pour une cause injuste, parce que leur » pays la défend, je déclare ne poiiit chercher » l'approbation de ces hommes-là. » Southey va plus loin, car, en terminant son dernier livre, il souhaite à tous les peuples qui combattent pour la liberté, des succès semblables à ceux qu'obtint la Pucelle.

L'auteur du po^tn^ héroïque s'est fidèlement attaché h ThiMoire; quand il se permet de déplacer quelque événement, il en prévient son lecteur el lui en demande pardon. Le poète nous nverlit qu'il n'a point voulu donner à son héroïne la passion de l'amour, mais les souvenirs d'une affection vaincue, traces subsistantes de l'humaine faiblesse, non incompatibles avec la sainteté de son caractère. Les dix livres du poème embrassent les époques écoulées depuis le départ de Jeanne pour Chinon jusqu'au sacre de Charles VII; l'auteur s'est arrêté au couronnement du Rorà Reims : il était pénible pour un Anglais, ami de la justice, d'avoir à parler du procès et de la mort de Jeanne d'Arc. Toute'bis la suppression du procès et de la triste fui de la Pucelle rend l'œuvre de Southey fort incomplète. Le poème de Southey présente un vif intérêt par la variété des détails , la noblesse des sentiments, la magnificence des descriptions et la mâle vérité des caractères. L'importance de l'ouvrage nous oblige d'en donner l'analyse.

F^orsque Jeanne alla trouver Baadricourt à Vaucouleurs, Dunois se trouvait chez le capitaine; Baudricourt et Dunois écoutaient la , jeune fille avec une grande curiosité. Jeanne paraissait avoir dix-huit ans environ, mais les fleurs de la jeunesse ne brillaient point sur son visage; une sainte pâleur ajoutait à sa beauté un caractère qui n'avait rien de terrestre. Jeanne part pour Chinon avec Dunois. Us gravissaient lentement le sentier sinueux de la montagne, s'arrètani par intervalles pour contempler les tours

de Vaucouleurs qui, sombres et imposantes, s'élevaient au loin dans la plaine. La profonde Meuse roulait au-dessous d'eux ses eaux brillantes. Le soir, la vue des chaumières de Domreroy rappelle aux voyageurs fatigués les pensées dû foyer domestique. La jeune fille jette de longs regards dans le vallon où elle a reçu le jour; elle y attache ses yeux jusqu'au moment où les objets sont enveloppés dans de noires ombres. Dunois demande à la vierge comment la volonté céleste s'est fait entendre à son âme pour la première fois. Le souvenir des choses passées platt à notre cœur, lui répond Jeanne, et la vierge raconte au jeune guerrier son enfance , ses habitudes , ses occupations rustiques à Domremy , sa tendresse pour sa compagne Madelon ; elle raconte comment dans une nuit d'orage un soldat nommé Conrade vint frapper à la porte de la chaumière de son vieil ami Elinor , comment ce guerrier lui parla des invasions ennemies et des maux de la France; son esprit fut fortement frappé des paroles de Conrade , et depuis lors elle ne rêva que guerre et délivrance ; elle entendait des voix étranges portées par le vent du soir, et durant le crépuscule, elle voyait s'agiter dans l'air de bizarres et de confuses images. Lesgensdu village s'apercevaient de l'air préoccupé de Jeanne ; son cher oncle Claude en était devenu trii^te; la vierge lui avait confié les pensées d'avenir qui brAlaient sa poitrine, mais elle savait que Theare n'était pas encore venue. Jeanne dit qu'elle aimait à se promener seule dans les endroits les plus sombres de la forêt ; elle y rêvait aux actions héroïques, et quelquefois, remplie d'une espérance vague , elle se surprenait prêtant l'oreille au bruit du vent. La vierge parle de la fontaine des Fées et du vieux chêne autour duquel les esprits mystérieux faisaient leur ronde de minuit.

La Pucelle et son compagnon continuent leur route; après une longne marche, ils s'arrêtent dans une chaumière ; ils ont pour hôte un ancien soldat qui leur fait le récit de la bataille d'Azincourt et du siège de Rouen. Jeanne et Dunois arrivent à Chinon; le bâtard d'Orléans annonce au roi la mission de la Pucelle ; Charles se montre d'abord incrédule et consent ensuite à mettre à l'épreuve la jeune inspirée. Les docteurs en théologie approuvent la mission de Jeanne.

Le poète met en scène un inconnu qui se présente devant le roi avec une figure menaçante , et lui reproche de lui avoir enlevé sa seule amie, sa chère Agnès ; cet inconnu qni prédit à Jeanne des jours de malheurs et l'ingratitude du roi, c'est Conrade, le guerrier qui était venu s'abriter, dans une nuit orageuse , autour du foyer d'Elinor â Domremy. Puis viennent les combats autour d'Orléans qui prennent beaucoup de place dans le poème , et dont le récit se trouve interrompu par divers inci'Ients; Conrade signale sa bravoure à cêté de la Pucelle ; un jeune guerrier appelé Théodore, et que le fioète suppose avoir été aimé de Jeanne, tombe sous les murs d'Orléans; le

SURNOMMEE LA Pl'CKKLK l/oi\LÉ\NS.

jeune Théodore fail entendre en moorant de prophétiques et tristes paroles sur la jeune vierge qui, pour saurer la France , aliandonne les joies de la vie et la vie elle-mènie. F.es Anglais et les Bourguignons sont vaincus ; on brûle les morts ; Jeanne prononce leur oraison funèbre. Noos passons rapidement sur la bataille de Patay , sur ou combat singulier entre Conrade et Talbot où les deux guerriers snccombeot.'Après la bataille de Patay, le roi arrlye ; on prend la roule de Reims; on y parvient sans tirer Tépée. La solennité du faere est ainsi racontée :

« La matinée était belle, lorsque la multitude, réooie pour la brillante solennité , remplissait la ville de Reims de mouvement et de bruit. A travers les rues jonchées de fleurs et de branches de laurier, le cortège immense se rend dans le temple saint. On y voyait la foule des courtisans, et ceux qui dans Orléans soutinrent avec courage les travaux du siège.

9 Auprès du roi marcliait la jeune tille envoyée par le ciel, et couverte de ses armes encore fausses par les coups de Tenneml. Elle entra dans le temple en tenant haut sa bannière, et la planta sur l'autel : puis de sa main elle épancha sur la tète du monarque Thuile sainte, jadis apportée du ciel à Clovis par une blanche colombe ( ainsi le dit la légende ).

» Alors la Pucelle plara sur le front de Charles hi couronne de France; puis s'éloignant on peu, elle le contempla dorant quelques instants, et dans le trouble de son admiration naïve elle se prit à pleurer.

9 La multitude assemblée lui rendait témoignage par son religieux silence ; puis tout-à-conp semblable à la tempête et aux vents en furie , mille clameurs se font entendre. Alors la vierge ^e lève pour prendre la parole ; elle fait signe de la main et tout rentre dans le calme. »

Le poète fait prononcer à Jeanne un discours en présence de la multitude assemblée; il met dans la bouche de la Pucelle ses opinions à lui, les doctrines qui , aux dernières années du iviii* siècle , retentissaient dans les tribunes de tendres et de Paris. L*envie de faire de la politique dans son poème a jeté l'auteur dans d'étranges aoachronismes et de bien singulières méprises, car les doctrines de la révolution française n'étaient guère favorables aux rois, et la Pucelle av<iit expiré sur un bûcher pour la cause du roi Charles.

L'analyse que nous venons de présenter a' pu donner au lecteur une idée suffisante du poème ; nous Tavons mis à même d'en apprécier la forme et le earactère. L'ouvrage de Southey révèle une ima^iMlion vigoureuse, il est plein do nobles penâéec, de sentiments généreux; le récit est coloré , les peintures y sont d'une richesse rare. U poème héraique de Jeanne d'Arc mériterait U être plus connu de notre public qu'il ne l'a été jusqu'à ce jour.

' Un grand poète tragique d'Allemagne, dont on a beaucoup parlé dans ces dernières années, a composé une pièce en cinq actes intitulée la Pucelle d'Orléans. Cette tragédie n'est pas le meilleur ouvrage du poète allemand ; non seulement Schiller ne s'est pas beaocoup^èné avec l'histoire, mais encore il a multiplié les Inconvenances dans son drame et n'a tenu aucun compte de la vérité dos caractères ; toutefois il est assez intéressant de voir le nom de Schiller sur la liste des poètes de Jeanne d'Arc, et nous devons dire un mot de son ceuvre. La pièce allemande débute par un prologue plus ou moins historique , destiné à servir d'introduction à la connaissance des personnages. Thibaut d'Arc; s.es trois filles, Marguerite^ Lauiee et Jeanne; Etienne, Claude-Marie et Raymond, leurs amoureux, et Bertrand^ paysan du village, figurent seuls dans le prologue. Jeanne, par ses halntudes de rêverie , éveille la sollicitude inquiète dé son père ; « Te voici dans ton printemps , loi dit-il , » celte saison de l'espérance; ta beauté est dans » sa fleur, et cependant j'attends toujodrs en vain » que cette fleur délicate dépouille son calice pour « se changer ensuite en des fleurs dorées; ohl » cela ne me platl point et me fait craindre une » cruelle bizarrerie de la nature. » Jeanne garde le silence; elle ne répond pas davantage à ses sœurs qui la pressent de consentir à la triple union que leur père désire. Le paysan Bertrand revient de la ville et donne de tristes nouvelles sur les afilaires du temps; il apporte un casque qu'une femme inconnue lui a rends eu chemin; Jeanne prend le casque et en couvre sa tète; Thibaud, son père, en témoigne de la sufprise , mais Raymond excuse la jeune fille : « Cet » ornement guerrier lui sied bien , dit-il , car son » sein renferme une âme virile ; ce casque ne » saurait orner un front plus noble que le sien. » Bertrand parle d'un chevalier nommé Baudricourl qui vient de partir de Yaueouleors pour conduire des secours au roi ; BaudricourCest suivi de près par un ennemi bien plus fort que lui. Jeanne laisse éclater alors son enthousiasme belliqueux: « Point de capitulation 1 s'écrie-t-elle « » point de traité ! le libérateur va venir ; il s'ap- » prête déjà au combat ; devant Orléans échouera » la fortune des ennemis.... Le Seigneur, le Dieu 0 des années choisira une tremblante créature , il » se glorifiera par une faible jeune fille, car il est » le Tout-Puissant.» Thibaud commence àcroiriO qu'un esprit s'est emparé de son enfant. Jeanne reste seule sur la scène : « Adieu, montagnes, dil- » elle , et vous, prairies que j'aimais, vallée tran- » quille et solitaire, adieu ! vous ne me verres » plus promener ici mes pas; Jeanne vous dit un

» éternel adieu ainsi l'ordonne la voix qui

» s'est fiiit entendre à moi ; une passion qui n'a

» rien de terrestre m'y entraîne le ciel m'a

» avertie par un signe; c'est lui qui m'envoie ce » casque; en le touchant, j'ai senti une force di- » vlne, je me sens entraînée dans le tumulte des » armes ; J'entends qu'on m'appelle au milieu dts

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