‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 9 sur 157 · NOTICE SUR JEANNE D ARC · texte numérisé non relu

NOTICE SUR JEANNE D ARC

que se présenlèrent les difficultés, et qu*ou eut à lutter contre celte puissance , toujours ennemie, qui avait donné des lettres de garantie à Tévèque de Beau vais. Les Anglais avaient accrédité an Vatican cette opinion, que ie roi de France séloit servi des moyent sinistres de la Pucelle ; un changement de pontificat , et le témoignage du cardinal d'Estouteville, alors ambassadeur de France à Rome, purent à peine changer la disposition des esprits; et pour réussir dans une affaire qni devait paraître si simple, on fut obligé de prendre un moyen détourné; ce que Galli&tc III refusait à Charles VU, fut enfin accordé aux parents de Jeanne, qui demandèrent justice en leur nom propre et personnel. Peut-être aussi n'était -il pas donné aux puissances de la terre qui avaient laissé mourir Jeanne, de réparer avec solemnité la grande injustice de sa roorti De même que Dieu , lorsqu'il voulut sauver la France de ses ennemis , leur opposa une simple bergère ; de même, lorsqu'il fut question de venger un grand alteiitat contre Thumanité, sa miséricorde suscita aussi les pauvres et les faibles. Dans cette cause d'ailleurs, où toutes les lois de la société et de la nature avaient été si indignement outragées , quelle intervention plus légitime et plus sainte que celle de la famille I

Le bref du pape, qui autorisait le procès de révision , établissait trois commissaires « afin que les |>arents de Jeanne pussent recoiiiT«r/eiir Gonfleur el celui de la défunte. Le choix du souverain Pontife tomba sur l'évèque de Coutances,surrévèqoe de Paris et l'archevêque de Reims , auxquels fut adjoint un inquisiteur; le Pape leur permit d'appeler tous ceux dont les lumières et l'expérience pourraient les éclairer dans la noble tAche qui leur était confiée.

Les lettres apostoliques étaient datées des ides de juin 1455; le 17 novembre de la même année , les trois commissaires se réunirent dans le palais de l'archevêque de Paris ; à cette assemblée assistèrent \in grand nombre de prélats , de maîtres en théologie et de docteursen droit civil et canonique ; on y vit paraître ce qui restait de la famille de Jeanne : le père de la Pucelle, Jacques'd'Arc , ainsi que son oncle Lapart, avaient succombé an poids des années et des chagrins; Dieu n'avait conservé que la mère et les deux frères de Jeanne, qui venaient demander réparation pour sa mémon*e; la mère de l'héroïne infortunée paraissait plongée dans l'affliction ; elle était accompagnée de son conseil et d'un grand nombre de notables personnes, venues pour attester la nullité du procès, et la grande injustice faite à l'un de ses enfants. Isabelle d'Arc tenant un papier à la main et poussant de longs gémissements, adressa aux juges ces paroles simples et touchantes : « Jeanne d'Arc, dit- » elle , étiot ma fille , je l'avois élevée dans la w crainte de Dieu et les traditions de l'église, suin vant son ége et son état qui la faisoient vivre I) dans les prés et dans les champs ; ma fille fré- V quentoit Péglise, se confessoit et communioit

» tons les mois, et jeùnoit aux jours prescrits. » Elle n'a jamais rien pensé ni médité contre la » foi. Cependant ses ennemis, au mépris du prince » sous lequel elle vivoit , lui ont fait un procès en » matière de foi ; ensuite pour l'autorité légitime » ils n'ont pas eu égard à ses appellations tacites » et expresses ; ils lui ont imputé de faux crimes, » à la perte de leur âme ; ils lui ont fait subir une » infamie irréparable pour elle et pour sa fa- » mille. »

Dans une supplique qui fut lue ensuite par le défenseur d'Isabelle , cette mère infortunée ajoutait qu'elle s'était adressée à la source de justice, au Saint-Siège , pour obtenir le remède après tant de maux , et que le chef des fidèles n'avait point repoussé ses prières ; elle finit en suppliant ses juges d'écouter les gémissemenis du pauvre et les doléances de la veuve.

Ce même défenseur prononça en forme de requête un discours ou mémoire dans lequel il cherchait à prouver la nullité du premier procès, l'iniquité des juges; aprè? avoir présenté la justification ou l'apologie complète de Jeanne , il produisit les pièces qui avaient été recueillies et parmi lesquelles se trouvaient les lettres de garantie données à l'évèque de Beauvais , trop fidèle expression de la crainte et même du remords des premiers juges. Le défenseur d'Isabelle termina sa requête en demandant que le procès de condamnation fût déclaré nul, que les douze articles qui avaient été toute l'accusation, fussent déclarés le produit du mensonge, de la violence et de l'iniquité; il demanda que Jeanne fàt reconnue innocente, fidèle catholique, exemple de tout blâme , que sa famille fût relevée de ioute note d'infamie, et qu'on ordonnât des offices et prières des morts pour la défunte. Il demanda enfin que le procès de révision fût déposé danê les chroniques de France, el aux trésors des charlre* du roi. Toutes ces plaidoieries furent entendues avec un profond recueillement par rassemblée; les juges eux-mêmes se montrèrent pleins de compassion pour une famille éplorée; mais ils hésitaient encore à se charger de la mission que le Pape leur avait donnée. Ce ne fut qa'uu mois après, et dans une session qui se tint au palais épiscopal de Rouen , que les trois prélats prirent la qualité de juges el formèrent leur tribunal. Dans leurs premières séances, ils entendirent les héritiers et les représentants de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais; ceux-ci déclarèrent qu'ils ne voulaient point défendre ni soutenir les actes d'un procès qui ne les concernait en rien : « Nous avons entendu dire, ajoutèrent -ils, )» que l'en vie et la haine des Aiiglois avoient fait » brûler Jeanne d'Arc, parce qu elle avoit bien » servi le roi de France; que les Anglois avoient » pris un prétexte pour attirer ce procès en cour • d'église, parce qu'elle leur avoit causé de grands » dommages. » Ils finirent par demander que le procès intenté pour la justification de Jeanne d'Arc ue fût pas à leur préjudice, attendu que les

SURNOMMEE LA PCJCELLE D OBLEANS.

écJitsdounés par le roi de France avaient toal pardonné.

On voit dès l'abord combien ce procès de révision devait différer do premier procès de Jeanne. Ici nous ne voyons plus ces hommes passionnés qa'afiimait une vengeance personnelle, on qui obéissaient aveuglément à une politique cruelle et jaloose: nous ne trouvons plus que des jue^es qui hésitent dans la tâche qu'ils ont à remplir, que la cause de Tinnocence intéresse vivement, et qui cherchent des coupables avec crainte. Plus les premiers juges dédaignèrent les formes judiciaires, garantie de la justice, plus les derniers se montrèrent scrupuleux dans leur respect pour les lois et pour les règles établies.

Des enquêtes faites pour la révision du procès. Témoins de Domremy et de Vaueouleurs, — Dans le premier procès , aucun témoin n'avait été entendu ; dans celui-ci on en entendit plus de cent. Plusieurs enquêtes furent établies : l*une au pays de Jeanne, une autre à Orléans, la troisième à Rouen , la quatrième à Paris. Les déclarations des témoins remirent toute la vie de la Pucelle sous les yeux de ses juge. Nous ferons ici un résumé de ce qui appartient particulièrement à rhistoire. Nous commencerons par Domremy et Vaueouleurs.

Après tout ce qu'on sait des infortunes de Jeanne et de l'injustice de ses ennemis , on se platt à retourner par la pensée dans les lieux qui furent son berceau , où s'écoula sa paisible enfance. Quels avaient été d'abord les sentiments de ces bons et simples villageois, en apprenant que la pauvre Jeannette , élevée et nourrie au milieu d'eux, avait fait lever le siège d'Orléans, et conduit le roi à Reims? Quelle avait été ensuite la profonde douleur de ces bonnes gens, lorsque la renommée vint leur apprendre qu'elle avait été prise à Compiègne, qu'elle était livrée aux Anglais, et qu'on lui faisait un procès comme magicienne? A cette époque, comme on Ta vu au procès, des commissaires anglais étaient arrivés dans le pays; leur présence avait répandu l'effroi, et beaucoup d'habitants quittèrent leurs foyers. La nouvelle enquête ne produisit pas le même effet ; comme cette fois il était question de réhabiliter la mémoire de Jeanne, tout le monde accourut; tous ceux qui avaient connu Jeanne , ou qui avaient enteudu parler d'elle, vinrent raconter ce qu'ils savaient : les plus petits détails avaient pris une importance aux yeux de tous par le rôle merveilleux que Jeanne avait joué. La vie de la bergère, ses penchants, ses amitiés, son caractère, ses moindres paroles, l'intérieur d'une famille villageoise, des détails qui ont coutume de rester cachés sous le chaume, tout cela fut montré au grand jour de l'histoire, et l'enfance d'une pauvre fille élevée dans les prés et dans les champs se trouva tout à coup plus connue que celle des grands rois. L'arbre des Fées ou des Dames, pour -lequel Jeanne avait été tant tourmentée au procès, le bois Cbesnu , la fontaine dont les eaux

guérissaient de la fièvre, ne furent point oubliés dans les dépositions; on sut enfin que les inspirations de riiérohie ne venaient point de là , et que toutes ses adorations ne s'adressaient qu'à Notre- Dame ainsi qu'aux benoitts saincts et sainctes du paradis. Le curé qui desservait l'église de Domremy au temps de Jeanne était mort; mais son {successeur et tous les fidèles du lieu vinrent affirmer que le vénérable défunt avait coutume de la proposer pour modèle aux jeunes filles, et qu'il la regardait comme la meilleure de sa paroisse.

Nous ne voyons pas, dans les dépositions de Domremy, que Jeanne, avant de quitter la maison paternelle, ait jamais parlé de sa mission; elle fit ses adieux à ses parents, à ses amis, à ses compagnes, sans leur dire qu'elle était appelée à sauver le royaume des lys. Cette réserve impénétrable d'une jeune fille n'est pas ce qu'il y a de moins merveilleux dans la vie de Jeanne. Nous ferons une autre remarque sur cette enquête : il y a des gens qui ont cru que Jeanne n'était qu'un instrument politique, et qu'un homme habile l'avait formée pour faire tout ce qu'elle a fait. Si cela était vrai, comment cet homme , qui ne pouvait être un homme ordinaire, et qui avait préparé tant de merveilles, aurait-il échappé à tous les regards? Comment n'aurait-on jamais prononcé son nom? Comment aucun témoin n'en aurait-il parlé? Ce personnage mystérieux, que personne n'aurait connu, ne serait-il pas aussi miraculeux que saint Michel ou sainte Catherine? Les Anglais, comme nous l'avons vu , plaçaient Jeanne sous l'influence de l'esprit de ténèbres, et c'est à cette influence qu'ils attribuaient les grandes actions de la jeune héroïne; celte invention de la haine nous parait encore moins invraisemblable que l'hypothèse dont on vient de parler, et nous ne craignons pas de dire qu'ici les œuvres de la politique seraient plus difficiles à croire que celles du démon.

Les témoins de Vaueouleurs ne sont pas moins curieux à entendre que ceux de Domremy. C'est à Vaueouleurs que commença véritablement la mission ou la vie merveilleuse de Jeanne, car elle y parla de ce que Dieu lui avait ordonné ; les habitants de Vaucouleur la trouvèrent douce, simple et bonne. Elle portait une robe rouge d'une étoffe grossière, et logeait chez une pauvre famille ; elle fréquentait l'église et les gens pieux ; ils lui demandèrentce qu'elle venait faire à Vaueouleurs, et elle leur rappela une prédiction qui annonçait que la France seroit sauvée par une jeune fille des marches de Lorraine; ils ne sçurent pas trop ce que cela voulait dire , et si nous en croyons les témoins, ils ne firent attention à ces paroles que long-temps après. Jeanne ajouta qu'elle était venue prier Robert Baudricourt de la conduire ou de l'envoyer au Dauphin : a II ne se soucie pas de » moi, disait-elle, ni de mes discours; il faut » cependant que je parte; personne en ce monde, » ni roi, ni ducs, ni fils de rois, ne peuvent faire D recouvrer au Dauphin son royaume ; root » seule je puis le rétablir dans ses droits et lui

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NOTICE SliB JEANNE D AUC ,

» rendre sa coaronne. » Qu'on se figorc la surprise que montrèrenl ses auditeurs , car la jeune vierge était encore parmi les siens, et l'Ëvaugile a dit que nul n'est prophète dans son pays. La surprise fut si grande, que plusieurs crurent qu'il pouvait y avoir en cela quelque chose des mauvais esprits, et le curé de Vaucouleurs, qui vint la voir avec Baudricourt, ne l'aborda qu'avec de grandes précautions, c'est-à-dire qu'il fit sur elle des exorcismes, et lui dit : a Si vous êtes mauvaise, 9 n'approchez pas ; mais si vous êtes bonne , ap- » prochez. t» Cependant Jeanne ramena par ses paroles ceux qui doutaient , et tout le monde nnit par s'intéresser à sa mission miraculeuse. Quand son départ eut été décidé, elle se fit faire un habit d'homme, sans que personne fût scandalisé. Il lui fallait un cheval; les témoins nous apprennent qu'on se cotisa, et que l'oncle de Jeanne, Durand Lapart, signa en celle occasion un billet de huit livres tournois. Rien n'est plus touchant, dans les informations prises à Yaucouleors, que les souvenirs, qui étaient restés dans cette petite cité, du départ de la Pucelle.

Autres dépositions. — Tous les témoins qui parlèrent de l'arrivée de Jeanne à Chinon, et parmi eux il se trouva dès prélats, des gens de cour, des docteurs , admiraient la décence de son maintien et de ses manières , la noblesse de ses sentiments réunie à une grande modestie ; ils admiraient surtout la vivacité de son esprit et l'éloquence de ses discours; une chose qu'on n'a peut-être pas assez remarquée dans la vie de Jeanne d'Arc, ce sont les paroles vives, entratnantes^ quelquefois sublimes que lui inspirait une conviction naïve, et qui seules auraient pu suffire pour faire croire qu'elle venait au nom du ciel. Loyseleur, qui l'avait long-temps suivie dans sa prison, disait que, lorsqu'elle racontait ses visions célestes, on s'émerveilloil de l'entendre. Cette éloquence si naturelle, ce don de persuader par la poésie de ses discours doit être rangé parmi les prodiges qui durent le plus accréditer la mission de Jeanne; la jeune héroïne invoquait le témoignage des anges et des saints qui lui apparaissaient; mais pour faire croire à ces apparitions, à ces miracles qu'on n'avait point vus, ne fallait-il pas qu'il y eût aussi dans ses paroles quelque chose de miraculeux ?

Parmi tous ceux qui furent entendus dans ce procès de révision, on aime surtout à suivre les témoignages des compagnons d'armes de la Pucelle ; le duc d'Alençon, Gaucourt, âgé alors de quatrevingt-cinq ans,le comte de Dunois, le chevalier Dau- Ion, qui fut soii écuyer, tout ce que l'armée française avait d'illustres guerriers, s'accordent tous à dire qu'elle les étonna souvent par son habileté dans les combats, de même qu'elle les édifiait par la piété et la sainteté de sa vie. Que de merveilles eurent à raconter ceux qui l'avaient vue sous les murs d'Orléans! Comme leurs dépositions sont devenues l'histoire elle-même, et que fout le monde les connaît , nous ne nous y arrêterons point. |

Nous nous bornerons à rappeler ici quelques traits qui feront connaître le genre d'héroïsme et le caractère particulier de Jeanne d'Arc.

Malgré sa simplicité de cœur, Jeanne avait une grande fermeté dans ses résolutions; à force de courage, et malgré son sexe, elle soumit à ses volontés les chefs et les soldats; un jour elle dit au brave Dunois qu'elle lui ferait couper la tète , s'il ne l'avertissait pas de la présence de l'ennemi; ces paroles d'une jeune fille furent pour le brave Dunois comme la parole de Dieu, et il obéit; un autre des chefs, qui dans un conseil avait appelé Jeanne d'Arc péronelle^ vachère^ lui en demanda pardon sur le champ de bataille; l'ayant vue blessée à ses côtés, il la releva en lui disant : Sans rancune, Jeanne; et depuis ce jourlâ, il ne cessa point d'être plein de respect et d'admiration pour la jeune héroïne. Ce qui affligeait le plus la Pucelle au milieu des combats, c'étaient les injures grossières dont la poursuivaient les Anglais : ces injures lui firent quelquefois verser des larmes ; elle s'en plaignit à Dieu et aux personnages célestes qui venaient la consoler dans tous ses chagrins. Poussée par une sainte colère, elle invita en plusieurs rencontres ceux qui l'insultaient de la sorte à venir la combattre en champ clos ; mais personne ne vint. Au reste, les Anglais qui l'outrageaient comme femme, et qui lui reprochaient son sexe, rendaient eux-mêmes le plus éclatant témoignage à sa bravoure , car ils ne pouvaient supporter un moment sa présence, et lorsqu*ils la voyaient paraître, ils ne songeaient plus qu'à fuir; à son aspect , dit le chancelier Gerson , la terreur les faisait crier comme des femmes dans la douleur de l'enfantement. L'héroïsme de Jeanne était surtout remarquable par son incroyable obstination à tout braver , à tout supporter : plutôt que d'abandonner an champ de bataille , une ardeur invincible la portait toujours en avant dans les combats et ne lui permettait pas de jamais songer à la retraite, quel que fût le péril. Restée seule sous les murs de Saiot- Pierre-le-Mou tiers, et toujours convaincue qu'elle prendrait la ville, elle croyait voir encore autour d'elle, nous dit son écuyer, une armée de cinquante mille combattants. A l'attaque de Paris, elle avait été blessée ; elle resta toute seule dans les fossés de la ville jusqu'à la nuit obscure; il fallut que le duc d'Alenron vint la prendre, et la forçât de quitter le champ de bataille. Cette valeur indomptable, cette fermeté opiniâtre, furent souvent pour Jeanne comme cette foi de l'Evangile, qui transporte les montagnes, et cette foi pourrait nous expliquer plusieurs des merveilles de sa vie.

La Pucelle donna toujours dans les camps l'exemple de la piété; elle entendait la messe chaque matin, et le soir, elle se rendait encore à l'église, où les religieux chargés du service divin pour l'armée chantaient les louanges de Dieu et de la Vierge. Son confesseur, disent les témoins.

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était an vrai prud'homme; elle se confessait souvent et communiait deux fois par semaine; elle jeûnait tous les jours prescrits; sa dévotion était tendre, et souvent on la voyait pleurer à chaudes larmes à l'élévation de Thoslie. Elle avait une conversation pleine de douceur, quelquefois enjouée; jamais la colère n'inspira ses discours. Elle ne pouvait supporler les blasphèmes et les jurements des militaires; le duc d'Alençon nous dit qo*il n*avait jamais osé jurer devant elle. Elle avait adouci le caractère impétueux de La Ilire, et Tavait accoutumé à ne ptu$ jurer que par son bàion. Toujours empressée de soigner les soldats blessés et malades , elle disait qu'elle avait été envoyée pour le soulagement de ceux qui souffraient. Un de ses compagnons d*armes dépose que Jeanne ne pouvait voir couler le sang d*un soldat français sans qu'elle sentit ses cheveux se dresser sur son front. Le pillage lui paraissait toujours une chose odieuse, même pour les vivres dont on avait besoin ; on la vit plus d'une fois défendre les prisonniers de guerre contre la violence, et prier pour des Anglais mourant sur le champ de t)a taille. La chasteté était la première de ses vertus ; elle ne souffrait point que les femmes de mauvaise vie parussent dans Tarmée; tous les guerriers qui l'avaient accompagnée, et qui avaient souvent couché non loin d'elle à la pailiode (sur la paille), ont déposé que sa présence inspirait le respect et chassait toute mauvaise pensée. C'est peut-être à ces sentiments respectueux qu'elle inspirait, qu'il faut attribuer le silence qui est gardé sur sa beauté par tous les lémoins.

Dans toutes ces dépositions des guerriers, rien ne m'a plus touché que cette parlicularilé rapportée par le duc d'Alençon. Le Roi était'parli de Reims et marchait vers La Ferté et Grespi-en- Valois, aa milieu d'un immense concours de peuple qui criait : Noël. A ce spectacle, la Pucelle était attendrie jusqu'aux larmes, a Jamais, disoit-elle, » penpie n'aima mieux son Roi; je voudrois mou- » rir ici pour y être enterrée. )> L'archevêque de Reims, qui entendit ces paroles, lui demanda alors en qoel lieu elle espéroit mourir. ^ Où il plaira à Bien, répondit-elle. Je ne sais ni Theure ni le lieu. « Ah! s'il étoit dans la volonté de Dieu » que je pusse retourner auprès de mon père » et de ma mère , et retrouver ma sœur et mes » frères, qui seroient sans doute bien contents de » me revoir I » Souvent les voix de Jeanne, qui ne faisaient qu'exprimer la tristesse de son ccear, l'avertissaient des grands malheurs qui l'atteodaienl ; un autre témoin rapporte qu'on loi avait quelquefois entendu dire qu'elle ne durerait pas plus d'un an. Cette profonde mélancolie la suivait au milieu des combats et ramenait souvent ses pensées vers la chaumière paternelle qu'elle avait quittée.

Témoins pour le procès de condamnation et le sup. plice de Jeanne.— Tout ce qui vient d'être dit faisait ressortir les vertus de Jeanne; mais il fallait I. c. D. M., T. m.

montrer les nullités de son procès, il fallait montrer par quelles injustices, par quels moyens odieux elle avait été condamnée. Les plus coupables des juges, leurs complices les plus criminels avaient cessé de vivre; on entendit ceux qui avaient survécu et qui purent être retrouvés. Dieu avait permis que les trois notaires greffiers du premier procès fussent encore vivants. C'est par leur témoignage qu'on connut plusieurs des iniquités à l'aide desquelles Jeanne avait été envoyée au bûcher; on sut par eux les illégalités dont ils avaient été témoins et auxquelles ils n'avaient pu tout à fait être étrangers. L'un d'eux, Guillaume Manchon, avait apporté au nouveau tribunal la minute du procès de condamnation. Dans ses interrogatoires qui furent longs, il apprit aux juges de révision que beaucoup de choses avaient élé omises dans les procès- verbaux des séances : on connut par lui les moyens coupables employés pour la rédaction des douzes articles sur lesquels on avait demandé l'avis des docteurs, et qui avaient élé le principal motif de la condamnation.. Son témoignage Servit aussi à prouver que l'abjuration de la Pucelle, telle qu'elle se trouvait au procès-verbal, était fausse, et que celle qu'une main infidèle y avait substituée ne fut jamais connue ni de Jeanne d'Arc ni même de ses juges.

Guillaume Manchon fut un des témoins qu'on interrogea le plus souvent, et qui donna le plus de renseignements propres à éclairer la cons^ clence des nouveaux juges : lise trouva quelquefois embarrassé pour répondre aux questions qu'on lui faisait; car il avait prêté son ministère à beaucoup d'iniquités; il dit pour s'excuser qu'il avait obéi aux juges, et qu'il n'aur oit jamais osé contredire d'aussi grands docteurs. Au reste , Guillaume Manchon n'était pas de ceux qui avaient refusé leur compassion à la Pucelle; il fut même si touché de la mort de Jeanne, qu'après l'exécution, il acheta avec ses honoraires de greffler un beau Missel ou livre de prières, et avec ce livre, il fit maintes oraisons dans la pensée de cette pauvre femme, qu'il avait vu mourir si saintement.

Plusieurs assesseurs du premier procès forent aussi interrogés. Quelques-uns persistaient à dire que les révélations de la Pucelle venaient &une source humaine. Quelques-uns même ne savaient pas , disaient-ils, si Jeanne avait été cot^damnée justement ou injustement^ et ceux-là furent écoutés avec calme comme tous les autres. La plupart rendirent une justice éclatante au caractère de Jeanne d'Arc. Ces dernières dépositions ne laissent plus aucun doute sur la malheureuse influence exercée par les Anglais; rien ne fut mieux prouvé au procès de révision que les violences exercées envers ceux des premiers juges qui n'écoutèrent que la voix de leur conscience ou qui montrèrent quelque modération. Parmi tous ces témoins qui avaient participé ou assisté à la condamnation et au

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supplice ()c Jeanne, on ninic à relronver les trois honuncs ciiarilables dont les consolations la smyireni jusque sur le pas de la mort. On enlendit les dépositions de Tapparileur Massieu, celle du frère Martin l'Advenu et de Pierre Isambarl. Nous avions appris par d'autres dépositions comment la Pucelle avait vécu ; ces anges consolateurs nous apprennent comment elle quitta la vie ; nous connaissons par eux le courage qu'elle opposa à ses bourreaux, l'héroïque constance qu'elle mit à soutenir jusqu'au bout la gloire de sa mission, la résignation sublime qu'elle montra à ses derniers moments. Pierre Isambart et Martin l'Advenu déposèrent eolr'autres choses que la justice séculière n'avait point prononcé sur le sort de Jeanne, et que celle-ci avait été livrée au bourreau sans jugement. Ils déclarèrent tous deux que la fin de Jeanne avait été digne de sa vie, et que tout te monde en était ému jusqu'aux larmes. Parmi tous ces témoins qui avaient assisté aux derniora moments de Jeanne , on pourrait s'étonner de ne pas trouver Vexéculeur de VoBUvre ; car il était de ceux que le remords avait long-temps poursuivis et qui s'accusaient des souffrances qn*on avait fait subir à la Pucelle. Lorsque le corps de Jeanne eut été réduit en cendres et que l'exécution fut terminée (nous trouvons ce fait dans deux dépositions), le bourreau s*approcha de Pierre Isambart et de Martin l'Advenu, restés auprès du bûcher, et leur dit qu'il étoit fort désespéré, et qu'il craignait de ne pouvoir jamais impetrer pardon et clémence de Dieu pour ce qu'il avoit fait à cette sainte femme.

Nous avons souvent relu les dépositions des témoins qui avalent vu la terrible agonie de Jeanne ; quelques auteurs ont dit qu'elle avait conservé jusqu'à la fin l'espérance d'èfre délivrée. Les témoignages des assistants ne nous offrent ici que des conjectures ou des notions vagues ; toutefois nous avons cru remarquer dans la jeune vierge près de mourir quelques retours vers cette vie, quelque hésitation à marcher au devant du trépas. On ne peut expliquer autrement les paroles qu'elle adresse à plusieurs reprises à la ville de Rouen, les adieux si pathétiques qu'elle fait à foules manières de gens^ à ses amis et même à ses ennemis. Jeanne , qu'une sentence renvoyait à d'au très juges, avait bien pn croire que son procès n'était pas fini , et quelle avait encore à plaider sa cause. En ce cas , quel plaidoyer admirable que ses prières prononcées à haute voix , ses invocations à tous les habitants du ciel , cette croix faite avec on bâton , qu'elle presse sur son sein, ses paroles touchantes adressées pobliqoement à son confesseur, à ses juges, à ceux qui l'ont aimée dans ee monde comme à ceux qui l'ont méconnue et persécutée! Nous pensons que jamais l'éloquence humaine n'alla plus loin ; aussi jamais ne produisit-elle on elTet aussi merveilleux, car les juges pleuraient , les bourreaux étaient émus; tous ceux qui avaient désiré la mort de Jeanne ne pouvaient l'entendre sans fondre en

larjues. Beaucoup d'historiens n'ont pas été frappés comme nous de tout ce qu'il y avait dans le spectacle du supplice de Jeanne , et prétendent que rhérofne de Domremy mourut sans hésitation ef sans regrets. Si cela était vrai, j'avoue que je serais moins touché que je ne le sais de tout ce qu'on nous raconte, et je ne sais pas même si la renommée de Jeanne en serait plus grande ! Pourquoi la jeune héroïne n'aurait-elle pas eu pour elle les inquiétudes , les lueurs d'espoir que nous avons nous-mêmes , lorsque nous assistons par la pensée à ce terrible drame de son exécution? Combien de fois notre cœur n'a-t-il pas battu à la seule idée que les hommes ou les anges la déh'vreraient , et qu'un miracle pourrait la sauver? Pourquoi d'ailleurs ne voir jamais le véritable héroïsme, surtout l'héroïsme d'une femme, que dans une résignation impassible qui n'est pas de notre nature?

Traités et Mémoires à consulter sur le procès de Jeanne d'Arc. — Après la déposition des témoins il nous a paru convenable dé dire quelques mots sur l'esprit et l'opinion motivée des docteurs en droit civil et divin qui furent consultés au procès de révision. Parmi les défenseurs de l'innocence et de la gloire calomniées, l'histoire nomme Pierre Dupont , avocat consistorial ; Pierre l'Hermile, sous-doyen de l'église de Saint-Martin de Tours; Robert Cibole, professeur en théologie et chancelier de l'église de Paris; Amelgard, prêifre de Liège. Le procès et la vie si merveilleuse de Jeanne exercèrent aussi la critique , la sagacité et la science de beaucoup d'autres jurisconsultes et maîtres en théologie. Plusieurs ouvrages sur la Pucelle parurent alors, non seulement en France , mais en Allemagne et en Italie ; car les exploits , les malheurs et la 6n si tragique de la jeune héroïne occupaient tonte la chrétienté. Le plus illustre de tous ceux qui défendirent devant le monde chrétien la missioii miraculeuse de Jeanne la Pucelle, fut sans contredit le chancelier Gerson, que sa fldélité à la cause de Charles retenait dans l'exil, et qui crut devoir, même avant le procès, élever la voix en faveur de la libératrice du royaume. L'écrit de Gerson fut publié à Lyon peu de temps après la levée du siège d'Oriéans. Les docteurs et les savauts qui donnèrent leur avis sur le procès de Jeanne, l'examinèrent à la fois pour le fond et pour la forme; ils firent d'abord ressortir les vices et les énormités judiciaires qui avaient précédé et accompagné la condamnation. Leur discussion sur cette matière ne saurait rien ajouter ni rien changer aujourd'hui à notre conviction; mais on doit reconnaître qu'elle exerça une grande influence sur l'esprit des contemporains et sur Topinion des commissaires chargés de réviser le premier procès. Nous devons le faire remarquer à nos lec^ teurs, et cette remarque a peut-être quelque chose d'affligeant pour la justice humaine; le premier jugement était une chose monstrueuse pour le fond, et personne ne doutait d'une injoslicc

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