‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 12 sur 157 · LA PUCELLE D'ORLEANS · texte numérisé non relu

LA PUCELLE D'ORLEANS

>4»cn

S'ensuivent les gestes et aucunes choses advenues du temps do tres-chrestien et tres-noble roy Charles VII de ce nom, qui eut le royaume après le trespas de feu son père Charles VI, lequel trespassa Tan 1422, le vingt et uniesme jour d'octobre; auquel temps les choses estoient dans le royaume de France en petit estât : et y eut divers exploits de guerre, et grandes divisions presque par tout. Or il y avoit en Auvergne un grand seigneur terrien nommé le seigneur de Rochebaron, qui possedoit plusieurs belles terres et seigneuries, et tenoit le party du due de Bourgongne, et par conséquent du roy d'Angleterre; lequel eut en sa compagnée un Savoisien, nommé le seigneur de Salenoue; et se mireiit sus, accompagnez de bien huict cent hommes d'armes et les archers, et tenoient les rhamps, et faisoient beaucoup de maux, et endommageoient le pays en diverses manières. La chose vint à la oognolssance du comte de Perdriac, fils du feu comte d'Armagnac, du maresehal de France nommé La Fayete, et du Kcignearde Groslée, seneschal de Lyon et bailly de Mascon, lesquels assemblèrent gens le plus diligemment qu'ils peurent, et se mirent sur les champs, en intention de rencontrer lesdtts de Rochebaron et Salenoue : et de faict ils les trouvèrent, et pensèrent frapper sur eux ; mais ^ n'attendirent pas, et s'enAiirent tres-laschemcntet deshonnestement, et se retirèrent en une place nommée Bousos. Tout au plus prés dicdle place il y avoit un moulin, auquel un arlnlestrier mit le feu ; et fut si fort et véhément qu'il entra en la ville, dont on ne se donnoit de garde : tellement que les Bourguignons etSavoisiens en furent surpris, et les capitaines n-oaverent moyen de se sauver, et s'en allèrent: «iucuns de leurs gens se vinrent rendre prison- ^ers, et les autres ftirent tuez. Après cela lesdiis seigneurs de Perdriac, le mareschal, et (irosiée, allèrent devant la place de Rochebaron, <iui fut prise, avec toutes les autres places de ce «'igncur : et ceux de leurs gens qui s'en peu-

rent fuir furent tuez dans les montagnes en divers lieux par les gens du plat pays, que on nommoit biïgans ; et tout ce pays fut lors réduit en l'obeîssance du Roy.

Cependant le vicomte de Narbonne et le seigneur de Torsay mirent le siège à Cosne ; mais les ducs de Betfort et de Bourgongne assemblèrent gens pour venir en faire lever le siège : et les François, voyans qu*ils estoient trop foibies, levèrent d'eux-mesmes leur siège, et s'en allèrent en Guyenne, à une cité vers Bordeaux, nommée Basas, devant laquelle les Anglois mirent le siège : et finalement lesdits seigneurs françois prirent composition de se rendre, au cas que dedans certain temps les François ne se trouveroicnt plus forts que les Anglois. Si estoient lors en Languedoc les comtes de Foix, d'Armagnac et autres : et pour le gouvernement des finances y estoit malstre Guillaume de Champeaux, evesque de Laon, qui fit toute la diligence d'assembler gens pour aller devant la place; et fit tant qu'il y eut' assez belle compagnée. Or estoit un des principaux chefs de guerre des Anglois un nommé Beau^ champs : ledit evesque de Laon avoit mandé ou prié au seigneur de Laigle, vicomte de Limoges, qu'il luy voulust envoyer des gens ; lequel avoit en sa compagnée un chevalier nommé messire Louys Juvenal des Ursins, fils du seigneur de Traignel, lequel faisoit souvent des courses sur les Anglois dans le pays de Guyenne, et ledit Beauchamps anglois le cognoissolt bien : doncques ledit seigneur de Laigle envoya iceluy Juvenal des Ursins, à tout vingt lances et des arbalestriers, devers ledit evesque de Laon; il arriva environ minuict en Irost des François, dont plusieurs firent grand bruit, croyans qu'il eust amené bien plus grande compagnée. Sur quoy les François se disposèrent le matin de combatre, si mestier estoit : et Beauchamps sceut la venue dudit Juvenal des Ursins, et luy envoya requérir que s'il y avoit besongne, qu*il advisast comment ils se pourvoient rencontrer

UEMOIBES CONCEa^ANT LA PUCELLB D OBLEÀKS.

(car autrefois ils avoient rompu lances ensemble) ; et que s'il le prenoit, il luy feroit bonne compagnée. Ledit Juvenal des Ursins et aucuns seigneurs du pays furent ordonnez le matin pour aller voir le maintien des Anglois, et veirent que les Anglois estoient quatre fois plus que les François, et estoient campez en place advantagense, ayans mis paux ou pals devant eux ; et qu'il n*y avoit aucune apparence qu'on les deust combatre, et qu'il valoit mieux laisser perdre la place que de mettre la compagnée en adventure. £t ainsi fut fait et exécuté.

Environ ce temps, messire Jean Du Bellay et messire Ambroise de Lore ûrent une assemblée pour cuider aller recouvrer Fresnay, et vinrent courir devant : mais les Anglois ne saillirent aucunement, et ils s'en retournèrent repaistre à Sillé-le-Guillaume; et de là partit ledit de Lore pour s'en retourner à Saincte-Susanne, et ledit Du Bellay au Mans, qui avoit environ deux cent chevaux. Guillaume Kyrie], anglois, estoit lors sur les champs, accompagné de quatre-vingt Anglois, lesquels se mirent à pied à rencontre d'une baye; et les François vinrent tous à cheval frapper vaillamment sur lesdits Anglois, qui avoient quantité de traict. Finalement les François furent deffaits, dont il y eut plusieurs de tuez et pris.

En ce temps, le duc de Bourgongne estoit sur les champs, et aussi y estoient les François. Ils se rencontrèrent, et il y eut bien dure et aspre besongne, et plusieurs ruez par terre, et des blessez d'un costé et d'autre. Le duc de Bourgongne s'y comporta vaillamment; et à la fin les François furent deffaits, dont il y eut de tuez et de pris, nonobstant que les Bourguignons y eussent receu grand dommage. Le seigneur de Gamaches et messire Amaury de Sainct-lieger, tenans le party du Boy, trouvèrent vers la Blanque-taque en Picardie plusieurs Bourguignons : si frappèrent sus, et les ennemis se mirent fort en deffense; mais finalement iceux Bourguignons furent defifaits, dont il y eut plusieurs ^e tuez et de pris. Au pays du Maine, environ Neufville Lalau, le sieur de Fontaines et aucuns Anglois se rencontrèrent; et après qu'ils se furent bien entre-batus, les Anglois furent deffaits^ dont il y eut environ huict vingt de tuez et de pris. Pour ledit temps, le comte de Boucan, Esoossois, estoit connestable de France.

L'an 1423, la ville de Gravant tenoit pour le roy de France; et y avoit dedans des compagnons de guerre vaillantes gens, qui couroient tout le pays tenant le party du roy d'Angleterre et de Bourgongne : et pource les comtes de Sa-

lisbery et de Sufolc vinrent mettre le siège devant ladite place, et avec eux le mareschal de Bourgongne; et estoient quantité de gens de guerre, garnis de tous habillemens, qui faisoient toute diligence d'avoir la ville, et ceux de dedans se defendoient fort : et pour lever le siège furent assemblez gens de guerre du party du Boy, pour essayer si on pourroit faire lever ce siège ; et en furent chefs le sieur de Severac, mareschal de France, et le connestable d*Escosse, bien vaillant chevalier, et estoient grande quantité de bonnes gens : y estoit aussi le comte de Ventadour, les seigneurs Bu Bellay, de Fontaines, de Gamaches et autres, lesquels vinrent jusques au siège : la venue desquels fut seeuë des Anglois et Bourguignons, qui en estoient advertis : si se mirent-ils en ordonnance, et le connestable d'£sà)sse descendit à pied, et avec luy plusieurs vaillans François et Escossois, croyans que Severac et les autres deussent ainsi faire, ou au moins frapper à cheval sur les ennemis : il y fut fort combatu, et finalement les François et Escossois furent défaits, et y en eut plusieurs de tuez et pris, jusques au nombre de deux à trois mille, qui fut un grand dommage pour le roy de France : il y eut aussi des Anglois et Bourguignons de tuez, mais non en si grande quantité. Des François y fût pris le connestable d'Escosse, Ventadour, Bellay et Gamaches ; de tuez, le seigneur de Fontaines, messire Thomas Stonhameton, le mareschal de Severac. Messire Bobert de Lore et autres s'enfîiireat tres^eshonnestement, qui fut un grand dommage pour le roy de France : car s'ils eussent arresté et fait leur devoir, la chose (comme il est vray-semblable) eust esté autrement Le Boy avoit envoyé au pays de Champagne, au pays de Retel, et es marches voisines, pour y faire guerre, et faisoient ce que gens de guerre ont acconstumé de faire : et au contraire s'assemblèrent le comte de Salisbery, messire Jean de Luxembourg, et nombre de gens de guerre avec eux. Et quand les François apperceurent qu'ils n'estoient pas gens pour résister à si grande puissance, ils passèrent la rivière de Meuse, et se retirèrent à Mouson, qui est une ville hors du royaume, appartenant au Roy.

En iceluy temps un chevalier d'Angleterre nommé La Poule, de grand sens et lignage, et vaillant chevalier, partit du pays de Normandie avec bien deux mille et cinq cent eorobatans anglois, et s'en vint courre au pays d'Aiyou, et se logea audit pays devant un chasteau nommé Segré ; laquelle chose vînt à la cognoissance de messire Ambroise de Ixire, lequel tres<4Uigemment envoya et fithastivementsçavoir au comte

KBXOIBBS CORCBBNANT LA PUCELLB D'ORLÉàNS.

d'Aumale, qui estoit à Tours, où il asseinbloit des gens pour l'exécution d'une entreprise qu'il avoit faite sur le pays de Normandie, laquelle ledit seigneur de Lore scavoit bien, comme ledit de La Poule estoit entré en icelay pays d'Anjou. Ledit comte d'Aumale estoit lieutenant du Roy; et aussi -tost qu'il eut receu les lettres dlceluy de Lore^ il s'en vint tres-hastivement en la Yiilede Laval, et manda gens de toutes parts à ce qu'ils se rendissent vers luy, lesquels le firent très- volontiers; et ledit seigneur de Fontaines y alla. Et là vint un chevalier nommé roessire Jean de La Haye, baron de Goulonces, qui y amena une belle et gente compagnée de gens de guerre : lequel baron estoit pour lors dans l'indignation d'iceluy comte d'Aumale, pour plusieurs désobéissances qu'il luy avoit laites dans ledit pays, et ne vouloit point qu'il fost en sa compagnée : toutesfois ledit de Lore fit tant, que pour cette fois il estoit content qu'il y fiist, pourveu qu'il ne le veist point, et qu'il ne se roontrast devant luy ; si estoit-il tres-vaillant chevalier. Or le lendemain bien matin partit ce comte d*Aumale et sa compagnée (c'estoit un jour de samedy) pour s'allçr mettre entre le pays de Normandie et lesdits Anglois, en un Keu qu'on disoit qu'ils dévoient passer pour s'en retoomer et entrer audit pays de Normandie ; et lurent choisis plusieurs gens de guerre, des plus suffisans et cognoissans à ce pour les poursuivre, et furent chargez de par ledit comte de luy faire sçavoir toutes nouvelles d'ieeux Anglois. Ils trouvèrent qu'ils estoient partis dudit efaasteau de Segré, et s'en venoient pa^devant un antre chasteau nommé La Gravelle, et amenoient avec eux les hostages d'iceluy chasteau de Segré et plusieurs prisonniers de leur rançon, et plus de mille à douze cent bœufs et vaches : et s'en vint ledit comte d'Aumale loger en un village nommé le Bourg-neuf-de-la-Forest, là ou il eut certaines nouvelles que les Anglois estoient partis à trois lieues dudit lieu ou environ, et qu'ils tiroient tout droit pour aller passer en un lieu nommé La Brossiniere, à une lieuë dudit lieu de Bourgneuf.

Alors ledit comte d'Aumale, qui estoit sage et vaillant, envoya quérir le bastard d'Alençon; et envoya aussi à madame de Laval, luy prier cpi'elle luy voulust envoyer l'aisné de ses fils, nommé André de Laval, lors estant Jeune d*âge de douze ans ; laquelle le fit très- volontiers, et luy bailla pour l'accompagner messire Guy de Laval seigneur de Mont-Jean, et tous les gens de la seigneurie de Laval, avec plusieurs autres ses vassaux et hommes qu'elle peut recouvrer et avoir promptement d'autre parti Le mesme

comte d'Aumale ordonna pareillenfent d'aller quérir Louis de Tromargon et le sire de Lore, ausquels il dit les nouvelles qui iuy estoient venues d'ieeux Anglois, et leur requit conseil, pource qu'il vouloit là conclure ce qu'il avoit à faire; surquoy il y eut diverses opinions et imaginations : après quoy finalement il fut conclu de combatre lesdits Anglois, s'ils vouloient attendre, et que ledit comte avec tpus ses gens seroient audit lieu de La Brossiniere le dimanche matin, à soleil levant ; et que ledit Comte d'Aumale se mettroit audit lieu à pied, avec les seigneurs dessus dits, pour attendre les susdits Anglois; et que ledit de Lore et Louis de Tromargon seroient à cheval, à tout sept ou huict vingt lances, pour besongner sur iceux Anglois, ainsi qu'ils verroient à faire, sans nulle charge : et que s'ils avoient affaire d'un autre capitaine, ils le pourroient prendre. Et on disoit cela à cause d'iceluy capitaine baron de Goulonces, qui estoit en l'indignation dudit comte d'Aumale. Si se trouvèrent ainsi qu'il avoit esté ordonné, et à rheure prescrite, audit lieu de La Brossiniere ; et fut la bataille ordonnée à pied, et lesdits de Lore, Tromargon et Goulonces à cheval. Laquelle ordonnance estant ainsi faite, on veit dedans deux heures après les coureurs des Anglois qui chassoient aucuns des coureurs des François : et lors lesdits capitaines à cheval chargèrent sur lesdits coureurs anglois, et leur tinrent tellement l'escarmouche, qu'ils les contraignirent de descendre à i^ed prés de leur bataille.

Gependant les susdits Anglois venoient en belle ordonnance, marchans contre la bataille du comte d'Aumale, laquelle ils ne pouvoient bonnement voir, pource que ceux de cheval estoient tousjours entre-deux, et se tenoient tous ensemble, se retirans tout bellement vers ledit comte d'Aumale : et quand les batailles dudit comte d'Aumale et du susdit La Poule, anglois, furent prés l'une de l'autre comme d*un traict d'arc, les Anglois marchoient fort, et en marchant ils piquoient devant eux de gros paulx qu'ils avoient en grand nombre, et portoient avec eux : et lors lesdits trois capitaines et les gens de cheval passèrent par entre les deux batailles, croyans frapper d'un costé sur lesdits Anglois : ce||u'ii8 ne peurent bonnement faire^ par l'occasion des susdits paulx ; et pource tout il coup ils tournèrent sur un costé de la batellle où il n'y avoit aucuns paulx, et frappèrent vaillamment sur eux. Geux de pied marchoient tousjours les uns contre les autres ; et au fi'apper que firent ceux de cheval, les Anglois se rompirent, et serrèrent ensemble contre uu.

MKMOIHES CO.NCEHKANX LA PUCELLË UOULEANS.

^rand fossé, et estoient comme sans aucune ordonnance : et Ibrs la bataille à pied joignit aux Anglois, et combatirent main à main. 11 y eut de grandes vaillances d*armes faites; mais lesdit3 Anglois ne peurent soustenir le faix que leur bailioient les François, et furent deffaits au champ ; et y en eut de quatorze à quinze cent de tuez, qui furent mis en terre, de Tordre d*icelle dame de Laval, obstant ce que la bataille avoit esté faite sur sa terre : et y estoit présent Alençon le Héraut, qui rapporta le nombre des morts. Il y en eut de tuez à la chasse environ deux à trois cent ; et si il y eut plusieurs prisonniers, et entre les autres le susdit seigneur de La Poule, Thomas Auboui'g et messire Thomas Glisseton, et n'en eschappa pas six-vingt, que tous ne fussent tuez ou pris. Il y eut là des chevaliers faits, et entre les autres messire André de Laval (lequel fut depuis seigneur de Loheac et maresdial de France), et plusieurs autres. Il y eut un chevalier françois tué, nommé messire Jean Le Roux, et peu d'autres. De là ledit comte d'Àumale et sa compagnée s'en allèrent loger à La Gravelle :' dudit lieu de La Gravelle ce comte d'Aumale prit sou chemin droit au pays de Normandie, et s'en alla devant Avranches, et y laissa le seigneur d'Aussebourg, avec certaine quantité de gens d'armes, pour voir s'ils pourroient remettre ladite ville d' Avranches en l'obéissance du Boy : et ledit comte passa outre, et s'en vint loger es fauxbourgs de Sainct-Lo en Normandie, où il fut trois ou quatre Jours; et Hprés avoir pris plusieurs prisonniers et biens, il revint par devant ladite ville d'Avranches, laquelle pour lors n'estoit pas bien aysée d'avoir; et poutce il s'en retourna luy et toute sa compagnée au pays du Mayne, sans faire autre chose.

En ce temps, les Anglois mirent le siège par mer et par terre devant le Mont*Sainct-Michel ; sur la mer il y avoit grande quantité de navires, et nombre de gens de guerre bien armez, habillez et garnis de toutes choses nécessaires. Or ils environnèrent tellement ladite place, qu'il n'estoit pas possible qu'on la peust avitailler en aucune manière : et pour secourir icelle ville fut fait une année à Sainct-Malo-de-l'Isle, de laquelle estoit capitaine un vaillant chevalier, nommé le seigneur deBeaufortd^^etagne, qui fut admirai de ladite armée, et ût tant qu'il eut des navires oompetemment, et y eut de vaillantes gens, tant d'hommes d'armes que de traict, lesquels tres*volontiers et libéralement se mirent esdits navires; tellement qu'ils furent bien cquippez et garnis de tout ce qui leur falloit, et singtecent par mer tellement qu'ils vinrent à

arriver sur les Anglois, lesquels se deifendirent vaillamment, et y eut bien dure etaspre besongne : mais enfin il y fut tellement combatu par les François, que les Anglois furent deffaits, et le siège fut levé ; et y estoit en la compagnée, avec le susdit admirai, le seigneur d'Aussebourg. Quand les Anglois qui estoient à terre sceurent que leurs vaisseaux estoient partis, ils s'en allèrent.

En ce mesme temps, les Anglois dressèrent et construisirent une bastille à une lieué prés dudit MontrSainct-Michel, en un lieu nommé Ardevon; et ceux de la garnison dudit Mont sailloient souvent, et presque tous les Jours, pour escarmoucher avec les Anglois, et y faisoilron de belles armes. Messire Jean de La Haye, baron de Coulonces, estoit lors en un chasteau du bas Mayne, nommé Mayenne-la-Juhais; et alloient souvent de ses gens audit Mont-Sainct-Michel, et pareillement de ceux du Mont à Mayenne. Ledit baron sceut la manière et Testât des Anglois, et fit sçavoir à ceux du Mont qu'ils saillissent un certain Joor, et livrassent grosse escarmouche un Jour de vendredy, et qu*il y seroit sans faute ; et ainsi fut fait : car ledit de Coulonces partit de sa place avant Jour, accompagné de oeux de sa garnison, qui chevauchèrent neuf à dix lieues, puis eux et leurs chevaux repeurent assez légèrement; et après ils remontèrent à cheval, en venant* tout droit vers la place des Anglois : et cependant ceux du Mont, qui avoient bien espérance que ledit baron de Coulonces viendroit, saillirent pour esearnioucher, et aussi firent les Anglois : et tousjours François sailloient de leur place, et aussi faisoient Anglois de leur part ; tellement que de deux à trois cent repoussèrent les François Jus-, ques prés du Mont : et lors, environ deux heures après midy, arrivèrent ledit baron de Coulonces et sa compagnée, et se mit entre Ardevon et les Anglois; tellement qu'ils n'eussent peu entrer en leur place, sans passer parroy Its François que avoit ledit de Coulonces. Finalement ceiikx du Mont et tes autres François chargèrent à coup sur lesdits Anglois, lesquels se deffendirent vaillamment : mais ils ne peurent résister, et furent deffaits, et y en eut de deux cent à douze vingt de morts et de pris, et entre les autres y fut pris niessire Nicolas Bordet, anglois. Puis ledit baron de Coulonces et sa compagnée s'en retournèrent Joyeux en sa place de Mayenne-la-Juhais.

Le quatriesme^our de Juillet audit an , nasquit Louis, aisné fils du roy de France et de madame Marie , fille du roy de Sicile. Le duc d'Alençon le tint sur4es fons, et malstre Guil-

MKMOIUES CO.NCEAi'f^NT LA i>LX£LLE DOALÉANS.

lamne de Ghampeaux , evesque et dae de Laou, le baptisa. Les François faisoient forte guerre en Maseonnois, et tcnoient une plaee nommée La Bnssiere; et y eut aucuns qui se firent forts de mettre le mareschal de Bourgongne, nommé Toulonlen, vaillant, sage et discret liomme d'armes, dedans la place; lequel se douta fort qu*il n*y eut quelque mauvaistiéet tromperie, et pource s'advisa qu'il y viendroit bien accompagné : laquelle chose ceux de la place sceurent, et mandèrent le seneschal de Lyon , de Grolée, Le Borgne-Gaqueran et le seigneur de Valpargne, qui avoient plusieurs Lombards en leur compagnée, et firent tant qu'ils trouvèrent ledit mareschal de Bourgongne et ses gens ; si frappèrent sur eux, qui firent petite résistance, car les François estoient plus ; et si estoient les Lombards bien montez ^ armez. Il y en eut plusieurs de tuez et de pris, et entre les autres y fut tué ledit mareschal de Bourgongne , et pour luy Alt délivré le connestable d'Ëscosse.

L*an 1424, l'archevesque de Bheims, lequel estoit allé en Escrasc pour avoir secours et ayde à rencontre des Ànglois, retourna et amena en sa compagnée le comte Du Glas, avec cinq à six mille EscQBSois. Il descendit à La Bochelle et vint devers le Roy, lequel le receut grandement et honorablement, et luy fit grande chère ^ et luy donna le duché de Touraine avec les appartenances et appendances, pour en Joûyr sa vie durant, exceptez les chasteaux et places de Loches et de Ghinon, qui sont places fortes, que le Boy se réserva. Or est vray que le duc de Betfort, qui se nommoit régent au royaume de France, mit le siège devant une place vers le pays de Normandie, nommée Yvry , dedans laquelle il y avoit de vaillantes gens qui se deffendoient veitueusement , et y tai deux à trois mois devant : mais finalement il y eut appointement ou composition entre ledit duc de Betfort et le capitaine dudit lieu d' Yvry , qui estoit Gascon, et se nommoit Girault de La Pallière ; c^est à sçavoir qu'il rendroit la place , la ville et ehasteau d'Yvry à ce duc de Betfort, au cas que dedans certain temps il n'auroit secours du roy de France, son souverain seigneur.

Durant ces choses, le seigneur de Valpargne, Le Borgne-Gaqueran, Lombards, le mareschal de La Fayete et le vicomte de Narbonne , s'en allèrent vers les marches de Nivemois, où ils firent forte guerre, et prirent deux places, c*est à sçavoir Tuisy et la Guerche. Il se faisoit plusieurs rencontres de François, de Bourguignons et d'Anglois , et y en avolt souvent de tuez et de pris. Or quand la susdite composition fut faite des ville et chasteau d'Yvry , Girault

de La Pallière le fit sçavoir au Roy, en luy requérant qu'il luy baillast et envoyast ayde et secours , ou il seroit contraint de rendre la place aux ennemis. Le Roy délibéra d'y pourvoir , et manda le duc d'Alençon , les comtes Du Glas, de Boucan, connestable de France, le comte d'Aumale, le vicomte de Narbonne , le mareschal de La Fayette et plusieurs autres , et leur ordonna qu'ils advisassent comment ils pourroient faire, et donner le secours que ledit de La Pallière requeroit. Ils délibérèrent de se mettre sur les champs , et de tirer vers les Anglois audit lieu d'Yvry : si vinrent loger auprès Chartres, dans laquelle ville estoient des gens de guerre tenans le party des Anglois et Bourguignons : et après s'en vinrent loger en un village prés de Dreux , nommé Nonancourt ; et là ils eurent nouvelles certaines que les ville et chasteau dudit Yvry estoient rendues et livrées audit duc de Betfort. Et pource, lesdits duc d'Alençon, comtes Du Glas et de Boucan furent conseillez de tirer vers la ville de Yerneûil, qui competoit et appartenoit audit duc d'Alençon de son propre héritage, et y vinrent. Et quand ceux de la ville veirent leur droit seigneur, ils se mirent en obéissance et se rendirent à luy , excepté la tour, dans laquelle pinceurs Anglois s'estoient retirez : laquelle tour fut assez tost après rendue par composition par les Anglois qui estoient dedans, lesquels s'en allèrent leurs corps et biens saufs : et ainsi la ville et la tour furent nuëment en l'obéissance du Roy et de monseigneur d'Alençon. Puis s'assemblèrent les seigneurs et capitaines , pour sçavoir ce qu'on avoit«à faire : plusieurs furent d'opinion qu'on mit une bonne grosse garnison dedans Yerneûil contre les Anglois , et que lesdits seigneurs et le demeurant de la compagnée s'en allassent diligemment devant 'plusieurs places que tenoient les Anglois, lesquels estoient despourveûs de gens , et n'y avoit point de garnison ; et que veu que lesdits chasteau et ville d'Yvry estoient rendus , il n'estoit pas de nécessité ou expédient de combattre pour ledit temps, et à cette heure..

De cette opinion estoient les comtes d'Aumale , vicomte de Narbonne, et autres anciens capitaines et gens de guerre , qui sçavoient parler de telles matières , renommez d'estre vaillans, et se cognoissans eq faict de guerre : car oncques on ne conseilla dans le royaume de France de combattre les Anglois en batailles rangées; et quand on Tavoit fait , il en estoit mal advenu : au contraire, les comtes Du Glas et de Boucan , les Esoossois, et aucuns François jeunes, de grand courage et de leur volonté,

MÉMOIRES COfICBRNAMT LA PUCELLB D'ORLÉANS.

qui n'aYoientpas si bien cognoissancedes faicts de guerre , et venoient droiet de leurs maisons, estoieut d'autre opinion ; et y eut aucuns qui disoient qu'il sembloit que ceux qui estoient d'opinion qu'on ne combatist point avoient peur; et toutesfois c'estoit des plus vaillans et mieux cognoissans en faict de guerre. Or en parlant et debatant de la matière pour sçavoir ce qu'on avoit à faire , il vint nouvelles que le duc de Betfort et sa compagnée, qui estoit grande et puissante, estoient logez à trois ou quatre lieues dudit lieu de Yemeûil, et qu'il venoit pour combatre.

Alors il ne fut plus mis en question si on combatrm't; car les Escossois et aucuns François conclurent que on combatroit, et que bataille se feroit. Et un jeudy matin après laNostre-Dame de la my-aoust , les duc d'Alençon , comte Du Glas, de Boucan, d'AuraaIe et les autres François se mirent sur les champs, et s'ordonnèrent en bataille assez prés de ladite ville de Verneiiil , et furent commis gens à cheval aux deux aisles, pour frapper sur les archers : et spécialement les Lombards sur l'une des aisles , qu'on estimoit à environ cinq cent hommes , lances au poing ; et de l'autre estoient des François , de deux à trois cent lances : les princes et seigneurs dessus dits estoient à pied. Les choses estaus ainsi ordonnées, le duc de Betfort, les comtes de Suffolc et de Salisbery parurent assez-tost après, à fort grande compagnée; lesquels, aussi-tost qu'ils veirent les François, se mirent A pied en fort belle ordonnance, et leurs archers estoient aux aisles , d'un costé et d'autre ; si firent reculer leurs chevaux et bagages. Alors commencèrent à marcher les uns contre les autres ; mais les Anglois marchoient lentement et sagement , sans se gueres eschauffer : et au contraire les Escossois marchoient légèrement et trop hastivement, du désir qu'ils avoient de parvenir à leurs ennemis ; et de pareille alleure s'avançoient les François : tellement qu'on disoit que la plupart d'eux estoient hors d'haleine avant que de se Joindre aux ennemis. Le vicomte de Narbonne s'avança devant les autres, et s'adressa au comte de Salisbery, contre lequel Il se porta vaillamment. Les Lombards qui estoient à cheval frappèrent aucunement à l'assembler sur un coing des archers anglois ; si passèrent outre, puis allèrent au bagage , et le gagnèrent ; puis ils en partirent, et passèrent outre, sans plus rien faire. Les François à cheval, qui estoient de deux à trois cent lances, frappèrent vaillamment sur l'autre costé , où il y avoit bien de deux À trois mille archers , et deux cent lances d' Anglois; et s'y comportèrent

si bien et honorablement, qu'ils rompirent et defflrent lesdits Anglois, dont il y eut quantité de tuez et de pris.

Cela fait, ils ne s'attendoient qu*à eux , et croyoient certainement que tous les Anglois dissent défaits. Mais la chose estoit autrement : car la deffaite ftit bien grande pour les François, et y eut une bien aspre et dure besongne : et y furent tuez le comte Du Glas, Jamet son fils, et Boucan, Escossois ; et de leurs gens plus que d'autres. Et aussi le comte d'Aumale, le comte de Ventadour, le vicomte de Narbonne, le comte de Tonnerre, les seigneurs de Graville,deBeausault, messire Charles Le Brun , messire Antoine de Caourse, seigneur de Malioorne, messire Guillaume de La Palu, et plusieurs autres , Jusques au nombre de six à sept mille hommes : et y fiirent pris le duc d'Alençon, le bastard d'Alençon, le seigneur de La Fayete, mareschal de France, le seigneur de Mortemer,et plusieurs autres. Et quand ils trouvèrent le vicomte de Narbonne mort, ils firent pendre le corps en un arbre, pource qu'il avoit esté à la mort du duc de Bourgongne. Et le lendemain leur fut rendue la ville de Vemeûil et la tour, où s'estoient retirez plusieurs François; lesquels par l'ordonnance du duc de Betfort s'en allèrent, sauves leurs vies et biens. En cette bataille mourut grande quantité d' Anglois, et autres tenaus leur party ; tellement que ledit duc envoyant par les citez et villes de leur party dire les nouvelles de la victoire , manda expressément qu'on n'en fist aucune solemnité : car combien qu'ils eussent eu l'honneur , toutefois ils y avoient receu beaucoup de dommage. Les Anglois souffrirent prendre et emporter les corps des seigneurs morts, et le Roy les fit enterrer , et faire leurs services bien honorablement.

Deux mois ou environ après, messire Jean Fastol, chevalier anglois, lequel estoit capitaine d'Alençon et gouverneur desdites marches, de par le duc de Betfort dressa une armée , et s'en vint mettre le siège devant une place du pays du Maine, nommée Tannie, et n'y furent goeres : car ledit chasteau luy fut rendu par composition.

En ce mesroe temps aussi, le comte de Salisbery délibéra d'aller mettre le siège devant la cité du Mans , et se mit en chemin pour y aller. Il y avoit à Maine-la- Juhais un chevalier, capitaine de place, nommé Pierre Le Porc, qui estoit un vaillant chevalier, et accompagné de vaillantes gens, auquel l'entreprise dudit comte vint à cognolssance. Si partit de sadite place de Maine, ayant en sa compagnée de huict vingt à deux cent combatans, et alla mettre une em-

MBtfOlBBS COHCBBNAIIT LA PUGBLLE D'OBLÉANS.

boseade prés de Sées en Normandie, sur le chemin dudit comte de Salisbery et de son est, qui assez loin au devant de Iny avoit de ses gens qui chevauclioient et ne se doutoient de rien; sur lesquels iceiuy Pierre Le Porc et ses gens frai^rent, et en tuèrent et prirent grand nombre ; puis après, ce nonobstant, ils s'en retournèrent arrière en leur place avec toute leur prise. Or eombieti que le susdit comte en fust bien desplaisant, M ne laissa pas de poser son siège, et fit mander et assembler gens de toutes parts, et mit et forma son siège devant ladite ville, et y fit assortir grosses lombardes et autres engins, pour abbattre les murs dlcelle cité ; et de faict , il y en eut une grande partie d'abbatuë du cofité de la maison de Tévesque , ce nonobstant, ceux de dedans se deffendoient vaillamment, et firent plusieurs et diverses saillies, en grevant leurs ennemis. Toutefois ils consideroient bien qulls n'auroient aucun secours, et qu'ils n'eussent peu tenir longuement, et pource delibererent-lls de trouver expédient le meilleur qu'ils peurent : tant que finalement la ville Alt randuë audit comte de Salisbery par composition telle, que les gens de guerre et autres qui s'en voudroient aller et partir de la ville s*en iroient, et ceux qui voudroient demeurer demeureroient en l'obcissance des Anglois. Et les François estansen icelle ville payèrent mille et cent escus, pour les fraiz et mises que ce comte avoit faits à mettre le siège devant ladite cité.

Cette prise ainsi faite , le mesme comte de Salisbery voyant et considérant la puissance des François estre ainsi diminuée, et qu'il serait difficile au Roy de trouver ou assembler gens pour le grever, poursuivit sa conqueste, et vint mettre le siège devant les chastel et ville de Saincte-Suzanne, au mesme pays du Maine, où estoit capitaine messire Ambroise de Lore; et icelny comte y fit assortir et asseoir plusieurs grosses bombardes : à la venue duquel ledit messire Ambroise fit plusieurs belles escarmouches et saillies , lesquelles portèrent grand dommage aux Anglois ; et après , le siège fut clos de toutes parts. £t quand il y eut esté quelques dix Jours devant, il commença à faire tirer lesdits canons et bombardes incessamment Jour et naît, tellement qu'ils abattirent grande quantité des murs de ladite ville; et y fit-on plusieurs escarmouches et saillies d'un costé et d^autre, et essays pour assaillir : et finalement ledit de Lore et ses compagnons furent contraints de rendre iceux chastel et ville audit comte de Salisbery, et luy et ses compagnons perdirent tous leurs biens et leurs prîsonpiers,

et s'en allèrent après que ladite place eut ainsi esté rendue, tous à pied, un baston en leur poing : et pour les fraiz faits par ledit comte à mettre iceiuy siège, ledit Ambroise de Lore luy bailla deux mille escus d'or comptant.

Ladite ville de Saincte-Suzanne estant ainsi eue par iceiuy comte de Salisbery, il alla mettre le siège devant le chasteau de Mayenne-la-Juhais, et y fit mener plusieurs grosses bombardes, comme devant les autres places. Un vaillant chevalier nommé Pierre Le Porc estoit capitaine d'iceluy chasteau, lequel y fût fortement batu de grosses bombardes : et si il y eut plusieurs et diverses mines faites, et les Anglois y donnèrent plusieurs et divers assauts ; et mesmement un bien merveilleux, tant par les murailles que par les mines , ausquels il flit vaillamment et vigoureusement résisté par ceux dedans ; et y eut plusieurs Anglois de tuez et blessez. Or il n'estoit doute qu'ils n'eussent pu avoir aucun secours, et pource la place fût rendue par composition audit comte de Salisbery ; suivant laquelle composition ceux qui s'en voulurent aller s'en allèrent , et ceux qui voulurent demeurer demeurèrent. Mais il fut payé deux mille escus par ledit capitaine et autres François, pour les f^aiz et mises que ledit comte de Salisbery avoit faites à mettre ce siège.

L'an 1425 , le Roy envoya vers le duc de Bretagne messire Tanneguy Du Chastel , qui estoit natif du pays de Bretagne, et lequel on disoit estre luy et ses parens bien aymez du duc ; et luy fit prier et requérir qu'il le voulust ayder et secourir, en luy remonstrant qu'il y estoit tenu en plusieurs et diverses manières. Ledit duc respondit pleinement qu'il n'y entendroit en rien, sinon que préalablement et avant tout œuvre le Roy mit hors de sa compagnée et de son hoste tous ceux qui estoient consentans de sa prise; et les nomma. Le Roy envoya pareillement vers le duc de Savoye, pour sçavoir si le duc de Bonrgongne ne voudroit point entendre à quelque traité ; et aussi si ledit duc ne voudroit point ayder au Roy. Lequel respondit qu'il sçavoit bien que le duc de Bonrgongne n'entendroit à aucun traité , sinon que préalablement le Boy mit hors d'avec luy ceux qui avoient esté consentans de la mort du feu duc de Bonrgongne son père ; et ce fait, aussi que le duc de Savoye ayderoit volontiers au Roy de ce qu'il pourroit. Et estoit aucune renommée que le duc de Bourgongne se lassoit fort d'estre allié avec les Anglois ; et aucuns estansprés de luy l'induisoient fort de s'en démettre : car cequ'il avoit fait fut bien soudainement, et par une chaleur causée du dcsplaisir de la mort de

M£MOiAES CO?ICEB3iAiN'T LA PtJGELLË D ORLEANS.

SOU père ainsi tué. Ceux qui furent envoyez devers lesdits seigneurs retournèrent devers le Roy, et luy exposèrent les responses qui leur avoient esté faites par lesdits seigneurs : mesme ledit Tanneguy, qui estoit présent, et lequel rapporta ce que le duc de Bretagne luy avoit respondu , dit : Que combien qu'il ne fust consentant ny de la mort du duc de Bourgonguc ny de la prise du duc de Bretagne , toutesfois , pource qu'au temps des choses advenues il estoit prés du Roy, il estoit content de s'en partir: et de faict s'en alla en Languedoc, en une place nommée Beaucaire. Et au regard du président de Provence , il luy faisolt mal d'en partir, et dit qu'il ne s'en iroit point : toutesfois il s'en partit et alla à la fin : et aussi fit le physicien nommé maistre Jean Gadart, lequel on tenoit le plus sage et mieux advisé : car il s'en alla riche de vingt-cinq à trente mille escus ; et ledit président mit en son lieu le seigneur de Giac, lequel estoit des plus prochains du Roy.

Le comte de Salisbery, en continuant ses conquestes, assembla une grande armée , et vint mettre le siège devant La Ferté-Bemard, au pays du Maine, de laquelle place estoit capitaine un escuyer nommé Louis d'Avaugour. Il estoit gamy et fourny de tous les habillemens de guerre dessus déclarez , et si fut-il devant trois à quatre mois sans ce qu'il la peust avoir. Ladite place fut bien batuë , et ceux de dedans se défendirent le mieux qu'ils peurent; mais finalement ils furent contraints de se rendre à ce comte de Salisbery comme à sa volonté , et la place luy fast baillée. Il retint prisonnier par aucun temps ledit messire Louis d'Avaugour ; mais combien qu'il fust bien gardé , 11 trouva moyen de soy eschapper.

Environ ce temps, il vint à la cognoissance du Roy que Artus, fils et frère des ducs de Bretagne, comte de Richemont, avoit grand désir de venir vers luy, dont il estoit bien joyeux. Leàit seigneur comte de Richemont avoit esté pris à la bataille d'Azincourt en 1415, et estoit dés son Jeune âge de grand, noble et vaillant courage ; mais il n'avoit pas grande portion de terre pour soustenir son estât. Le duc de Bretagne son f^ere, et aussi le duc de Bourgonguc, voulurent bien trouver moyen de le mettre à délivrance; et fut comme contraint (ou Jamais n'eût esté délivré) de faire ce que lesdits deux ducs ordonneroient : c'est à sçavoir qu'il feroit serment au roy d'Angleterre Henry V de le servir : ce qu'il fit ; mais ses volonté et courage c*stoient tousjours portez envers la couronne de France. Or quand ce roy d'Angleterre, à qui il avoit fait ce serment, fut mort en 1422, il liiy

sembla (et aussi estoit-il vray) qu'il estoit quitte de toutes les promesses qu'il avoit faites au roy d'Angleterre : car elles n'estolent que personnelles, sçavoir à la personne du roy d'Angleterre, et non d'autre. Toutesfois il doutoit fort de venir devers le Roy, s1l n'avoit aucunes seuretez ; ny son frère le duc de Bretagne ne le vouloit souffrir, veu que ledit duc avoit autresfois (comme il estoit renommée) fait serment au roy d*AQgleterre, et ledit de Ridhemont servy ledit Roy. Et pource que le Roy sçavoit assez la bonne volonté qu*il avoit, il ftit content, pour la seureté qu'il desiroit, de luy bailler et mettre pour lors eu ses mains Lusignan, Chinon et Loches, qui estoient les plus belles places qu'il eust, afin d'y mettre telles gens que bon luy sembleroit , et ainsi fut fait : et il promit aussi de les rendre et remettre es mains du Roy, la chose estant accomplie et parfaite.

Après quoy il fut ordonné que le Roy viendrofl À Angers, et que là ledit comte de Richemont viendroit vers luy. Il estoit lors bien accompagné, car les barons d'Auvergne et de Bourbonnois, et cinq à six cent chevaliers et escuyers , se vinrent ( après ladite besongne de Vemeùil) offrir à son service : aussi firent ceux de Guyenne et de Languedoc; et y eut un seigneur d'ArpaJon qui vint vers le Roy, en luy disant qu'il estoit encores assez puissant pour résister à ses ennemis; et que le Roy fineroit, es pays dont il venoit, de dix à douze mille arbalestriers d'arbalestes d'acier. Le Roy s'en alla donc à Angers bien accompagné, comme dit est ; et le comte de Richemont vint devers luy en ladite cité, habillé et monté bien gentcment, et s'offroit à son service, comme celuy auquel le courage et la volonté n'avoit oncques changé ou mué depuis le Jour qu'il avoit esté pris à la susdite bataille d'Azincourt, quelques feintes que sagement il eust faites pour procurer sa délivrance, et y estant comme contraint. Or le Roy voyant la loyale volonté d'iceluy comte de Richemont, le récent à grande Joye et grand honneur, et se monstra fort joyeux de sa venue. Et poxirce que la connestablie de France estoit lors vacante par la mort du comte de Boucan, lequel nagueres avoit esté tué à la bataille de Vemeûll, dont dessus est fait mention, le Roy le fit et ordonna en sa place connestable de France. Mais Inédit comte de Rtchemont s'en excusa aucunement, bien et grandement, en re> monstrant la charge que c'estoit : et après plusieurs paroles et difficultez, il prit et accepta cette charge et cet office de connestabie, et récent l'espée, et fit les sermens au Roy et au royaume, en la forme et manière accouslumée :

MEMOIRES CONCBH?IANT LA PUCELLE D ORLEANS.

de quoy on fit dans Angers de très-grandes ' joyes, et chères; puis il remit en la main du Roy les places sus mentionnées qu'il avoit eues pour seureté, en intention de se mettre sus eu armes , afin de résister et faire guerre aux Anglois.

En ce temps messire Olivier de Mauny et le sire de Goêquen firent une grande assemblée de uens d*armes eu Bretagne, et vinrent courre devant le Parc-FEvesque, qui estoit une place appartenant a Tevesque d*Avrancbe$, auquel lieu il y avoit quantité d' Anglois, et plus lar- ^ement que les Bretons ne croyoient; et pource iesdits Anglois saillirent bien et vaillamment , et oombatirent fort ; et finalement les Anglois deffirent les Bretons, dont il y eut plusieurs de (uez et pris : entre les autres y fut pris le susdit messire Olivier de Mauny, lequel s'estoit vaillamment deffendu; et si chascun eust fait comme luy, la chose eust autrement esté. '

En ce temps il advint un grand broûillis en Roâergue et en la comté d'Armagnac, dont fussent advenus plusieurs inconveniens, s'il n'y eust esté mis remède : car la mère du comte d'Armagnac et du seigneur de Perdriac son frère avoit plus grand amour pour ledit Perdriac son puisné, que pour Taisné , et eust bien voulu pouvoir tant faire que Taisné eust laissé la comté à Perdriac , ou qu'il eust eu bien laruementde la succession du père. Le mareschal de Severac, qui estoit lors puissant de gens, estoit de cette volonté, et tendoit à cela; ledit de Perdriac l'appelloit son père , «t Severac l'appeloit son fils, et disoit qu'il seroit son héritier et est vray que ledit Severac estoit subjet et vassal du comte d'Armagnac). Finalement ils Tirent tant, que ledit comte d'Armagnac avec sa inere et Severac vinrent aux Gordel iers de Rhodez hors la ville, et tinrent là ledit comte comme prisoDDier par aucun temps , et le vouloient induire à consentir à aucunes choses à luy bien préjudiciables ; et cependant on gardoit les entrées des maisons desdits Cordeliers tellement , que personne n'y entroit sans le congé d'iceluy Severac.

Or le comte d'Armagnac fit tant, qu'il trouva QQ compagnon qui alla vers le seigneur d'ArpajOD luy requérir qu'il vint parler à luy ; et y alla le message , et luy dit les manières qu'on tenoit envers ledit comte. Alors ledit d'Arpajon , comme bon et loyal serviteur et vaûal , en eut grand desplaisir, et vint ausdits Cordeliers, et ûi tant qu'il y entra et parla au comte, lequel luy dit les choses qu'on luy faisoit et vouloit f^ire , et spécialement ledit de Severac. Alors il y eut de hautes paroles entre ledit d'Arpajon

et Severac ; et ledit d'Arpajon en s'en allant dehors dit que Severac, en faisant ce qu'il faisoit, estoit faux et mauvais , traistre et desloyal ; puis il monta à cheval , et s'en alla. Ledit seigneur de Severac se sentit fort injurié, et s'en alla aussi ; et par ce moyen tout flit rompu : et assez tost après il envoya un poursuivant vers ledit d'Arpajon, avec lettres de diffiances parties par fl, 6, c, c'est à scavoir qu'elles estolent escrites dessus et dessous d'une feuille de papier, et au milieu estolent lesdites trois lettres parmy coupées, contenant deffiances. Ledit d'Arpajon ne faillit pas à faire response, et tellement que guerre mortelle estoit ouverte : et tous les deux disoient et maintenoient qu'ils pouvoient en Guyenne faire guerre l'un à l'autre de leur propre auctorlté , et qu'ils en avoient ainsi usé au temps passé.

Or la chose vint à la cognoissance du Roy, lequel leur envoya diligemment deffendre la voye de faict, et ordonna qu'on les adjournast tous deux en parlement pour comparoir en personne, afin de faire telles demandes qu'ils vouloient l'un contre l'autre , fust en gage de bataille ou autrement : car on craignoit fort la division au pays de par delÀ, veuë la guerre qui y estoit. Les parties comparurent au jour assigné, ou autres dependans d'eux, par plusieurs et diverses fois, et y eut sur ces matières de grands plaidoyers et escritures longues et prolixes : et le Roy et autres leur parloient souvent d'accorder , leur remonstrant que les paroles avoient esté chaudement dites; mais remède ne s'y pouvoit trouver, combien quil s'entre aimassent auparavant comme frères.

Or advint une fois que tous deux estolent à Meun - sur - Yevre ; et Severac estoit dans In chambre du Roy, dont il vouloit sortir, et le seigneur d'Arpajon ignorant qu'il y fust pensoit y entrer; et se rencontrèrent l'un l'autre, et se heurtèrent des poitrines, et s'accollerent et baisèrent soudainement, pleurans à chaudes lar-^ mes, et pardonnèrent l'un à l'autre tous maltalens, et furent bons amis ensemble; qui fut un grand bien, car ils pouvoient fort ayder au Roy, et résister aux ennemis : ce qu'ils firent, et laissèrent la division, qui semblolt bien périlleuse h ceux qui cognoissoient l'estat du royaume.

L'an 1426, le Roy envoya une notable ambassade devers le duc de Bretagne, en luy faisant scavoir qu'il avoit mis hors ceux dont il avoit fait mention, et qu'il s'en estolent partis et allez, en le requérant qu'il luy voulust nyder. Le duc assembla sur ce un grand con<> seil, afin d*avoir advis sur ce qu'il avoit à faire;

MEMOIRES CONCEnNAIST LA. PUCELLB i) OaLEANS.

et il y eut sur cette matière diverses opinioDS, et n'est doute qu'en ce temps-là il y avoit des différens et imaginations bien merveilleuses : toutesfois le duc délibérai et eonelud de servir le Roy. £n après le Roy vint à Saumur, et le duc s'en vint là vers luy bien habillé et ordonné, et ses gens aussi, et fut receu à bien grande joye, et luy ût-on très-bonne chère : et il y fit l'hommage de la duché, et le serment au Roy comme à son souverain seigneur, et se disposa et ordonna luy et ses gens de faire guerre aux Anglois.

En ce temps il y avoit une place tenue par les Anglois, nommée Pontorson, qui portoit grand dommage à plusieurs pays. Le comte de Richemont, connestable de France, y mit le siège, et la prit : il y eut plusieurs Anglois de tuez et pris; puis il la fit razer et abbatre.

Le Roy s'en vint après à Yssoudun, et estoit avec luy le seigneur de Giac, qui estoit bien hautain; et disoit-on que le Roy l'aymoit fort, et qu'en effect il faisoit ce qu'il vouloit ; dont les choses alloient tres-mal.

Le Roy fit une fois assembler ses trois Estats à Meun-sur-Yevre. Ce n'estoit que pour avoir argent, sous ombre de faire Cesser les pilleries et roberies, qui estoient bien grandes, et trop destructives du peuple et du royaume ; et y eut des gens des bonnes villes qui furent contens d'ayder au Roy, mais que premièrement on veit les choses disposées à oster les pilleries, et non autrement : et entre les autres il y avoit un evesque, nommé maistre Hugues Comberel, qui soustint fort cette opinion; et pour abréger fut conclue une taille : et quand le Roy fut entré en sa chambre, ledit Giac vint à dire que qui l'en croiroit, on jetteroit ledit Comberel en la rivière, avec les autres qui avoient esté de son opinion. Et dés lors plusieurs seigneurs et autres furent tres-mal contens de luy. Les seigneurs de Lignieres et de Culant, qui avoient noise et débats ensemble, estoient a^journez audit lieu de Mehun, où le Roy leur avoit donné jour : et estoient pour lors à la cour les comtes de Foix et de Comminges, ayans quantité de capitaines et gens d'armes de leurs pays : et si y estoit le seigneur de La Trimouille, lequel soûtenoit Culant ; et Giac soustenoit Lignieres.

Or advint un jour qu'on parloit en la présence du Roy du débat entre lesdites parties. Giac l)arla bien hautainement, en chargeant en aucune manière le seigneur de La Trimouille : et en multipliant les paroles de part et d'autre, il advint que LaTrimoiiille démentit Giac; dont le Roy, à sa suggestion, fut tres-mal content. Puis ledit de La Trimouille partit du chasteau :

car le comte de Foix, qui avoit espousé sa sœur de mère, luy manda qu'il en partist bien tost, ou qu'il auroit desplaisir; et il s'en vint hasUveraent à Yssoudun, et le lendemain à Sully, là où il se tint par aucun temps, se doutant tousjours qu'il ne luy survînt quelque grand empeschement ; car Giac excitoit fort le Roy à faire quelque desplaisir au seigneur de La Trimouille: et aussi d'autre part ledit de La Trimouille et le connestable oonsiderans que ledit de Giac avoit fait de l'argent de la taille dessus dite ce que bon luy avoit semblé, et l'avoit dissipé sans eo employer comme rien à résister aux ennemis, pensoient tousjours aux moyens comme ils le pourroient oster d'auprès le Roy.

Enfin, au mois de janvier audit an, le Boy estant à Yssoudun et ledit de Giac ne se doutant de rien, lesdits connestable et de La Trimotiille entrèrent à un poinct du jour dedans le chasteau, et vinrent jusques à la chambre dudit Giac, dont ils rompirent l'huis, le prirent en son iict, et le menèrent à Bourges, et depuis à Duole-Roy, où ils le firent examiner par un bomme de justice qui estoit à la disposition du connestable, sur le faict des susdites finances prises. Sur quoy il en confessa bien et largement : et pource qu'il estoit aucune 'renommée qu'il avoit par poisons fait mourir sa femme, en intention d'avoir en sa place dame Catherine de Usie- Bouchart, belle et bonne dame (laquelle avoit esté auparavant mariée à messire Hugues de Chalons comte de Tonnerre), on l'interrogcasar ce cas, et il te confessa avec autres choses^ ainsi qu'on disoit. Parquoy il fut jette et noyé dans la rivière, puis son corps fût tiré de l'eauê, et baillé à aucuns de ses gens pour enterrer : et assez tost après ledit de La Trimoiiille espousa icelle dame Catherine, et en eut plusieurs beaux enfans. Et lors un escuyer, nommé Le Camos de Benulieu, se mit auprès du Roy.

En ce temps les Anglois avoient esté remparer une place en Nornuindie nommée Sainct- Jame-doBcuvron, vers les marchesde Bretagne; et estoient dedans messire Thomas de Rameston. Philippe Branche, et Nicolas Bourdet anglois, accompagnez de six à sept cent Anglois, lesquels çouroient le pays, et faisoient plusieurs grands dommages en Bretagne et au pays de Normandie : et pour cette cause fut faite une gran^^ armée par le connestable au pays de Bretagne^ en bien grand nombre de gens, tant du pays °^ Normandie que de Bretagne, et tant du commun du peuple que d'hommes d'armes et de traict, qu'on estimoit bien de quinze à 9^ mille combatans ; et vint mettre le siège dcvan* ladite place de Sainct^ame-de-Beuvron, durant

MEMOIRES CONCEBNANT Lk PUCELLE D ORLEANS.

lequel les Aoglois firent plusieurs saillies sur le coDiiestable, et y eut de dures esearmouches tant d'un oosté que d'autre.

Or advint un jour que les gens du siège du connestable délibérèrent d'assaillir cette place ; et de faict le firent, et y eut un tres-aspre assaut qui dura de trois à quatre heures, et les gens du connestable eombatoient souvent main à main avec les Anglois. Il y avoit une poterne en ladite ville de Sainct^ame prés d'un estang, du oosté de laquelle les François n'eussent pas peu s*ayder l'un à l'autre. Les Anglois saillirent dehors par là, et vinrent firapper sur ceux qui assaiiloient, qui en furent bien esbahis, et non sans cause ; et y en eut bien quatre cent de morts, tant de glaive, que de noyez audit estang, et rompirent l'assaut par le moyen de ladite saillie; et après le connestable et ses* gens se retirèrent en leur logis, et les Anglois dedans ladite ville de Sainct-Jame-de-Beuvton. Environ deux heures après minuict survint un grand bruit et desarroy en l'ost des François : et si ne scavoit-on ny ne sceut oncques depuis la cause poorqooy ; et s'en alla tnmultuairement chacun où il peut, et où il sçavoit le chemin. Ils laissèrent et abandonnèrent leur artillerie, sans sça- Yoir d'où venoit ce desarroy, ny qu'il en fust aucune nécessité : ce qu'estant sceu dudit connestable, il en fut fort courroucé et dolent, non sans cause; mais il n'y peut mettre remède pour cette fois. Aucuns disoient qu'icelle compagnée estoit pour lapluspart de gens qui oncques-mais n'avoient esté en guerre, dont la plus grande partie estoient irenus de Bretagne à l'ayde et au secours du connestable.

Audit temps, le seigneur de Filvastre, an-* glois, descendit dans le pays de Hainaut avec bien trois à quatre mille combatans, croyant aysément conquester ladite comté de Hainaut Laquelle chose estant venue à la cognoissance de Philippe duc de Bourgôngne, il assembla diligemment et bastivement des gens d'armes de toutes parts, et vint trouver ledit seigneur de Filvastre et fes Anglois à la descente de leurs vaisseaux, et les oombatit audit lieu. Il y fut vaillamment fait, tant d'un party que d'autre; mais finalement les Anglois Âirentdeffaits, et y en eut de tuez, comme oa disoit, bien mille et <^nq cent, et grand nombre de prisonniers; et ledit seigneur de Filvastre fût contraint de se retitirer et rentrer dans ses vaisseaux, et retourna, à tout ce qu'il peut recouvrer de ses gens, en Angleterre.

Êo ce temps, le comte de Richement connestable de France dressa une armée, et vint à La Flèche, au pays d'Aqjou ; puis il envoya ses

gens mettre le siège devant une place nommée Galerande, où il y avoit assez forte basse-court avec un doi\jon ; et assez-tost après ladite bassecourt fut assaillie et prise d'assaut, et les Anglois se retirexent audit donjon ; puis ils se rendirent par composition.

En ce mesme temps, les Anglois prirent d'escalade une place nommée Reinefort ou Romefort en.Anjou : et asses-tost après le seigneur de Rays et le seigneur de Beaumanoir, qui estoit capitaine de Sablé, firent une assemblée de gens de guerre, et s'en vinrent loger à Sainct- Laurens^es-Mortiers, environ deux lieues dudit Reinefort ou Romefort ; et ce jour mesme messire Ambroise, seigneur de Lore, s'alla loger devant ladite place, où il y eut dure et grande escarmouche, en laquelle plusieurs d'un costé et d'autre furent tuez ou pris : enfin le boulevart dudit chasteau fut pris d'assaut, et ledit seigneur de Lore demeura devant cette place toute la nuict, jusques au lendemain dix heures, à laquelle heure les Anglois se mirent à composition, et promirent audit chevalier de rendre la place le lendemain; et de ce luy baillèrent ostages. Ce mesme jour vinrent lesdits seigneurs de Rays et de Beaumanoir, et fut rendue la place, et le chasteau livré et baillé par lesdits Anglois. On y trouva dedans plusieurs de la langue française, lesquels furent pendus : car ils n'estoient en rien compris en icelle composition.

Environ ce temps estoit un capitaine firançois nommé Guyon Du Coing, lequel, pour trouver son adventure, partit de Sablé, ayant en sa compagnée de cent à six-vingt chevaux, et rencontra à une lieue prés du Mans un chevalier anglois nommé messire Guillaume Hodehale, qui avoit en sa compagnée seulement de seize à vingt Anglois : lequel quand il veid lesdits François venir devers luy, il descendit, et ses gens aussi à pied, en un grand chemin prés d'une baye, pour se défendre et combattre contre iceux François, lesquels luy vinrent courir sus tout à cheval. Mais il se gouverna et deffendit si vaillamment, qu'il demeura luy et ses gens tousjours ferme en sa place, sans recevoir comme point de dommage; au contraire, il y eut des François de tuez et de pris, et entre les autres un escuyer de Bretagne nommé Jean Soret; puis iceluy HodeBales'en alla, sans rien perdre, en la ville du Mans.

Assez tost après les seigneurs de Rays et de Beaumanoir levèrent une aimée, et allèrent mettre le siège devant un chasteau nommé Malicorne, que les Anglois occupoient, et estoient une gaillarde compagnée dedans, tous bien vail-

HO

IklEMOlBES COKCËUNANT I.A PLXEIJ.E 11 ORLEANS.

lans. La place fut aucunement batuê d'engins, puis on Tassaillit, et il y eut bien dur assaut : car il y en eut peu de ceux de dedans qui ne fussent blessez. Après quoy, quand le capitaine veitqu'il ne pouvoit plus bonnement gueres tenir, il commença à parlementer avec messire Ambrolse de Lore qui n'agueres y estoit arrivé, et se rendirent tous prisonniers. Les Anglois furent tous mis à finance ; mais ceux de la langue de France, qui s*estoient rendus à la volonté d'ioeux seigneurs de Rays et de Beaumanoir, furent tous pendus.

L'an 1427, les comtes de Warwîch et de Sufolc, anglois, délibérèrent de mettre le siège à l^iontargis, et mandèrent à cet effet gens de toutes parts en grand nombre, tant Anglois que de leurs alliez; et si firent provision d'artillerie, puis vinrent mettre: le siège tant devant la ville comme devant le chasteau : il y avoit dedans un gentilhomme gascon nommé Bouzon-de-Failles, vi de vaillantes gens en sacompagnée. A Tarrivée des Anglois, aucuns compagnons saillirent, et il y eut par diverses fois de gaillardes escarmouches. Les Anglois fermèrent tellement leur siège, qu'on n'y eust pu, sinon à grande difficulté, entrer ny sortir ; et firent par dehors des fossez et bayes, en reservant seulement aucunes entrées par lesquelles on pouvoit venir en leur ost : avec iceluy Bouzon et ses gens estoient les liabitans de cette ville-là, qui avoient tous bonne volonté de se bien deffendre. Les Anglois faisoient grandement tirer leurs bombardes et canons, tellement que la ville fut fort batuë en divers lieux ; et nonobstant ceux de dedans se defendoient vaillamment, et grevoient beaucoup les Anglois, spécialement de coups de traict, t^nt de grosses arbalestes que de canons.

Or un certain Jour fut fait une. sortie, en laquelle fbt pris un de ceux de la garnison, lequel avoit autrefois esté du party du duc de Bourgongne; et pour se délivrer il dit siux Anglois que s'ils le vouloient laisser aller, qu'il luy sembloit bien qu'il trouveroit moyen de leur bailler le chasteau par un lieu dont il avoit la garde quand il y estoit : et entre autres il le dit i\ messire Simon Morbier, un chevalier francois, et leur monstra par dehors la manière et le lieu ; et les Anglois adviserent sur cela que la chose estoit bien faisable, et fut pris à ce dessein le jour et rhem*e; puis ils le laissèrent aller. H entra donc dedans la place; et aussi-tost qu'il y fut, il dit audit Bouzon tout ce qu'il avoit dit et fait; lequel en fut bien joyeux, car il luy sembloit bien que par ce moyen il en pourrott bien prendre et accabler.

Or les Anglois et Bourguignons vinrent pré-

cisément au jour assigné et à l'heure entreprise; et furent diligens de dresser leurs eschelles, puis entrèrent dedans : mais aussitost qalls estoient entrez oif les prenoit et desarmolt-on, et entre les autres le susdit messire Simon y entra luy-mesme, et fût pris. Il ne retonrnoit personne à la fenestre par où ils entrolent : de sorte que les Anglois apperceurent bien qu'il y avoit de la tromperie; neantmoins il y en eut quinze ou seize de pris. Ceux de dedans tinrent longuement, et se defendoient fort; mais vivres leur faiiloient, et n'estoit pas possible qu'ils peussent plus gueres longuement tenir. Laquelle chose estant venue à la connoissance du comte de Richemont connestable de France, et du comte de Dunois, ils assemblèrent vivres le plus quils peurent, et aussi des gens de guerre : entre les autres estoient en leur compagnée les seigneurs de Graville, de Gaucourt, Estienne deVignoles, dit La Hire, et autres, pour adviser oominent on pourroit mettre des vivres dedans la ville et le chasteau; et fut advisé que si on livroit ou faisoit une forte escarmouche en un certain lieu, qu'on y pourroit jetter et mettre vivres par un autre costé. Le connestable se tint cependant à Jargeau avec ses gens, et le comte de Bunois alla vers Montargis, avec lequel estoit Estienne de Vignoles, dit La Hire, lequel, accompagné de soixante lances, fut chargé d'aller faire une course devant le siège, pour sçavolr leur maintien ; auquel ledit comte de Dunois promit de le suivre, et aussi le fit-il. Les Anglois , comme dessus a esté touché, avoient fermé et clos leurs logis de paulx et de fossez, au long desquels estoient les logettes de ceux qui tenoient le siège, couvertes de chaumes, de feure, et d'herbes seiches.

Or avec La Hire estoit aussi un capitaine d'Ëscosse nommé Quennede, et l'abbé de Serqucnciaux, qui avoient bien de trois à quatre mille hommes de pied. Quand La Hire approcha du siège, et eut apperceu que c'estoit chose très-difficile d'y entrer, il advisa un passage par où il luy sembla qu'on passeroit bien : alors luy et ses compagnons prirent leurs salades, et leurs lances au poing ; et y estoit le seigneur de Graville, firangonnet d'ArpaJon, Saulton de Mercadieu, et autres. La Hire trouva un chapelain, auquel il dit qu'il luy donnast hastivement absolution ; et le chapelain luy dit qu'il confessast ses péchez. La Hire luy respondit qu'il n'auroit pas loisir : car il falloit iiroiiiptement frapper sur l'ennemi, et qu'il avoit fait ce que gens de guerre ont accoostuoié faire. Surquoy le chapelain luy bailla dwolution telle quelle ; et lors La Hire fit sa prière à Dieu, en

UÉMOIfiES CONCBHNANT LA PUGELLB, D*OfiLBAMS.

disant en son gascon, les mains Jointes : « Dieu, » Je te prie que tu fasses aujourd'huy pour La » Hire autant que tu voudrois que La Hire ûst » pour toy si il estoit Dieu, et tu fusses La » Hire. >* Et il cuidoit très-bien prier et dire. Advisant donc une des entrées du siège, luy et ses compagnons y entrèrent comme environ l'heure de midy, les lances au poing, pendant que ceux du siège disnoient.

Oo cria aussl-tost à l'arme , et les Anglois se mirent incontinent sus armez et habillez. Surquoy les François et Escossois qui estoient avec les susdits abbé et Quennede se rangèrent , et mirent le long des fossez que les Anglois avoient faits autour de leur siège, et entrèrent es logis, mettans le feu dedans , et combattirent contre ceux qu'ils trouvoient et rencontroient ; puis ils se joignirent aux gens de cheval. Là dessus les bannières et estandarts des Anglois furent levez, lesquels s'assemblèrent et rallièrent par diverses fois. Les seigneurs de leurs troupes estimoient au commencement que ce ne fussent que coureurs et compagnons qui vinssent escarmoucher; et il y eut de fort-belles armes faites d'un costé et d'autre , et furent les bannières et estendarts ruez par terre et abbatus. En suite dequoy les comtes de Warwic et de Suffolc conmiencerent À se retirer avec une partie de leurs gens en passant la rivière , et les François les suivirent; tellement que les Anglois furent défaits, dont il y eut plusieurs de tuez et de pris. Ledit comte de Dunois arriva aussi de bonne heure mec belle eompagnée , et les François ne trouvèrent depuis aocone résistance , sinon d'un chevalier anglois nommé Henry Biset, qui estoit encores en son parc, et avoit environ deux cent Anglois. Il se défendit vaillamment, mais à la fin il fut pris , et ses gens furent mis à mort. Aucuns saillirent de la ville, qui firent grande tuerie sur les Anglois: ceux qui tendent le siège de l'autre costé de la rivière se rangèrent conmie en bataille, et les François aussi d'autre costé , lesquels n'entrèrent oncques es ville et chasteau de Montargis Josques à ce qu'il fùst nuict close, et que les Anglois fussent entièrement partis et en allez.

Et ainsi fut le siège levé , qui fut , comme on disoit , une bien vaillante entreprise mise à l'effet par ledit Estienne de Yignoles, dit La Hire; et y furent gagnées plusieurs bombardes et canons, biens, meubles et vivres. Au sujet de quoy les pauvres gens firent la nuict grande Joye et chère dans la ville. Le seigneur de Graville et ledit d'Arpajon s'y comportèrent vaillamment , et aussi fist Saulton de Mercadieu , lequel y receot un coup de lance par la bouche, qui passa outre plus de demy pied. Il se déferra hardiment

Page 1