‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 13 sur 157 · I. C. D. If., T. Ilf · texte numérisé non relu

I. C. D. If., T. Ilf

luy-mesme en la retirant , et ne cessa point pour cela de tousjours combattre.

Environ ce temps , Le-Gamus-de-Beaulieu , lequel, comme lia esté dit cy-dessus, estoit auprès du Roy en grand crédit , et auquel le Hoy faisoit du bien , commença à entrer en hautesse du courage, en mesprisant aucuns. Or une Journée le Roy estant dans le chasteau de Poitiers , ledit de Beaulieu se voulut aller esbattre hors du chasteau , n'ayant avec lui qu'un gentilhomme nommé Jean de La Granche; et estant dans un pré sur une rivière , où le lieu estoit assez plaisant et agréable , survinrent là soudainement cinq ou six compagnons qui tirèrent tout à coup leurs espées , et frappèrent sur luy tellement qu'ils le tuèrent tout roide : laquelle chose estant venue à la connoissance du Roy, il en fut bien desplaisant , et ordonna qu'on suivit diligemment les meurtriers , pour les prendre et en faire Justice. Plusieurs montèrent à cheval, mais on ne les peut trouver ni attrapper ; aucuns furent soupçonnez de cette action , qui en estoient innocens : enfin il n'en fut autre chose. Et lors le seigneur de la Trimoiiille , qui estoit grand et puissant seigneur, tant de parens et amis que de terres et seigneuries, se mit et tint auprès du Roy.

Le Jour mesme que le siège de Montargis fut levé , messire Ambroise , seigneur de Lore , pai*tit de Sablé avec sept ou huict vingt combattans, et prit son chemin vers la ville de Saincte-Suzanne , auquel lieu estoit logé un Anglois nommé Jean Fastot, accompagné de deux à trois mille combattans : et un capitaine anglois nonamé Henry Branche , se vint loger en un village à demie lieue de Saincte-Suzanne , avec bien deux cent à douze vingt combattans, lequel village on nomme Ambrieres. Laquelle chose estant venue à la connoissance dudit seigneur de Lore, il s'en vint accompagné de ses gens frapper sur les logis d'iceluy Branche, où ils trouvèrent forte défense et grande résistance : mais finalement les Anglois firent defifaits , dent il y eut sept à huict vingt de tuez , et n'y eut prisonnier que ledit Branche et un autre gentilhomme d'Angleterre , et les autres s'enfuirent. Cela estant fait, ledit chevalier s'en retourna audit lieu de Sablé, avec plusieurs chevaux et haruois gagnez sur iceux Anglois. Peu de temps après, le dessus dit Fastot mit le siège devant un chasteau nommé Sainct-Oiian , qui appartenoit au seigneur de Laval, et le prit par composition; et aussi n'estoit-il pas tenable.

Tantost après ledit Fastot assiégea un chasteau nommé LaGravelle, et ceux de dedans le tinrent par aucun temps, puis se mirent à eom.

MUMOIEES CONCBR^iANT L4 PLCELLE I) ORLEANS.

position , au.cas qu'ils n*aui*oient secours à certain Jour , et en baillèrent ostages : et cepcn* dant aucuns François plus forts que ceux de la garnison y entrèrent. Le duc de Betfort vint au jour assigné, requérant qu'on luy rendit la place : mais il n'y eut aucuns de ceux qui avoient assisté à la susdite composition qui dissent parole ou mot ; et pour ce fit-il couper la teste aux ostages, au grand desplaisir de ceux qui avoient fait cette composition ; puis le siège fut levé , et les Anglds s'en allèrent.

En ce temps le duc d'Alençon , qui avoit esté prisonnier à la bataille sus-mentiounée de Verneuil , fut délivré des Anglois , ausquels il paya bien deux cent mille escus , dont il donna partie comptant, et de Tautre bailla pour ostages le sire de Beaumesnil , messire Jean Le Verrier, Ferbien de Yillepromis ou Yileprovins, Hardoûin de Montlorées , Jean Le Senescbal , Hué de Fontenay, et le seigneur de Boissenver ; et puis fit telle diligence, qu'il mit ses ostages à pleine délivrance. Pourquoy faire il vendit sa terre et seigneurie de Fougères , afin de leur tenir ce qull leur avoit promis ; et luy cousta en outre tout ce qu'il avoit et peut flner de meubles.

Àssez-tost après les seigneurs de Rays et de Beaumanoir dressèrent une armée, et assemblèrent des François ce qu'ils peurent , et mirent le siège devant une place nommée le Lude, sur la rivière du Loir, de laquelle estoit capitaine un Anglois nommé Blanquebome , qui avoit en sa oompagnée de vaillans Anglois , bien munis de vivres , et garnis d'babillemens de guerre. Lesdits seigneurs y firent asseoir certains canons ; tellement que cette place fut bien batuë en aucuns lieux , puis assaillie et prise d'assaut par les François. Ià furent tuez ou pris plusieurs Anglois , et par especial y Ait tué ledit Blanquebome , capitaine de la place.

Audit temps il y avoit tousjours des débats et broiifllis touchant le faict du gouvernement du royaume ; et le duc de Bourbon , le connestable, le comte de La Marche et autres seigneurs estoient mal-contens de ce que le Roy n'entendoit autrement au gouvernement de son royaume et à la défense d'iceluy contre ses ennemis : pourquoy ils s'en vinrent à Bourges , et entrèrent dedans , puis mirent le siège devant la tour, dedans laquelle estoit en deffense un vaillant chevalier nommé le seigneur de Prye, lequel fût plusieurs fois sommé de bailler la place ; mais il respondoR tousjours que le Roy la luy avoit baillée , et qu'il ne la rendroit à autre sinon à luy. Il y eut diverses escarmouches; et un jour que ledit de Prye entendoit et s*appliquoit à la deffense de la place, il fiit frappé d'un vireton ,

dont il alla de vie à trespas : ce nonobstant , le seigneur de La Borde tint ladite place contre lesdits seigneurs. Or la chose estant venue à la cognoissance du Roy , il partit de Poictlers , et le seigneur de La Trimoûille avec luy : si vinrent devant Bourges , et estoit le Roy tres-mal content desdits seigneurs , et de leur manière de faire. Enfin leur paix fut faite par le moyen d'iceluy seigneur de La Trimoûille, lequel y travailla de tout son pouvoir : puis le Roy entra à Bourges , et firent très-bonne chère ensemble.

L'an 1428, aucuns seigneurs entreprirent d'entrer dedans la cité du Mans , et y avoit aucuns des habitans de la ville qui se faisoient forts de mettre les François dedans ; et à ce faire mirent-ils grande peine et diligence. Or à exécuter cette entreprise estoient le seigneur d'Orval , frère du seigneur d'Albret , le sire de Bueil , le seigneur de Beaumanoir , Estienne de Vignoles dit La Hire , Roberton des Croix , et plusieurs autres capitaines et gens de guerre , lesquels vinrent devant la place au jour qui leur avoit esté dit et assigné , et entrèrent assez soudainement dedans la cité par le moyen d*iceox habitans , dont ceux de la ville furent bien esbahis , et mesmement les Anglois estans en icelle. Parquoy ils se retirèrent en une tour appellée la tour Ribendele , assise prés d'une des portes de ladite ville , appellée la porte Sainct- Vincent, laquelle les Anglois tinrent avec ladite tour, et se deffendirent fort , et résistèrent tout le jour tres-vaillamment contre les François.

Or est vray que le seigneur de Talbot , un vaillant chevalier anglois, estoit lors à Alençon, et avoit assemblé grande quantité d*Anglois , pour certaine entreprise qu'il avoit faite sur les François. Les Anglois de ladite tour se voyans en tel party, luy envoyèrent demander secours ; et tantost qu'il en sceut les nouvelles , il vint hastivement audit lieu du Mans, avee environ trois à quatre cent combattans, et arriva entre le poinct du jour et le soleil levant ausdites tour et porte, où les François mal-advlsezet oonseilez n'avoient mis aucune provision et fortification , mais estoient en leurs licts et logis, où le soir ils avoient fait bonne chère ; puis il entra dedans la ville en criant SaincUGeorge! Les François furent de ce bien esbahis : dont les uns montèrent hastivement à cheval , et partirent hors d'icelle ville ; les autres résistèrent le mieux qu'ils peurent : mais la plus grande partie furent tuez et pris. Assez-tost après survint le seigneur de Beaumanoir, qui pensa repousser ledit Talbot , mais il ne trouva aucun ayde ; et pour ce , il s'en retourna. Et ainsi cette cité fut recouvrée p«iF

UÉMOIAÈS CO.NCEBNARt Li PtJCBLLE u'Ofi^JÉÀK^.

Sa

talbot, lequel fit incontinent acquérir des consentAns de l'entrée et entreprise susdite faite par les François , et en trouva aucuns : si les prit, et ies fit piteusement mourir ; et si en outre fit-il punition de ceux qui avoient aucunement fait semblant d'estre joyeux de ladite entrée ; et y moururent , à cette occasion , des François, plusieurs gens de bien.

Environ ce temps, le comte de Richemont, coonestable de France , fit reparer la ville de Pontorson en Normandie , et y mit grosse garnison contre les Anglois : dont il fit et ordonna capitaine un vaillant chevalier nommé le seigneur de Rotelan , lequel assez-tost après fit une course en Normandie devant Avranches. Les François et les Anglois se trouvèrent sur les champs , et se battirent très-bien l'un Tautre ; finalement les François ftirent deffaits, et ledit seigneur de Botelan pris pai" les Anglois. Après la prise dudit Rotelan, fut mis et estably capitaine en sa place , dans ladite ville de Pontorson, Bertran de Dinan , fi'ere du seigneur de Chasteanbriant , mareschal duc de Bretagne , avec bien grosse compagnée de gens , pource qu'on se doutoit que les Anglois n'y vinssent mettre le siège : et ne demeura point long-temps que le comte deWarwich et le seigneur de Talbot, avec grande compagnée d' Anglois , vinrent mettre et asseoir le siège devant icelle ville de Pontorson, où ils ftirent par long-temps ; durant lequel temps il y eat de fort grandes escarmouches et divers assauts , où les Anglois perdirent de leurs gens : et durant iceluy siège le baron de Cou* lonces, le seigneur de La Hunaudaye , le seigneur de Chasteau-Giron , le vicomte de La Beliere et autres , saillirent de ladite ville (car elle n'estoit pas du tout assiégée) , et vinrent rencontrer es grèves de la mer, entre Avranches et le Hont-Salnct-Michel , le seigneur de Scales , avec grande compagnée d*Anglois , lesquels oonduisoient livres en l'ost devant icelle ville de Pontorson. Là se combattirent->ils tres^fort et très-longuement ensemble ; et finalement les ba> n>ns de Goulonces, Hunaudaye et Gbasteauûiron ftirent deffaits, et y moururent tous trois ; et y en eut plusieurs de pris prisonniers , entre lesquels fut le vicomte de La Beliere : et ce fait, ledit seigneur de Scales mena et conduisit les^ dits vivres Jusques au siège que tenoit Iceluy comte de Warvic devant Pontorson; et après ancon temps ladite ville ftit rendue par composition, et ceux de dedans s'en allèrent sau6 Icnrs corps et biens.

En ce temps , Talbot et ses gens prirent par escalade la ville de Laval , et y entrèrent ; il y «voit beaucoup de richesses dedans qu'ils pille*

rent, et firent tdut ce qu'ennemis pouvolent faire. Messire André de Laval , seigneur de Lo« heac, estoit pour lors dedans icelle ville, mais il se retira au chasteau , et paya après par com-» position vingt mille escus.

La ville et cité de Toumay , qui estoit comme entre les mains du duc de Bourgongne , obéît tout pleinement , et se tint nuëment au Roy.

Messire Jacques de Harcourt tenoit le Crotoy, et avoit des gens de guerre avec luy ; les Anglois y mirent le siège, et le prirent par composition. Ledit de Harcourt, qui estoit neveu du seigneur de Partenay, s'en vint en Poictou , et se disoit avoir droict en ladite place de Partenay ; nonobstant quoy il alla voir son oncle , seigneur d^ ladite place , lequel luy fit grande chère, et le récent honorablement Ledit de Bav^ court regarda fort icelle place, qui sembloit belle et forte, et convoita fort de l'avoir, s'imaginant et considérant que son oncle n'estoit pas bien sage , comme Ton disoit : puis s'en retourna, pensant qu'il retoumeroit une autre fois , et qu'il auroit la place s'il pouvoit ; car si luy et ses gens pouvoient entrer au chasteau , ils seroient les plus forts. Ce qui luy sembloit bien facile à exécuter, veu qu'audit chasteau il y avoit une yssuê qui sailloit aux diamps, laquelle i! ouvrirolt à force , et mettroit gens par là, puis feroit lever le pont-ievis du costé de la ville, tellement qu'on ne pourroit secourir ceux de dedans. Or pour mettre son imagination à exécution, fl s'en vint à Partenay, et fit mettre une embusche assez prés du pont-Ievls ou de rentrée qui sortoit du chasteau aux champs. Entré qu'il tut au diasteau , on luy fit bonne chère, et il y disna, et ne se donnoit-on de garde de ce qu*il vouloit faire. Après le disuer il vint au seigneur de Partenay son oncle , et luy dit pleinement qu'il avoit sa part audit chasteau , et qu'il ftdloit quil le gardast à son tour; et que s'il y avoit honmie qui l'en voulust empescher, qu'il le tueroit et feroit mourir ; et dit-on que luy et ses gens tirèrent leurs espées. Le seigneur et ses gens ftirent bien csbahis , desquels aucuns se retirèrent en la tour du ponMevis de devers la ville, lequel estoit levé : si tinrent ladite tour, et commencèrent d'en haut à crier l'aliarme : pourquoy le peuple de la ville s'esmeut tout à coup, et apportèrent eschelies. Si gagnèrent et abbatirent le poAt-icvis, et entrèrent dedans la place à l'ayde de ceux de dedans la tour, puis tuèrent tous les gens dudit de Harcourt, lequel se retira en une tour en bas , où il y avoit de petites» arbalestes et fenestres qui estoient bien estroites. Toutesfois on luy perça les deux cuisses d'une lance par.

MBMOIBBS CONC£BNA^T LA PUCELLB d'oULEANS.

une des lucarnes : et pour abréger, il fut tué , et ses gens furent jettez tous morts en la rivière, et il fut enterré en un cimetière..

En Tan 1428, Thomas de Montagu, chevalier, comte de Salisbery, fut ordonné, commis et député par les trois Estats d'Angleterre pour venir en France faire guerre : laquelle chose estant venue à la coguoissance du duc d'Orléans encore prisonnier en Angleterre, il pria ce comte qu'il ne voulust faire aucune guerre en ses terres ny à ses subjets, veu qu'il estoit prisonnier, et qu'il ne se pouvoit deffendre ; et diton qu'il luy promit et octroya sa requeste. II passa la mer à grande puissance , et vint en France ; si vint premier devant Nogent-le-Roy, dont l'obeïssance luy fut baillée par ceux de In garnison, qui se rendirent à sa mercy, sans livrer aucun assaut : puis les François vuiderent en peu de Jours, par composition, les places de Ghasteau-Neuf-sur-Loire, Rambouillet, de Berthencourt et Rochefort.

En Juillet iceluy an , le comte de Salisl)ery vint au Puiset, et prit la forteresse d'assaut, et fit par sa cruauté pendre tous ceux qui forent pris dedans.

Girault de La Palliere tenoit Thury en Beausse ; mais il s'enfuit hastivement , pour la venue du comte de Salisbery, après le partemcnt duquel ses compagnons qui estoient dedans rendirent par composition la place au comte , qui lit mettre le feu dedans. Puis mit le siège de toutes parts devant Yenville, laquelle place il fit fort battre de bombardes et canons , qui y firent peu d'effect ; et nonobstant que dedans ils fussent peu de gens pour la deffense, si estce qu'ils se deffendoient vaillamment. Le Jour de la decolation de sainct Jean, vingt-neuflesme Jour d'aoust en iceluy an, le comte de Salisbery fit assaillir vers le soir la ville d'Yenviile ; et en iceluy assaut, qui fut fier et merveilleux , il y en eut tant de ceux de la ville blessez, qu'ils furent conquis par force : dont aucuns se retirèrent en la tour ; mais à la fin il leur convint de se rendre , avec le chasteau. Là furent pris Le Galois de Yilliers , Pregent de Coitivy, qui fut depuis admirai de France, et autres nobles, avec les bourgeois de la ville.

Après la prise de Yenville , le comte de Salisbery y séjourna par aucuns jours, pendant lesquels ceux de Meun-sur-Loire envoyèrent par devers luy ; et traita là avec leurs messages , qui mirent les Anglois dedans , un Jour de sa* medy, au mois de septembre; et firent tant qu'ils leur livrèrent en ce mesme Jour le pont de Meun ,• lequel les Anglois fortifièrent. Après la réduction de la ville et du chasteau de Meun-

sur-Loire, le comte fit mener à Paris tous ses prisonniers, pour plus entretenir son commun peuple, et leur donner plus d'espérance; et ce faict , vint de Meun par devant Montpipeau , qui luy fut rendu par composition. Luy venu a Meun , il envoya grand nombre de gens à Beaugency, qui trouvèrent la ville ouverte et vuide: les François s'estoient retirez au pont et au chasteau. Neantmoins les Anglois se logèrent dedans la ville, sans assaillir.

Au mois de septembre du mesme an 1428, le comte de Salisbery envoya des Anglois en très-grand nombre en l'église de Clery, qui la pillèrent, et les chanoines et autres là retirez ; et y firent des maux innombrables.

Le comte avoit laissé dans la ville de Yenville, à son départ, ses canons, munitions et habillemens ; et pource qu'il f^t en doute de les faire amener devers luy sans grande conduite , il vint à grande puissance en bataille ordonnée faire visage devant Orléans, le huitiesme Jour de septembre environ midy ; et là se tint jusques à la basse-vespre, pour empescher que les François ne fussent au devant; pendant laquelle demeure son charroy passa. Le bastard d'Orléans, La Hire, Poton de Sainte-Traille , et autres nobles, avec les l)onnes gens d'Orléans, sortirent de la ville à l'arrivée de ce comte, et se continrent honorablement et vaillamment. Il y eut de fort grandes escarmouches , là où les Anglois perdirent, et se retirèrent sur la nuitée à Meun.

Audit mois de septembre d'iceluy an 142S, ce comte de Salisbery mit le siège devant Baugency du costé de la Beausse et de laSolongne, et fit bnîre le chasteau et le pont de bombardes; lesquels luy furent rendus par composition avec l'abbaye, le jour sainct Fremin en iceluy mois : puis l'abbé, avec autres, fit le serment aux Anglois.

Environ ce temps, le comte de Salisbery envoya grand nombre de gens devant Marchesnoir, qui fut rendu en son obéissance. Il envoya aussi devant La Ferté-Hubert , dont le chasteau luy fut rendu par composition.

En ce temps, messire Jean de Lesgot avoit la garde de la ville et du chasteau de Sully pour le sire de La Trimoûille ; auquel lieu vint messire Guillaume dé Rochefort, qui en fit partir ledit de Lesgot et sa compagnée , puis y ordonna garnison de Bourguignons et Anglois. Et tost après y vint le seigneur de Jonvelle, frère du sire de La Trimoûille, qui prit la garde de la ville et du chasteau.

Le second jour d'octobre du mesme an 1438, le susdit comte de Salisbery envoya devant Jcr-

MBMOtBES CONCtBNAriT LA PUGELLE d'oBLÉàNS.

Hi

^'cau messire Jean de La Poule, avec grand nombre de gens et appareil, qui aussi-tost conquit le pont, et fit fort batre la ville, qui estoit tres-foible ; dedans laquelle s'estoient retirez tes compagnons qui avoient esté en garnison en plusieurs forteresses de la Beausse et du Gastiuois, lesquelles avoient esté rendues par composition aux Anglois. Si entrèrent ces gens en composition : dont partie prit le party des Anglois, et rendirent cette ville de Jargeau ausdits Anglois, le cinqulesme jour du mois d'octobre. Iceluy de La Poule mit grande garde en cette ville , et ensuite envoya grand nombre de gens devant Chasteau-Neuf-sur-Loire, qui se mit en son obéissance.

Le septiesme jour d'octobre 1428, La Poule partit de Jergeau , et prit à force de puissance logemeht à Olivet prés Orléans ; et les Anglois vinrent courir et donner jusques aux barrières de Sainct-Marcel. Là y eut grande escarmouche, en laquelle les Anglois furent repoussez, lesquels se retirèrent le lendemain à Meun et Baugency.

Le mardy douziesme jour d'octobre de Tan 1428, le comte de Salisbery, accompagné de La PouUe, Glacidas, du seigneur de Ros, Lancelot de Lisie , Gilbert de Halsale, Thomas Guerard, le sire de Scales, Guillaume de Rochefort, et autres chevaliers et escuyers , tant Anglois comme faux et renégats François , avec ceux des villes de Paris et Chartres^ et de la province de Normandie, vibt à toute puissance mettre le siège devant Orléans. A la venue duquel saitlirent contre les Anglois le susdit bastard dt)rleaiis ,. les nobles et bourgeois , qui avoient auparavant abattu partie des fauxbourgs du Portereau , et avoient commencé devant les loumelles un boulevart qui n'estoit pas encores parfait; mais ils y travailloient jour et nuict. Si mirent les François le feu au demeurant d'iceux fauxbourgs , et en l'église des Augustins : et les Anglois tinrent loin de là leurs tentes , sans approcher le pont, jusques à ce que le feu desdits fauxbourgs fut cessé. Et cependant ceux d*Orleans abbatirent la muraille des fauxbourgs, et remplirent le boulevart, à Topposite duquel les Anglois fermèrent une bastide dans Teglise et en rhostel des Augustins, qui u'estoient du tout abbatus ; laquelle bastide les Anglois fortifièrent de profonds fossez et de elosture, et vinrent souvent fkire des escarmouches devant le boulevart; de plus, ils assortirent de merveilleuses bombardes et canons , dont ils firent jetter jour et nuict contre la muraille de la cité et des toumelles du pont. Le comte de Salisbery se >mt loger en celte bastille, et fit commencer la

raine pour conquérir le boulevart. Ceux d'Orléans en eurent cognoissance , qui se prfrent alors à contreminer ; et furent tant menées les mines et contremines , qu'ils furent fort approchez. Là dessus ledit comte fit appareil d'eschelles et autres habillemens pour assaillir le boulevart; dont ceux d'Orléans s'apperceurent bien, et garnirent leur boulevart de gens de faict , et d'habiilemens de guerre pour la défense : entre lesquels furent le sire de Villars , le sire de Guitry, le sire de Gonraze, messire Nicole de Giresme, chevalier de Rhodes , Poton de Sainte-Traille, Pierre de La Chapelle, et autres chevaliers et escuyers de nom et d'armes , et avec eux les bourgeois d'Orléans en bien grand nombre.

Le jeudy vingt et uniesme jour d'octobre du susdit an 1428, les Anglois livrèrent à toute puissance, environ l'heure de midy, un fier et merveilleux assaut contre les François qui tenoient le boulevart du bout du pont d'Orléans. L'assaut dura longuement, auquel furent tuez et blessez plusieurs Anglois : car les François les abbatoient des eschelles dedans les fossez , dont ils ne se pouvoient relever, attendu qu'on jettoit sur eux cercles liez et croisez, cendres vives, chaux , gresses fondues, et eauês chaudes, que les femmes d'Orléans leur apportoient : et pour rafraischir les François du grand travail qu'ila souffroient, lesdites fenunes leur bailloient viti^ viandes, firuits, vinaigre et toûailles blanches ;et aussi leur portoient des pierres, et toutce qui pouvoit servir à la défense : dont aucunes forent veuës, durant l'assaut, qui repoussoient à coups de. lances les Anglois des entrée» du boulevart, et les abbatoient es fossez. Les Anglois furent là grevez à merveilles, et tant qu'ils cessèrent l'assaut, où ils firent grande perte.

Or en iceluy assaut fut blessé Pierre de La Chapelle, dont il mourut le second jour d'après, et fût fort plaint. Aussi y furent blessez les seigneurs de Guitry, de Conraze, de Villars, Nicole de Gtresme et Poton de Sainte-Traille, lesquels furent du depuis guéris. Après lequel assaut les Anglois, qui n'avoient parachevé la mine encommencée , y besongnerent tant jour et nuict, que ledit boulevart fiit presque tout miné , et n'estoit retenu que sur estayes , où il ne fàilloit sinon que mettre le feu, pour faire fondre iceluy boulevart et accabler ceux qui estoient dedans. Mais le samedy ensuivant, vingt et troisiesme jour dudit mois d'octobre, ceux d'Orléans, qui de ce eurent cognoissance, mirent le feu audit boulevart à la veuë des Anglois , et se retirèrent es tournelles du pont, dont ils levèrent le pont. Et se doutant tousjours qu'ils ne

MEMOIBES CONCERNAIT LA PUCELLE l> OBLEANS.

peossent longuement tenir les tourneiles , dont partie estoit fort batuë et empirée , ils rompirent a^cunes ardies du pont, outre et au delà desquelles ils levèrent un boulevart du costé par devers la ville, et fortifièrent ledit pont.

Or advint que le dimanche vingt et quatriesme jour d'octobre en iceluy an, les Anglois vinrent à puissance assaillir les tourneiles, qui estoient peu garnies de gens de faict : car la pluspart avoient esté blessez en Tassi^ut du Jeudy lUt au boulevart. Si dressèrent les Anglois des eschelles, tantj[>ar terre comme par le costé de la rivière de Loire, qui estoit lors fort basse ; et firent tant qu'ils prirent et emportèrent, après ua peu de résistance, lesdites tourneiles environ deux heures après midy, et rompirent une arche entre icelles et le boulevart du pont; puis fortifièrent Jour et nuict icelles.. tourneiles en telle manière, que ce lieu fût mis en défense , et rendu tenable contre toute puissance : dont le comte de Salisbery commit la garde et défense à Glacidas , qui estoit de haut courage, plein de toute tyrannie et orgueil. Cestuy Glacidas fit reparer et renforcer le boulevart qui avoit esté abandonné, et assortit, tant là conmie es tourneiles, des canons et merveilleuses bombardes, dont il fit jetter Jour et nuict en la cité et contre le boulevart du pont ; duquel messire Nicole de Giresmc eut la garde , avec grande oompagnée de nobles et bourgeois d'Orléans , lesquels d'autre part firent grandement battre de canons et merveilleuses bombardes les tourneiles, dont en peu de temps ib abbatirent tout le comble avec la pluspart de la muraille. Mais les Anglois se fortifièrent tant par dedans de bois, qu'on ne les pou voit que peu grever.

Les bourgeois d'Orléans furent en grande douleur pour cette prise des tourneiles : mais le bastard d'Orléans, La Hire, monseigneur de Bûell, monseigneur de Chaumont, et messire André d'Averton, messire Theaulde de Valepergue, le seigneur de Saincte-Severe, et de Boussacmareschal de France, messire Jacques de Ghabannes, seneschal de Bourbonnois, le sire de Yiliars, le sire de Conraze, et autres nobles. Tinrent le lundy après la susdite prise en grande compagnée de bonnes gens d'armes, dont ceux d'Orléans furent fort resjoûis, et fortifièrent et garnirent leur pont de plus en plus, faisans jetter jour et nuict canons et vuglaires : au subjet 4e quoy Glacidas usa souvent de grandes menaces, et s'alloit ventant par son orgueil qu'il feroit tout tuer à son entrée dedans la ville, tant hommes comme femmes, sans en espargner aucuns. Après la venue du bastard d'Or- Içfius çt de 1^ çhçYa(erie, advint yn Jour que le

comte de Salisbery vint aux susdites toumeiles par l'enhortement de Glacidas, pour voir plus à plain la fermeture et l'enceinte du si^ de la cité d'Orléans. Mais ce comte estant prés d'une fenestre dedans lesdites tourneiles, où il r^ardoit et visoit la cité, Il fût (par Juste Jugement de Dieu, qui tout cognoit, et qui traite et re* compense les hommes selon leurs mérites) frappé de l'esclat d'une pierre de canon qui entra par ladite fenestre , et perdit soudain l'œil du coup, et cheut à terre prés de Glacidas, avec un autre chevalier qui fût tué decemesme coup.

Alors les Anglois, qui estoient bien dolens et courroucez de cette adventure, prirent ledit comte et l'envoyèrent à Meun le plus dandestinement qu'ils peurent, auquel lieu il trespassa au mois de novembre 14^8; au sijyet de quoy le courage des Anglois fût grandement afîoibly : lesquels envoyèrent hastivement devers le duc de Betfort, qui se disoit régent de France, requérant un chef au lien d'iceluy comte, avec secours de gens, argent et vivres; leqael régent envoya grande chevalerie , argent et vivres, pour maintenir ce siège : et pour govvemer la guerre, fit principaux chefs et capi-» taines messire Guillaume La Poule, comte de Suffort, les seigneurs de Talbot, de Gray, de Scales, messire Bobert Héron, Lancelot de Lisie, Gilbert de Halsates, Glacidas, et autres chevaliers et escuyers anglois, avec aucuns faux François, entre lesquels fut messire Guillaume de Rochefort, Hue des Prez, Eustache Gaudin, Geoffroy de Lamé, Jean de Chainviller, Jean Le Baveux, Guillaume Languedoc, Jean de Mazis, Guillaume Du Brolllac; et fut bien la puissance du siège nombrée de dix mille hommes. Ces chefs de guerre tinrent plusieurs conseils à Ban- Gency, à Meun, à Jargeau, et finalement délibérèrent que aux tourneiles, au boulevart de devant, es bastides des Augustins, de Sainct Privé et de Sainct Jean-le-Blanc, qui furent bien grandement fortifiez, gens seroient establis pour garder les passages par eauê et par terre, sous le gouvernement de Glacidas, capitaine des tourneiles; et ce faict, qu'ils mettroient siège de l'autre part de la cité d'Orléans.

L'an 1428, le vingt-neufiesmejour de decem* bre, le comte de Suffort, les seigneurs de Talbot, de Scales, et autres grands seigneurs anglois et bourguignons chefs de guerre, partirent de Jargeau, et vinrent à puissance mettre le si^ devant Orléans, du costé devers la Beausse ; ^^ pour enclore la cité, fermèrent et fortifièrent plusieurs boulevarts et bastides encloses de fossez et de tranchées sur tous les grands chemins passons, c'est à scavo}r la bastide 5ainct-Lau-

MEHOlfiSS CONCKARANT LA PUGKLLB DOBLSANS.

reos, la bastide du Colombier, la bastide de la Croix Boissée, la bastide qu'ils nommèrent Londres, au lieu des douzei Pairs; la bastide Aro, nommée Roiian; la bastide de Sainct-Povoir, nommée Paris; la bastide Sainct-Loup : et édifièrent dedans la Loire, au droict de Sainct- Laurens, .en Tisle Charlemagne, une autre bas* tide, et lA levèrent un port et passage par eauê, en telle manière qu'un des sièges pouvoit entresecourir l'autre : et ainsi appert que la ville fut enclose, tant du costé de Beausse que de Soulongne, de treize places fortifiées, tant boulevarts comme bastides : parqudy cette cité fut réduite en telle détresse, qu'ils ne peurent avoir secours de vivres par eauë ny par terre, Neantmoins les nobles et les bourgeois qui estoient dedans la cité sortirent souvent, et firent de grandes et fréquentes saillies; et si furent assaillir les Anglois jusques aux susdites bastides, lesquels sortoient aucunesfois. Il y eut beaucoup de grandes escarmouches, où il y eut grand nombre des chevaux du mareschal de Saincte- Severe de tuez. Ce mareschal fut de grande entreprise et hardy, et gouverna tant honorablement les gens de guerre qu'il tenoit à Orléans, qu'ils y séjournèrent depuis la Toussaints jusques à TAscension, sans faire aucun excès entre eux et ceux d'OrleanSé

Durant ce siège, Charles comte de Clermont, fils aisné du duc de Bourbon, se mit sus pour secourir la cité d'Orléans; il vint avec puissance à Blois, où il sceut nouvelles que le duc de Betfort avoit mis sus des Angtois en grand nombre, qui estoient partis de Paris avec grande quantité de vivres, pour avitailler l'ost des Anglois, et le secourir de gens : si partit-il de Blois pour aller au devant, et fit sçavoir son entreprise au bastard d'Orléans et aux chefs de guerre qui estoient avec uy dans Orléans, lesquels se tirèrent hastivement par devers luy, et trouvèrent prés d'Yenville iceluy comte et sa compagnée, qui furent joyeux de leur venue, et eurent tantost nouvelles que les Anglois estoient prés de Rouvray-Sainct-Denys, qui condulsoieut au siège un grand charroy chai'gé de vivres et d^artillerie. Les François furent tres-desireux de combatre les Anglois, et pour ce faire ils mirent et joignirent ensemble leur puissance, qui estoît grande : car là estoient le comte de Clermont, accompagné de tous les hauts barons d* Auvergne et de Bourbonnois, le bastard d'Orléans, les sires de La Fayete et de Saincte-Severe, maresehaux ; le sire, de Culant, admirai de France ; le vicomte de Thoûars, le sire de Belleville, les plus fameux chevaliers et cscuycrs du Bcrry et de Poitou, messirc Jean Ëstuart ou

Stuart, connestable des Escossois, comte d'Evreux (auquel le Roy avoit donné cette comté), et son frère, avec grande compagnée d'Escossois ; messire Guillaume d'Albret, sire d'Orval ; messire Jean de Nilhat, seigneur de Chateaubrun, vicomte de Bribiers; messire Jean de Lesgot, La Hire, et plusieurs chevaliers et escuyers, et chefs de guerre, qui ordonnèrent leurs batailles : et fût conclud qu'ils ne descendroient point de cheval, fors seulement les gens de traict, qui à la veuë des Anglois et à leur venue assortiroient leurs canons, coulevrines, et autre traict.

Or les François allèrent tant qu'ils trouvèrent les Anglois prés Rouvray, qui, dans le doute qu'ils en avoient, s'attendolent d'avoir bataille. Ils estoient enclos de leur charroy, pour lequel garder ils ordonnèrent leurs gens de traict, avec les marchands qui estoient là venus de Paris et autres citez, et plantèrent tout autour le parc où ils estoient retirez grande quantité de paux aigus. Alors les batailles de pied françoises assortirent leurs canons, coulevrines et autre traict, puis approchèrent le charroy et les archers an glois, contre lesquels ils commencèrent à tirer de telle sorte, que peu tinrent-ils leurs places : car ceux d'Orléans, qui estoient là en grand nombre, les chargèrent à merveilles de belles coulevrines, contre lesquelles rien ne resistoit qu'il ne fust mis en pièces. Là fut fait à cette attaque grande tuerie d' Anglois et de marchands de Pai'is, pour lesquels secourir les Anglois n'ozerent partir de leur parc, redoutansles batailles de cheval qui estoient en leur veuë. Mais le connestable d'Escosse fut tant désireux d'assembler contre ses ennemis, que luy et tous ses gens descendirent à pied pour aller chercher les Anglois jusques dans leur parc, outre et contre le premier ordre donné, et sans attendre les autres; avec lequel descendit le bastard d'Orléans, les seigneurs d'Orval et de Chambrun ou Chasteaubrun, messire Jean de Lesgot, et aucuns nobles qui croyoient bien que les batailles de cheval deussent à l'assembler frapper sur les Anglois ; mais ils n'en firent oncques rien. A cette heure, qui fût environ vespres, le samedy douziesme jour de février, veille des brandons, l'an 1428, les Anglois sortirent tout à coup de leur enclos, et s'assemblèrent et s'unirent contre les susdits Escossois, qui furent deffaits en peu d'heures. Ce que voyans les Auvergnacs et autres, ils se prirent à fuir, sans s'assembler contre les Anglois, et se retirèrent à Orléans, et avec eux le susdit bastard, qui fut griefvement blessé en cette bataille, où furent tuez lesdits connestable d'Escosse, sires d'Orval, de Chasteaubrmi, de

MÉMOIBES CONCEBNANT LA PUCBLLE d'oBLÉANS.

Lesgot, et autres nobles de renom, Jnsqnes au nombre d'environ trois à quatre cent eombatans, et la pluspart hommes d'armes : 11 y eut aussi plusieurs Anglois de tuez. Messire Jean Fastot fût chef de la bataille des Anglois, lequel amena à la veuë des François les vivres et le charroy en Tost devant Orléans, le mardy après icelle deffaite.

Or après que ledit comte de Clermont se fût retiré à Orléans, il tint là aucuns conseils, et Jura et promit à son départ de secourir la ville de gens et de vivres dedans un certain jour, auquel il défaillit ; et demeurèrent seulement pour conforter la ville le mareschal de Saincte-Severe avec le bastard d'Orléans. Et dautant que ceux d'Orléans n'esperoient plus avoir secours du Roy, eux tendans à conserver la seigneurie du duc d'Orléans leur naturel seigneur, qui estoît prisonnier en Angleterre, et sçachans de certain que tout le plus des nobles de France avoient compassion de sa personne, et que le conseil d'Angleterre luy avoit octroyé pour ses pays abstinence de guerre à certain temps, sous la puissance du duc de Betfort, soy disant régent de France, lequel, par la dureté du conseil de Paris, ne voulut passer l'abstinence, mais fit mettre le siège devant icelle ville : pour venir à cette fin, aucuns nobles et bourgeois de la ville d'Orléans se retirèrent par devers le duc de Bourgongne et messire Jean de Luxembourg, requerans que pour pitié il leur pleust tant faire que par leur moyen ladite abstinence peust sortir à aucun effect ; à quoy ils furent fort enclins. A cette fin, lesdits ducs de Bourgongne et Luxembourg allèrent à Paris, en y menant avec eux les messagers d'Orléans, et requirent le duc de Betfort qu'il voulust faire lever le siège, et consentir icelle abstinence; dequoy il les refusa tout à plein. Pourquoy le duc de Bourgongne en prit grand desplaisir, et envoya avec les messagers d^Orleans l'un de ses hérauts, lequel vint en l'ost par devers tous ceux qui estoient du party dudit duc, leur faire commandement qu'ils se départissent de ce siège ; et ainsi le firent la pluspart des Picards, Champenois et Bourguignons ; dequoy la puissance des Anglois s'affoiblit fort. Ladite cité d'Orléans ainsi assiégée, et d'autre costé garnie de vaillantes gens ; et de plus les habitans de la ville ayans bon et grand courage de tenir et se défendre, comme ils avoient desja bien monstre, faisans abbatre leurs beaux fauxbourgs (presque aussi grands, s'ils eussent esté ensemble, comme la ville), et vingtsix jegllses, dont celle de Sainct Aignan d'Or- Icans (qui estoit collégiale, et un cloistre pour les chanoines, et où il y avoit de belles et gran-

des maisons canoniales) en estoit une. Les habr tans donc estans en grand doute et danger d'es* tre perdus, et réduits à la fin en lasubjection de leurs ennemis, oiiyrent nouvelles qu'il venoît une pucelle par devers le Roy, laquelle se faisoit fort de faire lever le siège de ladite ville d'Orléans.

L'an 1429, il y avoit une jeune fille vers les marches de Yaucouleur, natifve d'un village nommé Domp-Remy, de l'eslection de Langres (qui est tout un avec le village de Gras), fille de Jacques Baix et d'Ysabeau sa femme, simple villageoise qui avoit accoustumé aucunesfois de garder les bestes; et quand elle ne les gardoit, elle apprenoit à coudre, ou bien filoit : elle estoit âgée de dix-sept à dix-huict ans, bien compassée de membres, et forte ; laquelle un jour, sans congé de père ou de mère (non mie qu'elle ne les eust en grand honneur et révérence, et qu'elle ne les craignoit et redoutoit, mais elle ne s'ozoit descouvrir à eux, pour doute qu'ils ne luy empeschassent son entreprise), s'en vint à Yaucouleur devers messire Robert de Baudricourt, un vaillant chevalier tenant le party da Roy, et avoit dans sa place quantité de gens de guerre vaillans, faisans guerre tant aux Bourguignons qu'autres tenans le party des ennemis du Roy; et luy dit ladite Jeanne tout simplement les paroles qui s'ensuivent : « Capitaine » messire, sçachez que Dieu depuis aucun temps » en ça m'a plusieurs fois fait à sçavoir et com- » mandé que j'allasse devers le gentil Dauphin, » qui doit estre et est vray roy de France; et » qu'il me baillast des gens d'armes, et que je V leverois le siège d'Orléans et le menerois sa- » crer à Rheims. » Lesquelles choses messire Robert reputa à une moquerie et dérision, s'imaginant que c'estoit un songe ou fantaisie, et luy sembla qu'elle seroit bonne pour ses gens à se divertir et esbatre en péché ; mesmes il y eut aucuns qui avoient volonté d'y essayer. Mais aussi-tost qu'ils la voyoient ils estoient refroidis, et ne leur en prenoit volonté : elle pressoit tousjours instamment ledit capitaine à ce qu'il l'envoyast vers le Roy, et luy fist avoir un habillement d'homme, avec un cheval, et des compagnons pour la conduire ; et entre autres choses luy dit : « En nom Dieu, vous mettez trop à » m'envoyer : car aujourd'huy le gentil Bau- » phin a eu assez prés d'Orléans un bien grand » dommage, et sera-il eneores taillé de l'avoir j » phis grand, si ne m'envoyez bien-tost vers » luy. » Lequel capitaine mit lesdites paroles en sa mémoire et imagination, et scent depuis que ledit jour fut quand le connestable d'Escosse et le seigneur d'Ôrval furent deffaits par les An-

MBMOIRES CONCEBNÀMT LA PUCKLLB D OBLEAUS.

glois ; et estoit ledit capitaine en grande pensée de ce qu'il en feroit

Si délibéra et conclud qu'il l'envoyeroit , et luy fit faire robe et chaperon à homme, gipon, chausses à attacher houseaux et espérons, et lay bailla un cheval ; puis ordonna à deux gentilshommes du pays de Champagne, et un varlet, qu'ils la voulussent conduire : l'un des gentiÛiommes nommé Jean de Metz, et l'autre Bertrand de Pelonge, lesquels en firent grande difOcalté, et non sans cause : car il falloit qu'ils passassent par les dangers et périls des ennemis. Ladite Jeanne reoognut bien la crainte et le doute qu'ils faisoient; si leur dit : « En nom » Dieu, menez-moy devers le gentil Dauphin, » et ne faites aucun doute que vous ny moy » n'aurons aucun empeschement : » ( et est à scavoir qu'elle n'appella le Roy que Dauphin jusques à ce qu'il fust sacré.)

Et lors lesdits compagnons conclurent qu'ils la meneroient vers le Roy, lequel estoit lors à Chinon : si partirent-ils, et passèrent par Auxerre, et plusieurs autres villes, villages et passages de pays des ennemis, et aussi par les pays obeissans au Roy, où regnoient toutes pilleries et roberies, sans cequ'ils eussent ou trouvassent aucuns empeschemens, et vinrent Jusques en icelle ville de Ghlnon : eux-mesmes disoient qu'ils avoient passé aucunes rivières à gué bien profondes, et des passages renommez pour leurs périls et dangers, sans quelconque inconvénient; dont ils estoient esmerveillez. Eux doncques estans arrivez en ladite ville de Chinon , le Roy manda ces gentilshommes qui estoient venus en sa compagnée, et les fit interroger en sa présence, lesquels ne sceurent que dire, sinon ce qui est recité cy-dessns. Si eut le Roy et ceux de son conseil grand doute si ladite Jeanne parleroit au Roy ou non, et s'il la feroit venir devers liiy . Sur quoy il y eut diverses opinions et imaginations, et fut conclu qu'elle verroit le Roy.

Ladite Jeanne fut donc amenée en sa présence, et dit « qu'on ne la deceust point, et » qu'on luy monstrast cehiy auquel elle devoit » parler. » Le Roy estoit bien accompagné; et combien que plusieurs feignissent qu'ils fussent le Roy, toutesfois elle s'adressa à luy assez pleinement, et luy dit que Dieu l'envoyoit là pour luy ayder et le secourir, et qu'il luy baillast gens, et elle leveroit le siège d'Orléans, et si le meneroit sacrer à Reims, et que c'estoit le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglois s'en allassent en leurs pays ; que le royaume luy devoit demeurer ; et que s'ils ne s'en alloient , il leur mescherroit. Après ces choses ainsi faites

et dites , on la fit remener en son logis, et le Roy assembla son conseil pour sçavoir ce qu'il avoit à faire : auquel conseil estoit l'archevesque de Reims son chancelier, et plusieurs prélats, gens d'église, et laïcs. Si fiit advisé que certains docteurs en théologie parleroient à elle et l'examineroient, et aussi avec eux des canonistes et légistes ; et ainsi fut fait. Elle tut donc examinée et interrogée par diverses fois et par diverses personnes. C'estoit chose merveilleuse comme elle se comportoit et conduisoit en son faict, avec ce qu'elle disoit et rapportoit luy estre enchargé de la part de Dieu ; comme elle parloit grandement et notablement, veu que en autres choses elle estoit la plus simple bergère que on veit oncques. Entre autres choses on s'esbahissoit comme elle dit à messire Robert de Raudricourt le jour de la bataille de Rouvray, autrement dite des Harencs (dont cy-dessus est fait mention), ce qui estoit advenu, et aussi de la manière de sa venue, et comme elle estoit arrivée sans empeschement Jusques à Chinon. Un Jour elle voulut parler au Roy en particulier, et luy dit : « Gentil Dauphin, pour- » quoy ne me croyez-vous? Je vous dis que « Dieu a pitié de vous, de vostre royaume et de » vostre peuple; car sainct Louys et Charle- » magne sont à genoux devant luy, en faisant >• prières pour vous ; et Je vous diray, s'il vous » plaist, telle chose qu'elle vous donnera à cog- » noistre que me devez croire. » Toutesfois elle fut contente que quelque peu de ses gens y fussent; et en la présence du duc d'Alençon, du seigneur de Trêves, de Christofle de Harcourt, et de maistre Gérard Machet son confesseur, lesquels il fit Jurer, à la requeste de ladite Jeanne, qu'ils n'en reveleroient ny diroient rien, elle dit au Roy une chose de grand, qu'il avoit faite bien secrète ; dont il fut fort esbahy : car il n'y avoit personne qui le peust sçavoir que Dieu et luy : et dés lors il fut comme conclu que le Roy essayeroit à exécuter ce qu'elle disoit. Toutesfois il advisa qu'il estoit expédient qu'on l'ameuast à Poictiers, où estoit la cour de parlement, et plusieurs notables clercs de théologie, tant séculiers comme réguliers; et que luy-mesme iroit Jusques en ladite ville. Et de faict le Roy y alla, et faisoit amener et conduire ladite * Jeanne, laquelle, quand elle fut comme au milieu du chemin , demanda où on la menoit. Il luy fut respondu que c'estoit à Poictiers. Alors elle dit : « En nom Dieu, je sçay que J'y auray » bien affaire, mais Messires m'aydera; oral- » Ions de par Dieu. » Elle Ait doncques amenée en la cité de Poictiers, et logée en l'hostel d'un nommé maistre Jean Rabateau, lequel avoit

MEMOiaSS COMCEBNAKT LA PUCBLL£ b'OBLBANS.

espoosé une bonne femme, à laquelle on la bailla en garde. Elle estoit toujours en habit d'homme, ny n'en vouloit autre vestir. Si fit on assembler plusieurs notables docteurs en théologie, et des bacheliers, lesquels entrèrent en la salle où elle estoit; et quand elle les veid, elle s'alla seoir au bout du banc, et leur demanda ce qu'ils vouloient. Lors il luy fut dit par la bouche de l'un deux qu'ils venoient devers elle , pource qu'on disoit qu'elle avoit dit au Roy que Dieu l'envoyolt vers luy ; et monstrerent, par belles et douces raisons, qu'on ne la devoit pas croire. Ils y furent plus de deux heures, où chacun d'eux parla sa fois, et elle leur fit des responses dont ils ftirent grandement esbahis; sçavoir conune une si simple bergère, Jeune fille, pouvoit ainsi prudemment respondre. Entre les autres, il y eut un carme docteur en théologie, bien aigre homme, qui luy dit que la saincte Escriture defendoit d'adjouster foy à telles paroles, si on ne monstroit signe; et elle respondit pleinement qu'elle ne vouloit pas tenter Dieu, et que le signe que Dieu luy avoit ordonné, c'estoit lever le siège de devant Orléans, et de mener le Roy sacrer à Reims j qu'ils y vinssent, et ils le verroient : qui sembloit lors chose fort difficile à croire , et comme impossible, veuê la puissance des Anglois, et que d'Orléans ny de Blois jusques à Reims il n'y avoit aucune place françoise. Il y eut un autre docteur en théologie, de Tordre des frères prescheurs, qui luy va dire : « Jeanne, » vous demandez des gens d'armes, et si vous » dites que c'est le plaisir de Dieu que les Au- • glois laissent le royaume de France, et s'en » aillent en leur pays ; si cela est, il ne faut » point de gens d'armes : car le seul plaisir de » Dieu les peut destruire , et faire aller en leur » pays. » A quoy elle respondit qu'elle demandoit des gens, non mie en grand nombre , lesquels combatroient, et Dieu donneroit la victoire. Après laquelle response faite par icelie Jeanne, les mesmes théologiens s'assemblèrent pour voir ce qu'ils conseilleroient au Roy, et conclurent sans aucune contradiction ( combien que les choses dites par ladite Jeanne leur sembloient bien estranges } que le Roy s'y devoit fier, et essayer à exécuter ce qu'elle disoit Le lendemain y allèrent de nouveau plusieurs notables personnes, tant de presidens et conseillers de parlement, que autres de divers estats : et avant qu'ils y allassent, ce qu'elle disoit leur aembloit impossible à faire, disans que ce n'estoient que resvcries et fantaisies : mais il n'y eut celuy, quand il en retoumoit et Tavoit oûye, qui ne dit après que c'estoit une créature

de Dieu; aucuns mesmes, en retoamans, pleoroient à chaudes larmes. Semblablement y forent dames, damoiselles et bourgeoises, qui luy parlèrent; et elle leur respondoit si doucement et gracieusement, qu'elle les faiaoit pleurer. Entre autres choses ils luy demandèrent pourqooy elle ne prenoit pas un habit de femme ; et elle leur respondit : « Je croy bien qa'il vous semble » estrange, et non sans cause; mais il faut, poiu^ » ce que Je me dois armer et servir le gentil » Dauphin en armes, que Je prenne les habil- » lemens propices et nécessaires à cela; et aussi » quand Je serois entre les hommes, estant eo » habit d'homme, ils n'auront pas ooncupis* » ceuce chamelle de moy, et me semble qu'en » cet estât Je conserveray mieux ma virginité » de pensée, et de faict. »

Pour le temps de lors, on faisoit grande diligence d'assembler vivres, et spécialement bleds, chairs salées et non salées, pour essayer à les conduire et Jetter dedans la ville d'Orléans. Si fut délibéré et conclu qu'on esprouveroit ladite Jeanne sur le fait desdits vivres; et luy furent ordonnez hamois, cheval et gens; et Iny fut spécialement baillé, pour la conduire et es* tre avec elle, un bien vaillant et notable escnyer nommé Jean Dolon, prudent et sage; et pour page un bien gentilhomme nommé Louis de Comtes, dit Imerguel^ avec des autres valets et serviteurs. Durant ces choses, elle dit qu'elle vouloit avoir une espée qui estoit à saincte Catherine du Fierbois, où il y avoit en la lame, assez prés du manche, cinq croix. On luy demanda si elle l'avoit oncques veuê, et elle dit que non ; mais qu'elle sçavoit bien qu'elle y estoit. Elle y envoya donc ; et n'y avoit personne qui sceust où elle estoit, ny ce que c'estoit. Toutesfois il y en avoit plusieurs qu'on avoit autresfois données à l'église, lesquelles on fit toutes regarder, et on en trouva une toute enroiiillée qui avoit lesdites cinq croix ; on la luy porta, et elle dit que c'estoit celle qu'elle demandoit Si fut elle fourbie et bien nettoyée i et lui fiton faire un beau fourreau tout parsemé de fleurs de lys.

Tant que ladite Jeanne fût à Poitiers, plusieurs gens de bien alloient tous les Jours la visiter, et toujours disoit de bonnes paroles. Entrès les autres, il y eut un bien notable homme, maistre des requestes de l'hostel du Roy, qQ| luy dit : « Jeanne, on veut que vous essayiez à » mettre les vivres dedans Orléans ; mais il » semble que ce sera forte chose , veués les bas- » tilles qui sont devant, et que les Anglois sont « forts et puissans. — En nom Dieu (dit-ell«)î M nous les mettrons dedans Orléans à nostre

MEUOIRES CO^SCEBNÀM LA PUCSLLB D OBLBANS.

* aise; et si Q n*y aura Anglois qui saille, ne

• qui fasse semblant de l'empescher. » Elle fût. donc armée et montée à Poitiers; puis elle en partit, et en chevauchant elle portoit aussi gentiment son hamois que si elle n*eust fait autre chose tout le tefnps de sa vie ; dont plusieurs 8*esmerveilloient, mais bien davantage les docteurs, capitaines de guerre et autres, des responses qu'elle faisoit, tant des choses divines que de la guerre.

Le Roy avoit mandé plusieurs capitaines pour conduire et estre en la oompagnée de ladite Jeanne, et entre autres le mareschal de Bays, messire Ambroise de Lore, et plusieurs autres, lesquels conduisirent icelle Jeanne jqsques en la ville de Blois. Les nouvelles de cette pucelle vinrent à Orléans, sçavoir comme c'estoit une fille de saincte et religieuse vie, qui fut fille d*un pauvre laboureur de la contrée de Teslection de Langres prés de Barrois, et d'une pauvre femme du mesme pays, qui vivoient de leur labeur ; qu'elle estoit aagée environ de dix-huict à dix-neuf ans , et avoit esté pastoure au temps de son enifance ; qu'elle sçavoit peu de choses mondaines, parloit peu ; et le plus de son parler estoit seulement de Dieu, de sa bejioiste mère, des anges, des saincts et sainctes de paradis; disoit que par plusieurs fois luy avoient esté dites aucunes révélations touchant la salvation du Roy et préservation de toute sa seigneurie, laquelle Dieu ne vouloit luy estre tolluë ny usurpée, mais que ses ennemis en seroient. déboutez; et estoit chargée de dire et signifier ces choses au Roy dedans le terme de la Sainct Jean 1429; que ladite Pucelle avoit esté oûye par le Roy et son conseil, où elle ou- ^Tit les choses à elle chargées, et traita merveilleusement des manières de faire vuider les Anglois hors du royaume; et ne fût là chef de guerre qui sceust tant proprement qu'elle remonstrer les manières de guerroyer ses ennemis : dont le Roy et tout son conseil fut esmei> veillé, car elle fut autant simple en toutes autres manières, comme une pastourelle; que pour cette merveille le Roy alla à Poitiers, et mena, là la Pucelle, qu'il fit interroger par notables clercs du parlement, et par docteurs bien renommez en théologie; et elle oûye, affer« merent qu'ils la reputoieut inspirée de Dieu , et approuvèrent tout son faict et ses paroles, Pourquoy le Roy la tint en plus grande révérence, et manda dés lors gens de toutes parts, et fit mener à Blois grande quantité de vivres et d'artillerie pour secourir la cité d'Orléans; que la Pucelle requit, pour conduire le secours, qu'il pleust au Roy luy bailler telles gens et tel nom-

bre qu'elle requerroit, qui ne seroit pas grand nombre, ny grande puissance ; et pour son corps se fit administrer un hamois entier.

Alors le Roy ordonna que tout ce qu'elle requerroit luy fust baillé ; puis la Pucelle prit congé du Roy pour aller en la cité d'Orléans ; et elle venue à Blois à peu de gens , sejoumoit illec par aucuns jours , attendant plus grande compagnée. Pendant son séjour, elle fit faire un estendart blanc, auquel elle fit portraire la présentation du sainct Sauveur et de deux anges , et le fit benistre en l'église Sainct Sauveur de Blois : auquel lieu vinrent tantost après le mareschal de Saincte-Severe , les sires de Rays et de Gaucourt, à grande compagnée de nobles et de commun , qui chargèrent une partie des vivres pour les mener à Orléans. Ladite Pucelle se mit en leur compagnée , et cuidoit bien qu'ils deussent passer par devant les bastides du siège, devers laBeausse : mais ils prirent leur chemin par la Solongne , et ainsi fut menée à Orléans le penultiesme jour d'avril au mesme an.

Cette Pucelle séjournant à Blois, en attendant la compagnée qui la devoit mener à Orléans, escrivit et envoya par un héraut , aux chefs de guerre qui tenoient siège devant Orléans , une lettre dont la teneur s'ensuit et est telle : « Je- » sfis Maria, roy d'Angleterre , faites raison au » roy du ciel de son sang royal , rendez les clefs » à la Pucelle de toutes les bonnes villes que » vous avez enforcées : elle est venue de par » Dieu pour réclamer le sang royal , et est toute » preste de faire la paix, si vous voulez faire » raison ; par ainsi que vous mettrez jus , et » payerez de ce que vous l'avez tenue. Roy » d'Angleterre , si ainsi ne le faites , je suis chef » de guerre : en quelque lieu que j'atteindray » vos gens en France, s'ils ne veulent obéir, je » les feray issir, veuillent ou non; et s'ils veu- » lent obéir, je les prendray à mercy. Croyez » que s'ils ne veulent obéir , la Pucelle vient » pour les occire : elle vient de par le roy du » ciel , corps pour corps , vous bouter hors de » France ; et vous promet et certifie qu'elle y fera » si gros hahay, que depuis mille ans eu France » ne fût veu si grand , si vous ne lui faites rai-^ » son ; et croyez fermement que le roy du ciel » luy envoyera plus de forces à elle et à ses » bonnes gens d'armes , que ne sçauriez avoir ^ » cent assauts. Entre vous, archers, compa^ » gnons d'armes , gentils et valllans qui estiez » devant Orléans , allez-vous-en en vostre paySi^ » de par Dieu ; et si ne le fiBdtes ainsi ^ donnezi n vous garde de la Pucelle, et qu'il voussoui > vienne de vos dommages. Ne prenez mie vos^

MÉMQIBES COi'VCEfiNAfiT LA PUCELLE d'OBLBANS.

» tre opinion que vous tiendrez France du roy » du ciel le fils saincte Marie; mais la tiendra « le roy Charles , vray héritier à qui Dieu Ta » donnée , qui entrera à Paris en belle compa- » gnée. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu » et de la Pucelle , eu quelque lieu que vous ^ trouverons , nous ferirons dedans à horions ; » et si verrez lesquels auront meUleur droict de » Dieu ou de vous. Guillaume de la Poule » comte de Suffort , Jean sire de Talbot , et » Thomas sire de Scales, lieutenans du duc de » Betfort, ^oy disant régent du royaume de » France pour le roy d'Angleterre , faites res- » ponse, si vous voulez faire paix à la cité d'Or- » leans ; si ainsi ne le faites , qu'il vous sou- » vienne de vos dommages. Duc de Betfort , « qui vous. dites régent de France pour le roy » d'Angleterre , la Pucelle vous requiert et prie » que vous ne faciez mie destruire. Si vous ne >* luy faites raison, elle fera tant que les Fran- » çois feront le plus beau faict qui oncques fut » fait en la chrestienté. Escrit le mardy en la ^ grande semaine. » Et sur le dos estoit escrit : « Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pu- » celle. Au duc de Betfort, qui se dit régent » du royaume de France pour le roy d'Angle- » terre. »

Après lesdites lettres ainsi envoyées par la Pucelle aux Anglois , il fut conclu qu'on iroit à Orléans mener des vivres ; et furent chargez. en ladite ville de Blois plusieurs chariots, charettes et chevaux , de grains , et y assembla-on quantité de bestail , comme bœufs , vaches , moutons, brebis et pourceaux ; et fut conclu par les capitaines , tant par ceux qui les dévoient conduire comme par le bastard d'Orléans, qu'on iroit par la Solongne, pource que toute la plus grande puissance estoit du côté de la Beausse. Ladite Jeanne ordonna là-dessus que tous les gens de guerre se confessassent , et se missent en estât d'estre en la grâce de Dieu ; de plus , elle leur fit oster leurs fillettes, et laisser tout le bagage ; puis ils se mirent tous en chemin pour tirer à Orléans; ils couchèrent en chemin une nuict dehors. Et quand les Anglois sceurent la venue de ladite Pucelle et des gens de guerre, ils désemparèrent une bastide qu'ils avoient faite en un lieu nommé Saint-Jean-le-Blanc ; et ceux qui estoient dedans s'en vinrent en une autre bastille que les mesmes Anglois avoient faite aux Augustins , auprès le bout du pont ; et ladite Pucelle et ses gens , avec les vivres , vinrent vers la ville d'Orieans au dessus d'icelle bastille , à l'endroit dudit lieu de Sainct- Jean-le- Blanc.

Ceux de la ville , tantost et incontinent , pré-

parèrent et habillèrent vaisseaux pour venir quérir tous lesdits vivres; mais la chose estoit si mal à poinct, que le vent estoit contraire : or ne pouvoit-on monter contremont (car on n'y peut conduire les vaisseaux sinon à force de voile) ; laquelle chose fut dite à la susdite Jeanne , qui dit : « Attendez un petit, car, » en nom Dieu , tout entrera en la ville. > Et soudainement le vent se changea , en sorte que les vaisseaux arrivèrent tres-aisément et légèrement où estoit icelle Jeanne : en iceux estoit le bastard d'Orléans , et aucuns bourgeois de la ville qui avoient grand désir de voir ladite Jeanne : lesquels luy prièrent et la requirent , de la part de toute la ville et des gens de guerre estans en icelle , qu'elle voulust venir et entrer en la ville , et que ce leur seroit un grand reconfort s'il luy plaisoit d'y venir. Alors elle demanda audit bastard : « Estes-vous le bastard » d'Orieans ?» et il respondit : « Oiiy, Jeanne. » Après elle luy dit : « Qui vous a conseillé de » nous faire venir par la Soulongne, et que n'a- » vons nous esté par la Beausse tout emprés la » grande puissance des Anglois ? Les vivres » eussent entré , sans les faire passer par la ri- » vière. » Le bastard , en s'excusant , luy respondit que ç'avoit esté par le conseil de tons les capitaines , veue la puissance des Anglois dans la Beausse. A quoy elle répliqua : « Le conseil » de Messires (c'est à sçavoir Dieu ) est meilleur » que le vostre et celuy des hommes , el si est » plus seur et plus sage. Vous m'avez cuidé de- » cevoir, mais vous vous estes deceus vous-mes- » mes : car Je vous amené le meilleur secours » que eut oncques chevalier, ville ou cité; et ce » est le plaisir de Dieu et le secours du roy des » cieux, non mie pour l'amour de moy, mais » procède purement de Dieu , lequel , à la re- » queste de sainct Louis et de sainct Charles le i> Grand , a eu pitié de la ville d'Orléans, et n*a » pas voulu souffrir que les ennemis eussent le » corps du duc d'Orléans et sa ville. Quant » est d'entrer en la ville , il me feroit mal de » laisser mes gens , et ne le dois pas faire ; ils » sont tous confessez, et en leur compagnée » je ne craindrois pas toute la puissance des An- > glois. »

Alors les capitaines luy dirent : « Jeanne , » allez y seurement , car nous vous promettons » de retourner bien brief vers vous. » Sur ce , elle consentit d'entrer en la ville avec ceux qui luy estoient ordonnez ; et y entra, et fut receuc à grande joye , et logée en Thostel du trésorier du duc d'Orléans , nommé Jacques Beucher, où elle se fit désarmer; et est vray que depuis le matin jusques au soir elle avoit chevauché toute

Page 1