‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 14 sur 157 · MEMOIRES CONCEKNANT LA PUCELLE D ORLEANS · texte numérisé non relu

MEMOIRES CONCEKNANT LA PUCELLE D ORLEANS

armée , sans descendre , boire ny manger. On luy avoît fait appareiller à souper bien et honorablement ; mais elle fit seulement mettre du vin en une tasse d'argent , où elle mit la moitié d*ean , et cinq ou six soupes dedans , qu'elle mangea , et ne prit autre chose tout le jour pour manger ny boire, puis s'alla coucher en la chambre qui luy avoit esté ordonnée ; et avec elle estoient la femme et la fille dudit trésorier, laquelle fille coucha la nuict avec ladite Jeanne. Et ainsi vint ladite Pucelle en la ville d'Orléans le penultiesme jour d'avril l'an 1429.

Or aussi-tost elle sceut que les chefs du siège netinrent compte de ses lettres sus-mentionnées , ny de tout leur contenu , mais qu'ils reputerent tous ceux qui croyoient et adjoustoient foy à ses paroles pour hérétiques contre la saincte foy, et si avoient fait prendre les hérauts , et les vouloient faire ardoir laquelle prise estant venue a la oognoissance du bastard d'Orléans , lequel estoit pour lors à Orléans , il manda aux Anglols par son héraut qu'ils luy renvoyassent lesdits hérauts , en leur faisant sçavoir que s'ils les faisoîent mourir, il feroit mourir de pareille mort leurs hérauts qui estoient venus à Orléans pour le faict de prisonniers : lesquels il fit arrester, et feroit le mesme de tous les prisonniers anglols , qui y estoient lors en bien grand nombre ; et tantost après lesdits hérauts furent rendus. Toutesfois aucuns disent que quand la Pucelle sceut qu'on avoit retenu les hérauts , elle et le bastard d'Orléans envoyèrent dire aux Anglols qu'ils les renvoyassent : et ladite Jeanne disoit tousjours : « En nom Dieu , ils ne leur » feront ja mal. » Mais lesdits Anglois en renvoyèrent seulement un , auquel elle demanda : • Que dit Talbot ?» Et le héraut respondit que luy et tous les autres Anglois disoient d'elle tous les maux qu'ils pouvoient, en l'injuriant; et que s'ils la tenoient , ils la feroient ardoir. « Or t'en retourne , luy dit-^lle , et ne fais doute V que tu amèneras ton compagnon ; et dis à

> Talbot que s'il s'arme, je m'armeray aussi, » et qu'il se trouve en place devant la ville; et

> s*il me peut prendre , qu'il me face ardoir ;

> et si je le desconfis , qu'il face lever les sièges, » et s'en aillent en leur pays. » Le héraut y alla, et ramena son compagnon. Or, auparavant qu'elle arrivast, deux cent Anglois chassoient aux escarmouches cinq cent François; et depuis sa venue , deux cent François chassoient quatre cent Anglois , et en crut fort le courage et la bonne volonté des François.

Quand les vivres sus-;nentionnez furent mis dans les vaisseaux ou bateaux avec ladite Jeanne ^ les mareschal de Rays , seigneur de

Lore , et autres s'en retourneront audit lieu de Blois, et là trouvèrent l'archevesque de Reims , chancelier de France , et tinrent conseil pour sçavoir ce qu'on avoit à faire. Aucuns estoient d'opinion que chacun s'en retoumast en sa garnison ; mais ils furent après tous d'opinion qu'ils dévoient retourner audit lieu d'Orléans , afin de les ayder et conforter pour le bien du Roy et de la ville : et ainsi qu'ils parloient de la manière, il vint nouvelles du bastard d'Orléans , lequel leur faisoit sçavoir que s'ils desemparoient et s'en alloient, ladite cité estoit en voye déperdition. Et lors il fut conclu presque de tous de retourner, et de mener derechef des vivres à force de puissance, et qu'on iroit par la Beausse, où estoit la puissance des Anglois , en la grande bastille qu'on nommoit Londres , combien qu'à l'autre fois ils vinrent par la Soulongne : et toutesfois ils estoient trois fois plus de gens qu'on n'estoit à venir par la Beausse. Ils firent donc provision de quantité de vivres, tant de grains que de bestail , et partirent le troisième jour de may, et couchèrent la nuict en un village estant comme à my-chemin de Blois et d'Orléans , et prirent le lendemain leur chemin vers ladite ville. Le susdit troisiesme jour de may vinrent aussi à Orléans les garnisons de Montargis, Gien, Chasteau-Regnard , du pays de Gastinois et de Chasteaudun , avec grand nombre de gens de pied garnis de traict et de guisarmes. Et le mesme jour, au soir, vinrent nouvelles que le mareschal de Saincte-Severe , le sire de Rays, monseigneur de Bueil et La Hire (qui amenoient et conduisoient les vivres et l'artillerie) venoient de Blois par la Beausse. Si se doutoit-on que les Anglois deussent aller au-devant d'eux; pourquoy le mercredy matin , veille de l'Ascension, quatriesmejour de/may 1429 , partirent de trèsgrand matin d'Orléans le bastard et la Pucelle armée , avec grande compagnée de gens d'armes et de trait , et allèrent à estendard desployé au devant des vivres, qu'ils renconti'èrent ; et si passèrent pardevant les Anglois , qui n'osèrent sortir ny issir de leurs bastides, et puis entrèrent dedans la ville environ prime.

Ledit jour, environ midy, aucuns des nobles firent une sortie d'Orléans, avec grand nombre de gens de traict et du commun, qui livrèrent un fier et merveilleux assaut contre les Anglois qui tenoient la bastide Sainct Loup, laquelle estoit de grande défense et beaucoup fortifiée : car elle avoit esté grandement bien garnie par le sire de Talbot, tant de gens, vivres, comme d'habillemens. Les François furent fort grevez en iceluy assaut, durant lequel y survint treshastivement la Pucelle armée, à estendart des-

UÉSiOlRES CONCERNANT LA PUQELLE d'oBLÉAXS.

ployé : parqttoy Tassaut renforça de plus en plus. Cette Pueelle ne sçavoit rien de la sortie d'iceux gens de guerre hors de la ville, ny n'en estoient nouvelles en son hostel ny en son quartier, et s'estoit mise à dormir; et n*y avoit audit bostel que son page et la dame de leans qui s'esbatoicnt à rhuls; et soudainement elle s'esveilla, puis se leva, et commença à appeller des gens. Alors vint la dame et le page, auquel elle dit : « Va quérir mon cheval ; en nom Dieu, les gens » de la ville ont affaire devant une bastille, et y » en a de blessez. » Si dit qu'on Tarmast hastivement, et qu'on luy aydast à s'armer : et quand elle fut preste, elle monta à cheval, et courut sur le pavé tellement que le feu en sailloit, et alla aussi droict comme si elle eust bien sceu le chemin auparavant; et toutesfois oncques n'y avoit-elle entré.

Ladite Jeanne dit' depuis que sa voix l'avoit esveillée, et luy avoit enseigné le chemin, et que Messires luy avoit fait sçavoir. Et depuis sa venue et arrivée audit lieu, il ne ftit Anglois qui peust illec blesser aucun François : mais bien les François conquirent sur eux la bastide ; puis les Angiois se retirèrent au clocher de l'église, et là les François commencèrent l'assaut, qui dura longuement : pendant lequel Talbot fit issir les Angiois à grande puissance des autres bastides, pour secourir ses gens. Mais à cette mesme heure estoient saillis d'Orléans tous les chefs de guerre, à toute leur puissance, qui se mirent aux champs, et se rangèrent en batailles ordonnées entre la bastide assaillie et les autres bastides angloises, attendans illec les Angiois pour les combatre. Mais le susdit de Talbot, en voyant cela, fit retirer les Angiois au-dedans de leurs bastilles, estant ainsi contraint de délaisser à l'abandon les Angiois de la bastide Sainct-Loup, qui furent conquis par puissance environ lîieure de vespres.

Il y eut là des Angiois liudit clocher qui se desgulserent, et qui prirent des habillemens de prestres ou de gens d'église, pour par ce moyen se sauver, lesquels neantmoins on voulut tuer ; mais ladite Jeanne les garda et préserva, disant qu'on ne devoit rien demander aux gens d'église, et les fit amener à Orléans, dont y fut l'ocdsion nombrée à huict vingt hommes; et la bastide fat arse et démolie, en laquelle les François conquirent très-grande quantité de vivres et autres biens. Cela fait, la Pueelle, les grands seigneurs et leur f>uissance rentrèrent à Orléans : duquel bon succès ftirent à cette mesme heure rendues grâces et louanges à Dieu par toutes les églises, en hymnes et dévotes oraisons, avec le son des cloches (fue les Angiois pouvoient

bien oûyr : lesquels furent fort abaisse^ de puissance et aussi de courage, par le moyen de cette perte.

La Pueelle desiroit fort de faire partir et retirer entièrement les Angiois du siège, et [wur ce requit les chefs de guerre qu'ils fissent une ! sortie à toute puissance, le jour de l'AscensioD, pour assaillir la bastide Sainct-Laurens, où estoient renfermez tous les plus grands che&de guerre, et le plus de la puissance des Angiois; | et neantmoins elle ne fit aucun doute que tantœt ne les deust conquérir, mais bien se tenoitseure dé les avoir, et disoit ouvertement que l'heure estoit venue ; mais les chefs de guerre ne forent point d'accord de sortir ny de besongner cette Journée, pour la révérence du jour : et d'autre part fùrent-ils d'opinion de premièrement tant faire que les bastides et boulevars du costé de la Soulongne peussent estre conquises avec le pont, afin que la ville peust recouvrer vivres du costé du Berry et autres pays.

Ainsi la chose prit delay cette journée, au grand desplaisir de la Pueelle, qui s'en tint mal-contente des chefs et capitaines de guerre. Ladite Pueelle avoit grand désir de sommer elle-mesme ceux qui estoient dans la bastille da bout du pont et des tournelles, où estoit Glaci- Sas : car on pouvoit parler à eux de dessus le pont. Si y fùt-elle menée : et quand les Ânglois sceurent qu'elle y estoit, ils vinrent en leur garde; puis elle leur dit : « Que le plaisir de » Dieu estoit qu'ils s'en allassent, ou sinon qu'ils » s'en trouveroient courroucez. » Alors ils commencèrent' à se mocquer, et à injurier ladite Jeanne ainsi que bon leur sembla; dont elle ne fût pas contente, et son courage luy en creut. Si delibera-elle le lendemain de les aller visiter.

La mesme année 1429, le venciredy sixiesme jour de may, les François passèrent outre la Loire avec grande puissance à la veuê de Glacidas, lequel aussi-tost fit desemparer et brusler la bastide de Sainct-Jean-le-Blanc, et fit retirer ses Angiois, avec ses habillemens, en la bastide des Augustins, au boulevart et aux tournelles. Si marcha avant la Pueelle à tout ses gens de pied, tenant sa voye^droit à Portereau ; et à cette heure n'estoient encores tous ses gens passes, ains y en avoit grande partie en une isle qui pouvoient peu finer et avoir de vaisseaux pour leur passage. Neantmoins la Pueelle alla tant qu'elle approcha; du boulevart, et là planta son este»dart avec peu de gens : mais à cette heure il survint un cry que les Angiois venoient à puissance du costé de Sainct-Prive ; pour lequel ciy les gens qui estoient avec la Pueelle furent es-

MÉMOIBBS CONCEBNANT LA PUCELLK D*0BLÉANS.

poQventez, et se prirent à retirer droit audit passage de Loire : deqaoylaPucelleftiten grande douleur, et ftat contrainte de se retirer à peu de gens.

Alors les Anglois levèrent grande huée sur les François, et issirent à puissance pour poursuivre la Pucelie, faisans de grands crys après elle, et luy disaos des paroles diffamantes : et tout soudain elle tourna contre eux, et tant peu qu'elle eust de g«as elle leur fit visage, et marcha contre les Anglois à grands pas, et estendart desployé : si en furent les Anglois, par la volonté de Dieu, tant espouventez, qu'ils prirent la ftiite laide et honteuse. Alors les François retournèrent, qui commencèrent sur eux la chasse, en continuant jusques à leurs bastides, où les Anglois se retirèrent à grande haste. Ce veu, la Pucelle assit son estendart devant la bastide des Augustins sur les fossez du boulevart, où vînt incontinent le sire de Bays ; et tousjours les François allèrent croissant, en telle sorte qu'ils prirent d'assaut la bastide desdits Augustins, où estoient des Anglois en très-grand nombre, lesquels furent là tous tuez. II y avoit quantité de vivres et de richesses; mais d'autant que les François forent trop attentifs au pillage, la Pucelle fit mettre le feu en la bastide, où tout fut bruslé.

En fceluy assaut la Pucelle fot blessée de chaosse-trapes en l'un des pieds; et à cause qu'il ennuitoit, elle fut ramenée à Orléans, et laissa nombre de gens au siège devant le boulevart et les toumelles. Cette nuict les Anglois qui estoient dedans le boulevart de Sainct-Prive s'en départirent, et y mirent le feu; puis passèrent la Loire en des vaisseaux, et se retirèrent en la bastide Sainct-Laurens. La Pucelle fot cette nuict en grande doute que les Anglois ne frappassent sur ses gens devant tes tournelles ; et pour ce, le samedy septiesme jour du moi^ de may, environ le soleil levant, par l'accord et consentement des bourgeois d'Orléans, mais contre Toplnion et volonté de tous les chefs et capitaines qui estoient là de par le Roy, la Pucelle partit à tout son effort, et passa la Loire : et ainsi qu'elle deliberoit de passer, on présenta à Jacques Boucher son hoste une alose ; et lors il luy dit : « Jeanne, mangeons cette alose avant » que partiez. — En nom Dieu, dit-elle, on n'en » mangera Jusques au souper , que nous re- » passerons par dessus le pont, et ramènerons » un godon qui en mangera sa part. » Si luy baillèrent ceux d'Orléans des canons, coulevrlnes, et tout ce qui estoit nécessaire pour attaquer d'un costé le susdit boulevart et les tournelles, avec des vivres, et des bourgeois d'Or-

léans, afin de la seconder : et pour assaillir icelles toumelles et conquérir le pont, ils establirent de la partie de la ville sur ledit pont, de l'autre part, grand nombre de gens d'armes et de traict, avec grand appareil que les bourgeois avoient fait pour passer les arches rompues et assaillir les tournelles.

A iceluy assaut fot ladite Jeanne blessée dés le matin d'un coup de traict de gros garriau par l'espaule, tout outre ; en suite de cette blessure, elle-mesme se déferra, et y fit mettre du coton et autres choses, pour estancher le sang : ce nonobstant, elle n'en laissa oncques à faire les diligences de faire assaillir. Or quand ce vint sur le soir, il sembla au bastard d'Orléans et à d'autres capitaines qu'en ce jour-là on n'auroit point ce boulevart, veu qu'il estoit desja tard ; si délibérèrent de se retirer de l'assaut, et faire reporter l'artillerie en la ville jusques au lendemain, et dirent cette conclusion à Jeanne; laquelle leur respondlt : « Que en nom Dieu ils y » entreroient en brief , et qu'ils n'en fissent » doute. > Neantmoins on assailloit tousjours : et loi-s elle demanda son cheval, si monta dessus, et laissa son estendart; puis elle alla en un lieu destoumé, où elle fit son oraison à Dieu, et ne demeura gueres qu'elle ne retonrnast et descendist ; puis elle prit son estendart, et dit à un gentilhomme qui estoit auprès d'elle : « Donnez- » vous garde quand la queue de mon estendart » touchera contre le boulevart; » lequel luy dit un peu après : « Jeanne, la queue y touche. » Alors elle dît : «Tout est vostre, et y entrerez. » Si forent les Anglois assaillis des deux parties tres-asprement : car ceux d'Orléans jetterent à merveilles contre les Anglois des coups de canons, de coulevrines, de grosses arbalestes, et d'autre traict. L'assaut fot fier et merveilleux, plus que nul qui eust esté veu de la mémoire des vivans; auquel vinrent les chefs qui estoient dedans Orléans, quand ils en aperceurent les manières. \,es Anglois se deffendirent vaillamment, et tant jetterent, que leurs poudres et autre traict s'en alloient faillant, et defifendoient de lances, guisarmes, et autres bastons et pierres, le boulevart et les toumelles.

Et est à sçavoir que du costé de la ville on trouvoit tres-mal aisé la manière d'avoir une pièce de bois pour traverser l'arche du pOnt, et de faire la chose si secrètement que les Anglois ne s'en apcrceussent. Or par adventure on trouva une vieille et large goutierc, mais il s'en falloit bien trois pieds qu'elle ne fost assez longue : et aussi-tost un charpentier y mit et adjousta un advantage attaché avec de fortes chevilles, et descendit en bas pour y mettre une

oc

MEUOIBES CONCEBNAXT L.4 PUCELLE DOBLEANS.

estaye, et fit ce qu*il peut pour la seureté ; puis y passèrent le commandeur de Giresme, et plusieurs hommes d'armes. Si reputoit-on comme une chose impossible, ou au moins bien difficile, d*yestre passez; et tousjours on asseuroit ledit passage. La Pucelie fit de son costé dresser des eschelles contremont par ses gens dans le fossé du bouievart, et renforça de toutes parts l'assaut de plus en plus, qui dura depuis jusques à six heures après midy. Si furent tant les Anglois chargez de coulevrines et autre traict, qu'ils ne s'ozoient plus monstrer à leurs défenses, et furent aussi assaillis de l'autre part du costé des tournelles, dedans lesquelles les François mirent le feu.

Enfin les Anglois furent tantoppressez de toutes parts , et il y en eut tant de blessez , qu'il n'y eut plus en eux de défense. A cette heure Glacidas et autres seigneurs anglois se pensèrent retirer du bouievart es tournelles , pour sauver leurs vies ; mais le pont-ievis rompit soubs eux , par Juste jugement de Dieu : et par ainsi se noyèrent dans la rivière de Loire. Alors les François entrèrent de toutes parts dedans le bouievart et les tournelles, qui furent conquises à la veuë du comte de Suf fort , de Jalbot et autres chefs de guerre anglois, sans qulls monstrassent ou fissent semblant d'aucun secours. Là fut fait ^and carnage d'Anglois : car du nombre de cinq cent chevaliers et escuyers reputez les plus preux et hardis de tout le royaume d'Angleterre, qui estoient là soubs Glacidas, avec d'autres faux-F^rançois , n'en furent retenus prisonniers et en vie , fors environ deux cent. En cette prise furent tuez ledit Glacidas , les seigneurs de Pon vains , de Gommus , et autres nobles d'Angleterre et d'autres pays.

Si nous dirent et afQrmerent des plus grands capitaines des François , que après que ladite Jeanne eut prononcé les paroles dessus dites, ils montèrent contremont le bouievart aussi aysement comme par un degré ; et ne sçavoient considérer comment il se pouvoit faire ainsi, sinon par ouvrage conime divin et tout extraordinaire. Après laquelle glorieuse victoire les cloches furent sonnées , par le mandement de la Pucelie , qui retourna cette nuictée par dessus le pont; et rendirent grâces et ioiianges à Dieu en fort grande solemnité, par toutes les églises d'Orléans.

La Pucelie fut blessée de traict, comme dit est : avant lequel coup advenu elle avoit bien dit qy'elie y devolt estre frappée Jusques au sang. Mais aussi-tost elle revint à convalescence; aussi après son arrivée fut-elle diligemment appareillée, desarmée et très-bien pen-

sée : si voulut-elle seulement avoir du vin en une tasse , où elle mit la moitié d'eauë, et s'en alla coucher et reposer. Or, esta noter que avant son partement elle oûyt la messe , se oonfessa, et receut en grande dévotion le précieux corps de Nostre Seigneur Jesus-Christ ; aussi se coufessoit-elle et le recevoit-elle tres-soaveDt. Si se confessa à plusieurs gens de grande dévotion et austère vie , lesquels disoient pieiDeroent que c'estoit une créature de Dieu.

Les Anglois furent réduits en grande détresse de cette défaite , et tinrent cette nuictée grand conseil. Si sortirent de leurs bastides le dimanche huictiesme jour de may 1429, avec leurs prisonniers, et tout ce qu'ils pouvoient emporter , mettans à l'abandon tous leurs malades, tant prisonniers comme autres , avec leurs bombardes, canons, artilleries, poudres, pavois, habillemens de guerre , et tous leurs vi>Tes et biens ; et s'en allèrent en belle ordonnance , leurs estendars desployez , tout le chemin d'Orléans Jusques à Meun-sur-Loire. Si firent les chefs de guerre , estans dans Orléans , ouvrir les portes environ le soleil levant , dont ils sortirent partie à pied et à cheval , à grande puissance , et voulurent aller donner et frapper sur les Anglois. Mais là survint la Pucelie, qui desconseilla la poursuite, et voulut qu'on Jcs laissast libres de pouvoir partir sans les assaillir de celle journée , s'ils ne venoient contre les François pour les combattre. Mais les Anglois tournèrent en crainte le dos, et se retirèrent tant à Meun comme à Jargeau.

Or par ce desemparement de siège sedcïMirtit le plus de la puissance des Anglois , qui se retirèrent tant en Normandie comme autre part. Et après ce desemparement les Anglois estans encores postez à la veuë de la Pucelie , elle fit venir aux champs les gens d'église revestos, qui chantèrent en grande solemnité des hymnes, respons , et oraisons dévotes , rendant Ioiianges et grâces à Dieu. De plus elle fit aKM)rter une table et un marbre , et dire deux messes , lesquelles estans dites et achevées , elle demanda: « Or regardez s'ils ont les visages tournez de- » vers vous , ou le dos ? » Et on luy dit qn'iis s'en alloient, et avoîent le dos tourné. A quoy elle répliqua : « Laissez les aller , il ne piai^ » pas à Messire qu^on les combatte aujour* » d'huy ; vous les aurez une autre fois. » E'^® estoit lors seulement armée d'un jesseran, à cause de la blesseure qu'elle avoit receué ia

Journée de devant.

Ce fait , la commune d'Orléans sortit , qo» entra es bastides , où ils trouvèrent largement des vivres et autres biens : puis toutes les basti-

MÉMOIRES CONCERNANT 1.4 PtICELLE d'oALÉANS.

des forent JeUées et renversées par terre , sui« vaDt la volonté des seigneurs et capitaines ; mais leurs canons et bombardes furent retirées en la ville d'Orléans. Si se retirèrent les Anglois en plosiears places par eux conquises, c*est à sçavoir le comte de Suffort à Jargeau , et les seigneurs de Scales , de Talbot , et autres chefs de leur party, se retirèrent tant à Meun, à Baugency , comme en d'autres places par eux conquises; lesquels mandèrent hâtivement ces choses au duc Jean de Betfort régent , qui de ce M beaucoup dolent , craignant bien qu'aucuns de ceux de Paris se deussent pour ceste défaite réduire en l'obéissance du Roy , et iaire esmouvoir le commun du peuple contre les Anglois. Sur quoy il partit à très-grande haste de Pa^'is , et se retira au bois de Vincennes, où il manda gens de toutes parts; mais peu y en vint, car les Picards et autres gens qui tenoient leur par^ se prirent à délaisser les Anglois , et à les haïr et mq^rLser.

Or ainsi que les susdits Anglois s'en alloient, Menne de VignoUes dit La Hire , et messire Afflbroise de Lore, accompagnez de cent à six vingt lances , montèrent à cheval , et les chevauchèrent et poursuivirent , en les costoyant bien trois grosses lieiies, pour voir et regarder leur maintien ; puis ils s'en retournèrent en ladite ville. Les Anglois détendent prisonnier en leur bastille un capitaine françois nommé Le Boorg-de-Bar , lequel estoit enferré par les pieds d'un gros et pesant fer , tellement qu'il ne pouvoit aller y et estoit souvent visité par un Augustin anglois, confesseur de Talbot, maistre dudit prisonnier. Ledit augustin avoit accoustumé de luy donner à manger , et ledit de Talbot se fioit en luy de le bien garder comme son prisonnier, espérant d'en avoir une grosse Onance, ou délivrance d'autres prisonniers. Donc quand cet augustin vid les Anglois se retirer ainsi hastivement , il demeura avec ledit prisonnier , en intention de le mener après ledit de Talbot son maistre; et le mena par dessous le bras^ bien demy traict d'arc de dïstance : mais ils n'eussent jamais pea atteindre les Anglois. Lors iceluy Bourg voyant les Anglois s'en aller en grand desordre , reconnut bien qu'ils avoient du pire, si prit l'augustin à bons poings , et luy dit qu'il n'irait plus avant , et que s'il ne le portoit justes à Orléans , il luy feroit ou feroit faire desplaisir. Et combien qu'il y eût tousjours des Anglois et François qui escarmouchoient encore , toutfsfois cet augustin par force et contrainte le porta sur ses espaules Jusques à Orléans , et par iceluy augustin on sceut et descouvrlt plusieurs choses de la commune des Anglois.

T^ Pucelle ne pouvant à cette heure entretenir l'armée , par défaut de vivres et de payement , elle partit le mardy treiziesme jour de may, accompagnée de hauts seigneurs, et s'en alla par devers le Boy , qui la récent à grand honneur , et tint à Tours aucuns conseils ; lesquels finis , il manda de toutes parts ses nobles , et pour nettoyer la rivière de Loire bailla la charge au duc d'Alençon , qui voulut avoir la Pucelle en sa compagnée. Si vinrent à grande puissance devant Jargeau , où estoit le comte de Suffortavec grande compagnée d'Anglois, qui avoient fortifié la ville et le pont.

Les François mirent là le siège de toutes parts, un samedy Jour de la Sainct Barnabe , vingt et uniesme jour du mois de juin; et fût en peu d'heures cette ville fort battue et empirée des coups de bombardes et de canons : enfin le dimanche ensuivant vingt-deuxiesme (1) Jour du mesme mois , la ville et le pont furent pris d'assaut, où fut tué Alexandre La Poulie , avec grand nombre d'Anglois. Si furent là pris prisonniers Guillaume de La Poulie comte de Suffort , Jean La Poulie son frère ; et fut la défaite et perte des Anglois iiombrée environ cinq cent combatans, dont lapluspart furent tuez ; car les gens du commun tuoyent entre les mains des gentils-hommes tous les prisonniers anglois qu'ils avoyent pris à rançon : parquoy il convint mener à Orléans , de nuict et par la rivière^ de Loire , le comte de Suffort , son firere, et autres grands seigneurs anglois, afin de sauver leurs vies. La ville et l'église fût du tout pillée : aussi estoit elle pleine de biens; et cette nuict se retirèrent à Orléans le duc d'Alençon, la Pucelle et les chefs de guerre, avec la chevalerie de l'ost , pour se rafraischir , là où . ils furent receus à très-grande joye.

Quand la pucelle Jeanne fut devant le Roy , elle s'agenoiiilla et Tembrassa par les Jambes , en luy disant : « Gentil Dauphin , venez prendre » vostre noble sacre à Bheims ; Je suis fort » aiguillonnée que vous y alliez , et ne faites » doute que vous y recevrez vostre digne sacre. » Lors le Roy et aucuns qui estoient devers luy , qui sçavoient et avoient veu les merveilles qu'elle avoit faites par !es conduite, sens, prudence et diligence qu^elle avoit en faits d'armes, autant que si elle eût suivy les armes toute sa vie , considérant aussi sa belle et honneste façon de vivre , combien que la plus grande partie fut d'opinion qu*on allast en Normandie , changcrent leur imagination.

(1) Il faut lire sans doute vlngt-nautnènié Jour, etc., car 11 est dit , page 08 : « Les François forent envlroa huit jours devant la ?llle. »

MÉM01AKS GONCEBNANT LA PUCELLE D*ORLÉ\XS.

Or le Roy en luy roesme, et aussi trois ou quatre des principaux d'autour de luy, pensoient s'il ne desplairoit point à ladite Jeanne qu'on luy demandast ce que la voix luy disoit. l>c quoy elle s'appereeut aucunement , et dit : « £n nom Dieu, je sçay bien ce que vous pen- » sez et voulez dire de la voix que j'ay ouye » touchant vostre sacre, et je le vous diray. Je » me suis mise en oraison en ma manière ac- » coustumée ; je me complaignois pour ce qu'on » ne me vouloit pas croire de ce que je disois ; » et lors la voix me dit : Fille, va, va, je serai » à ton ayde, va. Et quand cette voix me vient, » je suis tant resjouye que merveilles. » Et en disant lesdites paroles elle levoit les yeux au ciel, en roonstrant signe d'une grande exultation : et lors on la laissa avec le duc d'Alencon.

Or pour plus à plain déclarer la forme de la prise susmentionnée de Jargeau , et l'assaut qui y fut donné, il est vray qu'après que le duc d'Alençon eust acqi]0tté ses ostages touchant la rançon accordée pour sa délivrance, et qu'on vid et apperceut la conduite de la Pucelle , le Roy, comme dit est, bailla la charge du tout au duc d'Alenoon, avec la Pucelle; et manda des gens le plus diligemment qu'il peut, lesquels y venoient de toutes parts, croyans fermement que ladite Jeanne venoit de la part de Dieu ; et plus pour cette cause qu'en intention d'avoir soldes ou profits du Roy.

Là vinrent aussi le bastard d'Orléans, le sire de BoHSsac mareschal de France, le seigneur de Graville maistre des arbalestriers, le sire de Culant admirai de France, messire Ambroise seigneur de Lore, Estienne de Yignoles dit La Hire, Gautier de Brussac, et autres capitaines, qui allèrent tous avec lesdits duc et Pucelle devant la ville de Jargeau, où estoit, comme dit est, le comte de Suffort. Et à mettre et tenir le siège 11 y eut par divers jours plusieurs grandes et aspres escarmouches : aussi estoient ils puissans-en gens, comme de six à sept cent Anglois tout vaillans. Cependant on tiroit fort de la ville, où il y avoit quantité de traict, de canons, et vuglaires : quoy voyant la Pucelle, vint au duc d'Alençon, et luy dit: «Beau duc, ostez vous >» du logis où vous estes, comment que ce soit, > car vous y seriez en danger des canons. » Le duc creut ce conseil, et n'estoit pas reculé de deux toises, qu'un vuglaire de la ville fut laissé aller, qui emporta tout net la teste à un gentilhomme d'Anjou, assez prés dudit seigneur, et au propre lieu où il estoit quand la Pucelle

parla à luy.

Les François furent environ huit jours de-

vant la ville, laquelle fut fort battue de canons; estans devant. Si fût assaillie des François bien asprement , et ceux de dedans se defendoient aussi vaillamment : et entre les autres il y avoit un grand et fort Anglois armé de toutes pièces, ayant en sa teste un fort bassinet, lequel faisoit merveilles de jetter grosses pierres et d'ablmtre gens et escheles, et estoit au lieu plus aisé à assaillir. Le duc d'Alençon appercevant ceste chose, alla à un nommé maistre Jean le canonnier, et luy monstra cet Anglois. Alors le canonnier assortit sa coùleuvrine au lieu où estoit, et se descouvroit fort l'Anglois; si fût ft'appé par le moyen dudit canonnier au travers de la poitrine, et cheut dedans la ville, où il mourut. La Pucelle descendit au fossé, tenant son estendart au poing, au lieu où les Anglois faisoient plus grande et aspre défense; si fût apperceûe par aucuns Anglois, dont un prit une grosse pierre de faix, et luy jetta sur la teste : tellement que du coup elle fût contrainte de s'asseoir, bien que ladite pierre qui estoit dure se mit en menues pièces ; de quoy on eut grand estonnement. Nonobstant elle se releva assez tost après , et dit tout haut aux compagmms françois : « Montez hardiment, et^entrez de- » dans; car vous n'y trouverrez plus aucune re^ » sistance. »

Et ainsi fût la ville gangnée, comme dit est, et le comte de Suffort se retira sur le pont ; si fut poursuivy par un gentilhoomie nonouné Gnillaume Renault, auquel ledit comte de Suffort demanda : « Es-tu gentilhomme? » et il luy repondit que ouy. « Et es-tu chevalier? « et il respondit que non. Alors le comte de Suffort le fit chevalier, et se rendit à luy : et semblablement y fût pris le seigneur de La Poulie son frère ; et comme dit est, il y en eut plusieurs de tuez et quantité de prisonniers qu'on menoit à Orléans : mais le plus furent aussi tuez en chemin, sous ombre d'aucuns débats meus entre les François. Cette* prise de Jargeau fût aussi tost mandée au Roy, lequel en fût tre&joyeux , et en remercia et regracia Dieu, et manda trèsdiligemment des gens de guerre de toutes parts, pour venir se joindre avec lesdits duc d'Alençon et Jeanne la Pucelle, et autres seigneurs et capitaines.

Le duc d'Alençon et la Pucelle séjournèrent en la ville d'Orléans par aucuns jours, pendant lesquels vinrent là à grande chevalerie le seigneur de Rais, le seigneur de Chauvigny, les seigneurs de Laval et de Loheac son frère, et autres grands seigneurs, pour servir le roy Charles en son armée, lequel vint environ ce temps à Sully. Et d'autre part vint à Blois avec

MBfttOIfiES GONCEfiNANT LA PUCELLE D OBLEANS.

graude dievalerie le comte Artos de Richemont, connesUible de France, et frère du duc de Bretagne : contre lequel le Roy, pour aucuns rapports, avoit conceu haine et malveillance. La Pucelle et les chefs de guerre firent faire grand appareil pour mettre le siège devant Meun et Baugency, où se tinrent en iceluy temps le sire de Scales et le sire de Talbot, à grande compagnée d'Anglois : et pour reconforter les garnisons desdites places, ils mandèrent les Anglois, qui tenoient la Ferté-Hubert; lesquels, après en avoir receu le mandement, brûlèrent la basse court, et abandonnèrent le chasteau, et s'en allèrent à Baugency pour aller au devant de messire Jean Fastot, qui estoit party de Paris à grande compagnée d'Anglois, de vivres et de traict, afin de venir avitailler et reconforter la puissance des Anglois. Mais pource qu'il oûyt nouvelles de la prise de Jargean, il laissa les vivres dedans Estampes, et vint avec sa compagnée dedans Yenville , auquel lieu il trouva le sire de Talbot; et eux estans là assembles, ils y tinrent aucuns conseils.

Le mercredy quinzième jour de juin 1429, Jean duc d'Aiençon, lieutenant gênerai de Farmée du Roy, accompagné de la Pucelle et de plusieurs hauts seigneurs, barons et nobles, entre lesquels estoient messire Louis de Bourbon comte de Vendosme, le sire de Rais, le sire de Laval, le sire de Loheac, le vidasme de Chartres, le sire de La Tour, et autres seigneurs, avec grand nombre de gens de pied et grand charroy chargé de vivres et d'appareil de guerre, partirent d'Orléans pour mettre le siège devant quelques places angloises, tenans leur voye droit à Baugency. Ils s'arresterent devant le pont de Meun, que 1^ Anglois avoient fortifié et fort garny ; et tantost à leur venue il fut pris par assaut, et garny de bonnes gens. Cela fait, les François n'y arresterent point; mais pensans que les sires de Talbot et de Scales se fassent retirez, ils allèrent devant Baugency : pour la venue desquels les Anglois abandonnèrent la ville, et se retirèrent sur le pont et au chasteau. Alors les François entrèrent dedans ladite ville, et assiégèrent le pontet le chasteau par devers le costé de la Beausse. Si dressèrent et assortirent là canons et bombardes, dont ils battirent fort ledit chasteau.

Or le comte de Richemont connestable de France vint en cestny siège, à grande chevalerie; avec luy estoient le comte de Perdriac, Jacques de Dinan firere du seigneur de Chasleau-Briant, le seigneur de Beaumanoir et au- Ircs. Et dautant que ledit connestable estoit en j

l'indignation du Roy, et à ceste cause tenu pour suspect , il se mit en toute humilité devant ladite Pucelle, luy | suppliant que comme le Roy eut donné puissance de pardonner et remettre toutes offenses commises et perpétrées contre luy et son authorité, et que pour aucuns sinistres rapports le Roy eut conceu haine et mal-talent contre luy, en telle manière qu'il avoit fait faire défense par ses lettres que aucun recueil , faveur ou passage ne luy fussent donnez pour venir en son armée : la Pucelle le voulut, de sa grâce , recevoir pour le Roy au service de sa couronne, afin d'y employer son corps, sa puissance et toute sa seigneurie, en luy pardonnant toute offense. Et à cette heure estoient là le duc d'Alençon et tous les hauts seigneurs de l'ost, qui en requirent la Pucelle : laquelle le leur octroya, moyennant qu'elle récent en leur présence le serment d'iceluy connestable de loyaument servir le Roy, sans jamais faire ny dire chose qui lui doive tourner à desplaisance; et à cette promesse tenir ferme, sans i'enfraindre. Et estre contraints par le Roy, si ledit connestable estoit trouvé défaillant, lesdits seigneurs s'obligèrent à la Pucelle, par lettres scellées de leurs sceaux.

Si fut alors ordonné que le connestable mettroit le siège du costé de la Soulongne, devant le pont de Baugency. Mais le vendredy dixseptiesme jour du mois de juin, le baillif d'Evreux, qui estoit dedans Baugency, fit requérir la Pucelle d'un traitté qui fut fait et accordé environ l'heure de nuict, en telle manière qu'ils rendroient au roy de France, entre les mains du duc d'Alençon et de la Pucelle, le pont et le chasteau, leurs vies sauves, le lendemain à l'heure de soleil levant, sans en emporter ny emmener fors leurs chevaux et harnois, avec aucuns de leurs meubles, montans pour chacun un marc d'argent seulement; et qu'ils s'en pourroient franchement aller es pays de leur party : mais ils ne dévoient reprendre les armes contre les François jusques après dix jours passez. Donc en cette manière en partirent les Anglois, qui estoient bien nombrez à cinq cent combatans , lesquels rendirent le pont et le chasteau le samedy dix - huictiesme jour de juin 1420.

En la ville de Meun entrèrent une nuitée les sires de Talbot, de Scales et de Fastot, qui ne peurent avoir entrée au chasteau de Baugency, par l'empeschement du siège ; or eux croyans faire desemparer et quitter ce siège, ils assaillirent la nuict de la composition le pont de Meun : mais le susdit dix-huictiesme jour de juin, aussi tost que les Anglois furent partis^de

HÉMOlfiES COiNGEAiNANT LA PUCELLE u'ORLEARS.

Baugençjs vint Pavant-garde des François devant Meun, et incontinent toute la puissance venant en batailles très-bien ordonnées. Alors les Anglois cessèrent Tassaut du pont, et saillirent aux champs avec toute leur puissance , et se mireiit en corps de batailles, tant à pied comme à cheval ; mais ils commencèrent à se retirer tout soudain, délaissant Meun avec leurs vivres et habillemens, et prirent leur chemin par la Beausse, du oosté par devers Patay.

Si partirent hastivemenl le duc d*Alençon , la Pucelle, le comte de Vandosme, le connestable de France, le sire de Saincte-Severe, et de Boussac mareschal, messire Louys de Gulant admirai de France, le sire d'Albret , le sire de Laval, le sire de Loheac, le sire de €hauvigny, et autres grands seign^rs, qui s'avancèrent en batailles ordonnées, et poursuivirent si asprement les Anglois qu'ils les attrapèrent prés Patay, au lieu dit des Goynées. Alors le duc d'Alençon dit à la Pucelle : «Jeanne, voilà les An- !> glois en bataille ; combatrons-nous? » Et elle demanda audit duc: « Avez-vous vos espérons? » Lors le duc luy dit : « Gomment dà, nous en fau- » dra-t'il retirer, ou fuir?» Et elle dit: « Nenny ; » eu nom Dieu allez sur eux, car ils s'enfuiront, )< et n'arresteront point , et seront déconfits , » sans gueres de perte de vos gens; et pour ce * faut-il vos espérons pour les suivre. »

Si furent ordonnez pour coureurs, par manière d'avan^garde, le seigneur dcBeaumanoir, Poton et La Hire, messire Ambroise de Lofe , Thiebaut de Termes, et plusieurs autres; les^ quels eml)esongnerent et embarasserent tant les Anglois, qu'ils ne peurent plus entendre à eux bien ordonner, et à se mettre «n bataille. Si s^assemblerent contre eux les François en bataille, tant que les Anglois furent défaits en peu d'heures; dont la tuerie fût nombrée sur le champ, par les hérauts d'Angleterre, à plus de deux mille deux cent Anglois.

En cette bataille, qui arriva le dix-huictiesme Jour de juin 1429, furent pris les seigneurs de Talbot et de Scales, messire Thomas Rameston et Hougue-Foie, avec plusieurs chef^ de guerre, * et autres nobles du pays d'Angleterre ; et furent bien nombrez en tout à cinq mille hommes. Si commença la chasse des fbyans, et tut poursc^vle Jusques prés des portes d'Yenville, en laquelle chasse plusieurs Anglois furent aussi tuez. Les bonnes gens d'Yenville fermèrent leurs portes contre les Anglois qui fuyoient, et montèrent sur la muraille à leurs défenses. Pour lors estoit au chasteau «ivec peu de compagnoe un escuyer anglois, lieutenant du capitaine qui avolt le chasteau en garde : lequel cognoissant

la défaite des Anglois, traitta avec les bonnes gens de rendre ledit chasteau sa vie sauve, et fit serment d'estre bon et loyal François; à quoy ils le receurent. Il demeura en icelle ville grande quantité de provisions, munitions et despoûilles qui y avoient esté laissées par les Anglois à leur départ, pour aller à la susdite bataille, avec grande quantité de traict, de canons, et autres habillemens de guerre, de Tivres et marchandises. Et aussi tost ceux de ladite ville d'Yenville se réduisirent en l'obeyssance du Roy. Or après la fuite des Anglois les François entrèrent dedans Meun, et pillèrent toute la ville, d'où s'enfuit messire Jean Fastot et autres jusques à CorbeiL

Quand les Anglois qui estoient encor en plusieurs autres places dans le pays de Beausse, comme à Montpipeau , Bainct Symon, et autres forteresses, oûyrent les nouvelles de cette défaite. Ils prirent hastivement la fuite, et mirent le feu dedans. Après lesquelles glorieuses victoires, et le recouvrement des villes et chasteaux susmentionnez , toute l'armée retourna dedans Orléans ledit dix-fiuictiesme Jour de juin , où ils f\]rerit receus à grande joye par les gens d'église , bourgeois et commun peuple, qui en rendirent grâces et louanges à Dieu.

Or les susdits gens d'église et bourgeois d'Orléans croyoient bien que le Roy deust là venir: car pour le recevoir ils firent tendre les rués à ciel, et voulurent faire grand appareil pour l'honorer À sa glorieuse venue : mais il se tint dedans Sully, sans venir à Orléans ; dequoy aucuns qui estoient entour le Roy ne ftirent guëres contens : et à tant demeura la chose à celte fois. Parquoy la Pucelle alla devers le Roy, et fit tant que le vingt-deuxiesme jour de juin en iceluy an il vint à Ghastcau-neuf-sur-Loire, auquel lieu se tirèrent par devers luy les seigneurs et chefe de guerre ; là il tint aucuns conseils, après lesquels il retouina à Sully. La Pucelle vint ensuite à Orléans , et fit tirer par devers le Roy tous les gens d'armes, avec habillemens et charroy. Après se partit la Pucelle d'Orléans, et alla à Gyen , où le Roy vint à grande puissance, et manda par hérauts aux capitaines et autres qui tenoient les villes et forteresses de Bonny, Cosne et La Gharité, qu'ils se rendissent en son obeyssance; dequoy ils furent refusans.

Le comte de Richemont, connestable de France, s^ourna durant aucuns jours, après la bataille susmentionnée, en la ville de Baugenc}*, attendant response de Jean duc d*Alençon, de la Pucelle, et des hauts seigneurs qui s'estoient portez forts d'appaiscr le Roy, et Idy faire par-

HBUaiBBS COTICBBNA^T LA PEJCELLE D OBLEANS.

donner son maltalent : à quoy ils ne peurent panrenir, et le Roy ne voulut souffrir qu'il aliast par-devers luy pour le servir ; dequoy il fut en grand déplaisir. Neantmoins ledit connestable, qui avoit grande eompagnée de nobles, désirant nettoyer le pays du duc d'Orléans, voulut mettre le siège devant Marehenay prés Blois, qui tût gamy de Bourguignons et d'Anglois , lesquels de ce ouyrent nouvelles; et redoutans le siège, tirèrent, sous sauf-conduit, à Orléans, |Nir devers Le due d'Alençon, qui estoit là en ce temps.

Sitraitterent tant lesdits Bourguignons, que moyennant qu'on leurfenrft pardonner par le Roy toutes offenses, et qu'on leur donnast dix jours de terme pour emporter leurs biens, ils seroient et demeureroient à tousjours bons, et byaux François : et ainsi le jurèrent et donnèrent aucuns ostages es mains du duc d'Alen*^ ((m, qui fit sçavoir cette chose au oonnestable, lequel s'en partit à tant : mais après son départ les Bourguignons dudlt M arcfaesnày firent tant qu'ils prirent et retinrent prisonniers aueans des gens d'iceluy duc d'Alençon , pour recouYrer les ostages; et ainsi faussèrent leurs sermens*

Dorant ces choses, le Roi alla en la vilTe de Gyen;et il envoya messire Louys de Culant son admirai devant Bonny^ avec grand nombre de gens; puis le dimanche après la Sainct Jean 1429, cette |daee luy fut rendue par composition. Et pouree que la PiicelKe fût désireuse , avant que le Roy employast sa puissance à recouvrer ses villea et ctiasteaux, de le mener tout droit à Rheims, pour là estre couronné et recevoir te sainete onction royale (à quoy aucuns estoient de contraire opinion , tendante à ce que le Roy asdegeast premièrement Gosne et LaGharité, afin de nettoyer les paysde Berry, d'Orieans, et du fleuve de Loire), il tint sur ces cboses et affaires de grands conseils dans Gyen, pendant lesquels la Reyne fut là amenée , en espérance d'estre menée couronner à Rheims avee le Roy. Or enx sejoumans là , les barons et hauts seigneurs de plusieurs contrées du royaonie vinrent au service du Roy, avec grande puissanœ.

A la fin le Roy délibéra en son conseil de renvoyer la Reyne à Bourges, et qu'il preudroit «m chemin droit à Rheims pour receveur son sacre, sans mettre aucuns sièges sur la rivière de Loire. Doncques la R^ne retourna à Bourges, et le Roy partit de Gyen le Jour de la Sainct Pierre au mois de Juin 1429, avec toute sa puis* s&noe, tenant sa voye droit à Rheims; et ce par nnst^ation et le pourchas de Je4mne la Pu-

eelle, disant que c'estoit la volonté de Dieu qu'il allast à Rheims se faire couronner et sacrer ; et que combien qu'il fût Roy, toutefois ledit couronnement luy estoit nécessaire. Or combien que plusieurs, et le Roy mesme , de ce fissent difficulté, veu que ladite cité de Rheims et toutes les villes et forteresses de Picardie, Champagne , risle de France , Brie , Gastinois , l'Auxerrois , Bourgongue, et tout le pays d'entre la rivière de Loire et la mer Oceaune, estoit occupé par les Anglois, toutesfois le Roy s'arresta au conseil de ladite Pucelle , et délibéra de l'exécuter.

Si fit son assemblée à Gyen sur Loire , et vinrent en sa eompagnée les ducs d'Alençon, de Bourl>on, le comte de Vendosme, ladite Pucelle, le seigneur de Laval, les sires de Loheac, de la Trimoûille, de Rais, d'Aibret : outre que plusieurs autres seigneurs , capitaines et gensd'armes venoient enoor de toutes parts au service du Roy; et plusieurs gentils-hommes qui n'avoient de-quoy s'armer et se monter y alloient comme archers et coustiUers, montez sur petits chevaux : car chascun avoit grande attente que par le moyen d'icelle Jeanne il adviendroit tout à coup beaucoup de biens au royaume de France; de sorte qu'ils desiroi^t et convoitoient de la servir et connoistre ses faicts, comme estant uno chose venue de la part de Dieu. Elle chevauchoit tousjours armée de toutes pièces, revêtue d'habillemens de guerre, autant ou plus que capitaine d^ guerre qui y fut ; et quand on parloit de la guerre ou qu'il falloit mettre des gens en ordonnance, il la faisoit bel oiiyr, et voir faire les diligences nécessaires : et si on orioit à rarme y elle estoit la plus diligente et la première,, fût à pied ou à cheval; de sorte que c'estoit une très-grande admiraticm aux capitaines et gens de guerre, de l'entendement qu'elle avoit en ces choses, veu que en autres , elle estoit la plus simple villageoise que on veid oneqoea. Elle estoit au reste très-devote, se confessoit souvent, et recevoit le précieux corps de N. S. Jesus-Ghrist, estoit de treslielle et bonne vie, et d'honneste conversation.

En ce temps , le seigneur de La Trimoûille estoit en grapd crédit auprès du Roy ; mais il se doutoit tousjours d'estre mis hors du gouvernement, et craignoit spécialement le con« nestable, et autres ses alliez et serviteurs : parquoy combien que le suttttt connestable eût bien avec tuy douze cent combattans et gens de fait , et que de plus il y avoit d'autres seigneurs, lesquels fussent volontiers venus au service du Roy, ledit de La Trimoûille ne le vouloit pas souffrir : et si il n'y avoit personne qui ea.

MÉMOIBBS COMCBajfANT LA PUCELLE D*OfiL^ANS.

eût osé parler contre icelny de La Trimoûille.

Or audit lieu de Gien sur Loire fut fait un payement aux gens de guerre de trois francs pour homme d'armes , qui estoit peu de chose ; puis s'en partit la PuceHe, ayant plusieurs capitaines de gens d'armes en sa compagnée avec leurs gens; et s'en allèrent loger à environ quatre lieues de Gien, tirant le chemin vers Auxerre. Le Roy partit le lendemain, en prenant la mesme route. Le Jour d'iceluy despart du Roy se trouvèrent tous ses gens ensemble, qui estoit une belle compagnée , et vint loger avec son ost devant ladite cité d'Auxerre , laquelle ne fit pas plaine obéissance : car ils vinrent devers le Roy, luy prier et requérir qu'il voulust passer outre, eu demandant et requérant abstinence de guerre : laquelle chose leur fut octroyée par le moyen et la requeste du susdit de La TrimoCulle, qui en eut deux mille escus. Ce qui fit que plusieurs seigneurs et capitaines furent tres-mal contens d'iceluy de La Trimoûille et du conseil du Roy, et mesmement la Pncelle, à laquelle il sembloit qu'on l'eust eue bien aisément d'assaut. Toutesfois ceux de cette ville baillèrent et délivrèrent plusieurs vivres aux gens de l'ost du Roy , lesquels en estoient en grande nécessité.

Or ladite Pucelle avoit de coustume qu'aussi tost qu'elle venoit en un village elle s'en alloit à l'église faire ses oraisons, et faisoit chanter aux prestresune antienne de Nostre-Dame ; si faisoit ses prières et oraisons , et puis s'en alloit en son logis, lequel estoit communément ordonné pour elle en la plus honneste maison qu'on pouvoit trouver, où il y avoit quelque femme honneste. Onques hommes ne la vid baigner ny se purger, et le faisoit tousjours secrètement ; et si le cas advenoit qu'elle logeast aux champs avec les gens de guerre, jamais elle ne se désarmoit. Il y en eut plusieurs, mesmes de grands seigneurs, délibérez de sçavoir si ils pourroient avoir sa compagnée chamelle , et pour ce venoient devant elle gentiment habillez ; mais aussi tost qu'ils la voyoient , toute mauvaise volonté leur cessoit : et quand on luy demandoit pourquoy elle estoit en habit d'homme , et qu'elle chevauchoit ainsi en armes , elle respondoit qu'ainsi luy estoit-il ordonné , et que principalement c'estoit pour garder sa diasteté plus aysément : aussi que c'eust esté trop estrange chose de la voir chevaucher en habit de femme entre tant de gens d'armes. Mesme quand des gens lettrez parlolent à elle sur ces matières, elle leur respondoit tellement qu'ils estoient tres-contens , disans qu'ils ne faisoient doute qu'elle estoit venue de la part de Dieu.

Après que le Roy eut esté logé devant ladite

ville d'Auxerre trois Jours, il en partit avec son ost , en tirant vers la ville de Sainct-Florentin , où ceux de larville luy firent pleoiere obeyssance. Là il n'arresta gueres , mais il s'en vint avec son ost devant la cité de Troyes, qui estoit grande et grosse ville , et y avoit dedans dnq à six cent combattans anglois et bourguignons , lesquels saillirent vaillamment à l'arrivée des gens du Roy ; et y eut dure et aspre escarmouche , où il y en eut de ruez par terre d'un oosté et d'autre : car les gens du Roy les receurent fort bien ; et furent contraints iceux Anglois de de se retirer en ladite cité. Les gens du Roy se ' logèrent d'un costé et d'autre, au mieux qu'ils peurent ; et le Roy y fût cinq ou six Jours , sans que ceux de dedans montrassent onoques semblant d'avoir volonté de se mettre en son obeyssance : car il ne s'y pouvoit trouver appmntement , combien que souvent on parlementoit.

Pour lors il y avoit en l'ost si grande cherté de pain et autres vivres , qu'il y avoit plus de cinq ou six mille personnes qui avoient esté plus de huit Jours sans manger pain, et vivoient sealement d'espics de bled froissez et de fèves nouvelles, dont ils trouvèrent largement. £t disoiton qu'il y avoit un cordelier nommé frère Richard , qui alloit preschant par le pays , et fût mesme en la ville de Troyes , où preschant durant l'advent , il disoit tous les Jours : « Semez » des fèves largement ; celui qui doit venir vien- » dra en bref. » Et fit tellement qu'on sema fèves tant largement que ce fut merveilles, dont l'ost du Roy se nourrit par aucun temps; et tootesfois ledit prescheur ne pensoit point à la venue du Roy. Les ducs d'Alençon et de Rourbon , le comte de Vandosme, et plusieurs autres seigneurs et gens de cons^eil en grand nombre , lurent mandez par le Roy pour sçavoir ce qu'il avoit à faire : et là fût remonstré par l'archevesque de Rheins, chancelier de France , « comment » le Roy estoit là arrivé; et que luy ny son ost » n'y pouvoit plus longuement demeurer, pour » plusieurs causes , lesquelles il remonstra gran- » dément et notablement : c'est à sçavoir pour » la grande famine qui y estoit , et que vivres » ne venoient en l'ost d'aucune part , et qu'il n'y » avoit homme qui eût plus d'argent. En outre, » que c'estoit merveilleuse chose de prendre » la ville et cité de Troyes , qui estoit forte de » fossez et bonnes murailles , bien garnie de » vivres et de gensde guerre, et de peuple, ayant » par apparence volonté de résister, et de non » obeyr au Roy ; Joint qu'il n'y avoit bombardes, » canons , artillerie ny habiUèmens nécessaires » a battre ou rompre les murs d'icelle ville, ny » a la guerroyer. Et si n'y avoit ville ny forte^

MSHOii&JiS COMCBBNANT LÀ PUC£LLfi d'0HL£AIHS.

•> resse françoise dont on peust avoir ayde ou •' secours plus prés que Gien-sur-Loire : de la- * quelle ville jusques à Troyes il y avoit plus " de trente lieues. »

Il allégua encore plusieurs autres grandes et DOtablesraisonSy et bien apparentes, par lesquelles il monstroit évidemment qu'il en pouvoit advenir grand inconvénient , si on s'y tenoit longuement Après cela , le Roy ordonna à son chancelier qu'il demandast les opinions à tous les presens, pour sçavoir ce qu'il estoit de faire pour le meilleor ; et le chancelier commença à demander les opinions, en leur commandant que chacun s'en aequitast loyalement , et conseillast le Roy pour sçavoir ce qu'il avoit à faire sur ce que dit est. Or tous les presens furent presque unanimement d'opinion que vues et considérées les choses dessus déclarées, et que le Roy avoit esté refusé d'entrer en la ville d'Auxerre, en laquelle il n'y avoit aucune garnison de gens d'armes , et qui n'estoit si forte que la ville de Troyes (avec plusieurs autres raisons que chacun alleguoit selon son entendement et imagination) , que le Roy et son ost s'en retournassent ; et que de demeurer plus devant ladite ville de Troyes, ny d'aller plus avant, n'y sçavoient voir ou coguoistre que toute perdition de son ost. Les autres furent d'opinion que le Roy passast en tirant vers Rheims , dautant que tout le pays estoit plein de biens , et trouveroient assez dequoy vivre.

Or vint ledit chancelier à demander l'opinion à un ancien et notable conseiller du Roy nommé inaistre Robert Le Masson , qui avoit esté chancelier , et estoit seigneur de Trêves , lequel estoit sage et prudent. Si dit qu'il falloit envoyer quérir Jeanne la Pucelle , dont dessus est fait mention (laquelle n'estoit pas pour lors présente à ce conseil , mais estoit en l'ost) ; et que bien pourroit estre qu'elle diroit telle chose qui seroit profitable pour le Roy et sa compagnée. Et dit en outre « que quand le Roy estoit party, et qu'il » avoit entrepris ce voyage , il ne l'a voit pas fait " pour la grande puissance des gens d'armes " qu'il eut lors, ny pour le grand argent de «^quqy il fut garny pour payer son ost, ny " parce que ledit voyage luy fust et semblast » eslre bien possible ; mais seulement qu'il avoit » entrepris ledit voyage par l'admonestement de ' ladite Jeanne , laquelle luy disoit tousjours ' qu'il tirast avant pour aller à son couronne- ' ment à Rheims , et qu'il trou veroit bien peu de " résistance : car c'estoit le plaisir et la volonté ' de Dieu ; et que si icelLe Jeanne ne conseilloit * aucune chose qui n'eust esté dite en iceluy " conseil, qu'il estoit alors de la grande et corn-

» mune opinion : c'est à sçavoir que le Roy et » son ost s'en retournassent d'où ils estoient ve-

» nus. »

Or, ainsi comme on debatoltla matière, ladite Jeanne heurta très-fort à l'huis où estoit le conseil. Si luy fut ouvert , et elle entra dedans ; puis fit la révérence au Roy ; et icelle faite , ledit chancelier luy dit : « Jeanne, le Roy et son » conseil a eu de grandes perplexitez pour sca- » voir ce qu'il avoit à faire ; » et en effet luy recita les choses dessus dites le plus amplement qu'il peut, en luy requérant qu'elle dit aussi son opinion au Roy, et ce qu'il luy en serobloit. Alors elle adressa sa parole au Roy , en demandant si elle seroit creuë de ce qu'elle diroit. Le Roy respondit « qu'il ne sçavoit; et que si elle » disoit chose qui fust raisonnable et profitable , » qu'il la croyroit volontiers. » Elle demanda encores derechef si elle seroit creuê ; et le Roy respondit ouy, selon ce qu'elle diroit. Alors elle dit telles paroles : « Gentil roy de France , cette cité » est vostrc ; et si vous voulez demeurer devant » deux ou trois Jours , elle sera en vostre obeys- » sance , ou par amour ou par force , et n'en u faites aucun doute. » Sur quoy il luy fut respondu par ledit chancelier : « Jeanne , qui seroit » certain de l'avoir dedans six jours , on atten- » droit bien; mais Je ne sçay s'il est vray ce que » vous dites. » Et elle dit derechef qu'elle n'eu faisoit aucun doute. A laquelle opinion de ladite Jeanne le Roy et son conseil s'arresterent, et fut conclud qu'on demeureroit-là.

Et à celle heure ladite Jeanne monta sur un coursier , tenant un baston en son poing ; si mit en besongne chevaliers et escuyers , archers , manœuvriers , et autres gens de tous estats , à apporter fagots , huis , tables , fenestres et cheverons, pour faire des taudis et approches contre la ville, afin d'asseoir une petite bombarde, et autres canons estans en l'ost. Elle faisoit de merveilleuses diligences , aussi bien qu'eust sceu faire un capitaine lequel eut esté en guerre tout le temps de sa vie ; dont plusieurs s'esmerveilloient. Les gens de la ville sceurent et apperceurent les préparatifs qu'on faisoit, et sur ce considérèrent que c'estoit leur souverain seigneur : mesmes aucuns simples gens disoient qu'ils avoient apperceu et veu tout autour de l'estendart de ladite Pucelle une infinité de papillons blancs; et comme meus soudainement d'une bonne volonté inspirée de Dieu , congnolssans aussi les choses merveilleuses que cette Pucelle avoit fait pour faire lever le siège d'Orléans , délibérèrent qu'on parlementeroit avec le Roy pour sçavoir quel traité ils pourroient avoir. Et les gens de guerre mesmes, ennemis du

lO-l

MÉMOiBES CONCERNANT LA PUCBLLB D*0ALBAN8.

Roy, estans dedans la ville , le conseillèrent.

])e fait revesque et les bourgeois de la ^illc , et des gens de guerre en bien grand nombre , vinrent devers le Roy , et prirent finalement composition , et arresterent traitté : c'est à sçavoir qne les gens de guerre s'en iroient eux et leurs biens : et ceux de la ville demeureroient en l'obeyssance du Roy, et luy rendroient ladite ville; parmy qu'ils eurent abolition générale: et au regard des gens d'église qui avoient regales et collations de bénéfices du Roy son père , il approuva les collations : et ceux qui les avoient du roy Henry d'Angleterre prirent lettres du Roy, et voulut qu'ils eussent des bénéfices, quelques collations qu'il en eût fait à d'autres. Ceux de la ville firent grande feste et grande joye, et ceux de Tost eurent vivres à leur plaisir ; et le matin en partit presque toute la garnison , tant Anglois que Bourguignons , tirans là où ils voulurent aller.

Or combien que par le traité ils maintinssent qu'ils pouvoient emmener leurs prisonniers , et de fait ils les emmenoient : mais icelle Jeanne se tint à la porte , en disant « que en nom Dieu » ils ne les enmieneroient pas,» et de fait les en garda. Et le Roy contenta aucunement lesdits Anglois et Bourguignons des finances ausquelles lesdits prisonniers estoient mis , puis y entra le Roy environ sur les neuf heures du matin. Mais premièrement y estoît entrée ladite Jeanne, et avoit ordonné des gens de traict à pied le long des rues. Avec le Roy entrèrent à cheval les seigneurs et les capitaines , bien habillez et montez ; et il les faisoit très-beau voir. Si mit en ladite ville capitaine et officiers, et fut ordonné par le Roy que le seigneur de Lore demeureroit aux champs avec les gens de guerre de l'ost : le lendemain tous passèrent par ladite cité en belle ordonnance ; dont ceux de la viUe estoient bien joyeux , et firent serment au Roy d'estre bons et loyaux ; et tels se sont-ils tousjours monstrez depuis.

La Pucelle hastoit le Roy , le plus diligemment qu'elle pouvoit, d'aller à Rheims, et ne faisoit aucun doute qu'il y seroit sacré. Pource , le Roy partit de la cité de Troyes , et prit son chemin à Ghalons^n-Ghampagne avec tout son ost , ta Pucelle allant tousjours devant , armée de toutes pièces ; et chevaucha tant qu'il vint devant ladite ville de Chalons. Quand ceux de la ville sceurent sa venue , l'evesque avec grand nombre de peuple de cette cité vinrent au devant du Roy, et luy firent pleine obéissance. II logea la nuict avec son ost en ladite ville , en laquelle il establit capitaine et autres officiers^ de par luy , le tout ny plus ny moins comme il

avoit fait à ceux de Troyes. De' ladite dté de Chalons, le Boy prit son chemin pour aller à Rheims , et vint en un chasteau qui appartient à l'archevesque de Rheims, nommé Sepesauh, qui est à quatre lieues de Rheims ; en laquelle cité estoient les seigneurs de Chastillon-sur- Mame et de Saveuses , tenans le party des Anglois et Bourguignons, devers lesquels ceux de la ville vinrent par leur ordonnance et commandement ; et s'en disoit ledit de dhastillon capitaine. Ils demandèrent donc ausdits habitans s'ils avoient bonne volonté de tenir et se défendre? Et leshabitans leur demandèrent s'ils estoient assez forts pour les ayder à se garder? Et ils respondirent que non ; mais que s'ils pouvoient tenir six semaines , ils leur ameneroieot un grand secours , tant du duc de Betfort que de celuy de Bourgongne ; et sur ce ils en partirent par la volonté des habitans de la ville , dedans laquelle il y avoit lors aucuns de bonne volonté lesquels commencèrent à dire qu'il falloit aller devers le roy; et le peuple rebondit lors tout soudain qu'on y envoyast : et y envoya-t-ondes notables gens de la ville , tant d'église qu'autres. Enfin après plusieurs fequestes qu'ils falsoient, sur lesquelles on trouva des expediens , ils délibérèrent et conclurent de laisser entrer le Roy , avec l'archevesque d'f celle ville , et leur compagnée dedans. L'archevesque n'avoit point encor fait son entrée , laquelle il fit le samedy matin : et après le disner sur le soir , le Roy avec ses gens entra dedans la ville, où Jeanne la Pucelle estoît fort regardée. Là vinrent par devers hty les ducs de 'Bar et de Lorraine , et le seigneur de Gemmercy , bien accompagnez de gens de guerre, s'offrans à son service. Le lendemain, qui fût le dimanche, on ordonna que le Roy prendroit et recevroit son digne sacre ; et toute la nuict fit-on grande diligence à ce que tout fût prest au matin ; et ce fût un cas bien merveilleux : car on trouva en ladite cité toutes les choses nécessaires, qui sont grandes ; et si ne pouvoit-on avoir celles qui sont gardées dans Sidnct Denys en France. Or pource que l'abbé de Sainct Remy n'a pas accoustumé de bailler la saincte ampoule , sinon en certaine forme et manière, le Boy y envoya le seigneur de Bais , mareschal de France , le seigneur de Boussac, et de Saincte Severe, aussi mareschal de France , le seigneur de Graville, maistre des arbalestriers , et le seigneur de Culant, admirai de France , lesquels firent les sermens accoustumez, c'est à sçavoir de la conduire seurement; et aussi raconduire Jusques en l'abbaye. Après quoy ledit abbé l'apporta , estant revestu d'habillemens ecclésiastiques, bien

MBMOlBfiS COKCBEIIÀNT LÀ PliCELLB 1> 0BLBAN8.

solemneHeincnt el dévotement dessous un poille, jusques à la porte de devant l'egiise SaiDct Denys ; là où l'arehevesqne revestu d'habits saeerdotaux, accompagné de chanoines , Talla quenr, et l'apporta dedans la grande église, et la mit sur le grand autel. Lors vint le Roy au lieu qui luy avoitesté ordonné , vestu et habillé de vestemens à ce propices : puis Tarehévesque Iny fit faire les sermens accoustumez, et ensuite il fut fait chevalier par le duc d'Âiençon. Par après Tarchevesque procéda à la consécration, gardant tout au long les ceremoDies et solemnitez contenues dans le liyre pontifical. Le roy y fit le seigneur de Laval comte , et il y eut plusieurs chevaliers fiiits par les dues d'Alençon et de Bourbon. Là estait présente Jeanne la Pucelle, tenant son estendard en sa mahi^ laquelle en effet estoit, après Dieu , caose dudit sacre et couronnement, et de toute cette belle assemblée. Si fut rapportée et conduite ladite saincte ampoule , par les dessuadits, jusques en icelle abaye Sainct Remy. Et qui eut veu cette Pucelle accoler le Ki^ à genoux par les Jambes , et luy baiser le pied en pleurant à chaudes larmes , il en eut eu pitié ; mesme elle provoquoit plusieurs à pleurer , en disant : « Gentil Rqy , or est exe*

> caté le plaisir de Dieu, qui vouloit que vins- » siez à Rhdms recevoir vostre digne sacre , en « nKMistrant que tous estes vray Roy , et celuy

> auquel le royaume doit a[^partenir. » Le roy sq'ouma en ladite dté par trois Jours. De tout temps les roys de France , après leurs sacres , avoient aoooustumé d'aller en un prieuré qui est de Teglisa Sainct Remy , nommé Gorbigny , assis et situé à environ six lieues de Rheims, où est le corps d'un glorieux sainct qui fut du sang de France, nommé sainct Marcoul ; auquel lieu tous les ans il y a grande affluence de peuple, pour le sujet de la maladie des escrouelles , par les mérites duquel on dit que les roys en guaris* sent Et> pource il s'en alla audit lieu de Sainct Marcoul , et y fit bien et dévotement ses oraisons et offrandes. De ladite église , il prit son chemin pour aller en une petite ville fermée appartenant à Tarchevesque de Rheims , nommée Vailly, qui est située à quatre lieues de Soissons , et aussi à quatre lieues de Laon. Les habitans de ladite ville de Vailly luy firent pleine oheyssance , et le receurent grandement bien , selon leur pouvoir. Il se logea pour le Jour luy et son ost audit pays ; et de là envoya à LaoD , qui est une notable et forte cité , pour en sommer les habitans , à celle fin qu'ils se missent en son oheyssance : ce qu'ils firent tres-joyeusement et volontiei-s. Et pareillement

en firent autant ceux de la cité de Soissons , en laquelle il alla droict d'iceluy lieu de Vailly , et il y fut receu à grande Joye : il y séjourna trois Jours et son ost , tant dans la ville comme es en* virons. Or pendant qu'il y estoit , il luy vint nouvelles que Ghasteau-Tierry , Prouvins , Cou* lommiers, Grecy - en - Rrie et plusieurs autres s'estolent rendues firançoises, et en son oheyssance : il y mit ensuite des officiers, et les habitans y laissoicnt entrer sans aucune contradiction ses gens et serviteurs.

Quand le Roy sceust que Ghasteau-Thierry estoit venu en son oheyssance , et qu'il eut séjourné par aucun temps en la ville et cité de Soissons ; lise mit en chemin, et alla audit lieu de Ghasteau-Thierry, d'où il s'en alla à Prouvins , et y séjourna deux ou trois Jours ; lescpielles choses vinrent dans Paris à la connoissance du duc de Retfort, qui se disoit régent du royaume de France pour le Roy d'Angleterre , et lequel dit qu'il viendroit combattre le Roy. Si assembla gens de toutes parts , à bien grande puissance ; puis il vint à Gorbeil et à Melun , et assembla bien dix mille corabatans : qui estoit grande chose. Or quand le Roy sceut que le duc de Retfort le vouloit ainsi combattre, luy et les gens de son ost en furent bien Joyeux ; de sorte qu'il partit de ladite ville de Provins, et tint les champs , et rassembla son ost prés d'un chasteau nommé La Motte-de-Nangis, qui est en Rrie; et là les batailles furent ordonnées bien notablement et prudemment. Au reste , c'estoit agréable chose que de voir le maintien de Jeanne la Pucelle , et les diligences qu'elle faisoit : et tousjours venoient nouvelles que le duc de Retfort s'avançoit pour combattre. Pour ce , le Roy se tint tout le Jour en son ost emmy les champs, croyant que ledit duc de Retfort dent venir ; mais il changea de conseil et s'en retourna à Paris , combien qu'il eût bien lors en sa compagnéé dix ou douze mille combattans , comme dit est. Le Roy de son costé en avoit bien au* tant , et la Pucelle ; et les seigneurs et gens de guerre estans avec luy avoient grand désir et volonté de combattre.

Or il y avoit aucuns en la compagnée du Roy qui avoient grand désir qu'il retoumast vers la rivière de Loire, et le luy conseillèrent fort ; auquel conseil il adhéra grandement, et estoit de leur opinion, et conclud qu'il s'en iroit; et luy fit on sçavoir qu'il repasseroit la rivière de Seine par une ville nommée Rray, située dans le pays de Champagne , où il y avoit un bon pont, et luy fut promis oheyssance et passage par les habitans d'icelle. Mais la nuit dont II , devoit passer le matin ensuivant, il y arriva

MBMOIAES CONGBfiNAIST LA PUCELLE D'oALÉàNS.

certaine quantité d'Anglois ausquels on ouyrit la porte, et ils entrèrent dedans : après quoy ii y eut des gens du Roy, lesquels s'avancèrent pour penser entrer des premiers, dont aucuns furent pris, et les autres destroussez ; et par ce moyen ce passage fut rompu et empesehé : dequoy les ducs d'Alençon, de Bourbon et de Bar, et les comtes de Vendosme et de Laval, avec tous les capitaines, furent bien joyeux et contents, pource que ladite conclusion de passer fut faite contre leur gré et volonté : car ils estoient d'opinion contraire, sçavoir que le Roy devoit passer outre pour tousjours conquester, veuë la puissance qu'il avoit, et que ses ennemis ne l'avoient osé combatre. Ensuite la vigile de Nostre-Dame de la my-aoust, le Roy, par le conseil desdits seigneurs et capitaines, s'en retourna à Chasteau-Thierry, et passa outre avec tout son ost vers Crespy en Valois, et se vint loger aux champs assez prés de Dampmartin : tout le pauvre peuple du pays crioit Noél^ et pleuroient de joye et de] liesse. Laquelle chose la Pucelle considérant, et qu'ils venoientau devant du Roy en chantant Te Deum laudamusj avec aucuns respons et antiennes, elle dit au susdit chancelier de France, et au comte de Dunois : « En nom Dieu, voicy un bon peuple » et dévot ; et quand Je devray mourir, je vou- » drois bien que ce fût en ce pays. » Et lors ledit comte de Dunois luy demanda : « Jeanne, » sçavez-vous quand vous mourez, et en quel » lieu ?» Et elle respondit qu'elle ne scavoit, et qu'elle en estoit à la volonté de Dieu ; et si dit en outre ausdits seigneurs : « J'ay accomply ce » que Messire m'a commandé, qui estoit de le- » ver le siège d'Orléans et de faire sacrer le » gentil Roy; je voudrois bien qu'il voulût me » faire ramener auprès mes père et mère, et » garder leurs brebis et bestail, et faire ce que » je soulois faire. » Et quand lesdits seigneurs oiiyrent ladite Jeanne ainsi parler, et que les • yeux tournez au ciel elle remercioit Dieu, ils creurent mieux que jamais que c'estoit chose venue de la part de Dieu plustost qu'autrement. Le duc de Betfort estoit cependant à Paris , avec grande quantité d'Anglois et autres gens ennemis et adversaires du Roy; si vint à sa connoissance que le Roy estoit sur les champs y ers D&mpmartin : sur quoy il partit de Paris avec bien grande et grosse compagnée, et s'achemina vers Mittry en France, soubs et proche ledit lieu de Dampmartin, et prit une place bien ndvantageuse, où il ordonna ses batailles. Le Roy d'autre costé flt pareillement mettre ses gens en belle ordonnance prests d'attendre la bataille si l'autre le venoit assaillir, voire

d'aller à luy si ils se trouvoient en pareil champ.

Or pour sçavoir de leur estât et commune, il Ait conclu qu'on y envoyeroit des gens par manière de coureurs ; spécialement y fut envoyé Estienne de Yignoles, dit La Hire, vaillant homme d'armes entre les autres. H y eut de grandes escarmouches qui durèrent presque tout le jour, et n'y eut comme point de perte ou dommage d'un costé et d'autre. Si ftit rapporté au Roy, par gens se cognoissans bien en fût de guerre, comme ce duc de Betfort estoit campé en place trop advantageuse, et que les Ânglois s'estoient fortifiez. Pour ce, ne fut il pas oodseillé d'aller plus avant assaillir ses ennemis.

Le lendemain ledit duc de Betfort avec tout son ost s'en retourna à Paris, et le Roy tira vers Crespy-en-Yalois, d'où ii envoya certains hérauts à ceux de Gompiegne, les sommer qu'ils se missent en son obeyssance; lesquels respondirent qu'ils estoient prests et appareillez de le recevoir et de luy obeyr comme à leur souverain seigneur. Pareillement aussi allèrent des haute seigneurs en la ville et cité de Beauvais, dont estoit evesque et seigneur un nommé maistre Pierre Caudion, extrême et furieux pour le party des Anglois, comme qu'il fût de la nation françoise, sçavoir d'auprès Rlieims; et aussi tost qu'ils virent des hérauts qui portoient les armes de France, ils crièrent : Vitfe Charkfy roy de France ! et se mirent en son obeyssance ; et pour ceux qui ne voulurent demeurer en ladite obeyssance, ils les laissèrent sortir et en aller avec leurs biens.

Le Roy délibéra ensuite de venir en la ville de Gompiegne, laquelle luy avoit fait obeyssance. Si tira vers Senlis, et se logea en un village à deux lieues près de Senlis, nommé Barron ; laquelle ville de Senlis estoit encor sous l'obeyssance des Anglois et Bourguignons. Or un matin vinrent nouvelles au Roy que le duc de Betfort partoit de Paris à tout son ost pour venir à Senlis, et que luy estoient venus de nouveau quatre mille Anglois, que le cardinal d'Angleterre son oncle avoit ammenez, lequel cardinal les devoit mener contre les Bohesmcs hérétiques en la foy ; mais il les fit descendre pour guerroyer les vrais catholiques françois, et estoient souldoyez, comme on disoit, de l'argent du Pape , et en intention que ce cardinal allast contre les susdits Bohesmes : lesquelles choses vinrent à la connoissance du Boy.

Alors il fût ordonné que messire Ambroise de Lore et le seigneur de Sainte Treilles montcroient à cheval et iroient vers Paris et ailleurs, où bon leur sembleroit et ainsi qu'ils advisc-

lléllOIBBS CONCBBMAMT LA PUCELLB D^OBI^AMS.

roient, pour sçavoir véritablement le fait, et descoayrir le dessein du duc de Betfort et de WD ost ; lesquels montèrent diligemment à cheval, et prirent seulement vingt de leurs gens des mieux montez; puis ils partirent et chevauchèrent tant qu'ils approcho^nt Tost des Anglois. Si virent et apperceurent ils sur le grand chemin de Senlis de grandes poudres qui s'éle- Toient en l'air, et qui procedoient de la compagDée du due ; sur quoy diligemment ils envoyèrent un chevancheur devers le Roy, pour lay faire sçavoir. Si approchèrent encores de plus prés, tant qu'ils virent ledit ost des Anglois qui tiroit vers Senlis, et derechef envoyèrent un autre chevancheur vers le Roy luy signifier ce que dit est

Alors le Roy avec son ost tira tres-diligemment enuny les champs; si furent ordonnées les batailles, et oonunencerent à chevaucher entre la rivière qui passe à Barron et Montespilouër, en tirant droit à Senlis : et le duc de Betfort et soD ost arriva envir<m l'heure de vesinres prés de Senlis, et se mit à passer une petite rivière qui vient d'icelle ville de Senlis au susdit village nommé Barron. Le passage en estoit si estroit, qu'ils ne pouvoient passer que deux che- Taoi à la fois. Aussi tost que lesdits de Lore et Sainte Treille virent que lesdits Anglois commencèrent à passer, ils s'en retournèrent hâtivement devers le Roy, et luy aoertenerent que ledit de Betfort et son ost passaient au susdit passage. A cette heure le Roy fit avancer les batailles vers ledit lieu tout droit, croyant de les combatre à ce passage ; mais la pluspart et comme tous estoient desja passez, et les deux osts s'entrevirent : aussi n'estoi^t ils esloignez qu'à une bien petite lieuë l'un de l'autre. Il y eut de grandes escarmouches entre lesdites deux eompagnées, et de belles armes faites. A cette heure il estoit comme le soleil couchant; lesdits Anglois se logèrent sur le bord et au bout d'icelle rivière, et les François se campèrent à Montespilouër.

Le lendemain au matin le Roy et son ost se mirent sur les champs. Il fit ensuite ordonner ses batailles , de la plus grande desquelles le duc d'Alençon et le comte de Vendosme avoient le gouvernement : de la seconde, les ducs de Bar et de Lorraine avoient la charge : de la ti<^rce, qui estoit en manière d'une aille , les seigneurs de Rais et de Boussac , mareschaux de France, avoient la conduite : et d'un autre wrp6 de bataille de reserve, qui souvent se séparait pour escarmouscher et guerroyer lesdits Anglois, avoient le gouvernement le seigneur d'Albret, le bastard d'Orléans, Jeanne la Pu-

celle, La Hire, et plusieurs autres capitaines : et à la conduite et gouvernement des archers estoit le seigneur de Graville^ maistre des arbalestriers de France, et un chevalier de Limosin nommé Jean Foucault. Le Roy se tenoit tousjours assez prés de ses batailles, lequel avoit autour de luy, pour la garde de sa personne et en sa compagnée, le duc de Bourbon, le seigneur de La Trimoûiile, et grande quantité de chevaliers et escuyers. Plusieurs fois le Roy chevaucha en présence de la bataille d'iceluy duc de Betfort, en la compagnée duquel estoit le bastard de Saint Pol et plusieurs Bourguignons, et estoient en bataille prés d'un village, et avoient au dos un grand estang et la susdite rivière; et ne cessèrent toute la nuit.de se fortifier tres-diligemment de pieux, de taudis et de fossez.

Or le Roy et les seigneurs estans avec luy avoient pris conclusion, et estoient tous délibérez de combatre le duc de Betfort, et les Anglois et Bourguignons; mais quand les capitaines estans avec le Roy eurent veu et bien considéré la place et le lieu qu'occupoient les Anglois, et leur fortification et assiete avantageuse, ils apperceurent et conneurent évidemment qu'il n'y avoit aucune apparence de combatre le duc de Betfort en icelle place. Toutesfois les batailles des François s'approchèrent à deux traits d'arbalestes desdits Anglois, ou environ , et leur firent sçavoir que s'ils vouloient saillir hors de leur parc, qu'on les combatroit; mais ils ne voalurent onques sortir ny déloger de leur parc. Il y eut neantmoins de grandes et merveilleuses escarmousches, tellement que les François alloient souvent à pied et à cheval Jusques aux fortifications des Anglois , et aucunesfois les Anglois faisoient des sorties à grande puissance, et repoussoient les François. Il y en eut d'un costé et d'autre de tuez et de pris, et tout le jour se passa ainsi en faisant lesdites escarmouches, jusques à environ le soleil couchant.

Le seigneur de La Trimoûiile, qui estoit bien joly, et monté sur un grand coursier, voulut venir aux escarmouches, et de fait il prit sa lance et vint jusques au frapper. Mais son cheval cheut ; et s'il n'eût eu bien tost secours, il eût esté pris ou tué; mais il fut remonté, quoy qu'à grand peine. Il y eut à cette heure une grande escarmousche» et environ ladite heure de soleil couchant se joignirent ensemble grand nombre de François, qui vinrent vaillamment jusques prés du parc des Anglois combatre main à main, et escarmoucher ; et à cette heure saillirent gronde quantité d'Anglois à pied et à

tos

UBJIIOIBES CO?ïCEIlNAi\T L4 PUCELLB b OfiLEANS.

cheval, et aussi les François se renforcèrent; et à cette fois il y eut une pins grande et rude escarmouelie qu'il n'y avoit en tont le jour ; et y avoit tant de poudre sur la terre et de poussière en l'air, qu'on n'entreconnoissoit ny François ny Anglois : tellement que combien que les batailles fussent bien prés les unes des autres, toutesfois elles ne pouvoient s'entrevoir. Cette escarmouche dura tant qu'il fut nuict serrée et obscure ; et les Anglois se retirèrent tous ensemble, et se resserrèrent en leur fort parc : les François aussi se retirèrent vers leurs batailles. Les Anglois se logèrent donc en leur parc; et les François se campèrent là où ils avoient l(^é la nuict de devant, environ à demie lieue de distance d'iceax Anglois, auprès de Montespillouer. Les Anglois délogèrent ensuite , et décampèrent le lendemain bien matin, et s'en retournèrent à Paris : et le Roy et ses gens s'en allèrent à Grespy en Valois.

Le lendemain le Roy partit de Crespy, et prit son chemin vers Compiegne, où il fût receu grandement et honorablement : car ceux de dedans se remirent en son oheyssance ; puis il y commit des ofQciers, et y ordonna pour capitaine et gouverneur un gentilhomme du pays de Picardie, bien allié de parens et amis, nommé Guillaume de Flavy. Là les manans et habitans de la ville de Reauvais envoyèrent devers luy, et mirent eux et la ville en son oheyssance. Semblablement ceux de Senlis se soumirent à luy, et le Roy y vint l(^er.

Sur la fin du mois d'aoust, le duc de Retfort, doutant que le Roy ne tirast en Normandie, partit de Paris avec son ost pour y aller, et départit son armée en plusieurs et divers lieux, et mit ses gens en garnison es pays où il avoit encore oheyssance, afin de garder les phices : laissant à Paris messire Louys de Luxembourg, evesque de Theroûenne, soy disant chancelier de France pour les Anglois, et un chevalier anglois nommé messire Jean Rathelet, avec un chevalier françois nommé messire Simon Morbier, qui se disoit lors estre prevost de Paris : lesquels avoient en leur compagnée environ deux mille Anglois pour la garde et défense d'icelle ville, ainsi qu'on disoit. ^

Environ la fin du mesme mois d'aoust le Roy délogea de Senlis, et s'en vint à Sainct Benys, où ceux de la ville luy firent ouverture et pleine oheyssance, et avec luy tout son ost se tint et logea en ladite ville : alors commencèrent de grandes courses et escarmouches entre les gens du Roy estans à Sainct Denys, et les Anglois et autres estans lors dans Paris. Puis quand ils eurent esté par aucuns temps à Sainct

Denys, comme trois ou quatre Jours durant, le duc d'Alençon, le duc de Rourbon, le comte de Yandosme, le comte de Laval, Jeanne la Pncelle, les seigneurs de Rais et de Roussac, et autres en leur compagnée, se vinrent loger en un village qui est comme à my-cfaendn de Paris à Sainct Denys, nommé La Chapelle. Après quoy le lendemain commencèrent de phis grandes escarmouches, et plus aspres qu'auparavant : aussi estoient-ils plus prés les uns des autres; et vinrent iesdits seigneurs aux champs vers la porte Sainct Honoré, sur une manière de butte ou de montagne que on nommoit le marché aux pourceaux ; et firent assortir phisieurs canons et coulevrines pour Jetter dedans la ville de Paris : dont il y eut pluaieuts coups dejettez.

Les Anglois estoient cependant autour des murs, en tournoyant avec des estendarts : entre lesquels il y en avoit un qui paroiissoit sur tous, lequel estoit blanc, avec nne croix vermeille; et alioient et venoient par ladite muraille. Or aucuns seigneurs estans là devant voulurent aller Jusques à la porte Sainct Honoré ; et entre les autres spécialement un chevalier nommé le seigneur de Sainct Yallier, et ses gens, allèrent Jusques au boulevart, et mirent le feu aux barrières : et combien qu'il y eût quantité d'AnglcNs et de ceux de Paris qui le deféndoient, toutesfofo ledit boulevart Ait pris par les François d'assaut, et les ennemis se retirèrent par la porte dedans la ville.

Les François, sur ces entrefaites, eurent imagination et crainte que les Anglois ne vinssent par la porte Sainct Denys frapper sur eax : par» quoy les ducs d'Alençon et de Rourbon avoient assemblé leurs gens, et s'estoient mis comme par manière d'embuscade derrière ladite butte ou montagne, et ne pouvoient bonnement approcher de plus prés, pour doute des coups des canons, vuglaires et coulevrines qui venoient de ladite ville, et qu'on tiroitsans cesse. La susdite Jeanne dit là dessus qu'elle vouloit assaillir la ville ; mais elle n'estoit pas bien informée de la grande eauë qui estoit es fossez : et toutesfois il y en avoit aucuns audit lieu qui le sçavoient bien, et lesquels, selon ce qu'on pouvolt considérer et conjecturer, eussent bien voulu par envie qull fbst mescheu à icelle Jeanne. Neantmoins elle vint à grande puissance de gens d'armes, entre lesquels estoit le seigneur de Rais mareschal de France, et descendirent en l'arriére fossé avec grand nombre de gens de guerre ; puis avec une lance elle monta Jusques sur le dos d'asne, d'où elle tenta et sonda Teaué, qui estoit bien profonde ; quoy faisant, elle eut

MBUOIBES COKCBRJNANT LA PUCELLB b*OBLÉANS.

d*aii ooop de tràict les deux cuisses percées, ou an OKMiis Tane : mais ce nonobstant elle ne vouloit en partir, et foisolt toute diligence de faire apporter et Jetter des fagots et du bois en l'autre fossé, dans l'espoir de pouvoir passer jusques au mur : laquelle chose n'estoit pas possible, yeuë la grande eauë qui y estoit.

Enfin depuis qu'il ftit nuict, elle fut envoyée requérir par plusieurs fols ; mais elle ne vouloit partir ny se retirer en aucune manière, et fallut que ledit duc d'Alençon Tallast quérir, et la ramena luy-mesme. Puis toute la susdite compagnie se retira audit lieu de La Cbapelie-Sainct- Benys, où ils avoient logé la nuict de devant; et iesdits ducs d'Alençon et de Bourtx>n, avec la susdite Jeanne, s'en retournèrent le lendemain en la ville de Sainct Denys, où estoit le Roy et son 08t : et disoit-on qu'il ne vint oncques de iasche courage de vouloir prendre la ville de Paris d'assaut; et que s'ils y eussent esté Jusques an matin, il y eût eu des habitans de cette ville qoi se fussent advisez. Or il y eut en ces rencontres plusieurs blessez, mais presque point de tuez.

An susdit mds d'aoust 1430, un capitaine du pays de Bretagne, nonmié Ferbourg, s'advisa comment il pourroit avoir la place de Bonsmolins, laquelle les Anglois tenoient; de fait il trouva moyen d'y entrer, et d'en mettre les Anglois dehors : le duc d'Alençon luy en donna la capitainerie. En ce mesme temps, il y avoit un gentilhomme au pays nommé Jean Armange, de la oompagnée de messire Ambroise de Lore, lequel se mit dedans la place de Sainct-Celerin, qui avoit esté abbatue : avec luy il y avoit un gentilhomme de Bretagne nommé Henry de Vllle-Blancbe, et ils réparèrent icelle place. Or le troisiesmejour après qu'ils furent entrez dedans, les Anglois de la garnison d'Alençon, avec d'autres en leur compagnée, s'assemblèrent et vinrent devant ladite place, garnis de canons, vuglalres, coulevrines et arbalestes. Ensuite qu'ils eurent esté aucun temps devant, ils la creurent prendre d'assaut, et de fait ils l'assaili irent grandement et merveilleusement ; mais Iesdits capitaines et leurs gens se défendirent si vaillamment et tellement, qu'ils demeurèrent les maistres en icelle place, et que Iesdits Anglois s'en retournèrent à Alençon sans y avoir pu rien gagner.

Le vingt-neuflesme Jour du susdit mois, le prieur de l'abbaye de Laigny, et un nommé Artus de Sainct-Merry, avec plusieurs autres, vinrent vers le Roy audit lieu de Sainct-Denys, pour remettre cette ville de Laigny en son obeyssance; lequel les receut tres-benignement

et doucement, et ordonna au duc d'Alençon qu'il y pourveut, lequel y envoya messire Ambroise de Lore, qui y fût receu par les habitans à grande Joye : puis quand il y eut eu plainiere obeyssance, il fit faire aux habitans le serment en tel cas accoustumé.

Le douziesme Jour de septembre, le Roy assembla son conseil pour sçavoir ce qu'il avoit à faire, veu que ceux de Paris ne monstroient encore aucun semblant de se vouloir réduire ; et aussi n'eussent-ils osé parler ensemble, veuê la puissance des Anglois et Bourguignons ; et si n'y avoit denier dequoy il eût peu entretenir son ost. SI fiit délibéré par le conseil qu'il laissast de grosses garnisons par deçà, avec aucuns chefs de son sang, et qu'il s'en allast vers et outre la rivière de Loire : et en exécutant cette délibération du conseil, il laissa le duc de Bourbon, le comte de Vandosme, messire Louys de Culant, admirai de France, avec autres capitaines, et ordonna que ledit duc seroit son lieutenant. De plus, il laissa dans Salnct-Denys le comte de Vandosme et le seigneur de Culant, avec grande compagnée de gens d'armes : puis le Roy s'en partit avec son ost, et alla au giste à Lagny sur Marne ; d'où le lendemain il partit, et ordonna à messire Ambroise de Lore qu'il demeurast en iceluy lieu de Lagny; et luy fut baillé en sa compagnée un vaillant chevalier de Llmosin, nommé messire Jean Foucault, avec plusieurs gens de guerre. Or quand les Anglois et Bourguignons sceurent que le Roy estoit ainsi party, ils assemblèrent de toutes parts de leurs gens en grand nombre; surquoy ceux qui estoient dans Sainct Denys, considerans que In ville estoit foible, ils en partirent : c'est à sçavoir que le susdit comte de Vandosme et autres délaissèrent cette ville-là, et s'en vinrent à Senlis.

Environ le mesme mois de septembre audit an, vinrent les Anglois et aussi leurs alliez de la langue françoise, nommez Bourguignons, et se mirent à grande puissance sur les champs, en intention, comme on disoit, de venir mettre le siège devant Lagny; laquelle ville estoit mal fermée et mal munie et pourveuë des choses appartenans à la défense de la guerre. Ils vinrent donc devant cette ville, et faisoient comme mine d'y arrester; mais quand iceux messire Ambroise de Lore et Foucault les virent, considerans que cette ville estoit foible et qu'ils n*au* roient aucun secours, ils saillirent aux champs eux et leurs gens en belle ordonnance contre les Anglois et Bourguignons, et leur tinrent si grandes et fortes escarmouches par trois Jours et nuits, que Iesdits Anglois et Bourguignons n*np-

MBHOIEES CONCERNANT Li PICELLB D ORLEANS.

procherent oncques des barrières plus prés que du trait d'une arbalcste. Enfin quand ils appereeurcnt si grande résistance, et quHls virent avec lesdits chevaliers tant de gens de guerre et si vaillans, ils se retirèrent et s'en retournèrent à Paris, sans faire autre chose. Ausdites escarmouches il y en eut plusieurs de tuez, tant d'un costé que d'autre.

Le seigneur de Talbot, vaillant chevalier anglois, prit par escalade, à faute de guet et de bonne garde, la ville de Laval, et ce avant le siège mis à Orléans, comme cy-dessus il a esté touché ; et y gangnade fort grandes richesses et chevances. Pour lors estoit dedans messire André de Laval, seigneur de Loheac, lequel estoit dans le chasteau dudit lieu de Laval, et fit composition pour luy et les autres d'iceluy chasteau, à vingt mille escus d'or, comme dessus est dit, et demeura prisonnier jusques à ce qu'il eût payé ladite somme, ou baillé plége. Or audit mois de septembre fut faite une entreprise par les seigneurs Du Hommet, messire Raoul Du Bouchet, et Bertrant de La Ferriere, sçavoir comme ils pourroient recouvrer ladite ville de Laval ; et par le moyen d'un meusnier, homme de bien, quiavoit desplaisir de ce que les Anglois estoient devenus seigneurs et maistresen icelle ville, Us firent bien se^^rettement une embuscade de gens d'armes à pied en un moulin dont ledit meusnier avoit le gouvernement, estant sur la rivière de M ayne quijmsse au dessous, etjoignant ladite ville, et joignant aussi au bout du pont et du costé de ladite ville, dont les barrières sont par iceluy pont. Et un matin, à l'ouverture d'icelle porte, saillirent lesdits gens de guerre à pied, ainsi que les portiers estoient allez ouvrir les barrières estans sur iceluy pont, et entrèrent en ladite ville de Laval, crians Nostre-

Dame, Sainct-Denys, en laquelle place il y avoit deux à trois cent Anglois ; et les François n'estoient pas plus de deux cent, combien quMl y en avoit plus de six cent qui les suivirent. Il y eut plusieurs Anglois de tuez et pris ; les autres saillirent par dessus la muraille de cette ville-là pour se sauver. Et par ce moyen ladite ville fut remise en l'obeyssanoe du Roy.

Environ cette mesme saison, le duc de Bourbon, lequel estoit demeuré lieutenant du Roy es pays de nouveau réduits en son obeyssance, dcmt dessus est faite mention, se tenoit à Seolis, Laon, Beauvais et autres villes, pour tonsjours les garder et y mettre provision, ordre et gouvernement ; car en plusieurs lieux il ne trouvoit pas bonne obeyssanœ, combien qu'il prenoit grande peine à bien conduire le faict du Roy, et d'entreprendre* et exécuter quelque chose sur les Anglois, lesquels estoient bien diligens, et mettoient peine à grever les François. Or advint que lesdits messire Ambroise de Lore et messire Jean Foucault, estans à Laigny, avoient en mesme temps fait certaine entreprise sur la ville de Rouen, par le moyen d'un nommé le Grand- Pierre : et pource qu'au temps que l'exécution se devoit faire il n'estoit point de dair de lune pour pouvoir chevaucher de nuit, ils prolongèrent et remirent à un autre jour iceluy Grand- Pierre : car il leur sembloit qu'il n'estoit pas possible de mener si grosse compagnée par le pays où il falioit passer sans s'entreprendre, si c'estoit en nuit obscure. Et s'en alla ledit Grand- Pierre par Senlis, où il trouva le duc de Bourbon, le comte de Yandosme, et l'archevesque de Reims, chancelier de France : mais, pour conclusion, cette entreprise Ait perdue et faillie pour l'heure.

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