CHAPITRE VI
Comment le duc de Bourgongne se courrouça à Charles, son Jils, et comment depuis le Daulphin fit leur paix ; et d'atUtres inci" dens.
L'an dessus dit 1456 le 17 de février, monsieur le Daulphin , le duc dé Bourgongne et Charles son fils estans en la ville de Bu;(elleB moult parolles entre le sieur de Sempy aisné fils de messire Jehan de Croy, bailly de Uaynault, et le sieur Damery fils du chancelier de Bourgongne, lesquels estoient chambellans d'ieeluy Charles comte de Charolois , seul fils du duc de Bourgongne ; la raison fut pour ce que chacun des deux contendoit en l'absence du sieur Daussy, lequel estoit premier chambellan du comte de Charollois, estre le premier après luy, ettant que ce bruit vint à la connoissance du duc de Bourgongne , lequel manda son fils et ordonna que le sieur de Sempy fut le premier; le comte respondit au duc son père que Jamais ceulx de Croy ne le gouverneroient ainsy qu'ils le avoient gouverné; pour lesquelles parolles le duc se courrouça si fort contre sou fils qu'il lui fit coounandement de sortir de ses estats : il tira une dague qu'il portoit et le en eut féru s'il ne se en fut fuy; car il en fit tout son pouvoir; et après qu'il futparty jaçoit ce qu'il fut prés de la nuit , le duc manda ung cheval et monta dessus > nonobstant qu'il plut fort, il partit tout seul da Bruxelles, et comme homme troublé, s'en alloit ne luy en chaloit où : la nuit venue il se trouva en un bols où il se perdit, et fallut qu'il couchat en la maison d'un pauvre homme , lequel pauvre homme le conduisit Jusques à Genappe i à ce pauvre homme il donna huit pièces d'or; et combien qu'on ne sçavoit où il estoit allé , tou*^ tefois il fut incontinent suivy de ses gens , et tant qu'on le trouva : il s'en revint à Bruxelles.
Et le vingtunieme jour dudit mois de Janvier, H la requeste de monsieur le Daulphin , de l'evesque de F-îege, nepveu du duc, de la femme
MÉMDtB£S DE DU CLERCQ.
d'iceluy comte de Charollois , de Tevesque d*Uti*echt , et de la dachesse de Bourgongne , le duc pardonna à son fils son maltalent ; naais pourtant que son fils a voit esté comme on disoit induit par aulcuns ses serviteurs d'agir contre la volunté de son père , le duc fit bannir de tous ses pays deux des principaux, le premier appelé Guillaulme Visse maistre de sa chambre , lequel ne avoit gucres de temps esloit arrivé pauvre valeton , et avoit premier Sfervy Martin Cornille , receveur-général et garde des chevaux, et de là servit ledit comte de Charollois ; le second fut ung escuyer natif du pays de Bourgongne , nommé Guyot Buisy.
Environ ce temps , monsieur le Daulphin ,et le comte de Charollois s'en allèrent à la chasse , en laquelle le Daulphin se perdit luy troisième en un bois , et pareillement se perdit le comte ; et quant vint sur le soir, le comte cuidant que iceluy Daulphin fut retourné , s'en retourna à Bruxelles , et sitôt qu'il fust descendu alla veoir son pçre , lequel lui demanda où estoit monsieur le Daulphin : il respondit qu'il ne savoit et qu'il cuidoit qu'il fut revenu devant luy; lors le duc se courrouça , et luy commanda que pressément s'en allast vers luy et ne retournast Jusques à ce qu'il l'eust retrouvé ; ce que le comte fit , et y alla : le duc fit monter gens à cheval , et avec torses ardantes pour le quérir , lequel s'étoit jà porté à huit grosses lieues de Bruxelles, et n'euist esté ung paysan auquel il donna une pièce d'or quy le guida tant qu'ils trouvèrent le comte de Charollois et aultres quy le ramenèrent à Bruxelles vers le duc , lequel duc fit venir vers luy celuy quy l'avoit conduit ; il luy donna ung beau présent.
En ce temps , dame Ysabeau duchesse de Bourgongne , et fille du roy de Portugal , fit une religion de grises sœurs de l'ordre Saint- François mendians, en Flandres en ung lieu nommé la Motte-au-Bois, és-bois de Nieppe, et illecq s'alla tenir menant une vie de dévotion ; et disoit on qu'elle estoit mal avec le duc son mary , à cause du discord quy avoit esté entre le fils et le père , et cuidoit le duc que ce eust esté par elle, pourquoy il ne vouloit luy parler.
En celuy temps un pelletier nommé Jean Pinte , mourut le vingt-septième jour du mois de juin audit an cinquante-sept ; et le lendemain matin ainsi que Jean Pinte fut mis en terre, sa femme qui estoit jeune femme de trente-quatre ans ou environ , fiança et épousa ce propre jour nug nommé Wilieret de Nœnville, pelletier , aussy de l'aige de vingt ans ou environ ; et la nuit ensuivant coucha avec son dit second mary. Je mets ce paroscrit pourtant que comme
je crois on n*a veu peu de femme qui se soh plustot remariée , combien que en milcooe m^ niere on la pourroit excuser ; car en ce tempi par-tout le pays du duc de Bourgongne, sytost qu'il advcnoit que aulcun marchand, laboureur, et aucune fois bourgeois d'une bonne ville, oq officier trespassoit , s'il estoit riche , ou s'il délaissoit femme riche, le duc , son fils ou aultres de leurs gens vouloient marier lesdites veuves à leui-s archiers , et à leurs serviteurs : il faJloit que lesdites veuves si elles se vouloient marier, qu'elles prinssent ceux que lesdits sieurs leur vouloient bailler , ou donnassent de l'argent soit à ceux qui les voubient avoir , soit à ceux qui gouvernoient les seigneurs, et aulcune fois au seigneur même; encoires estoient ce les plus heureuses , celles quy par force d'amis et d'argent . en pouvoient èstre délivrées ; car le plus souvent de gré ou non, sy elles songeoient à mariage , il falloit prendre ceulx que leurs signeurs leur ballloient; et pareillement quaod ung homme estoit riche , avoit-il fille à marier, s'il ne la marioît bien jeune , il estoit travaillé comme ay dit cy-dessus.
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