‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 15 sur 157 · A L'HISTOIRE DE JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

A L'HISTOIRE DE JEANNE D'ARC

Lbs mémoires qui précèdent sont, de tous les monuments historiques publiés par les contemporaios de la Pucelle, ceux qui contiennent le plus de détails sur cette fille illustre ; mais ils ne retracent qu'une partie de sa carrière , car ils se (aisent sur ses premières années, et finissent an mois de septembre 1429. Jeanne continua de cornbaltre les Anglais pendant huit mois encore , jasqo'au 24 mai 1430 , époque où elle fut prise devant Compiègne. L'année suivante elle périt sur le bûcher.

D'après le plan que nous nous sommes tracé , nous remplirons ces lacunes par des extraits de toutes les chroniques où il est parlé de Jeanne d'Arc, et nous donnerons l'analyse des deux procès , où l'on doit surtout étudier son histoire. Pour en faciliter rintelligence , pour indiquer dans on ordre simple et lumineux et les faits qui 8'y rattachent et les sources où ils sont puisés , 0008 ayons divisé ces documents en deux parties dl«tinctes. La première se compose d'une suite d'extraits classés dans l'ordre chronologique des ^énements qu'ils rapportent, et comprenant riotervalle renfermé entre la naissance de Jeanne et sa prise devant Compiègne. Dans la seconde on trouvera l'analyse de ce que les deux procédures offrent de plus important. Chaque pièce est précédée d'une courte notice qui Texplique et la complète.

l'hUtoin et ditecun du siège qui fut mis devant ta vUle d'Orléans, le 12 octobre 1428, avec la ttnue de Jeanne la Pucelle, et comment elle fait tfver le siège de devant aux Ânglois, prise d'un Hetï exemplaire eserit à la main et mise en /tiviière par la diligence de Léon Trippault. Ortému, Satur Hotot^ 1576, in-4».

Ce journal du siège d*Qrléansa été imprimé piQsieure fois. On lit dans l'édition de 1706 :

* Cette histoire du siège d'Orléans est tirée d'un *viel livre manuscrit trouvé dans les archives de » la maison de ville d'Orléans, écrite en viel lan-

* gage gaulois , selon la phrase de ce temps là. » « Ce petit ouvrage, dit Jacques Leloug (1) est

* on des plus intéressants que nous ayons sur cet '^ objet. C'est un Journal exact qui contient jour

1 Bibliothèque historique de la France, 2* édition, tome 2, p. 18!.

» par jour , depuis le mardi 12 octrobre 1428 , » jusqu'au 8 mai 1429, les principaux événements » de ce siège. Cet ouvrage est écrit d'une manière » sincère et véridique. Il est outre cela rempli de » traits naïfs et singuliers , et au milieu de l'ancien x> langage dans lequel il est écrit, il règne dans » les expressions un certain naturel qui en rend la » lecture assez intéressante, i»

Extrait du joumai du siège, *

tt Environ ces jours avoit une jeune Pucelle nommée Jeanne, natifve d'un vilage en Barrois , appelé Domprebemy , près d'un autre dit Gras, sonbs la Seigneurie de Yaucouleur : à laquelle gardant aucunefois à l'entour de la maison de son père et de sa mère un peu de brebis qu'ils avoient, et autrefois cousant , et filant , s'apparut notre Seigneur plusieurs fois en vision , et luy commanda qu'elle s'en allast lever le siège d'Orléans, et faire sacrer le Roy à Reims : car il seroit avec elle , et lui feroit par son divin ayde et force d'armes accomplir cette entreprinse. Pourqnoy elle s'en alla devers Messire Robert de Baudricourl , lors capitaine de celle place de Vaucouleur , et lui raconta sa vision , luy priant et requérant que pour le très-grand bien et profit du roy et du royaume il la voulsist habiller en habit d'homme, la monter d'un cheval , et faire mener devers le roy , ainsi que Dieu luy avoit mandé aller : mais pour lors, ne plusieurs jours après , ne la voulut croire, ainçois ne s'en faisoit que mocquer,el reputoit sa vision fantasies et foies imaginations, combien que cuidàt faire servir ses gens d'elle en péché charnel , il la retint. A quoy nul d'eux , n'autre après, ne la peurent oncques retourner : car si tost qu'ils la regardoient fort , ils estoient tous refroidis de luxure.

9 Cestuy propre jour aussi sceut Jeanne la Pucelle , par grâce divine , ceste desconfiture ( la bataille de Rôuvray ), et dist à messire Robert de Baudricourt , que le roy avoit eu grand dommage devant Orléans, et auroit encores plus, s'elle n'estoit menée devers luy. Pourqnoy Baudricourt quil'a^oit ja esprouvée très-sage , et comme véritable , persévérant en ses premières requestes, la fist habiter en habit d'homme, ainsi qu'elle le requist. Et pour la conduire lui bailla deux gentils-hommes de Champagne : l'un nommé Jean de

INDICATIO\ ANALYTIQUE T.ES DOr.HME^TS

Mets, et Fautrc Bertrand de Polongy , qui mooll envis le firent, pour les périlleux chemins. Mais elle les assurant , que ja n*auroient nul mal , se mirent à chemin avec elle , et deux de ses frères, ppur aller devers le roy, qui estoît lors à Chinon.

«Arriva dedans Chinon Jeanne la Pucelle, et ceux qui la conduisoieut fort émerveillez comment ils esloient peu arrivez sauvement, veuz les périlleux passages qu'ils avoient trouvez , les dangereuses et grosses rivières que ils avoient passées à gué , et le grand chemin qui leur avoil convenu faire , au long duquel avoient passé par plusieurs villes et villages lenans le party des Anglots, sans celles estants Franroises , esquelles 80 fàisolent innumérabics maux et pilleries. Par quoy lors louèrent notre Seigneur de la grâce qa'il leur avoit faicte, ainsi que leur avoit promis la Pucelle paravant . Et notifièrent leur fait au roy, pardevant lequel avoit ja esté traicté par plusieurs fois en son conseil , que le meilleur estoil qu'il se rctirast en Dauphiné , et le gardast avecques le pays de Lyonnais, L;inguedoc et Auvergne ; au moins si on les pouvoit sauver, si les Anglois gaiguoieot Orléans ; mais tout fut mué : car il manda les deux gentils-hommes, et presens ceux de sou grand conseil , les fist interroger du faicl et estât de la Pucelle : dont ils respondireut la vérité. Et à cesle occasion fui mis eu conseil si on la feroit parler au roy : à quoy fut coiiclud que ouy , et de faict y parla , lui feisl la révérence , et le congneut entre ses gens. Combien que plusieurs d*eux faignoienl , la cuidant abuser , estre le rey ; qui fut grand apparence : car elle ne Tavoit oncques-mais veu. Si luy dist par moult belles paroles, que Dieu Tenvoyoit pour luy ayder et secourir , et qu'il luy baillasl gens : car par grâce divine et force d'armes elle leveroit le siège d'Orléans , et puis le meueroit sacrer à Reims , ainsi que Dieu luy avoit commandé , qu'il vouloîl que les Angluis s'en retournassent en leur pays , et luy laissassent son royaume en paix , lequel lui devoit demeurer : ou s'ils ne le faisoient , 11 leur en mescherroit. Ces paroles ainsi par elle dictes, la fist le roy remener honorablement en son logis, et assembla sou grand conseil ^ auquel furent plusieurs prélats , chevaliers , escuyers et chefs de guerre , avecques aucuns docteurs eu théologie, en loix et en décret, qui tous ensemble advisèrent qu'elle seroit interrogée par les docteurs, pour essayer si en elle se trouveroit cuideute raison de pouvoir accomplir ce qu'elle disoil. Mais les docteurs la trouvèrent de toust honneste coolenaiice et toust sage en ses paroles , que leur relation faicte on en lint très grand conte. Pourquoy et aussi parce qu'eu trouva qu'elle avoit sceu véritablement le jour et l'heure de la journée des Harangs, ainsi qu'il fut trouvé par les lettres de Baudricoart, qui avoil escript l'heure qu'elle luy avoit dict , elle estant encore à Vauconleor; et depuis mesme déclaré au Roy en secret , préscnl sou confesseur, et peu de 3es secrets

conseillers, uu bieu qu il aoroit faiet , dont il fol

fort esbahy : car nul ne le pouvoll savoir sioou

Dieu et luy : fut conclud qu'elle seroit roeoée

honnestement à Poictîers , tant pour la faire de

rechef interroger et savoir sa persévérance,

comme aussi afin de trouver argent, pour loy

bailler gens , vivres et artillerie, pour essayer

d'avilailler Orléans : ce qu'elle sceut par graee

divine , car elle estant au milieu dn chemin , dist

à plusieurs : En nom de Dieu je açay bien que

fauray beaucoup à faire à Poictîers oà od me

mesne : mais Messires m'aydera. Or allons de par

Dieu. Car c'csioit sa manière de parier. Qoand

elle fut audict Poicliers , où estoit pour lors le

parlement du Roy, diverses Interrogations lay

furent faictes par plustieurs docteurs , et aalres

gens de grand estât , à quoy elle respoodit moalt

bien. Et par especial à un docteur jacobin, qoi

luy dist, que si Dieu vouloit que les Anglois s'eo

allassent, qu'il ne falloit point d'armes. A qooy

elle respondit , qu'elle ne vouloil que peo de

gens qui combatlrotent, et Dieu donneroîl la

victoire. Pour laquelle responce , avec plosiears

autres qu'elle avoit faictes , et la fermeté de ses

premières promesses, fut conclud de tous qnele

Roy se devoit fier en elle , et luy bailler vivres ri

gens , et l'envoyer i Orléans , ce qu'il fist. El oq-

tre ce , la fi^t bien armer , et luy donna de bons

chevaux. Et voulut et ordonna qu'elle eost oo

estendart, auquel par le vouloir d'elle on feil

peindre et mettre pour devise Jénu Mariai et ooe

majesté. Le roy lui voulant donner ane belle es*

pée , elle luy pria quMl luy pleust luy en envoyer

quérir une qui avoit en l'allumele cinq croix eoi-

près la croisée, ef estoit à Saincte Catherine do

Fierbois. Dont le roy fut fort émerveillé , et loy

demanda si elle l'avoil oncques veQe. A qnoy elle

respondit que non : mais toutesfois scavoit-elle

qu'elle y estoît. Le roy y envoya , et tai trouvée

celle espée avec autres, qui là avoient été données

le tempH passé , et fut apportée au Roy, qoi la

fist habiller et garnir honnestement , et loy l>aina

pour l'accompagner un bien vailhint et sage et

geulil homme nommé Jean Dooloo. £t peur pa^^

ei la servir en honneur « lui bailla un autre geatil*

homme nommé Loy s Deoontea. Combien que toa-

les K'S choses déclarées en cestuy chapitre se

firent à plusieurs fois , et par divers jours : ntis

je les ay ci ainsi couchées pour cause de brief"

veté.

. . .» S'en aUèrent les Anglois à Saint iooP d'Orléans, et y commencèrent une bastille qo'iu fortifièrent, tendans tousjonra entretenir leur siège contre Orléans. Pour lequel dire lever se roist sur les champs Jeanne la Pucelle aecotopi* gnée de grand nombre de seigneurs, chevaliers « escuyers et gens de guerre, garniz de vivres ei d'artillerie : et print congé du roy t qui ^^' manda expressément aux seigneurs et gens ^^ guerre qu'ils obéissent à elle comme à luy i ^^ aussi le firent-ils.

POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE JEANNE D'aRG.

. . . V La Pocelle eslant à Blois y où elle séjoBrnoit, attendant partie de ceux de sa compagnie, qui n'estoîent pas encore arrivez, envoySi on bérault par devers les seigneurs et capitaines aoglois , estans devant Orléans , et par loy leur escrivit une lettre, qn'elle-mesme dicta : et ayant es chef dessus, comme ayant principal tiltre, Jésus Maria j et commençant après en marge comme il ensuit.

c Roy d'Angleterre, faictes raison au Boy do » ciel de son sang royal. Rendez les clefs à la

• Pocelle de toutes les bonnes villes que vous » avez enforcées. Elle est venue de par Dieu « poor réclamer le sang royal, et est toute preste n de faire paix , si vous voulez faire raison. Par » ainsi que vous mettez jus , et payez de ce que u Toos Tavezéenûe. Roy d'Angleterre, si ainsi 0 ne le faictes , je suis chef de guerre : en quel-

• qoe lieu que j'attaindrai vos gens en France , tt s'ils ne veulent obéyr, je les feray issir , voeiltt ient ou non. Et s'ils me veullent obéyr , à u mercy je les preudray. Croyez que s'ils ne » veullent obéyr , la Pocelle vient pour les oc-

• cire : elle vient de par le Roy du ciel, corps

• poor corps , vous bouter hors de France. Et » voQs promet et certifie la Pncelle , qu'elle y B fera si gros hay-hay , que depuis mil ans en » France ne fut veu si grande si vous ne lui faites » raison. Et croyez fermement que le Roy do

• ciel Iny envoyera plus de force à elle et à ses « bonnes gens d'armes , que ne sçauriez avoir à

• cent assao^:. Entre vous, archers compaignons » d'armes, qui estes devant Orléans, allez- vous- 0 en en vostre paîs de par Dieu. Et si ainsi ne le » faietes , donnez vous garde de la Pocelle, et de B vos dommages vous souvienne. Ne prenez mie » vostre opinion^ que vous ne tiendrez mie France 9 du Roy do ciel , et du fils de Saincte-Marie , » mais là tiendra le roy Charles vray héritier, î « qui Dieu l'a donnée , qui entrera en Paris en » belle compagnie. Si vous ne créiez les nouvel- » les de Dieu el de la Pucelle , en quelque lieu

• qoe vous trouverons, nous fierons dedans à

• liorrions , et si verrez lesquels meilleur droict

• auront de Dieu ou de vous. Guillaume de la

• Poulie comte de Soflbrt : Jean sire de Thalbot, » Tliomas sire d*Escalles , lieutenant do doc de » Bethfort , soy disant Régent du royaume de » France pour le roy d'Angleterre, faites res- " ponce , si vous voulez faire paix ou non à la " cité d'Orléans. Si ainsi ne le faictes, de vos

• dommages vous souvienne. Duc de Bethfort , « qui vous dites Régent de France poor le Roy

• d*Angleterre , la Pncelle requiert et prie , qoe » ne vous faciez mie destruire. Si vous ne luy

• faites raison, elle fera tant que les François

• feront le plus beau faict qui oncques fut fait en » la chrestienlé. Escrit le mardy en la sepmaine. » Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle. ^ Ao duc de Bethfort, qui se dit Régent du » royaume de France pour le roy d'Angleterre. »

Quand les seigneurs et capitaines anglois eurent leûes et entendues les lettres , ils furent courroucez à merveilles. Et au despit de la Pucelle , disans d'elle moult villaines paroles , et par especial l'appelant ribaude, vachiere, la menaçant de la faire brusier. Retindrent le hérault , porteur des lettres , tenans à roocqoerie tout ce qu'elle leur avoit escripf .

. . . . Sceorent la Pucelle et autres seigneurs et capitaines estans avec elle comment les Anglois la desprisoient en eux mocqnant d'elle, et de ses lettres, avoient retenu le bérault qui les avoit portées. Parquoy ils conclurent qu'ils marcheroient avant à tout leurs gens d'armes , vivres et artillerie , et passeroient par la Souloigne , obstanst que la plus grand'poissance des Anglois estoit du cosié de la Beaosse ; combien que de ce ne dirent riens à la Pucelle , laquelle tendoit aller et passer pardevant eux à force d'armes. Et parce ordonna que foutes les gens de guerre se confessassent, el laissassent toutes leurs foies femmes, et tout le bagalge : et en ce point s'en allèrent et firent tant qu'ils vinrent josqoes à un village nommé Checy , là oh iisgesirent la nuit ensuivant.

Le vendredy ensuivant vingt-neufième do mesme mois vindrent dedans Orléans les noavelles certaines comment le roy envoyoit par la Souloigne vivres, poudres, canons et antres babillemens de guerre soobs le conduit de la Pucelle. Laquelle venoit de par notre Seigneur poor avilailleretreconforCerla ville, et faire lever le siège, dont furent moult reconfortez ceux d'Or« léans. Et parce qu'on disoit que les Anglois met* troient peine d'empescher les vivres, fut ordonné que chacun fust armé et bien empoint par la cité , ce qui fut fait. Ce joor aussi arrivèrent cinquante combattants à pied , abillez de guisarmes et autres abillemens de guerre : et venoient du pays de Gastinois oh ils avoient été en garnison. Celoy mesme jour eut moult grosse escarmouche, parce que les François vouloient donner lien et heure d'entrer aux vivres qu'on leur amenoit. Et pour donner aux Anglois à entendre ailleurs, saillirent à grande puissance et allèrent courir et escarmoocher devant Sainct Loup d'Orléans. Et tant les lindrent de près , qu'ils y eut plusieurs morts, blecez et prins prisonniers d'une part et d'autre ; combien que les François apportèrent dedans leur cité un des estandars des Anglois. Et lorsque celle escarmouche se fatsoit, entrèrent dedans la ville les vivres et artillerie que la Pncelle avoit conduits jusques à Checy. Au devant de laquelle alla jusques A celuy village le Bastard d'Orléans , et autres chevaliers , escuyers et gens de guerre, tant d'Orléans comme d'antre part , moult joyeux de la venue d'elle, qui tous luy firent grand révérence et belle chère , et si feist elle à eux. Et là conclurent tous ensemble qu'elle n'entreroit dedans Orléans jusques à la nuit , pour éviter le tumulte du peuple : et que le mareschal de Rays et messire Ambroyse de

INDICATION ANALYTIQUE DES DOCUMENTS

Lore, qui par le commandement du Roy Tavoient conduicte jusque là , s'en retourneroient à Blois , où estoient demeurez plusieurs seigneurs et gens de guerre François, ce qui fut fait. Car ainsi comme à huit heures au soir , malgré tous les Angloisqui oncques n'y mirent empeschement aucun, i)lle y entra armée de toutes pièces , montée sur un cheval blanc , et faisoit porter devant elle son estandart, qui estoit pareillement blanc, auquel avoît deux anges tenant chacun une fleur de lis en leur main : et ou panon estoit paincte comme une annoncialion, c'est l'image de Notre-Dame, ayant devant elle un ange luy présentant un lis. Elle ainsi entrant dedans Orléans avoit à son coslé senestre le Bastard d'Orléans armé et monté moult richement. Et après venoient plusieurs autres nobles et vaillants seigneurs, escuiers, capitaines et gens de guerre , sans aucuns de la garnison , et aussi des bourgeois et bourgeoises d'Orléans qui lui estoient allez an -devant. D'autre part la vindrent recevoir les autres gens de guerre, bourgeois et bourgeoises d'Orléans, portant grand nombre de torches , et iaisant telle joye comme s'ils veisseot Pieu desceqdre entre eux ,. et non sans cause : car ils avoient plusieurs ennuys et travaulx et peines , et qui pis est grand doute de non estre secourus, et perdre tous corps et biens. Mais ils se sentoient là tous réconfortez , et comme desassiegez, par la vertu divine qu'on leur avoit dit estre en <;estc simple Pucelle, qu'ils regardoient moult affectueusement, tant hommes, femmes que petits enfants. Et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle, ou au cheval sur quoy elle estoit : tellement que l'un de ceux qui portoient les torches s'approcha tant de son estendart que le feu se print au panon. Pourquoi elle frappa son cheval des espérons , et le tourna autant gentement jusques au panon , dont elle en esteingnit le feu, comme s'elle eusl longuement suivy les guerres : ce que les gens d'armes tindrent à grandes merveilles, elles bourgeois d'Orléans aussi. Lesquels raccompagnèrent au long de leur ville et cité, faisant moult grand chiere,et par très grand honneur la conduisirent tous jusques auprès de la porte Regnart en l'hostel de Jacques Boucher , pour lors trésorier du duc d'Orléans , où elle fut receuë à très grand joye, avecques ses deux frères, et les deux gentils hommes, et leur varlet , qui estoient venuz avecques eux du pais de Barrois.

. . . ( Le lendemain )... la nuit venue , envoya la Pucelle deux heraulx devers les Anglois de l'ost , et leur manda qu'ils luy renvoyassent le berault par lequel elle leur avoit envoie ses lettres de Bloys. Et pareillement leur manda le Bastard d'Orléans , que s'ils ne le renvoyoient qu'il feroit mourir de maie mort tous les Anglois qui estoient prisonniers dedans Orléans : et ceux aussi qui par aucuns seigneurs d'Angleterre y avoient esté envoyez pour traitter de la rançon des autres. Pourquoy les chefs de l'ost renvoyè-

rent tous les heraulx et messagers de la Pacelle, luy mandant par eux qu'ils la brusleroieot et feroient ardoir, et qu'elle n'estoit qu'aoe ribaulde, et comme telle s'en retournast garder les vaches , dont elle fut fort irée. Et à ceste occasion quand vint sur le soir elle s'en alla au boalevart de la belle croix sur le pont , et de là parla à Glacidas et autres Anglois estans es ToorDelles, et leur dist qu'ils se rendissent de par Dieu, leurs vies sauves seulement. Mais Glacidas et ceux de sa rotte respondirent villainement , l'injuriant el appelant vachiere, comme devant, crians idooH haull qu'ils la feroient ardoir s'il la pouvoienl tenir. Dequoy elle fut aucunement irée , et leor respondit qu'ils mentoyent, et ce dit s'en relira dedans la cité.

Celuy jour (dimanche l*'mai 14|9). . . . chef vaucha par la cité la Pucelle accompagnée de plosieurs chevaliers et escuyers, parce que ceai d'Orléans avoient si grande volonté de la veoir. qu'ils rompirent presques l'huys de l'hostel où elle estoit logée : pour laquelle voir avoit tant grans gens de la cité par les rues où elle passoil, qu'à grand peine y pouvoit on passer, car le peuple ne se pouvoit saouler de la veoir. Et moall sembloit à tous estre grandes merveilles , comment elle se pouvoit tenir si gentement à cheval comme elle faisoit. Et à la vérité aussi elle se maintenoit aussi hautement en toutes manières, comme eust sceu faire un homme d'armes suiraiil la guerre dès sa jeunesse.

Ce mesme jour, parla de rechef la Pucelle aoi Anglois, près de- la croix Morin , et leur dit qu'ils se rendissent leurs vies sauves tant seulemeott et s'en retournassent, de par Dieu, en Angleterre, ou qu'elle les feroit couroucez. Mais ils lai respondirent aussi villaines paroles qu'ils avoient fait des tournelles à l'autre fols : pourqooy elle s'en retourna dedans Orléans.

Le lundi deuxième jour de may se partit d'Orléans la Pucelle estant à cheval , et alla sur les champs visiter les bastilles et ost des Anglois, après laquelle couroit le peuple à très-graode foulle , prenant moult grand plaisir à la veoir et estre entour elle. El quand eu veu et regardé à son plaisir les fortifications des Anglois, elle a'eo retourna à l'église Sainte-Croix d'Orléans, dedans la cité, où elle oyt les vespres.

Le mercredi quatrième jour d'iceluy mois de may, saillit aux champs la Pucelle, ayant en sa compagnie le seigneur de Villars, et messire Fleurent d'Illiers , La Uire, Alain Giron, Jamet de Tilloy , et plusieurs autres escuyers et gcos de guerre , estans en tout cinq cens combatans : et s'en alla au devant du bastard d'Orléans, du mareschal de Rays, du maréchal deSaincte-Sevère, du baron de Coulonces , et de plusieurs autres chevaliers et escuyers , avecques autres gens de guerre habillez de guisarmes et maillets de plomb, qui amenoient vivres que ceux de Bourges, Angiers, Tours, Blois, envoyoient à ceux d'Orléans :

PÛUB SERVIR À l'histoire DE JEANNE d'aRC.

lesquels reeearent «n très grand' joye en lear ville, eif laquelle ils entrèrent pardevant la bastille des Anglois, qui n'osèrent oucqaes saillir, mais se tenoient fort en leurs gardes. Et ce inesme joor après midy se partirent de la cité la Pucelle et le bastard d'Orléans, menans en leurs compagnies grans nombres de nobles, et environ quinze eeas combatans , et s'en allèrent assaillir la bastille de S. Loup, là où Ils trouvèrent très forte résistance. Car les Anglois, qui l'avoient moult fortifiée, ladeffendirent très vaillamment l'espace de (rois beures, que l'assaut dura très-aspre : combien qu'enfin la prinrent les François par force, et tuèrent cent et quatorze Anglois, et en retindrent et amenèrent quarante prisonniers dedans leur ville ; mais avant abbatirent, bruslerent et démolirent du tout cette bastille, au très grand coaroux, dommage et desplaisir des Anglois. Partie desquels estans à la bastille de Saiot-Pa- Tair saillirent à grant puissance durant celuy assaut, vottlans secourir leurs gens : dont ceux d'Orléans furent adverds par la cloche du beffroy qoi sonna par deux fols. Par quoy le mareschal de Sainete-Severe, le seigneur de Graville, le baron de Goulonces, et plusieurs autres chevaliers, eseniers, gens de guerre et citoyens estans en (ont six cens combattans, saillirent hastivement hors d'Orléans, et se mirent aux champs en trèsbelle ordonnance et bataille contre les Anglois, lesquels délaissèrent leur entreprinse et le secours de leurs compagnons, quand Ils virent la manière des François ainsi saillis hors , et ordonnez en bataille, et s'en retournèrent dolens et couroucez dedans leur bastille , dont ils estoient yssuz en très grand haste ; mais non obstant leur retour, se deffendirent de plus en plus ceux de la bastille. Combien qu'en la tin la prindreut les François, ^si que dist eat.

Le jeudy d'après , qui fut l'Ascension nostre Seigneur , tindrent conseil la Pucelle , le bastard d*Orléans, le mareschal de Saincle-Severe et de Rays, le seignear de Graville, le baron de Goulonces, le seigneur de Yillars, le seigneur de Sainetes-Trailles , le seigneur de Gaucourt , La Hire, le seigneur de Gorraze, messire Denis de Ghailly, Thibaut de Termes, Jamet de Tilloy, et va capitaine escossois appelé Ganede , et autres capitaines et chefs de guerre, et aussi les bourgeois d'Orléans, pour adviser et conclure ce qui esloit de faire contre les Anglois, qui les tenoient assiégez. Ponrquoy fbt conclud qu'on assaudroit les tournelles et boulevars du bout du pont , combien que les Anglois les avoient merveilleusement fortifiées de choses detfensables, et de grand nombre de gens bien usitez en guerre. Et parce fol par les capitaines commandé que chacun fust prest le lendemain bien matin, et garni de toutes choses à faire assaut : auquel commandement fut bien obey . Gar le soir fut fait tant grande diligence, qoe tout (ùi prest an plus matin , et .nonce à la Pucelle. Laquelle saillit hors d'Orléans, ayant en tt compagnie le bastard d'Orléans, les mares* |

chaux de Salucte-Sevcre et de Rays, le seigneur de Graville, messire Fleurent d'Illiers, La Hire, et plusieurs autres chevaliers, escnyers, et environ quatre mille combattans, et passa la rivière de Loire entre Sainct-Loup et la Tour-Nenfve : et de prime face prinrent sainct Jean le Blanc, que les Anglois avoient emparé et fortifié, et après se retirèrent en une petite isie , qui est au droit de Sainct Aignan. Et lors les Anglois des Tournelles saillirent A grande puissance , faisans grands cris, et vindrent charger sur eux très fort et de près. Mais la Pucelle et La Hire à tout partie de leurs gens se joignirent ensemble , et se frappèrent de tant grande force et hardiesse contre les Anglois, qu'ils les contraignirent re* entier jusques à leurs boulevarts et tournelles. Et de pleine venue livrèrent tel assaut au boulevart et bastille là près fortifiez par les Anglois au lieu où estoit l'église des Augustins , qu'ils les prindrent par force , delivrans grand nombre de François là prisonniers, et tuans plusieurs Anglois, qui estoient dedans, et l'avoient deffendu moult asprement, tant qu'on y fist moult de beaux faicts d'armes d'une part et d'autre. Et le soir ensuivant fut par les François mis le siège devant les tournelles et les boulevarts d'entour. Ponrquoy ceux d'Orléans faisoient grand diligence de porter toute la nuit pain , vin , et autres vivres, aux gens de guerre tenant le siège.

Le jour d'après au plus matin, qui fut samedy sixiesme jour de may, assaillirent les François les tournelles et les boulevarts et tandis que les Anglois y avoient faictz pour les fortifier. Et y eut moult merveilleux assaut, darant lequel y furent faicts plusieurs beaux faicts d'armes , tant en assaillant que en deffèndant ; parce que les Anglois estoient grand nombre fors combattants , et garnis abondamment de toutes choses defiénsablés. Et aussi le monstrèrent ils bien : car nonobstant que les François les eschellassent par divers lieux moult espessement , et assaillissent de fronc au plus haut de leurs fortifications , de telle vaillance et hardiesse qu'il semblast à leur hardy maintien , qu'ils cuidassent estre immortelz : si les rebutèrent ils par mainte fois et tresbucherent de haut en bas, tant par canons et autre traict, comme aux haches, lances, gulsarmes ,mailletz de plomb, et mesmes leurs propres mains : tellement qu'ils tuèrent qne blecerent plusieurs François, et entre les autres y fut blecée la Pucelle et frappée d'un traict entre l'espaule et la gorge , si avant qu'il passoit outre. Dont tous les assistans furent moult dolens et couroucez, et par especial le bastard d'Orléans, et autres capitaines , qui vindrent devers elle , et lui dirent qu'il valloit mieux laisser l'assaut jusques au lendemain. Mais elle les reconforta par moult belles et hardies paroles, les exhortans d'entretenir leur hardiesse : lesquels ne la voulans croire délaissèrent l'assaut, et se tirèrent arrière, voulans faire rapporter leur artillerie jusques au lendemain, dont elle fut très-dolénte,

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