‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 37 sur 157 · A LA LECTURE DE SES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

A LA LECTURE DE SES MÉMOIRES

Révérence, honneur, oblation, et gloire, soit rendue, attribuée, et présentée à la Saincte-Tri- Qité : et doctrine, bon exemple et œavre profitable à vous, mon souverain signeur, mon prince, et mon maistre, Philippe, par la grâce de Dieu archeduc d'Austriche,premier de ce surnom : duc de Bourgongne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg, de Luxembourg, et de Goeldres : comte de Flandres, d'Artois, de Bourgongne, Palatin de Hainaut, de Holande, de Zelande, de Namur, et de Zutphen : marquis du Sainct Empire : sîgneur de Frise, de Salins, et de Malines : fils de tresillnstre et tressacré prince, Maximiliand'Austriche, par la clémence divine roy des Rommains, et de ma souveraine princesse, feue d€ tresnoMe mémoire, madame Marie, duchesse de Bourgongne, dame et seule héritière de la treshaute, puissante, doutée, et renommée maison de Bourgongne, et des signeuries suy vantes la duché de Bourgongne es intitulations cy-dessus escriptes, et d'autres signeuries plusieurs : dont les noms, attribués es mandemens et dioses servantes à tlltres , ne A>nt nulle mention, pour cause de brièveté : comme des comtés de Mascon, de Charolois et d'Auxerrois, de la signeurie de Bethune, de Chasteauchinon, de Noyers, et d'autres nobles parties, et telles que, pour abréger. Je puis ^ie princesse nommer, et mettre par escript, en son vivant la plus-grand héritière, qui soit venue à ma congnoissance.

Apres cette humble adoration de Dieu , et affectueuse reoongnoissance de vous , monsigneur ^ noble prince , Je X)livier, signeur de la Marrie, oatif de Bourgongne, grand et premier nuiistre d'hostel de yostre maison, plein de jours, chargé et fourni de diverses cnfermetés, et persécuté de débile vieillesse , et neantmoins par la .^ce céleste plein de plusieurs et diverses souvenances, voyant et oongnoissant mon cas , et qu'à cause de mon vieil aage ne vous puis faire service personnellement selon mon désir , tant

en armes , et ambassades , qu'en autres travaux (car, à l'heure que Je commence à dicter ce présent escrit. Je suis en la soixantesixiéme année de ma vie , pour louer mon créateur du passé , luy recommander le surplus , et le submettrç à son bon plaisir et grâce) estant comme honteux, par ces defautes à moy avçnues , d'estre personne inutile en si noble service que le vostre , et considérant aussi que vous estes à l'heure présente sous dix ans , en si-Jeune aage , que longuement noz Jours ne peuvent voyager ensemble , pour l'aquit de ma loyauté , par l'amour que J'ay à vous, et afin que le service, que Je vous doy, soit et demeure plus-longuement en vostre vertueux souvenir , me suis résolu , appelant Dieu à mon^aide et support, de reveoir et reoongnoistre quelques escripts, autresfois parrooy recueillis des livres anciens, pour mieux vous introduire à la lecture de certains mémoires de choses, que J'ay veues moy-mcsme avenir de mon temps, espérant que vous y pourrez lire et veoir plusieurs poincts, qui seront à la hauteur de vostre signeurie exemplaire, miroir, et doctrine, utiles et profitables pour le temps à venir.

Car par cette introduction , J'ai ententi<m de vous monstrcr de quelles maisons vous estes descendu , et , par mesme moyen , comment vous avez succédé en plusieurs signeuries d'icelles , en vous raoomptant sommairement , et comme par abrégé , les cas les plus-memorables , qui ' soient avenus en icelles maisons, et principalement en celle de Bourgongne.

Puis , au premier livre de mes Mémoires, J>spere vous faire veoir amplement, etdepoinct en poinet , ce que J'ay veu en cette vostre maison de Bourgongne, dqpuis l'an 1486,Jusques au soixante septième : auquel an mourut le bon duc Philippe vostre bisayeurmatemel, luy succédant Charles, vostre ayeul. Sur la succession duquel commencera le second livre de mes Mémoires , continuant Jusques à vostre temps.

Mais si J'ay entreprisde vous monstrer et dé-

llNTBOiniCTION D0UV1BB DB LA MARCHE.

clairer au yray , combien vous e^tes gentiihomme , et la généalogie et treshaute descente dont vous estes venu , ce n'est pas pour vous donner gloire, orgueil, ou outrecuidance, par vostre royale et noble naissance : ains c'est afin que vous louiez et honnoriez ce bon Dieu : qui de noble sang et haute signeurie vous a fait venir, et a élevé vostre nativité sur les autres*: au lieu que, si son plaisir Teust permis , sa puissance est telle , que vous fussiez venu et demeuré homme de petite valeur, un laboureur, un mécanique, ou issu d'autre basse personne : tellement que grandes grâces luy devez. C'est aussi afin que , si vous ne tenez et suy vez le chemin et sente des vertus fructueuses de voz bons antecesseurs , vous en ayez honte devant voz yeux, vous reprenant et chastiant vous-mesme de voz deffants. Car le sage dit qu'il vaudroit et seroit plus licite À l'homme, et feroit mieux son profit, d'ame et d'honneur , d'estre fils d'un porcher , gardant les porcs , et régnant en vertu y que d'estre issu de royale origine , vivant en souilleure de vice.

D'avantage , si Je vous declaire par quelle raison , et par quel droit , vous sont venues les successions de ces belles et grandes signeuries dessus-escriptes , estant délaissées en patrimoine d'héritage , par de très-haute et laborieuse renommée feu le duc Charles , vostre grandpérc (que Dieu absolve , et duquel Je parle expressément, pource que de tout mourut vray possesseur) àfeue detresvertueuse souvenance madame Marie de Bourgongne (que Dieu absolve) vostre roere , et sa seule héritière ; que , considérant qu'au t^nps d'elle, par guerres, griefs, traités ooiitraires , et autres violences , à elle faictes et survenues , plusieurs des signeuries dessusdictes ont esté , et sont , tirées et distraictes de vostre main et pouvoir (comme plus-à-plain pourrez savoir, à la croissance de voz Jours, et mesmement par la poursuite de mes Mémoires , si Dieu me donne temps et grâce de les accomplir) vous serviez et priez Dieu si -dévotement, qu'il vous donne la grâce de recouvrer, oonquerre, et venger les torts à vous faicts , à l'honneur, profit , et gloire , de cette vostre tresnoble maison : ainsi qu'en augmentant le nombre de mes ans, et en diminuant de corps et de vie , le cueur me croist, et ravigonre( 1 ) en bon espoir, que la remettrez sus : nonobstant qu'elle ayt esté tant grevée par voK ennemis , privés et estrangers , qu'il semble qu'elte soyt presque destrulcte et ruinée.

(I) Rajeunit.

(S) Frappent.

(3) Ua préeoaiptiMai.

Au demeurant,' si je vous monstre aussi, Dieu aidant, toutes les choses, dignes de nemoire, prospères et adverses, de mon temps advenues en cette noble maison (où j'ay pts nourriture et demeure, sans changer autre parti, cinquante ans, ou environ, de mon aage) ceb puisse servir de trois choses à la hauteur de vostre entendement. La première, de vous k< gler es nobles et vertueuses œuvres et faieb de voz antecesseurs : la seconde^ afin de louer et gracier le haut Dieu céleste, des gloires et bonnes fortunes, avenues à voz antecesseurs, et desquelles vouis vous sentez encore en honoeur et profit : et la tierce, afin que, si vous trouvez que Dieu ayt permis à la fortune que toutes emprises ne soyent pas venues à souhait et selon le désir des hauts entrepreneurs, que ces coups de fouet, et divines batures, flérent(2) et beurteot à la porte de vostre pensée, pour ouvrir le guicbet de sage mémoire : à ce que vous redoutiez et craigniez les persécutions du ciel, et qu^ou* trecuidance d'amis, d'avoir, ou de ^gueurie, ne vous facent un contempteur de Dieu, un délieur de fortune, et un cuideur de valoir(3), pour mènera fin les choses Impossibles, sans avoir égard à la perdition de noblesse et à la destruction du peuple, et sans estre soigneux de requérir Dieu en souverain aide : sans lequel nulle emprise ne peut venir à bonne fin.

Helas, mon prince, mon signeur, et mm teaistre. Je piain et regrette, pour mettre ces trois poincts Jusqu'à vostre congnoissanoe, que Je suis lay, non clerc, de petit entenderoentet rude language, et que je ne puis avoir le stik et subtil parler de messire Geoi^e Chasteiain, trépassé, chevalier de ma congnoi8sance,oatif Flamand (toutesfois mettant par esivipten baguage françois, et qui tant a fait de belles <t fructueuses choses de mon temps, que ses ouvres , ses faicts , et la subtilité de son parier hir donneront plus de gloire et de recommandatieo à cent ans à venir, que du Jourdhuy) ou quejc n'ay, par don de grâce, la clergie, la mémoire. ou l'entendement, de ce vertueux escuyef Vas de Lusane, portugalois , à présent ecbanson de madame Marguerite (4) d'Angleterre, ducltessr douairière de Bourgongne (lequel a fait tait d'œuvres, translations, et autres biens, digues de mémoire, qu'il fait aujourdhuy à estimereztre les sachans, les expérimentés, et les recommandés de nostre temps) ou que ne m'a Dt(0« donné l'influence de rhétorique, si prompte, (<

(4) Elle éUlt scpur dTdouard lY et troisiéine it^^ de Charles-1e-Tdméralre.

INTRODUCTION U'OLIVIBB DB LA IIAHCHB.

tant experte, comme à maistre Jehan Moiinet, homme vénérable, et chanoine, et lequel Jesay estre lahorleux et soigneux de mettre par escrit tontes hautes et vertueuses aventures, venues à sa ooQgnoIssance. Mais, poarce que je ne puis atteindre à la pratique du savoir de ces trois ( desquels j'ay ezprôséroenl parié, pource que je lesay liantes et cognus) à tout le moins Je feray et addréceray mes Mémoires, cy-apresescripts, à ceux d'iceux , qui me survivront : afin que , sll y a chose qui puisse amplier et idder leurs hautes et solennelles oeuvres, ils s'en aident et servent : comme celuy, qui fait un chapeau de marguerites, roses, et autres fleurs, plaisantes et précieuses, à la fois se sert d'autres fleurettes de moindre estime, pour paracoomplir et parfidre son chapelet, et donner couleur et iustre au demeurant.

SI prie à Dieu, que mon œuvre leur soit agreahle, et à vous , mon souverain signeur, profitable, et de bon exemple, vous recommandant l'auteur vif et mort : qui vous servirolt vonlontiers loyaument , de cueur et de pensée. Et, pour ce qu'il peut avenir, à cause de ma vieillesse, ou par le commandement de ce haut Dieu tout puissant ( à qui toutes personnes de cliascun estât sont sugettes, soit en mort, en vie, en santé, ou maladie) que je n'auray loisir de parfaire mon emprise, et mon bon voloir, je supplie à ceux, qui auront' charge de vostre noble personne et de voz affaires, qu'ils veuillent, en défaut de moy, recueillir mon œuvre, pour le vous présenter en temps et en lieu, et tant faire, en charité de noblesse, que mes Mémoires soyent visités, avant la présentation d^iceux devant vous, pour leur donner, selon leur mérite, eorrection, reboutement, ou addréce.

Fournissant, donques, et accomplissant ma promesse, selon i'escript de cy-dessus, Je com- UMiDceray, pour le premier, à vous declairer, et donner à entendre, les nobles lignes, le noble sang, et la royale généalogie, dont vous estes yssu, de plusieurs pars : et commencerons à eeste treshaute et renommée maison d'Austridie : qpl est vostre surnom, vostre cry, et premier tiltre. Car en vous est changé et mué le nom de cette maison, dont les princes se nommoyent de Bourgongne : et vous demoure le surnom d'Austriche, par originelle succession de vostre noble père. Or, puisque c'est vostre premier cry, c'est bien raison que je parle premier de celle tresnoble généalogie et descente : laquelle se peut, par droit, présenter, eu hauteur de signeurie, sus toutes les maisons de la Germanie. El, si je me vouloye arrester à escrire et mettre en ceuvre l'anciéneté de eeste

dicte maison, et les grandes choses advenues par ,voz ancesseurs de celluy costé, certes j'auroye trop à faire, et seroye homme prollx en mon labeur : qui pourroit causer ennuyance à vous, et aux lisans. Mais toutesfois, ne me puis je passer dédire aucunes choses dignes de ramentevance, et puis reviendray es prochaines lignées de vostre descente, le plus briefetau vray, qu'il me sera possible.

ooo

Page 1