CHAPITRE PREMIER
De l'ancien et nouvel estât de la maison d'Austriche : et des anciénes et nouvelles armoiries d'icelle.
Je trouve par les anciénes croniques (1), que la signeurie d'Austriche, à présent archiduché, Alt jadis royaume, et qu'après la trescruelle et longue guerre (qui Ait entre les Troyens et les Grecs, commencée pour la prise d'Helene, femme du roy Menelaus, faicte par Paris de Troye, dont la cité de Toye fût destruicte, et tant de hauts princes morts el exilés, que c'est encore^ pitié de le reoorder et lire) un prince exilé, parent et filleul du Roy Priam de Troye, par la permission de Dieu descendit avec son peuple, en aucunes parties de la terre, à présent nommée Austriche : et s*epandirent par le païs : et tant firent, qu'ils conquesterent la terre : et se fit iceluy prince (qui s'appeloit Priam) roy d'Austriche, et y régna chevaleureusement , et en grande puissance. Ce Priam eut plusieurs enfans, et grande lignée, et dont Tnn des fils (qui n'estoit point l'aisné) Ait appelé Marcomire, moult bon, vaillant, sage et renommé prince, et chevalier de grande conduitte et addrésse. En ce temps pareillement, Francio, fils du preux Hector, exilé et dechacé de Troye, par l)onne fortune tant travailla, qu'il arriva au noble et fertile païs, que l'on appelle France : ou il augmenta celle belle cité de Lutece, qu'il fit nommer Paris, du nom de son onde Paris de Troye : et fit moult de biens au pais : et sont les historiographes en débat, si ce nom France veint premier dudit Francio leur prince, ou s'il veint du temps des Romroains. Pour ce que cette nation, à eux sugette et tributaire, chacea or de quelques palus, une grande cohorte et compaignie de tyrans et larrons, que l'on nommoit les Vandes (2), et que ksdlcts Rommains ne pouvoyent subjuguer, pour le fort lieu de leur de-
(1) Les anciennes chroniques dont parle ici Olivier de la Marche, ne sont gnères autre chose que des fables historiques.
(3) Vandales.
INTRODUCTION d'oUVIBA DE Ll MAKCHE.
nioure, et pour leur grande puissance : et disent aucuns auteurs, que, pour la grande vaillance que firent les habitans d'entre Seine, Loire, et Oyse, de rebouter lesdits Yandes-hors de leurs palus, les Rommains en recongnoissance de leur .victoire, les affranchirent de toute servitude, et pource furent nommés Francs, et depuis on les a nommés François , et la terre France : combien qu'Orose , en parlant de ce nom de France, et dont il vient, alégue Cornélius Tacitus, et dit que Franquo, qui édifia Franquefort en Alemaigne , conquesta la partie des Gaules , que Ton nonmie France, et nomma les habitans Francs, après son nom de Franquo. Mais Je m*arreste plus à Francio, et est plus vray-semblable, pource que le nom de la cité de Lutéce, fut mué à Paris : et l'on sait bien que le nom de Paris vient de Troye, pour les causes dessusescrites : et par telle manière cette signeurie fut appelée Franee, ayant esté premièrement élevée par Francio.
Apres la mort duquel, et de sa descente par lignée, la terre demoura sans signeur : et estoit, en celuy temps, petitement duicte (1) et apprise en l'art de guerre, et en la discipline de chevalerie : et, pour tenir pié à leurs voisins, fiit force aux François, de quérir et chercher capitaine ou gouverneur, pour les conduire en leur deffense. Si advint que renommée, qui court et vole légèrement par le monde, leur donna à cognoîstre que Maroomire, fils du roi d'Austriehe, estoit moult vaillant prince , et duit aux armes. Si le mandèrent, et requirept. Il vint, et accepta le gouvei'nement de France : et si vaillamment, agréablement, et bien, se porta en sa charge, qu'il fut douté et aimé par sa valeur : tellement (fue, se trouvant avoir un fils légitime, nommé Pharamond, traita avecques les François, siavant, qu'ils furent contens de le recevoir à roy de France : et fut Pharamond, fils de Marcomire d'Austriehe , le premier Roy , qui oneques fust en Franee : et, combien que celle lignée ne dura pas longuement , et qu'elle faillit assez tost , selon la cronique Martinienne, et autres, toutesfois vous avez cest honneur, que de vostre pais d'Austriehe sont issus les premiers roys de France. Or , pource qu'aucuns pourroyent demander, et faire argument, pourquoy Austriche, si renommée de pouvoir , et d'amis, n'est demeurée royauté, et en royale puissance et authorité, à ce je respon, et sera trouvé vray, que, du temps que les Alemaignes (que nous disons, en généralité de language, Germanie) et la France ( que nous nommons Gaule ) furent
(1) Instruite
payennes, et non enluminés de la loydegrace,il estoitmcniUderoyaumesparticullon: maisquaiml leRoy des roys, Jesus-Ghrist, apparutsus la terre, plusieurs, cognoissans le roy souverain , laissèrent par dévotion le nom de roy, pour attribuer et rendre honneur, et gloire, à Diea le créateur : et aussi en ce temps commeacérentà régner les grands empereurs, tant en Grèce, comme à Romme, et en Germanie. Gest empire fit cesser le nom de plusieurs royaumes : les m par forée, et les autres par amour et obtiaBanee: et outre-plus, J'entens que le roy d'Austriehe cmsidéra qu'il estoit de plus grands roys que Iny, et qui l'excedoyent en siège et dignité, et asseï de semblables en equalité, et vouloit avmr tiltre à part, qui passast les ducs : et pourtant se fit archeduc : en la quelle dignité prineiale il eit le premier archeduc du monde.
Ainsi doncques, J'ay devisé de Tanciennetéet première venue de ceste maison : ou je ne me veuilrien, ou peu,arrester: pource que c'est devaut l'advénement de Jesus-Christ : mais je ne puis, passer, par raison, que je ne devise aocsoe chose, pourquoy les armes de si noble sàgneoiie sont en deux manières differmites lesuno da autres. Car les anciennes et vieilles armes d'An» triche, sont, et se blasonnent, d'asur, à doq alouettes d'or (et certes je euide avoir leo, et trouvé es histoires de Troye, qu'icelles armes furent apportées de Troye par ledlct Priain,qai se fit roy d'Austriehe) et les nouvelles, que Tod dit les armes de la neufve Austriche, se blasonnent de gueuUes, à uneiace d'argent. Hûs* toire dit que celle grande signeurie, par la grice de Dieu réduite à la saincte loy chresticnne, se trouva en grande guerre et ddi>at contre les Sarrasins : pource qu'elle s'estend en divers quartiers près des Turcs, infidèles, et méereansi et mesmement par Esclavonie : en sorte qns ^ ardieducs et princes du pals firent plosicnrstrtvaux aux Infidèles, par batailles,assaux,eoafSB et emprises, et les Infidèles à eux semblablement. Si advint que chascun de sa part fit assemblée : et entrèrent les Sarrasins en Esda* vonie, et les Ghrestiens firent assemblée pov les rebouter. En ce temps estoit rarcfaeducbé départie en plusieurs mains , par partage d'enfans, successeurs diacun en son droit : et toos se disoyent archeducs d'Austriehe, comme eaoores tous tels princes d'Allemaigne, prenneat indifféremment le Ultre de leur maison. Si estoit l'aisné et le chef, au temps de lors, un noble prince, nommé Jaspar : lequel n'avoit nubea* fans, ains avoit un frère, jeune de vingt atfj nommé Frédéric, beau chevalier, et de graw corsage : et ù'estoyeùt pas si bons amis cd-
lATaODUCTlON DOLIVIKfi DE |.A MàBCHB,
SU
semble, pour ancanes questions de partage, comme firéres devroyent estre par raison. Toutesfois iceloi Frédéric fit son assemblée grande et paissante, et marcha pour servir son Dieu et sa loy, garder son hooneur, aider son. frère et son chef, et deffeudre sa part de la signeurie d*Austriche. Advint que Tarcheduc se trouva surpris de la venue des Sarrasins, avant que Frédéric^ son ik^re, se peust joindre aveques sa eompaignie, combien que moult vaillamment ledict Jaspar et les Chrestiens receussent les méereans. Là eut moult cruelle bataille, et moult de gens morts d'une part et d'autre. Mais les Sarrasins estoyent si grand nombre, qu'ils recu^ lérent les Cbrestiens à leur grande perte> et dommage : et estoyent les Cbrestiens déconfits sans remède, quand Frédéric, le maisné (1), arriva sur laplace, etsacompaignie: où plusieurs fugitifis Cbrestiens se raiièrent : et neantmoius par la grande force des Sarrasins, toutes les enseigoeSf estaodars, et bannières, tant de l'arcbeduc Jaspart, que de Frédéric son frère, furent abattues, et renversées, au grand danger et péril de la fortune. Frédéric avoit une blanche pareure sursonhamois, pour estre congnu entre ses hommes : et portoit, à son bras dextre, un grand volet (2) de blanche soye : et pour ce qu'il trouva toutes les bannières et enseignes de son signeur et frère, et les siennes, abatues et perdues, il prit le volet blanc en sa main, et plongea ledict volet au sang des morts : tellement qu'il fut tout teint en rouge couleur, excepté le milieu du volet (qu'il tenoit en sa main] qui demeura blanc. De ce fit une nouvelle bannière : et s'écria, Ausiriche, serviteur de Jesus-Christ, et se ferit si merveilleusement, et de tel courage, parmi les Sarrasins, et tant en occit, abatit, et méhaigna (3], a la bonne suite qu'il eut, qu'il recouvra la bataille, et furent Sarrasins deconfitz : et fut le bon Frédéric tellement blecé et navré sus son corps en diverses parties, que la blanche pareure, dont ses armes lurent couvertes, et dont J'ay (^-devant touché, fut toute teinte et rougie de son sang : excepté que ce, qui estoit sons la ceinture de son espee, demoura blanc : et, comme le blanc demoura en la pongnee du volet, et fit face parmi le vermeil, ainsi fit le blanc, demeuré sous la ceinture, face à la pareure teinte du sang vermeil, venant du noble prince, pour la deffense de nostre foy : et la bataille gaignee par le vaillant Frédéric, il fut si bien pensé, médecine, et secouru de ses bleeeures qu'en brief temps il fut guari : et régna
(1) Celui qui vtent après Talné, (Z)Ecoir
depuis si longuemait, que par vraye succession il fût signeur et archeduc d'Austriche : et d'iceluy Frédéric vous estes, par succession succédant, venu et yssu : et, pour mémoire de la victoire, ledict Frédéric par conseil de sa noblesse, chargea, de là en avant , les secondes armes telles, que je les ai declairees cydessus. Or vous ay je monstre pourquoy les armes furent muées et changées en Austriche : et pourquoy et comment l'on dit que la vieille Austriche en ses armes porte d'asur à cinq alouettes d'or, et la neufve Austriche porte de gueulles, à une face d'argent : et ainsi pourrez entendre par mon escriture, et veoir par les blasons, quelles sont les, armes de la vieille Austriche et de la nouvelle, et comment elles se blasonnent.
Maintenant j'auroye beaucoup à déduire , si je vouloye heswgner et escrire , et moy arrester, à plusieurs choses, et roesmes comme je trouve que toute la seigneurie d'Austriche eeheut à une dame de ce nom , armes , et lignage , et comment celle dame , estant fort laide de visage , mais , toutesfols , moult belle en vertus, en noblesse, et en signeurie, fût mariée à un noble prince, comte d'Abspourg, par traité et convenance telle, que les enfans d'eux deux reprendroyent les noms et les armes d'Austriche, comme il advint : et de celle lignée vous estes par vraye Succession yssu , n'a pas grand temps. Mais de ces choses je me tay présentement , pour non estre prolix : et est besoing que j'abandonne toutes ces an<Heneté8 ( combien qu'elles soyeot dignes de meinpire^ et à la louenge de vozi ancestres^et de vous) poi^r venir aux prochaines lignées, oongnues , et de bonne et prompte mémoire , tant par croniques, traités, Uterages (4), mariages, et autremenjt (que l'on trouve tous les jours, pour la preuve de moR eserit ) comme aussi par vives voix mesmes, tesmoignaus aucunes parties de mon récit ; et commencerons à vostre bisayeul, perp de vostre ayeul , archeduc d'Austriche , sans en ce mesler , ne comprendre, empereurs, i^oys, ou autres grands princes entre deux^ ayans régné , du nom de ceste signeurie , et dont estes yssu : et mesmement me passe de déclairer le droit et héritage , à elle echeuen succession, par la mort du prince de très noble mémoire, le roy Lancelot d'Austriche ,^ roi de Qongrie et de Behaigne , fils de l'arctteduc Aubert d'Austriche : et lesquels coyaun^e^ de Hongrie et de Behaigne doyyent i^ppartenir à l'empereur Frédéric d'Austriche , votre grand-pére , vivant , et
(3) Blessa.
(I) Conventions.
IIITfiODUGTlOIf D OLIVIER DB LA MABCifS.
aprcâ au Roy son fils, vostre père, et à vous, | quand Dieu le permettra : combien qu*ils ayeut esté longuement détenus, contre droit, par ce puissant roy Mathias, iils du blanc chevalier de la Valaquié, à-present atitulé Roy dudict royaume de Hongrie^ et dont plus-à-piain, à la croissance de voz Jours, serez amplement informé , pour y poursuivre vostre droit.
Or revenon doncque à celuy , qui fut vostre bisayeul. Car, encores que Je ne soye , par nature , ou par apprise, de la langue d*Alemaigne, si ay J*enquis , à la vérité , de ceste généalogie, le plus qu'il ma esté possible , ne facile : et trouve que vostre bisayeul ftit nommé Lerpedus, ou Lupus (1), archeduc d'Austriche : lequel se maria à une fille du duc de Milan , nommée Cécile , qui n'estoit pas de ceste lignée présente, yssue de la bastarde de Milan , et du comte Francisque, dict Sforce, nouveau en celle signeurle : mais fut de loyal et légitime héritage, et portant d'argent , à un serpent d'asur. Cestuy serpent se nomme , à blasonner , une biche : et doit avoir sept tournans : dont Tun est noué près de la teste , saillant de la gorge un enfant, marrissant de gueuUes. Cest archeduc Lupus, vostre bisayeul , porta les armes d'Austriche : et pource m'en passeray légèrement : car assez en ay declairé. Mais , pour l'estrangeté des armes de Milan , J'en veuil un peu toucher , et dont, et par quelle voye , veindrent aux ducs de Milan telles estranges armes.
Je trouve qu'un nommé Boniface , comte de Pavie, fut un moult vaillant chevaKer, Voyageur, et champion pour la foy chrestienne. GeHui Boniface se maria à une fille héritière du
signeur de Milan (car encores n^estoit ce pas duché ) nommée Blanche : et le premier fils, qu'il eut d'elle , fut estranglé au bers(2), par un serpent de merveilleuse grandeur : et fit iceluy serpent moult de maux paravant , et depuis , en celle contrée : et s'enfuyoit chacun devant celle cruelle beste. En ce temps estoit ledict Boniface en un voyage sur les Sarrasins : et à son retour fut adverti de la piteuse mort de son fils, et des dommages , que faisoit ledict serpent en son pals , et es voisinages. Le bon chevalier travailla tant par curieuse poursuite, qu'il trouva ledict serpent en un bois ^ qui emportoit un enfant en sa gorge. Cellui chevalier, par courroux de vengence , courut sus audict serpent. La beste laissa la prise de l'enfant , qu'elle avoit meurdri , et courut sus audict chevalier : et dura la bataille , entre eux deux , moult lon-
(1) Léopold.
(2][ Bercefto.
guement : et tant ayda Dieu au chevalier, qQ*il coupa la beste par le milieu , de son espee. Mais ( comme c'est assez la coustume d'un serpent, de quérir à se renouer) celle beste ( qoi fat moult longue) se renoua près de la teste, et getta tant de venin , avant que le comte la peost de tous poinctz partuer(3),que le bon chevalier en cuida mourir : et, pour celle vengence et victoire, les enfans dudict comte (qui depuis furent signeur de Milan ) portèrent ^ en leurs armes , d'argent , à un serpent et l'enfant marrissant, en la manière dessus blasonnee, et comme l'on peut venir par le blason : et , à mon entendement, l'Empereur, le roy de Rommains, vostre père, et vous, après eux, avez droit en la duché de Milan , ou portion de droit : dont vous vous pourrez plus-plainemait enquérir, et en sçàvoir la vérité.
Ainsi, donques, vostre bisayeul Leopidns porta d'Austriche la neufve (qui est resen d'argent , à la face de gueuUes ) et sa femme porta d'argent, à une biche d'asur , à l'enfant marrissant : comme il est escrit cy-dcvant,et comme vous pourrez veoir par les blasons. De ces deux yssit vostre ayeul , nommé EmestnS) succédant , archeduc .d'Austriche. Celtay Ernestus se maria à une noble dame, fille du doc de Massem (4) : et disent aucuns que ceste dochesse de Massem estoit yssue, par mère, de la maison d'Austriche, élongnee de lignage: et fut moult noble, sage, et vertueuse dame : et d'eux yssit vostre graud*pére, nommé Frédéric, encores vivant, par la clémence de Dieu empereur de Romme : et porta icelle dudiesse de Massem, de gueulles, à un aigle d'argent, membree , couronnée , et liée d*or , à la poitrine de l'aigle un croissant de mesme. Gestui empereur Frédéric se maria à madame Alienor , filk du roy de Portugal : et de ces deux est venu monsieur Maximilian, archeduc d'Austriche, vostre père , par la démence divine roy des Rommains , deûement eleu et sacré en lapl*ee de l'empereur Frédéric son père, et vosli» grand-père : comme pourrez cy-apres mia» sçavoir et entendre. Cette dame portoit les armes de Portugal : qui sont d'argent à cinq escussons d'asur, trois en pal, et deux en face, cl sur chacun escusson cinq besans d'argent, le champ en sautour , à une bordure de gueulles, chastelee d'or, maçonnée de sable , et fermée d'asur , saillant dessous Tescu, sous la bordure, une croix de sinople, flouronnee.
Sur quoy j'ay empris à parler de dew
(3) Percer.
(4)Ma20YJc.
IMTfiOOUCTION d'OLIYIEB DB LA MARCHE.
pdnctt , l'an des foits et règne de cestuy Empereur , vostre grand-pére ( lequel poi*te les armes impériales , à cause de sa digne magesté, et, de soy, les armes d'Austriche , comme ses aocessears et , pour l'autre poinct , J'enten monstrer comment, et par quelle cause, les armes de Portugal (qui font un de voz quartiers) sont de tant de pièces , et comment elles sont augmentées, et par plusieurs fois. Pour le premier poinct, touchant vostre grand père Frédéric archeduc d'Austriche, Il fut héritier et succèssenr de Tarcbeduché, après son père Ernestus, à vingt ans : et se trouva, en ses Jeune» jours, beau prince, riche, et puissant d'amis, et de signeurie : et se prépara , pour le premier de ses feicts , de visiter la Terre Saincte , et les sainetes places et lieux , où Jésus Christ, nostre rédempteur, fit et acheva , par sa divine bonté, laœnvres de oostre rédemption : et tant et sisagement pratiqua son voyage , qu'il fit en sa personne ce que depuis le temps du tresvaillaut chevalier payen Salhadin , ne depuis le trèspreux et trescfarestien Godeffiroy de Buillon, n'a esté faict par prince chrestien, sans perte ou prison. Car, à vingt-trois ans d'aage , icelui archeduc Frédéric passa la mer, descendit en Surie, et, estant eu la terre Sarrasine , en armes, à puissance de princes et de noblesse, sa bannière, armoyee de ses armes, dépleyee devant loy, vint au sainct sepulchre, faire son pellerinage. Il demeura là certains Jours : et retourna sans detourbier, ou empescKement : dont la renommée fut grande par toute cbrestienté , et ay depuis entendu , que le Soudan et les roys et princes sarrasins furent moult déplaisans de l'avoir souffert : et foit à croire que long séjour Iny eust causé préjudice.
A vingt cinq ans fût sacré roy des Rommains, par vraye élection , et depuis fut Empereur : et a ce noble prince desja régné cinquante ans, que roy de» Rommains, qu'Empereur , en prospérité et en son entier : et en Taage de soixante dix ans est descendu des Alemaignes, accompaigné de grand nombre de princes , et autres, ses parens et sugets : pource que ceux de Bruges , an porte et adveu des Gandois , et autres Flamans rebelles , portés et soustenus , du roy des François, et élevés par puissance de sugetz desobeissans , avoyent touché , pris , et tenu en prison fennec , sans tlltre de droit , le roy des Rommains, son fils , mambour (1) et père de vous , leur naturel prince et signeur , et à qui ils avoient fait serment : comme plus-à-plein vous sera declairé , en continuant la lecture de mes
(1) Tuteur.
mémoires. Cestuy noble vieillard marcha Jusques au milieu de Flandres , attendit la bataille, et s'y présenta chevaleureusement : et , avant sa venue , pour la doute de luy et de sa puissance, fut le Roy, vostre père, délivré de la prison : et convoya son père : qui s'en retourna en Allemaigne , ayant accompli son désir en ceste partie : et a l'heure, que J'escry cest article , est encores cestuy vostre grand-père vivant, le plus bel , le plus net , et le mieux en son entendement vieillard, que Ton puisse veoir, ne congnoistre. Dieu endoint la fin, comme le demourant.
Or, pour satisfaire à ce que J'ay dit , que , pour le second poinct Je deviseray du faict de Portugal, des armes, et de l'augmentation d'icelles , Je m'en veuil aquiter , selon que j'en ay peu savoir et enquerre : et aussi , pource que Portugal est un des nobles quartiers dont vous estes prochainement yssu , et qu'en cellui royaume par voz ancesseurs ont esté faites moult de belles choses, et dignes de mémoire, je me délecte à vous donner à entendre dont viennent et procèdent les armes dessusdictes au roy de Portugal : et , si le lustre de tant diverses pièces , comme sont icelles armes, procedoit de oonqueste violente et tyranique , je m'en tairoye , et en laisseroye le récit à plus subtil qus moy : mais, pource que lesdictes armes ont esté acquises et augmentées par vaillances et hautes emprises, faictes sur les Sarrasins , infidèles et ennemis de nostre saincte foy chrestienne , Je vous declaireray ce que J'en ay peu savoir, enquérir, et apprendre, pour vous donner cueur, et exemple , que tous bienfaicts sont tousjours remis en fresche mémoire , combien qu'il y ayt long temps qu'ils soyent advenus.
Je trouve que les premières armes de Portugal sont d'argent , et de ce seul metail , sans autre mesleure : sinon qu'elles sont diaprées de mesmes : et telles lesportoit l'enfant don Henry, comte d'Estorgues. Icellui se maria à une fille du roy de Castille : et depuis sont lesdictes armes augmentées par quatre fois (comme Je diray par-cy après) et tousjours pour accroistre et sous^ tenir nostre saincte foy. Ce comte d'Estorgue»,, nommé Henry , et celle fille de Castille , eurent un fils, nommé Alonse: lequel par sa grand chevalerie , travail , sens , et vaillance , conquit sus les Sarrasins le royaume de Portugal : et fut iceluy Alonse le premier roy chrestien d'icelui royaume de Portugal : et fit, de sept villes, sept cités et sept eveschés : et de la ville de Bracque fit archevesché : et moult donna et sacrifia de biens à l'Eglise, en l'augmentation de la foy do Jesus-Christ. Depuis passa la rivière d'Ostrage,
liri^ODUCTION D OLIVIER DB LA MABCBB.
et en la plaine de Cambdorick deseonflt cinq roys Sarrasins : et pour leur cinq baniéres, qu'il avoit conquises, il mit et para ses armes (qui estoyent d'un escu d'ai^ent , comme dit est) de cinq escussons d'asur , et les assit en l'escu , en la manière que j'ay dit en blasonnant lesdictes armes. Gestui roy Alonse prospéra en lignée de fils et de filles : dont il fit de grandes allances: et de luy, et des siens, descendit le roy Alfonse: qui moult travailla en armes , pour la foy chrestlenne, moult de SaiTasins fit mourir, de son temps , et moult de vaillances fit de sa personne, et dont moult de foys fut en danger de mourir, tant en la prison des Infidèles , comme des bleceures , et batures qu'il receut sur son corps en diverses batailles et rencontres.
Or advint que le Pape se troubla contre iceluy roy Alfonse : pource qu'il ne vouloit souffrir un dixième , que le Pape vouloit lever en son royaume : et fut le roy de Portugal si travaillé des verges de l'Eglise , qu'il fut contraint d'aller , en sa personne , à Romme , et prit Jour de comparoir devant le Père Sainct , et le triomphant conseil des cardinaux. Le roy Alfonse vint , vestu d'une longue robe sur sa chemise , sans avoir chausses ny pourpoint : et après le devoir faict , tel que le Roy doit au Pape , en r.oy humiliant, comme fils de l'Eglise, luymesme proposa son cas, et ses excuses, et comment pour la deffense de la foy chrestienne il travaiiloit assez son royaume, en levant grandes tailles sur son peuple , et luy sembloit que le Pape ne luy devoit autre chose demander : et remonstra comment par moult de foys il avoit aventuré, sur les Sarrasins, sa noblesse, et mesmes sa personne , et dont il vouloit monstrer les enseignes certaines sus son corps : et demanda au Pape , et aux cardinaux là presens, si tous ensemble luy sçauroyent monstrer autant deplayes reoeues pour la foy de Dieu maintenir , que luy seul en monstreroit sur soy présentement. Alfonse osta sa robe, et devestit sa chemise , et monstra son corps tout nu : sur lequel fut veu un merveilleux nombre de playes : dont cinq y en avoit si près d'estre mortèles, que ce ftit plus miracle que raison naturèle , que de la moindre il èchapa sans mort recevoir. Le pape et les cardinaux, voyans ce noble tesmolgnage, furent honteux, et déplaisans du travail , donné à ce noble et trescatoliq Roy , firent beniguement revestir , et , après plusieurs honnorables excuses, le reoongnurent bon et entier fils de l'Eglise , et par l'advis de tous, et en mémoire de ses bienfaicts , luy fut ordonné de mettre en chacun des cinq escussons d'asur (qui sont es armes de Portugal) cinq besans d'ar-
gent : et ainsi fut l'escu d'argent augmenté de cinq escussons d'asur , et de-rechef paréde cinq besans d'argent en chacun escusson , comme dict est.
Et , puisque J'ay commencé à escrire de ce noble blason et armes de Portugal, Je parfeny le demourant, de ce que Je trouve desdictes u^ mes , au mieux que Je l'ay peu sçavoir et tfOH* ver. Par succession et origine naturèle, non pas de père à fils, mais descendant de ligne, et par succession de temps , d'Alfonse vint l'enfant don Fernand, roy de Portugal. Gestny Fe^ nand fut prince voyageur , et vint en France, et se maria à une wMe dame, nommée Marie, fille du comte de Boulongne, et en ealua fib, nommé Henry : qui depuis liit roy de Portogai. Geluy roy Henry fit bordure, es armes de Portugal, des armes de sa mère : et, coffibien que les armes de Portugal , qoant i la bordore, soyent de gueulles , semiees de chasteaiixd*or, n en deplaise^ux peintres et aux deviseors : ctf la bordm'e de gueuelles est bonne , mais les chasteaux . sont faux , selon l'entendemeot du roy Henry : pource que ce doy vent estre goofi* nous : qui sont les armes de Boulongne, mais, pource que le païs est loing, et par l'oubliance du vray , l'on a les goufanons ( qui doyvent estre à trois lanbeaux ) changés à chasteanx : A cette opinion Je tiens de plusieurs notables geas portugalois, qui ont esté de ma cognoissanee. Or avons nous l'escu faict à trois fois, et la bordure : qui est la quatrième. Reste la <^' quiéme cause de l'augmentation de cet escn : lequel est soustenu d'une croix de sinoble : dont les quatre bouts se monstrent fleuronnés es quatre coings , naissans dessous Fescu : et de ce aucuns veulent dire, que celle croix y fot ajoustée par un roy de Portugal : qui eut ceste grâce de Dieu, que, oombatant les Sarrasins, une croix s'apparut au ciel devant sesyesi^ qui moult le conforta et sa compaignie. I^ ^ prince fit son oraison à Dieu , et dît:>Biao » Dieu Jesus-Ghrist , j'ay ferme fby en toy elen » ta passion douloureuse. Monstre ta croix àts » ennemis infidèles : qui en toy ne veulent croi- » re. » Surquoy dit l'histoire > que la croix s'apparut aux Sarrasips , et prestement foreitf d^ confits , et que pour ce fût mise sous l'esco, la croix naissant , et soustenant ledlct esco. A quoy Je ne contredy pohit : mais Je trwnyt^ vray , que les quatre bouts fleuronnés { qw ^ de sinoble) furent mis par le bon Jehan wy de Portugal, car il fut de la religion David (fw sont chevaliers : et portent , en signe de religion , la croix verde ) et par sa vertu et reno»mée fut tiré , par les Estais de Portugal, »^
iifTfiO0tCTio:<i d'olivieb de la mabche.
delardigloii, et ftdd Roy: et de ceste matierejeparleray plus^à-plain , en la pooraaite de ce présent eserit. Ainsi donques , ce noble escu fut augmenté par quatre fols , depuis Tadvénementda premier Roy ehrestien du royaume de Portugal : et porta l'Empereur, vostregrandpére, les armes de l'Empire, et Madame, vos* tregrand^mere, porta les armes de Portugal, comme çy-dessus elles sont biasonnees.
Beyenant à nostre matière, de cestuy empepereur Frideric, vostre grand-pére, et de madame Aliéner de Portugal , vint monsigneur Maximilian vostre père : lequel , luy estant archiduc d'Autriche, se maria à madame Marie deBourgongne, ma souveraine dame et princesse, dame et seule héritière de ceste grande maison de Bourgongne , comme il a esté dict aa commencement de mon prologue : et de ces deux vous estes issu , et madame Marguerite d'Austriche, à-presentroynedcFrance, et François Monsieur (qui trépassa enfant au bers ejx l'aage de quatre mois) et estes demouré seul fils et héritier de droit , en toutes ces belles et grandes signeuries : combien que par aucunes voyes vous soyent plusieurs signeuries ostees : et par quel moyen , et comment il est advenu , Je le declaireray en une partie de mon emprise, et a la poursuite de mes Mémoires , si Dieu me donne temps, vie et loisir convenable.
Cependant c'est bien raison (si j'ai parlé qui furent les autres dames mariées en ceste noble maison d'Austriche , et dont vous estes yssiK, et si j'ay monstre qpi furent les quatre pères , et les quatre mères dont vous estes venu du costé paternel, conmie bisayeul , ayeul , grandpére, et père) que Je declaire , et die, qui furent les semblables du costé de vostre mère, ceste noble princesse de Bourgongne , ma souveraine dame : de laquelle je parleray par cet article , moins que je ne devroye pource que j'enten de poursuy vre par ordre ma matière , et de deviser la hauteur de sa descente : et deviseray seulement, pour cette fois, quelles armes elle portoit , par succession de son père : qui sont ecartelees de France , de Bourgongne , de Brabant^ de Lembourg, et de Flandres sur le tout : qui est d'or , au lion de sables , moufle de gris : pour France , semé de fleurs de lis d'or , la bordure coponnee d'argent et de gueuelles : pour Bourgongne , six pièces en l>andes d'or et dasur , la bordure de gueulles pour Brabant , de sables , au lion d'or : et , pour Lembourg , d argent , au lion de gueulles , et couronné d'or : et sont icelles armes augmentées par plusieurs fois, par signeuries et successions , advenues en teste noble maison de Bourgongne.
Donques, mon souverain slgneur, vous estes fils etyssu de ce noble archeduc d'Austriche , par la clémence de Dieu roy des Rommains, successeur apparent , sans moyen , du grand empire de Romme : et de ce costé, tant en patrimoine de nom , comme d'alliances , estes descendu ainsi noblement , que je l'ay monstre , le plus à la vérité, qu'il m'a esté possible. Or est bien raison que je parle (comme j'ay dit) qui vous estes , et le noble lieu dont vous estes yssu , du costé de vostre noble mère , Marie de Bourgongne : et , pource que je la noDune de Bourgongne en surnom , je m'arresteray quelque peu à escrire que ce fiit, et que c'est de Bourgongne , et ce que j'en ay peu apprendre par enquérir , et par lire les anciénes histoires, et par experiment du présent : et puis reviendray es prochaines lignées congnues , comme j'ay fait es lignées paternelles : et , si je suis aucunement proHx, et long à mon récit , c'est contre mon désir, et comme contraint, pour mieux donner à entendre ma matière : et est dommage, que plus éloquent , ou plus stilé d'escrire que moy , ne donne l'entendement à ma déclaration, devant si noble personne: mais j'ay espoir que mon bon vouloir sera tenu pour agréable.
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