CHAPITRE m
Des duei de Bourgongne^ ayeulx de Vareheduc Philippe d*Austriehe^ descendus de la maison de France y avec autres choses consemantes rantiquiié de Flandres,
Or vous ay je monstre comment Bourgongne fù% premier nommée Allobrogie : comment pour les bourgs, dont elle fut édifiée, fut nommée Bourgongne : (qui encores dure) dont vcindrent les premiers roys d' Allobrogie^ et, depuis, de Bourgongne : comment eut nom le premier roy de Bourgongne, chrestien, et qui le convertit à la foy de Jesus-Christ : comment, et pourquoy, l'enseigne de Bourgongne est la croix de sainct Andrieu : comment ce royaume est devenu duché, et quelles sont les armes de Bourgongne d'ancienneté : et aussi dont vient vostre noble père, et qui fut vostre bisayeul, ayeul, grandpère, et père, et les aliances de chascun, par mariage^ pour vérifier vostre noble descente. Si est donques bien raison semblablement, que je revienne h la généalogie, en tel et pareil cas, de vostre noble mère : et commencerons au bisayeul de vostredicte mère, pour mieux atteindre la vérité de vostre noble descendue : qui est d'un poinct plus haute, que je ne l'ay prise du costé paternel. Ce qu'il me faut faire, pour mieux donner à entendre la descente de vous, du costé de France. Si soye excusé des lisans : car je croy que la longueur de ma matière, touchant ce poinct, n'en sera en rien plus ennuyeuse. Revenons donques à escrire qui fut le
INTRODUCTION D'OLlVlt;Jl DE LA MABCHE.
bisayeul (\)de vostre noble raére. Ce fut le dac Philippe, fils du roy Jehan de France.
Celluy Philippe de France fut longuement appelle Philippe Sans-Terre (pource qu'il estoit le dernier des quatre fils, que le roy Jehan de France avoit) et depuis fut duc de Touraine, et surnommé Philippe le Hardi, par la bouche du roy d'Angleterre, son ennemy, pour trois actes qu'il fit, si honnestes et hardis, qu'il mérita d'avoir nom, ou surnom, non pas de hardi prince seulement, mais de .hi\rdi chevalier ; et vaut bien ce cas , que je declaire et die les causes de ce tiltre : afin que vous entendiez, que , selon les vertus ou vices, sont surnommés vulguairement les princes, et que, telles que seront voz œuvres, tel sera vostre nom : et en ce je procéderay, non pas par le récit des croniques seulement, mais par le raport des récitans, et dont n'est pas trop ancienne la mémoire : et de ces trois poincts, d'où se prit ce nom, digne de recommandation, le premier fut, que, quand le prince de Galles, fila d'Edouard, tiers de ce nom , roy d'Angleterre , déconfit à Poictiers le roy Jehan de France, icelluy roy Jehan avoit avec soy tous ses fllz : et quand le Roy ( qui moult vaillamment de sa personne se poita celluy jour ) veit la déconfiture tourner contre luy, pour le bien de son royaume, et en amour paternel, fit départir ses enfans, à son pouvoir, de la bataille, et les fit mettre à guarant : mais Philippe, le maisné, pour prière, ne pour commandement, pour danger, ne pour fortune, ne voulut abandonner son signeur et son père : et fut pris avecques luy ( qui flit le premier jugement, pourquoy il fût appelle Philippe le Hai*dy) et aveques le Roy son père, fut mené prisonnier au roy d'Angleterre, leur ennemy : qui les traitta moult honnorablement.
Si advint, durant icelle prison, qu'à l'occasion de la prise du roy de France aucune question fut d'un chevalier anglois, qui pretendoit droit à là foy du Roy : et, pource que le roy françois en son affermement ne déposa pas au gré du chevalier demandeur. Il se troubla : et cuida Philippe, le fils, entendre qu'en ses argus il démentoit le Roy, son père : et en la présence du conseil d'Angleterre (où y eut plusieurs princes, chevaliers, et barons) il haussa le poing, et tel coup donna au chevalier, qu'il demeura tout étourdi : et luy dit : « Déloyal che- » valier, t'appartient il de démentir, si noble » personne; que le roy de France? » Les amis du chevalier ne furent pas les plus forts. Le roy d'Angleterre y vint prestement : qui fût du
1} LiMZ : trisatêul.
parti de Philippe de France : et fût le chevalier emprisonné, et puis délivré, À la requeste et poursuite du roy de France : et dit le roy d'Angleterre, que vrayement devoit estre nommé Philippe de France, Philippe le Hardi : et ainsi fut nommé Philippe le Hardi, pour la seconde fois. Monseigneur et mon maistre, je vous supplie que vous notiez ces actes hoonorables, fiûeti par le bisayeul de vostre noble mère : qui ne eonsldera. pas , ne douta, le danger où il estoit prisonnier en estrange royaume : mais s'aquita chevaleureuseraent, à venger, de sa personne, son noble père, le roy de France : qui luy tourna à si grand honneur et renommée , que, par les escriptures et mémoires, il durera jusques à la fin du monde. : et, qui garde la cordialité, que l'on doit, et dont tons sommo obligés à père et à mère, il dure devant Dieu, et au registre de bonne renommée pardurablement.
J'ay donques devisé comme Ptiilippe de France fut pour deux causes nommé Philippe le Hardi : et est liesoing que je parle de la tierce cause, et continuation de ce nom. Durant la prison en Angleterre du roy Jehan de France, et de Philippe son fils, le prince de Galles, fibdo roy Edouard, roy d'Angleterre (qui se tenoit, pour la pluspart du temps en Guyenne, et eo Aquitaine, et es signeuries, que le roy d'Angleterre, son père, teuoit lors deçà la mer, et fut celluy qui guaigna la bataille de Poictiers, et prit le roy Jehan de France, et en ce temps fiA Tun des renommés et doutés princes de la ehrestienté ) honnora moult le roy de France en sa prison : et moult de privautés, et de bonnes compaigniés eut aveques Philippe de France : et advint une fois, ainsi qu'ils jouoyent eux deux aux echets, que débat sourdit entre eux, pour un chevalier, pris l'un à l'autre. L'un disoit que le chevalier estoit bien pris, et l'autre disoît qu'il estoit pris par faux traict : et, comme il advient souvent que questions se meuvent aux jeux d'echets, et que le plus sage y perd pttience, ainsi advint icelle fois, entre ces deQX filz de roys : et tellement leva à chaeon la eolère, qu'ils se levèrent en pies, et mirent chacuo la main à la dague, et vouloyent deguainer Vvn sus l'autre Aurieusiement : mais si bien advint « qu'aucuns signeois anglois se trouvèrent presens , qui les départirent , et se omirent entre eux deux sans autre inconvénient : et furent ces Anglois si vertueux, que partialité ne régna pas en leurs courages, mais yeriu et constance: qui, toutesfois, n'est pas bien la coustome des Anglois. D'avantage, quand le roy d'Angleterre, père du prince de Galles, fut adverti do
INt&ODUCTtOïil D^OLIVIKB DE LÀ MARCUfi.
débat et danger apparent à venir entre son fils et Philippe de France, dtt couragensement, que l'on avoit mal fait de les départir, et que celluy desdeux, qui ftist demouré en vie, et victorieux de celle bataille , se pouvoit nommer, et dire le plus-vaillant fils de roy, voire le plushardi chevalier du monde : et sur ce débat le roy d'Angleterre fût çi-vertueux, que (quelque accuse, ou raport qui luy fust faict de ceste ma-^ tiere) il donna tousjours le tort à son fils : et semblablement faisolt le roy de France à Philippe son fils : et firent ces deux nobles roys la paix , par commandement exprès entre leurs deux fils : et, pour la troisième foys, le roy d'Angleterre nomma Philippe de France , Philippe le Hardi : et luy dure encores le nom : qui jamais ne mourra. Or, Monsigneur et tous autres princes, vous pouvez veoir par cest acte deux poinets , qui sont à noter. Le premier, que celluy qui Joue à quelque Jeu que ce soit , doit bien avoir regard, que la voulonté et affection ne soit pas maistresse de la raison : car grandz maux en sont souvent advenus, et peuvent advenir. Exemple, par ces deux nobles fils de roys : qui pour si peu de chose, que pour la prise d'une pièce de bois, ou d'yvoire, figurée en forme de chevalier, vindrent à telle fureur, que de s\)ccire Tun l'autre, et mettre et aventurer leur vie, pour si peu, à tel hasard et esclandre : et dit bien le philosophe, qui met que le passetemps fait à deffendre, dont il peut advenir plus.de maux que de biens : et en ce passetemps il entendoit tous les Jeux du monde. Secondement, il faut bien croire qu'en ce temps la vertu fleurissoit sur les princes et noblesse dAngleterre, et que raison et honneur y avoyent cours et règne : et n'est pas merveille, si en ce temps qu'ils ^ivoyent vertueusement, ils firent de grands faicts et de grandes conquestes en France et ailleurs : mais, depuis que vertu et ttnion fut ehacee et reboutee d'icelluy royaume, et que les partialités eurent lieu, dont les divisions sont élevées, et venues en-avant, quant aux conquestes qui se faisolent à l'eiargissemeot et augmentation du bien du royaume , tout est tourné en fureur et débat sur eux-mesmes, à la confusion et perte du peuple, et de leur signeurie : et faut bien oongnoistre que vertu avoit commun cours, quand le père, la noblesse, et le peuple, pouvoyent refréner leurs «ourages, et n'estre partiaux pour leur propre % apparent : et doute, et croy, qu'aujouri ^*huy, là, où ailleurs, raison auroit peu de lieu devant la voulonté en tel cas, et toutesfois si fut telle vertu monalree, que le récit en est honnorable.