‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 44 sur 157 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du due Charles de Bourgongne , grandrpére maternel de tarcheduc Philippe d'Àustriche.

Ce duc Charles se trouva y du vivant de son père et mère , homme faict, sage , et de grand entendement , puissant de corps et d'amis , aimé et quis (1) de ses sugets. Il estoit puissant Jousteur, puissant archer, et puissant joueur de barres. Il estoit pompeux d'habillemens , et curieux d'estre accoropaigné : et tenoit grand estât, et grande noblesse en sa maison. Il aimoit la chace sur toutes choses : et voulontiers combatoit le sanglier : et en tua plusieurs. Il aimoit le vol du héron. Il aimoit la musique : combien qu'il eust mauvaise voix : mais, toutesfois, il avoit l'art : et fit le chant de plusieurs chansons, bien faictes , et bien notées.

Il estoit large , et donnoit voulontiers : et vouloit sçavoir où , et à qui. Tout Jeune^ il vouloit congnoistre ses affaires. Il servoit Dieu : et fut grand aumonnier. Il aimoit la guerre : et n'eust point voulu ne souffert estre foulé de ses voisins : et pourra t'on dire cy-apres , que Je le loue beaucoup en mes escrits, pource que c'estoit mon maistre : et à ce Je respon que je dy vérité , et que tel l'ay congnu : car vices apparens de luy ne veindrent oncques à ma congnpissmice : et , si faute y a qu'il fale que Je congnoisse, ce fut de trop valoir, et de trop entreprendre. A quoy vous , Monsieur , devez avoir exemple et regard : car en toutes choses , où trop y a , il passe la raison : et , où raison n'est, communément perdition est preste.

Ce duc Charles, et la plus-part des signeurs nourris aveques luy , et de son aage , porta armes , aveques le duc Philippe, son père, à sa grande poursuite et requeste, es guerres de Flandres, commencées l'an mille quatre cens cinquante deux : et fut en deux batailles , et en plusieurs rencontres et sièges , accompaignant son père : et desja se monstra fier et courageux , et principalement à tenir ordre : où il se delectoit aigrement, monstrant qu'il estoit prince et signeur apparent : et se feisoit craindre : et de ses faicts de lors , et d'après , ne vous puis guéres icy monstrer , sinon à l'abrégé : pource que

(1) Cbérf , du moi espagnol qu^riâo.

Je les deciaireray en la seconde partie de tm Mémoires : et aussi en cest escrit ne servit gnéres à ma matière : mais vous le trouverez de son temps avoir tenu , en temps de paix , estât grand et réglé , et ses gens , de quelque estât qu'ils fussent, en tres^rande cremeQr(2),et obéissance : et, quant au faict de la gaerre, il est notoire que luy , comte de Charokm, lâchant que le roy Louis l'avoit voulu brouiller, et mesler avec son père , se mit en Taiianee de monsieur de Berry , frère du roy de France : et alors monsieur François , duc de Bretaigne, monsieur Jehan d'Ai^ou , duc de Galabre, lei ducs de Bourbon et de Nemours , les comtes d'Armignac , de Dunois , de Dammartin, et ao« très grans personnages de France, mal-cooteni du Roy , et sous ombre du bien-pubUe di royaume de France, s'élevèrent contre icehy roy : et se devoyent tous trouver en un jour, à Sainct-Denis : et ledict comte deChardois, vostre grand-père , s'y trouva au Jour nommé, accompaigné de monsieur Jaques de Boarboo, de monsieur Adolf de Cléves , signeur de Bavastain , du comte Louis de Sainct-Pol , de mes* sire Anthoine , bastard de Bourgongue, et de grande noblesse et sugets du duc son père, et par l'adveu et consentement de sondict père : et rencontra le roy de France à Mcmtlhery , et gaigna la Journée, et demeura sur la place: et s'en ala le Roy à Corbeil : et fût vostre grandpère blessé , arresté , et en danger d'estre pris : mais il fut recous, à son grand honneur et recommandation : et, depuis cette bataille, s'assembla aveques les autres princes de sou aliance : et revindrent tous ensemble devant Paris' et le roy de France se retira audict Paris : et là, d'une part et d'autre , furent faictes plusieaff apertises d'armes : et tant dura , qu'apointement fbt trouvé , et faict, entre le Roy et les sh gneurs dessusdicts : et fbt , par ce traitté,moasieur de Berry duc de Normandie : et lediet comte de Charolois eut pour luy les terres de la rivière de Somme (à savoir est Amiens, Saioet- Quentin , Abevllle , le Crotoy , et toute la comt^ de Pontieu : que le roy Louis avoit racheptees du l>on duc Philippe, quatre cens mille escos\ mais de tout ce ne tint rien le roy de France: comme vous orrez cy-apres, à la poursuite de mes Mémoires.

Toutesfois le traitté et appointement ftit faict entre le Roy et les princes : et devoyent estre trente six hommes choisis , au royaume, partial les deffautes du bien-public du royaume de France devoyent estre corrigées et amendées :

(S) Frayeur.

IRTBÔDUCTION D^OLIVIER DB LÀ llÀBCltS;

ftSt

et , sur ce, se départit icelle noble assemblée : et se retira ehaoon à son affaire. Le comte Charles de Gharolois, Yostre grand-pére , fût adverti qne les Liégeois avoyent envahi le duc son père : et pourtant tira celte part, traversa le royaume, et par la Terrache ala au Liège , sans aler es pais de son père: et tellement exploita, qu*ï\ eut appointement aux Liégeois , au grand honneur de son père et de luy t et puis s'en retourna en Brabant , devers le duô son père : où il fût recodlly à grand honneur , et Joye : et fit rompre son armée : et assez tost après le comte se retira à Abeville , à Amiens, et à Sainct-Quentin : et là remit en son obéissance les terres de la rivière de Somme , engagées par le traité d'Arras : lesquelles le roy Louis de France avoit racheptees du duc Philippe son père, comme dict est : et par le traité de Conflans, faict en<> tre le Roy, et les princes, et luy, furent de rechef rendues : comme J'ay dit cy-dessus.

Ce faict , il retourna À Brucelles , devers le duc son père : et en ce tetnps ceux de Dinan (qui avoyent foit appointement avec le comte ^ au nom de son père , par la main dtm notable bomme de ladicte vile , nommé Jehan le Carpentier) ne voulurent Hen tenir de cet appointement : mais livrèrent ledict Jehan le Garpen« tier à la mort, et firent moult d'ii\jnres au boa duc Pbillppe, par œuvres, et par paroles, et autrement, et tant, qu'ils provoquèrent, et emeurent ce Ixm duc, de leur courre sus, et de soy venger de leurs maléfices : et en sa personne, tout vieil et débile, prit les armes, et se tira en Namur, et fût conseillé de faire exeeotèr celle guerre, par le comte son fils : dont ledict comte assiégea Sinan , et tant fit , par batares de bombardes , et antres exploits, qu'il gaigna la vile , de fbrce : laquelle vile fût pillée, démolie, et arse, tellement qu'il sembloit, des la première saison , que ce fûst une vile arruinee de mille ans. Le duc s'en retourna en Brabant: et le comte entra au pals du Liège, ety renouvela les traités, par luy faicts : et de ce je parleray plu»è«plain par mon second volume.

Le duc Philippe vostre ave devint vieil et maladif t et se conduysoient tous les grans affaires par IC'Comte son fils , et sous sa main: etnean^ moins luy portoit tousjours grand honneur, et révérence ! et , depuis ces choses advenues , ne Tcscut guéres le bon duc PhiHj^ : et ftit vostre grand-pere , le comte «Charles , duc , et receu par tontes les signeuries, délaissées par son noble père. Ce duc Charles se trouva au danger de ceux deGand, en armes, sur le marché : où il

(1) Lifei Bavière.

estoit en personne : mais depuis il les fit venir A la raison ; en la ville de Brucelles : où ils luy crièrent mercy de celle offensç , et luy rendirent leur bannière : et furent cassés et coupés, devant eux , aucuns de leurs privilèges , et demou* rèrent au traité de Gavre, tel que le fit le bon due Philippe, son père, quand il les eut décon* confits et subjugués. Tantost après que le bon duc fut trépassé , les Liégeois se rebelérent : mais le duc Charles fit prestement une grosse armée, et assiégea la vile de Saintron , que lesdicts Liégeois avoyeUt prise sur luy : et lesdicts Liégeois , conduits par auciSns des gens du roy de Franche , veindrent pour lever ledict siège ; mais le duc leur vint au-devant , entre Saintron et un vilage , que Ton nomme Brustan : et par son avant-garde, en grande et puissante compaignie , furent iceux Liégeois déconfits , et morts : et ne se bougea le duc , ne sa bataille , pour chose qu'ils veissent : car l'on disoit que les François devoyent aider les Liégeois à puissance : parquoy la l>atallle se tenoit serrée et entière : et fût deux heures de nuict, quand la chace de la bataille fut finie : et retourna le duc en son logis et siège devant Saintron , et prit la vile par composition , ainres la bataille gaignee : car il la voulut retenir pour luy^ pour la seureté de son pais de Brabant.

Puis tantost marcha contre la cité de Liège : et de (Se train prit Tongres et entra en Liège : et fit abatre les murailles et les portes d'icelle citè:et fit plusieurs gens décoler, et noyer par justice : et remit l'esvesché, et le pais , en l'cd^elssance de monsieur Louis de Bourbon (1) , son cousin germain , lors evesque du Liège : à la querelle duquel il faisoit celle guerre^ par le commandement et ordonnance du Pape ^ comme A deso-^ beissans au sainct siège apostolic, et A leur prince et evesque du Liège. De lA revint A Huy ^ qui lui fût obéissant : et poUrce ne furent point les mu« raUles abatnes.

Le duc Charles revint en son pals de Brabant : et , par moyen ^ paix et union fût entretenue entre le roy de Fhmce et le duc de Bourgon« gne : et prospéra le duc Charles , en tenant grande et triomphale eourt sur tous les ducs du monde. Il donnoit audience deux fois la sep** maine , A tous , pauvres et riches. Il entendoit A ses affaires soigneusement, et faisoit de grandes et charitables aumosneSb En ce temps il se ma* ria, pour la tierce fois , A madame Marguerite d'Angleterre , sceur du beau roy Edouard d'An* gleterre : et fit les plus triomphales noces , et de la plus - grande despense , que de long temps en eussent esté fàictes ! et de tout ce je parleray plus-A-plain A la poursuite de mes Mémoires : et

inTBODUCTlO.N O*0LIVlER DE LA MABCHE.

de ce mariage je parleray peu pour le présent , tant pouree que de celle noble dame il n*eut nuls enfans ( 1 ) , comme aussi pouree que vous avez congnu et congnoissez les nobles mœurs, et vertueuses bontés d'elle, en son vef vage : et sçavez qu'elle vous a levé es saincts fonts de baptesme y et est vostre marraine , et qu'elle vous a soustenu et porté en voz adversités , et vous a esté si-bonne mère , que vous estes tenu à elle , et ne la devez jamais oublier.

Apres les noces du duc Charles, par le moyen du roy de France les Liégeois se rebellèrent derechef contre luy : et les François luy tenoyent plus termes d'ennemis , que d'amis : et se remit le duc aux champs à grande puissance, et mit son camp à Lihons en Santers, contre les François : et le roy de France trouva façon de rompre celle armée : et par moyens , et à sa requeste, vint à Peronne , où les matières , d'une part et d'autre , furent fort debatues , et dont je parleray plus-amplement ailleurs: et finalement Ait la paix entre eux deux renouvelée, et jurée de-rechef , et promit le Roy d'aler en sa personne, avec le duc, pour subjuguer lesdits Liégeois: qui nouvellement estoyent rebellés, et d'une emblée avoient pris Tongres par nuict , et pris leur evesque, et le signeur d'Imbercourt, en icelle ville : dont le duc fut moult déplaisant : et finalement le roy de France porta la croix sainct Andrieu, en ce voyage du Liège : et ftit la cité du Liège assiégée de toutes parts , et par un dimenclie matin , au son d'une bombarde , Ait icelle cité assaillie, et gaignee d'assaut , pillée , arse , et brûlée toute , fors les églises seulement : et de là le roy de France se tira en son royaume : et le duc poursuivit ses ennemis, au pais de Fraucbemont : où luy et son armée eurent de grandes froidures , et souffrettes : mais il brûla tout le pals : qui toutesfois est terre de montaignes, valees , et lK>is : et sont les hommes forts et robustes, viliains, et gens dangereux à conquerre.

Apres celle conqueste , le duc s'en retourna en son pais de Brabant , et de Flandres : et demeura assez bon espace ^ans guerre : et en ce temps le roy Edouard d'Angleterre , son beaufrére , fut dechacé d'Angleterre , et se retira en Hollande : où le duc le recueillit, et l'aida tellement, qu'il retourna en son royaume : où il veseut et régna depuis , en grande prospérité et iionneur. £n ce temp^ le roy de France (qui tousjours queroit subtils moyens pour surprendre le duc) pratiqua tellement, que la ville de

(1} iV'ettI nvU enfans : Marie de Bourgogne éUit née d'Isabelle de Bourbon» seconde femme du duc Charles,

Sainct-Quentin , et la cité d'Ainiens se rebellèrent contre luy : mais le duc Charles hastlTe* ment se mit sus , et aux champs : et mit sa poissance devant Amiens , du eosté de Sainct-Achen: et bâtit la vile , d'artillerie à poudre : etlàpresenta la iiataille : où furent plusieurs fois faicto plusieurs appertises d'armes , tant au mestierde la guerre , comme en faict- d'armes de eorpi à corps : dont je parleray plus-amplement aa i^ cond livre de mes Mémoires.

Dedans la ville estoyent le comte Louis de Sainct- Pol , connestable de France , et quatorze cens lances des ordonnances de France, et là fut traitée une trêve entre le roy Louis, et le doe de Bourgongne : laquelle trêve fut assez bien estretenue:'et durant ce temps le duc, vostre grand-pere , mit sus douze cens lances, diacooe fournie de huict combatans, & cheval et à pie: et pratiqua par tous ses pais , tellement que cinq cens mille escus luy furent accordés d'aide: dont il entretint lesdictes douze cens lances: et, combien que ses pais en murmurassent asseï, disans qu'ils estoyent fort foulés de celle grande taille , toutesfois il leur toumolt & grand profit: comme depuis ils ont bien oongnu : car le dae Charles estoit si-puissant, qu'il ponvolteiécotcr, et faire forte et roide Justice. Il tendt ses psis en «rainte et en paix. Il faiaoit la guerre: et t^ noit les gens d'armes hors de ses pals. U vi^ l'espee au poing , et avec tous ses voIsIds : et ee, qu'il ne pouvoit faire par amour, il le fùsoitpsr crainte : et , tant qu'il veseut , ses pals florircot et prospérèrent

En ce temps le duc Charles mit sus un psri^ ment , qui residoit à Malines : où respondoyot tons ses pals de delà la Ghampaigne : et de ee parlement n'avoit ailleurs n'aj^i ne ressort : et me pourroitestre demandé comment il y pouvoit contraindre ses sugets, qui souloyeot ressor Ur en France : comme Artois , Fkindres, Boalennois , et les terres engagées : qui sont signea* ries tenues de France , de toute andenaeté. A ce je respon , que par appointement faict, et par paix jurée , entre le roy de France et luy , f^^ accordé par le Roy , qu'au cas qu'il rompis^ « allast, ou contrevinst à la paix de Peronne, i| quittoit le duc de toute fidélité et hommage, qvi luy pouvoyent appartenir, pour luy et pour ses hoirs : roys de France, au profit du duc, et deses hoirs : et de ce je parleray plps-à-plain. Uquelle paix fût rompue , et contrevenue par icelay . roy de France , maintenoit le duc coub^ vostre grand-pere. Parquoy il se diaoit soyverain en icelles signeuries, et en joulA cddub^ souverain jusques à sa mort. Mais, luy trépasse, les pais se mutinèrent contre madame tostre

INTRODUCTION b'OLlVlER DE tk MAKCHE.

mère , leur princesse , et voulurent r'avoir \ieils privilèges , et nouveaux , à leur plaisir : parquoy iedict parlement fut rompu et aboli.

La trêve rompue , la guerre recommença : et se tira le duc devant Roye et Nesle , et les gaignapar force, et y fit grande exécution de François : puis mit le siège devant Beauvois : où grande puissance de François se boutèrent pour garder la cité : qui puissamment fut par le duc assaillie , et puissamment défendue par les François : et , durant ce siège , ceux de la garnison d'Abeville, ses serviteurs, prirent Gamaehes, et Sainct-Walery : et se partit le duc , et leva son siège , et se tira plus-avant en France, présentant la bataille. 11 prit et conquesta la viJe et comté d'Eu : et par ses gens fit gaigner Neuf-Chastel en Normandie : et le fit ardre et destmire. Il ala devant Rouen : où luy et ses gens-d'armes eurent moult à souffrir : car les Franeois. et nommément le connestable de France , le costoyoyent, et lui coupoyent les vivres à leur pouvoir : mais , luy courageux, marcha tousjours , et preisenta aux François la bataille , à toutes heures : puis repris son chemin contre la cité d'Amiens , et rembarra la garnison lourdement dedans la clté« Il prit Beanrevoir , le Gatelet , la Fére , Vandeul , et autres places , appartenantes audict connestable de France. Il prit Ghauny ^ Ribemont, Janly, etMouy, et bmla et exila (1) moult le pals, toujours pour euider parvenir à la bataille qu'il desiroit sur toutes choses : et s'arresta devant Bohain , sans y mettre siège, et venoit desja à Tarriére saison : et lors se pratiqua une trêve assez courte : de laquelle trêve fut pratiquée la trêve de neuf ans, entre le roy de France et le duc Charles votre grand-pere : laquelle trêve fut solennellement Jurée, et prise pour eux, leurs pais, leurs hoirs, et nommément pour monsieur Charles de France, à présent roy de France , et lors dauphin , et pour mademoiselle Marie de Bourgongne, fille du duc : qui depuis fut seule héritière de la maison de Bourgongne, duchesse d'Austriche, et vostre mère : qui garda son serment en cette partie.

Dieoen est le Juge , à qui les choses occultes ne pavent estre mucèes (2) , n'absconses (3). Apres le retour de la chevauchée que fit le duc Charles, vostre grand-pere en Normandie , il assit ses garnisons du long de la costiére de France : et rentra en son pals de Hainaut , et vint à Valenciennes, en môult grand triomphe : et là avoit fait préparer pour tenir la feste de Tordre de la toison d*or : où il fit deux augmentations.

(1) Saccagea.

(2) Feintes.

(3) Cachées.

Pour la première, il fil changer lés robes et manteaux des chevaliers de l'ordre (qui cstôyent d*escarlate vermeille) à veloux cramoisi : et sî ordonna, pour le troisième Jour( veispres, et messe, au nom de la vierge Marie : et que lés chevaliers seroyent , audict service , vestuS de robe de drap de damas blanc. Ce qlil fut mdtlik bel à veoir : et, après celle solennité tenue, lé duc se partit , et se tira contre la duché de Giletdres (laquelle il quereloit) et à l'entrée au pals , prit par force , et par siège , deux puissans chasteaux, fun nommé Montfort , et l'autre Brùghe : et mit le siège devant la vile de Niemeghë r tdquelle il prit : et par ce moyen subjuga tout lé pals , et gaigna la duché de Gueldres , et coriltè de Zutphen : et mit tous les voisins , et ntesme les Frisons, en tel effroy , et doute, qtié S'il eust marché contre Desventel , Camp, et Zdlt (4), ils luy eussent faict obéissance , et éust de cbtuy Jour esté subjugué le royaume de Frise. Ce qu'il laissa, pour le désir qu'il avoit de veoir l'eititiéreur, aussi vostre grand-pere, pour certhllits hautes et courageuses fins , à quoy il beôyt (5), et principalement désirant de venir au mariage du Roy vostre père, et de madame vostre mtre, sa fille, qui lors ne se peut accorder, et depuis a esté faict et consommé , par la grâce de Dieu. En ce temps fut pratiqué que l'empereur f'ederîc vostre grand-pere paternel, et Ife duc Charles, pareillement vostre grand-pere maternel, sepeussent veoir, tendans au mariage et h l'aliancede monsieur Maximilian vostre père, et de madame vostre mère : et se trouvèrent en la cité de Trêves , à grand triomphe et sigheurie d'une part et d'autre : et fut festeyé , Tempereur par le duc à moult grand' richesse , et appareil : et , combien que lors ne fust parfaict ny accordé icelluy mariage, et que depuis grand accident de guerre meust entre euxdeux (comme Je dlray de brief) toùtesfois fut icelle communication le motif, dont depuis à esté faict le mariage, duquel vous estes venu , par le divin plaisir : et se départit Icelle assemblée , plus en dissidence l'un de Tautre, qu'en apparence d'amour, et ce par trafiqueurs et rapporteurs d'une part et d'autre : dont tous sages princes se doyvent bien garder sus toutes choses.

Durant iceluy temps , le duc Charles visita tous ses pals de Bourgongne, et de Ferrate : et fit transporter le corps du duc Philippe son père , gissant à Sainct-Donat de Bruges, et celuy de madame Ysabel de Portugal , sa mère (dont le corps gisoit aux Chartreux de Gouaih , en

(4) Desventa, Camp et Zok: Devenfer, Cempen ef Zwol, L.

(5) Aspirait.

IKTBODUCTION p*OLIVIER DE LA MABCHE.

Artois) et les fit amener solennellement Jusques à Digeon en Bonrgongne : où il fut à l'enterrement, et les fit mettre en leur sépulture, es Chartreux , hors dudict Digeon y à si-grande dévotion et triomphe qu'il est possible (et de ce je parleray amplement en mon second volume), puis se retira en son pais de Luxembourg^

En ce temps (ùt le due , vostre grand-pere , requis d'aide par messire Bernard de Bavière , lors archevesque de Coulongne , son cousin , et frère du comte palatin : pource que le chapitre et doyen de Coulongne le travailloyent de procès, de guerre, et désobéissance : et à ceste cause eitiprit le duc la querèle dudit archevesque , et entra à puissance au pais de Coulongae; et pource que la vile de Nuz estoit desobéissante À son signeur et arcbeveique ^ U sitt le siège de toutes pars : et là iSt de gcasdes choses y et difjpaes de mémoire. Car il tint le siège devant ladicte ville , un an entier. Il détourna rivières de leurs cours. 11 ^igua ua bras du Rin. Il gaigoa une isle , et par les digues y aloit à pié sec. Il fit faire chas j grues , et autres engins , comme trenehis, rouHans , bastillons , et toutes manières , dont Ton peut viles aprocher. Grandes batures y furent faictes , grands essays et assaux, tt Jusques à faire essay de nager le Rin à cheral , la lance sm* la cuisse , pour gaigner ladicte isle, du commencement : et ne suis pas digne d'escrire raroentevence , devant que Je ne die vérité : mais, si la vile de Nuz fût par vostre grand père vaillamment aprochèe , assaillie , et requise , elle fut par les Alemans courageusement deffendue : et y mangèrent leurs chevaux, et . endurèrent merveilleuses doutes , peine , pauvreté y et mesaise : et le duc tenoît son siège en telle Justice et police, que vivres y venoyent en grande abondance : et , d'autre part , l'empereur Frédéric , vostre grand père pa^mel , assembla les électeurs, les princes, et les grands de la Germanie : et vindrent à moult noble puissance , pour secourir la vite de Nuz : qui plus ne pouvoU longuement tenir, sans estre perdue , et prise.. Ainsi vos deux grands-pères se trouvèrent en guerre mortelle , l'un contre l'autre , pour le faict de la vile de Nuz : et s'aprochèrent si-pres l'un de l'autre, que chacun d'eux pou voit veoir , de son pavillon , et le logis et l'ost de sou ennemy : et ne faut pas douter , que tant de gens-de-bien d'une part et d'au* tre, si près logés les uns des autres , ne voulôyent point perdre le temps : tellement que , durant dix Jours , que les deux osts furent ainsi approchés, maintes écarmouches,'et maintes appertises d'armes , y furent faictes , et tant que ce fut une escole d'honneur , et pour apprei^re

le mestier de la guerre : car en ce peu de temps fut la bataille présentée , grosses rencontres , et grans meurdres de chacun party : mais de ce qui en advint , et comment. Je n'en parle plus-avant en ce présent escript : et y re\iendray cy-apres, si Dieu plaist.

Quant au partementde celle noble assemblée, après avoir durement essayé les uns les autres, ils se de partirent par apointement de paix : et, tout à un Jour et À une heure , l'Empereur et son armée prit le chemin pour retourner en Aiemaigne et le duc de Bonrgongne prit le chemin pour retourner en son pais : et ainsi se séparèrent vos deux grands-pères : et fut la cliose pacifiée : et durant iceluy siège , il fit ravitailler la vile de Lins : où grande puissance de l'empire tenoit le siège. Il festoya, luy tenant son siège , le roy de Damnemarch, et plusieurs princes d'Alemagne , en moult grand triomphe. Ambassadeurs le suy voyent de toutes pars : et tout estoit en son camp bien logé , et bien reoeu ; et ne croy pas que cent ans devant ait esté siège de telle magnificence : et est léger à entendre que de grande valeur fut le prince , qui soustint si grand fait. Ainsi donques se séparèrent ioeux deux grands prinees , voz grands-péres ; et tira chacun son chemin.

Mais le Roy de France (qui tousjoars avoit la dent sur le duc de Bourgongne) le guerroyoit: et ce , qu'il ne faisoit ai^remment , il le faisoit secrètement : et enhortoit les princes voisins, à guerroyer le duc de Bourgongne : et , sons umbre qu'il se tenoit prince de l'empire , fit émouvoir , avec l'Empereur, le duc René de Lorraine, contre le duc de Bourgongne (combien qu'il Itist son allé), dont moult de maux sont depuis advenus : et pleust à Dieu que le toutftist passée et esteinct.

En ce temps le hemi Roy Edouard d^Angleterre, firére de madame Mai^erite, dncheve de Bourgongne , descendit en France, pour sa propre querelle, avec aucun entendement qull avoit avec le duc son beau-frère : et avoit moult i)elle et puissante armée : mais il ne passa guéres la rivière de Somme, quand luy et ses gens furent pratiqués de soixante mille escos, par an : que le roy de France promit de pension au roy d'Angleterre, avec autres dons secrets, donnés, aux gouverneurs du roy d'Angleterre : et en effect , le roy d'Angleterre et sa puissance s'en retournèrent , et repassèrent en Angleterre, sans faire autre exploit : et combien que le duc de Bourgongne , vostre grand-père, se troovast , par ce moyen, frustré de Tayde qu'il entendoit avoir des Anglois, toutesfois il tint son propos et emprise , plus ferme que devant : et entra tu

1NTB0DUCT10N d'oLIVIBB DE LA UARCHE.

Lorraine : et conquit le pals entièrement : et de là s'en alla aider à la duchesse de Savoy e, sœur du roy de France : laquelle avoit un fils de dix ans, nommé Philebert, duc et héritier de Savoye: auquel les Suisses faisoyent la guerre : et, pour secourir les Savoyens , le duc de Bourgongne y alla en personne : et mit le siège devant Grantson, gaigna la vile et le chastel , et fit très dure exécution de ceux qui furent pns dedans. Mais, depuis , lesdicts Suisses se mirent sus : et surprirent le duc Charles, encore estant devant Crantson , en telle manière , quMIs le déconfirent : et fit le duc moult de grandes pertes, d'avoir, et de gens : et se retira à Noscret , en Bourgongne: et ses gens-d'armes repassèrent les montaignes , et se sauvèrent en Bourgongne : et de ceste Journée et déconfiture Je deviseray phi»«-plain en mon second volume.

Hais Je reoommenceray à dire ici, en brief , lesaventures d'icelluy noble prince, et comment, nonobstant sa perte et déconfiture , il se ralia , et remit ses gens ensemble par grand conrage : car, avant le dixiémejour d'après sa déconfiture, il repassa les montaignes , et vint h Lozane : et devant la vile leva ses pavillons , et ralla ses gens, en telle manière , qu*en peu de temps il marcha en pais , et assléga la ville de Morat , en la comté de Bommont (que les Suisses avoyent prise sur monsieur Âmè de Savoye, comte de Rommont), et là fit de grandes approches, et batures, et moult fort opressa ladicte ville : mais les Suisses , accompaignès du duc de Lorraine, et d'autres leurs allés, vindrent en si-grand nombre , que le duc Charles ne peut porter le Caiz, et fut pour la seconde fois déconfit , et en grand danger de sa vie : mais par la grâce de Dieu (qui toutes choses conduit , et gouverne à son plaisir et vonloir) il Ait préservé pour celle fois , et se retira en sa ville de Jayes : où il séjourna certains Jours , avec madiime Yolland dl^ France , duchesse de Savoye ; et ses gep^ pas^ sérent les montaignes, sans ordre ne mestirt;: et entrèrent en Bourgongne,^où ils taillèrent, et endommagèrent le pals ^ ^e vjvres et de rançonnemens : car la pluspzirt estoyeot étrangers , et non de 1^ nation : qui en preiioyent où ils en pouvoyent avoir : comme il est léger à entendre, qu'après deux batailles perdues , et telles rompures , le prince ne peut avoir que petite obéissance : et de tout ce Je parleray plus-avant en mon second volume.

Ainsi fut le duc Charles pour la seconde fois rompu , à sa grande perte : et n'arresta guéres, qu'il ne retournast en Bourgongne : où il assembla les Estas , en sa vile de Salins , et remit ses gens -de-guerre en ordre, et en discipline de

guerre , comme devant : et se tira à la Rivière, une petite ville de la comté de Bourgongne (qui costoye les montaignes, et les Âlemaignes) et là fit reveue de ses gens-d'armes : et manda derechef gens en Brabant, Flandres, Hainaut, et Picardie, Namur, et par tous ses pa!s: et fut adverty que par l'aide du roy de France (qui tousjours luy faisoit sourde guerre) , le duc de Lorraine estoit rentré en son pals de Lorraine , et avoit légèrement reconquis tout le pails : exceptée la vile de Nanci : où estoit messire Jehan de Bubempré , signeur de Biévres , pour le duc de Bourgongne , avec bon nombre d'Anglois , et d'autres nations : qui ne furent pas si obeissans, qu'ils devoyent. Car , combien que le duc Charles marchast prestement pour lever le siège, et les secourir, toutesfois lesdicts gens-d'armes murmurèrent, et, malgré leur capitaine, ren* dirent la vile de Nanci au duc de Lorraine* Mais ce noble et chevaleureax duc Charles, Tostre grand-père, par grand courage marcha sur ses ennemis : et par deux fois délogea le duc de Lorraine et sa puissance , hors de leurs logis : et fit partir le duc de Lorraine hors du pais , et aller soy retirer en Alemaigne ; et remit le si^ de nouvel devant Nancy : où le duc de Lorraine avoit laissé bon nombre de bonnes gens^e^ guerre : qui bien gardèrent ladicte vile , combien que le duc de Bourgongne la fist puissamment batre et aprocher : et duraQt iceluy siège le vint veoir le roy de Portugal son oncle ; lequel il festoya grandement : et advjnjl que le duc de Lorrtdne pratiqua tellement ) durant ledict siège, qu'il éleva dix ou douze mille Suisses , et autres Aleman^ ses aljès ; et le roy de France taelteinent luy assi$toit, et l'aydoit de gens et 4'argent : et fit «procher huit cens lances de ses ordonniinç^» pour enclore le duc de Bourgongne :. lequel il sçavoit estre diminué de gens et de pouvoir , pour les causes avant-dictes , et qui assez sont à considérer.

Or donc la veille des Rois, 1476, le cin* quiesme Jour de Janvier, lesdicts Alemans luy coururent sus : et le Duc courageusement vint, en sa personne, à rencontre d'eux, sans lever son siège : et Je certifie que la compaignie, qu'il mena, pour la bataille, avec luy, ne fut que de trois mille combatans en toutes gens : et de ce^ choses Je parleray plus- amplement ailleurs. Le vaillant duc assembla courageusement avec ses ennemis : et fut déconfit et mort au champ de la bataille^! et plusieurs de ses nol^les hommes morts, ou pris : et Ait ceste dQuIoreuse Journée la destruction évidente de la maison de Bourgongne, et Tamoindrissement de vostre hautejiu' et seigneurie. Car le duc Charles ne laissa, pour

Ii\TaOUUCT10N'DOLIVl£B DE L^ MARCHE.

taus héritiers, que madame vostre mère : qui ^empura jeuae orpheline, en danger et péril de ses ennemis, et en petite obéissance de ses sugets^ enviée et en débat de moult de prinees , pour l'avoir en mariage : et, d'autre part, tous, QU la. meilleure part de ses nobles, estqyeut iQorts QV prisonniers. Toutesfois elle fut gardée, et §eryie d*aucuns nobles personnages, et d'autre, 4ont ey -après serez adverty, à la poursuite 4e me^ Mei^pires : et dont vous devez rendre ^ gr^ceç à Dieu, et à eux, et recongnoistre leurs béi^eQces et services.

Or, Monseigneur, ce pas fait bien à noter, gouster, et remordre (1) en vostre entendement, m copsiderant comment ce grand, puissant, et courageux «prince, cfaeut et treskicha en sigrand inconvénient et perdition, qu'il perdit, tout à une fois, vie et grande signeurie, ne luy demourant que l'âme, et l'honneur, et que trois fois, en si peu de temps, il fut déconfit, et perdit trois batailles : et à ce ne peut résister son pouvoir, son sens, et sa vaillance : et devez congn.oistre que ce grand Dieu en fit à son plaisir et voulonté. A quoy vous, et autres princes, estes plus-sugets, et plus à la veue et regard de son oeil , quç ne sont les autres simples et petites personnes mondaines : qui sont secondairement en la suget^ion et sous la voulonté de vous autres princes, et sous messieurs les regens, ordonnés à gouverner les monarchies,chacun en son endroit. Mais, vous, les grands, estes regardés de Dieu , et sous sa correction : qui fait trop plus à craindre de vous, que nous à douter de vous : qui , combien que soyez noz princes et regens, ne nous pouvez oster que l'avoir et la vie : et ce grand Dieu peut à son bon plaisir, rompre voz trop hautes et élevées emprises, et diminuer voz gloires et renommées. Or, Monsieur, ce grand trebuchement, avenu à la fin de vostre grandpére, le duc Charles, ne le prenez, ou reputez, à ses defautes ou péchés. Car le vouloir, ou perndssion de Dieu , nous est chose incongnue : mais, pour sagement vostre profit en faire, pensez, et entendez, que ce coup, et divine bature, vous est advenue, en la personne d'iceiuy : afin que vous congnoissiez le pouvoir de Dieu, et que l'ayez en crainte et doute : et aussi peut estre, que, si la signeurie et la grandeur de ceste maison de Bourgongne vous fust demouree, echeue, et avenue, Dieu prevoyoit que vous eussiez esté prince élevé en orgueil, ou autre vice, à vostre dommage et mecongnoissance, contre son plaisir : et il veut vostre sauvement, et que vous congnoissiez qu'il vous peut donner et tollir à

(1) Gouster.

son plaisir, et que rien ne pouvez oonquerre, possesser, n'avoir, que tout ne soit suget à sa disposition. Mirez- vous, Monsigneur, en oeste révérence : car le Toutpuissant vous peut toat rendre et restituer, si vous le servez de boa cueùr, et mettez peine d'acquérir sa saincte grâce.

Je ne fay nulle doute, que plusieurs, parlaos du duc Charles, murmureront, et diront, que faloit il à ce grand duc? qui tant avoit de sîgneuries, de pals et de richesses? Que demandoit il, d'emprendre sus ses voisins, et de vouloir conquérir le monde sur autruy? et plusieurs autres langages se diront contre luy. A ce je respon, que la voulonté et extrême zèle, qu'il avoit au service de la foy chrestienne, et à l'augmentation de l'Eglise, luy faisoit emprendre et faire ce qu'il faisoit : car son désir et affection estoit d'aller contre les Infidèles, en sa personne : et desiroit de se faire si-grand, et si-puissant, qu'il peust estre conducteur et meneur des autres (car à nully vouloit estre suget) et, si Dieu luy eust donné vie et prospérité, il eust monstre pai* effect, que mon redt, en ceste partie , est véritable : car je le scay par loymesme, et non pas par ouir dire à autruy. Ainsi , Monsigneur, je vous ay rendu compte des hauts faicts et prospérités de voz ancestres, jusques à-present : et ne vous ay pas celé les adversités advenues : afin que vous congnoissiez le pouvoir de Dieu; et comment il peut donner et tollir à son vouloir les biens de fortune, en exemple que soyez si-sage, que de douter Dieu et ^s permissions : afin qu'il vous garde de toute adversité, et vous veuille élever en prospérité pour le pouvoir honnorer et servir, à la deftense de la saincte foy catholique, à l'augmentation de saincte Eglise, et du bien universel de la chrestienté.

Cestuy duc Charles fut marié trois fois : la première fois, à madame Katherine de France, fille du roy Charles, septiesme (dont j*ay parlé en ce présent escrlpt) et mourut icelle dame sans consommation du mariage,. à cause du jeune aage dudict duc , lors comte de Charolois. La seconde fois fut à madame Ysabel de Bourbon, fille du duc Charles de Bourbon, et de madame Anne de Bourgongne, tante dudict comte de Charolois : et furent par dispense les deux germains mariés ensemble : et de ces deux vint madame Marie de Bourgongne, vostre mère : et n'eurent autres enfans : et mourut ladicte comtesse à Anvers : et est enterrée audict lieu , en l'église Sainct Michel : et après la mort de celle noble princesse, le duc Charles, après qu'il fut duc, se maria, pour la troisième fois, a madan»e

IMTBODUCTIOIf l/OLlVIEB DB LA MA.BCMB.

Marguerite d'Yorch , fille da duc dTorcb, e( sGrar du beau roy Edouard d'Angleterre : et, combien que Je la surnomme d'Yorcb, en surnom, elle se doit surnommer d*Angleterre : car die est venue de la ligne royale : mais, pource que son grand-pére et père furent dues d'Yorch, les enfans se sont surnommés de la signeurie, par telle et semblable raison, que font les princes, issus des roys de France, et dont J'ay cydevant touché : et de celle noble princesse, enoores vivant à Theure que mai plume laboure en ceste matière, n'eut il nuls enfans : et, combienque J'aye cy-devant parlé d'elle, et plustost que des deux antres nobles princesses, paravant mariées à vostre grand-pére, ça esté pource qu'en recitant les grands honneurs dudict duc Charles, par ordre, il faloit que je touchasse aucunement du triomphe des nopces d'ieeux deux : qui fut moult grand, et dont Je donneray plaisir aux lisans, en recitant au long celle haute feste , en mon second volume : et me soit pardonné, si je suis trop prolix à escrire do duc Charles, vostre grand-pére : car de luy Je Be parle pas par ooir dire, mais par l'avoir ven et scea : et sera trouvé vray le récit, que je fay : et tant en dy, que ce fut la nourrice des ga»-d'annes, et de la guerre : et que pour riens n'a paui esté nommé Charles le Travaillant : car du temps qu'il régna, autre homme ne travailla tant en sa personne , qu'il feit : et si travailla amis et ennemis : et porta telles armes , que le duc PhiUi^ wa père. Ainsi, donques. Je vous ay monstre comment de monslgneur Charles, duc de Boorgongne, lors comte de Charolois, et de madame Ysabel de Bourbon, vint madame Marie de Boorgongne, vostre mère.

Mais il fant, pour moy aquiter, que Je parle de la noble maison de Bourbon : afin que vous entendiez mieux la noblesse de vostre descente, d'icelle lignée : caf c'est un de vos plus prochains costés maternels : et est vray que ceste maison de Bourbon vient de la maison royale, et de fils qui se nommoit de France, fils de sainct Louis de France. Mais, pource que le oom est de Bourbon, Je declaireray, premier, ce que J'ay apris, dont vient que le fils de France prit le nom de Bourbon, et aussi comment, et pourqooy, ceux de Bourbon se dient et maintiennent estre plus prochains de la lignée de sainct Louis, que ceux de Valois : qui a*present sont, toutesfois, vrays roys et successeurs de la couronne de France : et commenceray premier au uotn de Bourbon, pour mieux entresuyvir ma matière. Je trouve que deux liaronnies furent de pieça : dont Tune fut au

pais, que l'on dit Bourbonois, et l'autre en la duché et pais de Bourgongne : et^ comme toutes choses ont commencement, pource qu'en tous les deux lieux, que l'on nomme Bourbon, à bains chaux (que l'on dit medecinables : et s'y vont plusieurs gens baigner, pour se medeciner, et pour recouvrer santé d'aucunes maladies), à ceste cause, et pource que plusieurs gens y han^ toyent, et convcrsoyeot, hosteliers, tavemiers, marchans, et ouvriers mécaniques, se logei*ent celle part, pour gaigner et avoir profit : tellement qu'assez tost après se fit, en iceux lieux, gros et puissans bourgs, et augmentèrent tellement, qu'entre les autres bourgs on disoit d*un chacun d'ieeux, voisins, c^est un bon bourg : et à le prendre au rebours, peut on dire, c^est un bourg bon : et de ce nom bourg bon, en continuation de language, sont encore appelles ces deux lieux, Bourbon : et par succession de temps devindrent deux grandes et puissantes baronnies, chascune en son pais : et en furent signeurs deux nobles barons : qui par mariage s'allèrent ensemble : et ainsi advint que toutes ces deux baronnies demourèrent, par succession « à un nommé Geufroy de Bourbon : lequel Geufroy eut deux fils : dont i'aisné fut nommé Archembaut, et le second Ait nommé Anseau. Le père mort, I'aisné eut, en partage, la baronnie de Bourbon ( qui est en Bourbonnois) , et à ceste cause se nomme encoresBourbon-rArchembaut : et le second frère eut en partage la baronnie de Bourbon en Bourgongne : et, pource que le second frère avoit à nom Anseau, eeluy Bourbon fût nommé Bourbon-l'Anseau : et enoores se nomme Bourbon-FAnsy, par mutation d'une si-> labe : mais il aproche de la cause dessus-dicte : et ainsi de-rechef furent séparées ioelles signeuries et baronnies : et plus ne parlerons de Bourbon-l'Ansy : pource qu'il ne sert plus à nostre matière.

Si retournerons à parler de la baronnie de Bourbon l'Archembaut : qui tousjours fut plus^ grande chose que l'autre : et commença le baron Archembaut à soy élever hautement : et luy et ses hoirs montèrent et multiplièrent en ma* riage, aliance, et successions : tellement que l'on pouvoit icelle signeurie nommer et tenir des premières baronnies et des plus-grandes du royaume de France : et avint que celle grande baronnie vint, par succession, à une noble dame, nonunee Louise : qui en fut héritière : et en ce temps régna Sainct Louis, roy de France : qui de Marguerite, fille du oomte de Provence, eut cinq fils : dont le cinquième, et roaimè, taX nommé Robert : et fut comte de Clermont, pour son partage de France : et le maria le Roy, son

INTBODUCTION d'oLIVIBB DB Là lIABCUB.

père, à l'héritière de Bourbon, dessus-nommée : 1 qu'elle, qui vivoit au temps dudict ooiuroniie*

1 ! meDt,estoit plu8*prochaine de la droite ligne de

et, pource qu'il estoit fils du roy de France, en l'augmentation de sa signeurie le roy Sainet Louis, accompaignè comme il apartenoit, le fit duc de celle baronpie : laquelle s'appelle à-prèsent la duché de Bourbon. Laquelle maison et signeurie, par la grâce de Dieu, et par les vertus et bons gouvernemens des princes et signeurs, qui ont succédé en icetle, est tousjours augmentée de bien en mieux, en grandes successions et aliances de mariage, etdont vous estes si-prochainement issu, que vostre grand-mere fût fille du duc Charles de Bourbon : oomme J'ay dit dessus. Or, pouree que j'ay dit que Je deolaireroye pourquoy ceux de Bourbon se disent estre plusprochains de la droite ligne de Sainet Louis, roy de France, que ceux de Valois, qui sont à-present roys de France, certes messieurs de Bourbon dient vérité quant à Sainet Louis, mais non pas du droit de la couronne : et voycy comment. Sainet Louis, eut cinq fils (comme j'ay dit) dont nous ne parlerons que de l'aisné, et du maisnè : pource que le surplu» ne nous sert de rien en ceste partie. L'aisné fils de Sainet Louis fut Philippe : et fût roy de France, après Sainet Louis, son père. Geluy roy Philippe se maria deux fois : et du second mariage je ne feray nulle mention (car la lignée faillit : et ne sert de rien à nostre matière), mais de la première fenmie, nommée Ysaheld^Airagon, issirent trois fils. Le premier fût Louis : qui mourut jeune. Le second fût Philippe, surnommé le Bel (qui fût roy de France, après son père) , et le tiers fût Charles, comte de Valois, d'Alençon, et du Perche. Phil]^[^ le Bel eut trois fils : c'est assavoir Louis, surnommé Hutin, Philippe, surnommé le Long, et Charles, aussi surnommé le Bel. Louis Hutin fût roy, après son père : et, en mourant, laissa sa femme grosse d'un fils, qui fût nommé Jehan : mais il mourut au berceau : et hiy succéda son oncle Philippe le Long : auquel, mourant sans enfans m.asles, sueceda semblablement Gharle» le Bel, son frère ^ qui mourut encores sana hoirs masies : tellement que Philippe de Valois, son cousin germain, et fils de Charles, comte de Valois, fut couronné roy de France : et de luy vient, et est issue, toute ceste noble maison de Valois, roys, et autres, de ce lignage, qui à-present régnent en ces grandes signcuries de France : et en estes ysso, comme les autres : et de ce couronnement de Phil ippe de Valois recommença la grande guerre de France et d'Angleterre : pource que le roy d'Angleterre avoit espousé Ysabel, fille du roy Philippe le Bel, fils de ce roy Philippe, dont le roy Sainet Iw^s fut père : et maintenoyent les Angloys,

Sainet Louis, que son cousin, Philippe de Valois.

Mais celle matière ne me sert de rien : et pourtant reviendray à èclaircir pourquoy la maison de Bourlx>n se dit plus prochaine de la droite ligne de Sainet Louis, que celle de Valois. Il est vray (oomme j'ay dit) que le comte de Clermont, premier duc de Bourbon, fut fib maisnè de Sainet Louis : et de celle lignée sont issus les dues de Bourbon, et leur lignée aneeedante : et de Philippe, roy de France, fils de Sainet Louis, sont issus ceux de Valois : qui sont à-present roy de France : et faut entendre que le fils de Charles de Valois, descendit d'une lignée plus«bas que son père : et que eeloy ftet roy de France, et non pas son père : et pource est apparent que la maison de Bourbon, descendvie de Sainet Louis proprement, est pins pro* chaîne dudict Sainet Louis, que celle de Valois, mais non pas de la couronne de France : car Robert, comte de Clermont, fût le cinquième fils, et loing de la couronne : et Cluurles de Va* lois fût tiers fils du roy Philippe, fils de Sainet Louis de France : e^ de tous ces denx costés vous estes yssu, comme l'on peut attendre par les lignées , avant-declairees : mais, toutefois , tout est un sang , et une mesme lignes, venans de Sainet Louis, et des roys de France.

Or, pource que (comme f ay dit) les docs de Bourbon portent d'asur à trois fleurs de lis d'or, à un batton de gueulles en bande (ce qoe ne portent nuls des fils, issus de France) j'ay de eeste matière fait plusieurs enquestes, et en divers lieux, et trouve, par l'opinion d'aucons^ que ce iMitton en bande aurait esté pris et tiré bon des armes anciennes de Bourbon, ou de celles de Clenpont, et mis en l'escu de France, pour différence du maisnè, et pour reoongnoissanee des signcuries dessus dictes : mais, le tout bien entendu, il n'est pas ainsi : ains avint cela par un grant débat, avenu entre ceux de Valois (qui furent, et sont rays de France) et ceux de Boutlx>n : pource que ledict Robert, premier due de Bourbon, porta l'escu à trais fleurs de lis, comme fils du roy de France : et ceux de Valois disoyent qu'il devoit porter seulement semé, comme les autres, yssus de la couronne, ou rampre l'escu par telle manière, que différence y fûst, comme entre le Roy et ses parens : et a ceste cause., sans abandonner les trois fleurs de lis, ilmit le batton de gueulles en bande : que portent encores aujourdhuy les ducs et princes de Bourbon. Et certes, monsigneur, de ce coste de Bourbon vous estes noblement yssu : et trouve que voz anresseurs d'iceluy costé se sont toa$^

INTRODUCTION u'OLlVlSR DB Lk MABGRfi.

Joorstaaiitemeiit allés jpar mariage. Le due Pierre espoiisa Ysabel de Valois, sœur du roy Philippe de Valois, fflleda comte Charles. Louis, duc de Bourbon, eut à femme, Anne, comtesse d'Armignac. Le duc Jehan eut Marie, fille du duc de Berry. Le duc Charles de Bourbon espousa Anne de Bourgongne, fille du duc Jehan : et de toutes ces nobles lignées vous estes prochainement yssu.

ooo

CHAPITBE VI.

De madame Marie de Bourgongne, fille du dœ Charles, et mère de Varcheduc Philippe d'Austriche : et comment Maximilian^ Toy des Rommains, son mari, gouverna ses pais après la mort dHcelle.

Ainsi J'ay devisé des armes que portolt ma* dame Ysabel de Bourbon, comtesse de Charolois, vostre grand-mére, et de celle maison, ce que J'en ay pea apprendre et sçavoir : et de ces deux comte et comtesse de Charolois (dont, depuis, iceluy comte Charles, par succession de son père, fiit duc de Bourgongne, comme j'ay dit dfôsus) issit madame Marie de Bourgongne, leur seule fille et héritière : laquelle , après la mort de ce grand et redouté duc, son père, se trouva Jeune orphenine, chargée de guerres , si dures et pesantes, et d'affaires et rebellions, silargement que le faix estoit mirable à porter voire mesnâes à un grand, puissant, et valeureux prince : car le roy de France ne tint rien de la trêve de neuf ans, faicte aveques le duc Charles : mais prestement , sous feinte de vouloir estre protecteur et garde des biens de ladicte Marie, sa parente et filleule, sous umbre d'amitié, et à main forte, il prit en sa main, tous les païs de Bourgongne, duché, comté, vicomte d'Ausspnne, la signeurie de Salins, les comtés de Masconnois, de Charolois, et d'Auxerrois, et les signeuries <le Noyers et de Bar sur Seine, et mesmes la signeurie de Chasteau Chinon, donnée par le duc ^rles de Bourbon , en mariage , à madame Ysabel de Bourbon, sa fille, lors qu'il la maria au comte de Charolois : et , d'autre part, il reprit toutes les terres engagées par le traitté d'Arras, comme Amiens, Sainct-Quentin , Abeville, la comté de Ponthîeu , la comté de Boulongne , et la comté d'Artois , Peronne , Montdidier , et %e , et tant qu'il peut par puissance d'armes conquérir et avoir : et ainsi cette grande et noble duchesse se trouva guerroyee , par ce trèsgrand et puissant roy de France : et, quand elle caida avoh* secours et aide de ses sujets de Bral>aat et de Flandres , chacune vile voulut avoir

privilèges, vieux et nouveaux : et en lieu de guerroyer les ennemis de leur princesse, ils luy prirent ses officiers' et serviteurs : et plusieurs en firent piteusement mourir : et par force eurent d'elle pardon, et privilèges, tels qu'ils les voulurent avoir : et ainsi fut celle duchesse gouvernée , que la plus-part de ses parens et gouverneurs la voulurent marier chacun à son plaisir : et principalement le roy de France luy vouloit donner son seul fils, monsieur le dauphin (qui de présent est roy de France), mais il estoit si-Jeune d'aage, estant la duchesse preste à marier, que le mariage n'estoit, ny ne sembloit, de raisonnable effect.

D'autre part , grans parlemens et tralttés avolent pieça esté (comme J'ay dit dessus ) entre voz deux grands-péres , l'empereur Federic et le duc Charles , du mariage et aliance de monsieur Maximilian, archeduc d'Austriche, à-pre* sent roy des Rommains , et de mademoyselle Marie de Bourgongne , l'un seul fils , et l'autre seule fille , et dont les aages estoyent sortissables , et de bonne sorte : et auquel mariage madame Marguerite , sœur du roy d'Angleterre y douagére de Bourgongne , tint fort la main : et furent les Estats , depuis , tous en ceste opinion, et principalement les Gandois. En ce temps envoya l'Empereur ses ambassadeurs pardeça, pour iceluy mariage : ausquels Ait faicte si bonne response , que Tarcheduc vint pardeça : et y Ait faict le mariage : et eurent trois enfans , en moins de quatre ans : vous , le premier , madame Marguerite vostre soeur , à-present royne de France, et, après, François Monsieur, qui mourut enfant au bers : et, depuis, ne vescut guéres celle noble princesse , vostre mère : et trépassa à Bruges , d'une fièvre cotinue : et mourut princesse pleine de toutes les bonnes vertus et grâces que dame peut avoir en ce monde.

Et , pour faire apparoir quelles armes porta le duc Charles, 11 les porta telles , que le duc Philippe son père : et ceste noble dame, vostre mère , porta les armes telles , que les portent les ducs de Bourbon , et que Je les ay blasonnees cy-dessus : et d'elle nous nous tairons à tant : et retournerons à parler de ce noble afcheduc vos* tre père , et de ses grans affaires , et de ce qui lui est advenu pardeça , Jusques à présent.

Ce noble archeduc , Maximilian d'Austriche , vint pardeça : et Ait envoyé par l'Empereur son père , non pas a grande puissance , pour faire la guerre, mais à noble oompaignie, comme ailleurs sera declairé , et comment les Estats de par-deça mandèrent sa personne seulement , et l'envoyèrent querre en Austriche, et nommément les Gandois : et nfàvoit lors ce noble archeduc quo

INTBODUCTIOff 0*OUVIEfi DE LA MABCRE.

dixneuf ans d'aage : et fut le personnage siagréable à tous en généralité , et estoit l'aliance et le traité du mariage si-avancé , que , le jour qu'il arriva à Gand, il fiança ladite princesse y et le lendemain il Tespousa : et furent les noces solennélement faictes à Gand , au mois d'aoust 1477 : et , qui plus fort tint la main à cette aliance , ce fut madame Marguerite d'Angleterre, douagére (comme il est dessus escrit), en laquelle m^dicte damoiselle, nostre princesse , avoit singulière amour et fiance.

Ce jeune prince se trouva pardeça , pour ce commencement , en merveilleux temps et diverse saison : car le roy de France avoit pris et saisi ' tous les paîs qu'il peut avoir et prendre, comme il est dict dessus : et desja s'estoyent tournés , contre ceste maison , plusieurs grans personnages et sugets, et des principaux : où la duchesse avoit fiance, et dont je parleray et declaireray plus-à-plain , en mon seocmd volume : et de ses grandes pertes j'ay desjja aucunement parlé , en devisant des adversités de madicte damoiselle, nostre princesse , et de l'amoindrissement de ceste vostre malien : mais , quand j'escriray d'elle dV>res-en-avant , je ne parleray plus de nostre princesse, en la nommant Mademoiselle: ains je la nommeray madame l'archeduchesse d'Austriehe : comme c'est raison. Ce roy Louis continua la guerre de plus en plus : et se trouva le pays si divisé , que ce noble prince fut moult travaillé et occupé, pour appaiser les viles , et les peuples, émeus à cause de leurs privilèges, qu'ils vouhu'ent avoir renouvelés , et de nouveaux articles , et tout à leur avantage : et, d'autre part, aucuns des grans signeurs et personnages se trouvèrent en pique et en pointe les uns contre les autres : qui donna grand détourbier à la défense du pais , et à l'exécution de la guerre : et , de tout ce , mon second volume fera mention.

Toutesfols, ce jeune noble prince laboura tellement , que , depuis sa venue de-pardeça , le roy de France fit petite conqueste. Ce noble prince releva Tordre de la Toison d'or , à grande et noble cérémonie ; et là fut faict chevalier pour pe faire : et , le troisième jour de sa chevalerie, pour gajgner ses espérons dorés, il se tira aux champs : pource que le roy de France avoit pris , en Hainaut , le Quesnoy , Bouchain,Condé, Avenues , Landrechies , et le chasteau de Bossut: et estoit entré, à grand'puissance, audit paîs , eu sa personne : mais quand il sentit venir le due d'Austriehe , et qu'il fit camp , et tint les champs , il se retira , et fit brûler Condé , T^ns et Artois, et mesmes Mortaignes, son propre héritage : et quist de parlementer : et le duc

gaigna Bossut , Sores , Trelon , et autres places : et en ce temps messire Philippe de Groey, comte de Cymay, premier chambelan de ombsieur d'Austriehe , parlementa d'une abstineue briéve : et par ce moyen le roy de France rendit le Quesnoy , et le remit es mains du dnc vostre père : qui tousjours marcha avant oostrc la vile et cité d'Arras , où s'estoit retiré le ro) de France , et passa le duc le Pont-à-vendiii : et fit son camp, pour présenter la bataille (car la trêve estoit faillie), et estoit le duc fortaecompaigné , et principalement de la commone de Flandres : mais une trêve fût pratiquée, à la requeste du roy de France : qui dura un an : et pendant ce temps furent plusieurs parlemens tenus, pour parvenir à la paix : mais nulle perfection de bien n'y peut estre trouvée : et en ce temps, par la grâce de Dieu , vous fastes ne, et baptisé , en vostre ville de Bruges , à grude dévotion et soleniûté : et en vindrent les aouvelles à mondict signeur vostre père, en son camp au Pontrè-lesancx , la veille de saioct Jefau Baptiste, l'an 1478 : dont toute la oompeignie eut moult grande joye et tous vos bons sogets: et devez bien avoir le cueur , et la yvMi d'estre si-bon, si-loyal, et si-juste prince, f* voz sugets ne se repentent point de la lievect plaisir de cueur, qu'ils ont eu de vostre ooUe naissance.

Celle trêve ne se parfoumit pohit, sa» re* commencer le débat. Car le roy de France ttoU baillé, par-avant, une abstinence de guerre, pov recueillir les blés en Hainaut et en Cantoaisi mais , quand il vdt qu'on s'asseuroit en floo asseurement, et que les moissonneurs, sous «*retè de Tabstinence, faisoyent leur labeur, il les fit par un mathd tous prendre, et amener prisoaniers es prochaines frontières du royaume : et a tirèrent les gens-d'armes françois grand aveir, et pareillement, sus la fin de la trêve d'un an, les garnisons françaises coururent : et les geos-dv* mes de-pardeça se hastèrent de faire leur profit : et fut celle trêve rompue, d'une part et d'autre, assez plustost qu'elle ne devoit : durant Icqwi temps fut tenue une journée à Gambray : # oc ftit qu'un abus, faict par les François : et ne profita de rien à nostre prince : mais, sous mnlx^ de celle trêve, le roy de France reconquit ptasieurs viles et cliasteaux en Bourgongne, qui ^ toyent retournés en leur nature, et au parti * Boy vostre père, lors ardieduc, et de madaœ* vostre mère : et, à la fin de celle trêve, ta atc de Cambray et le chastel d'icdle, mises mw« des François^ de ceux de nostre parti fut si l>i« pratiqué, que les François ftirent mis dehors : «< demeura ladicte cité, et ledict chastel, es mw*

INTAODUCTION D*OUVIBB DE LA MABCHfi.

da Roy voBtre père : où fut prestement mise bonne et grosse garnison : qui moult alegea le pals de Hainaut.

£n ce temps le Roy, vostre père, fit, en sa personne , une chevauchée devant la cité de Toumay : en laquelle avolt grosse garnison de François : et, combien que celle chevauchée fust de petit profit, toutesfois, le Roy, vostre père, rebouta lourdement ladicte garnison, et à son grand honneur : et fut, à celuy voyage, bien aoeompaigné et obel de la commune de Flandres. Et en ce temps mit ce noble archeduc, vostre père, le siège devant la cité de Térouenne, et fort bâtit ladicte cité, et approcha : mais les François conduits par le signeur des Cordes, s'aasrâibl^'ent à grand nombre d'hommes d'armes, et d'archers des ordonnances, et aussi des francs-archers du royaume de France : et marchèrent , pour lever ledict siège de Térouenne. L'archeduc leva son siège, et marcha au-devant de ses ennemis courageusement : et certes les Flamans le servirent à grand' puissance iceluy volage : et furent ordonnés avec eux bien cinq cens nobles hommes à piè : qui tous avoyent chacun un bras découvert : et fut tenu, par les Flamans, bon et asseuré ordre, et contenance, celuy jour. Le choq de la bataille fut sur la bataille des gens-de-cheval, que conduisoit ce noble archeduc, qui n'avoit que vingt ans d'aage. Rompore y eut d'une part et d'autre : mais le diamp demoura à vostre noble père : et furent les francsarchers françois, tués, et les gens-de-cheval se retirèrent : et furent leurs tentes et pavillons gaignés ; et de leurs vivres soupèrent ceux de vostre parti : et, si les Flamans (qui estoyent la plus grosse puissance) eussent obéî et tiré devant Térouenne, certes ils estoyent prest d'eux rendre ; mais la commune (qui estoit près du pais) désira de retourner : et fut celle armée rompue, pour celle fois : et de ceste bataille, gaignee, par vostre père. Je parleray plus-amplement en mon second volume : et combien que le Roy vostre père eust grand faix à porter en iceluy temps, par la guerre que hiy faisoit ce puissant Roy de France , toutesfois faisoit il faire la guerre a-l'encontre de ceux de Gueldres : qui se rebellèrent prestement après la mort du dae Charles, et à grans fraiz de deniers, et à poissance d'armes, remit le pais en son obéissance.

Ce noble prince , vostre^ père , eut grande assemblée de sa noblesse , et de la commune de Flandres : et entra en Artois : et conquit Waurin , Malenvoy , et autres places : et fit iceiles viles et chasteaux démolir , et abatre , et exécution de ceux qui furent pris dedans :

et marcha devant Salnct Fol , Hedin , et autres viles, présentant la bataille en sa personne, courageusement : et, si ne fust l'hiver qui approchoit, et les grandes pluyes qui surviendrent (parquoi l'on ne pouvoit tenir les champs, mener l'artillerie, ne les gens-depied ) , certes il estoit apparent qu'il eust recouvré grande partie de la comté d'Artois. Parquoy ce noble prince se retira en ses pais, par la nécessité du temps : et , pour non perdre temps, fit une chevauchée en la duché de Luxembourg, pour réduire aucuns sugets rebelles : et puis s'en retourna en son pais de Flandres. £n ce temps fut vostre noble père conseillé de soy fier et gouverner par les membres de Flandres, et nommément de ceux de , Gand : qui fut si-mauvais conseil , qu'il s'en repentit légèrement. Car la commune s'enorgueillit tellement , qu'ils le voulurent tenir en tutéle : et s'élevèrent contre luy, et se mirent hors de son olieissance : dont il a eu moult à souffrir : et , pour vous donner à entendre vérité , j'escry cet acte : afin que vous preniez exemple de Jamais ne donner authorité sur vous , à ceux qui doivent viyre et régner sous vostre main : mais Je conseille bien que vous leur devez demander conseil et aide , pour voz grans affaires conduire et soustenir.

Ce bon prince, sous bon espoir et fiance qu'il deust avoir grande aide de pecone d'icenx, leur permit et souffrit rompre et refaire son es^ tat, ester, mettre, et démettre, les officiers domestiques de sa maison : mais assez il congnut leur vindication et opinion : et toutesfois le bon prince en endura moult longuement, et tellement qu'ils gouvernèrent la pluspart de Flandres, par le nom des membres de Flandres : et se portèrent du roy de France : et tant luy complemrent, qu'ils contraignirent leur prince à marier madame, vostre sœur, à monsieur le Dauphin , à-présent roy de France : et luy donnèrent en mariage tant de l)elies parties, et tant de grandes signeuries , qu'il sembloit mieux qu'ils vouloyent affoiblir leur prince, que le faire puissant : et , si tost que feue de noble mémoire madame vostre mère fut trépassée , ila voulurent gouverner tous les pais , à vous ap» partenans, sous tiltre et couleur d'aucuns privi* léges, qu'ils dient avoir : et se mirent hors de toute l'obéissance de vostre père : et refusèrent tous deniers , et rentes et aides : et avoyent en leurs mains vostre noble personne, et, sous umbre de vous, faisoyent guerre à vostre noble père , et en vostre nom.

En ceste dissimulation de temps , et en cestc paticuce , dommageusc à ce noble prince vostre

iNTfiODUGTlOlf d'OLIVIBB DB tk HABGHB.

père , et à vous, combien que ce fust lors un jeune prince, qui voulontiers et nfioult^ien Joustoit et tournoyoit , et aimoit le déduit des chiens et d'oiseaux, sur tous autres princes du monde, toutesfois il élongna vertueusement toutes ces plaisances : et, pource que ceux de la cité d'Utrecht , favorisés du duc de Gléves , et du signeur de Montfort, avoyent dechacé et pris prisonnier messire David , bastard de Bourgongne, evesque d'Utrecht, pour y vouloir mettre, et faire leur evesque du frère dudict duc de Gléves , ce noble prince , vostre père , par l'aide des Cabillaux , Holandois, et d'autre noblesse de ses païs, mit le siège devant celle puissante dté : et tellement la pressa d'engins , et de bature , qu'ils vindrent à parlementer pour eux rendre : et leur faisoit ce bon prince utile et profltablç traité : mais le signeur de Montfort (qui estoit parti hors de la cité avec le fils de Clèves , ostager, pour tenir le traité , accordé d'une part et d'autre) sous umbre de faire passer aucuns points , qui estoyent en débat , retourna en la cité , et laissa le fils Gléves ostager pour eux deux : et recommença la guerre comme devant : et tirèrent de leur artillerie les assiégés sur ceux du siège. Mais le noble archeduc, vostre père , ne fut guéres de ce ébahi : mais s'en reveint en son siège : et fit ses aproches et batures, plus-fortes que devant : et bâtit si-fort un pan de muraille, en peu de jours , que ceux de la cité se veirent pris et perdus du premier assaut : et furent tous joyeux de tenir le premier traité : et se rendirent : et entra ce noble archeduc en celle puissante cité d'Utrecht, par la muraille qu'il avoit abatue : et ainsi conquit vostre père la cité d'Utrecht , deux fois en un mesme temps et siège , pour les causes çy-dessu&déclaireies.

En ce temps mourut le roy Louis de France : et succéda à la couronne Gharles, son seul fils : qui fat roy de France en bien jeune aage : mais les gouverneurs, qui avoyent audivit (1) du temps du roy Louis, ne moururent pas avec leur maistre : ains demourérent en gouvernement, et tindrent main que les ennemis du Roy vostre père fussent entretenus et favorisés, pour tousjours affoiblir et diminuer vd&tre maison, et mesmement les Gandois et les Flamans rebelles : lesquels faisoyent leur dongeon de vous : qui estiez à Gand , enfant, en leurs mains : et, quand vostre noble père veit qu'il faloit mettre main à l'œuvre, et obvier à leurs cauteles , et malices, en sa personne , accompaigné de plusieurs nobles hommes , par hardement et sage

(1) Payeur, aotorité,

moyen, gaigna la vile de Tenremonde, en plain jour : et ta garda de pillage , et de meurdre moult debonnairement : et puis se retira en sa vile de Brucelles et, assez tost après, le comte de Ronunont, accompaigné des Gandois et au* très Flamans rebelles, se mit aux champs, et tira contre Brucelles : et à celle heure se trouva le Roy, vostre père , petitement accompaigné : car tous ses gens-d'armes s'estoyent retirés, les uns es frontières, et les autres en leurs maisons : et ceulx de Brucelles ne faisoyent pas grande faveur à vostre père. Toutesfois il manda secrettement ses amis, sujets, et gens-d'armes de toutes parts : et en peu de temps il fit année, pour combattre ses ennemis.

Mais , quand le comte de Rommont sentit la venue de vostre noble père, et l'aproehement des gens-d'armes, il se retira , et sa puissance, contre Gand : et, avant que les Flamans fassent rentrés en leur vile , ce vaillant et coarageui prince prit et oonquesta sur eux la vile d*Aiidenai'de , par subtil moyen , qu'il conduisit en sa personne : et, en poursuyvant son emprise, assez tost après , à deux mille combattam seulement , il entra en Flandres , et marcha jos^ ques devant Bruges, cuidanty avoir atendement et entrée : et se présenta devant les portes, pour y vouloir entrer amiablement. Ce que plusieurs bons et notables bourgeois ensseat bien voulu : mais les mauvais estoyent les pluspuissans, et ne souffrirent l'ouverture, mais loy refusèrent : et dirent qu'ils estoyent à vous, et ne congnoissoyent autre prince : et ainsi retourna vostre père , par Hainaut , en Brabant : et ceux de Bruges^ continuans leur obsttnatioD, firent mourir et décapiter tous ceux qu'ils pensèrent , ou cuidérent , estre bons du parti de vostre noble père, et qu'ils peurent trouver d prendre. Ge qui vous sera declairé pius^mplement en mon second volume : comme c*est raison. Gar je procède seulement en brief, pour monstrer,par ce présent escript, les grands affaires , portés et sousténus par vostre noble père : comme j'ay fait de ses ancesseurs, et mesmement des ducs de Bourgongne.

Moult souffrit et endura ce noble prince, de voz sugets, sous umbre de vous, qui estiez en leurs mains et pouvoir , en la vile de Gand : et les gcftiverneurs de France entretenoyent k jeune Roy françois en la haine de ceste maison : et feignans de vouloir apaiser le difTerent d*entre le Roy vostre père , et ses rebelles sujets, envoyèrent notables ambassades : qui rien ne profitèrent : et furent plusieurs journées tenues sans fruit , et sans exploit : et s'en retournèrent lesdicts ambassadeurs en France : et toujours

INTAODUCTION D 0L1V1BB DE LA UAfiCHB.

de plus en plus furent lesdicts rebelles favorisés par les François. Mais ce noble et vertueux prince demoura en force de courage : et, pource que le comte de Rommont avoit marché près d*Audenarde, acompaigné des Flamans et des François, qui vindrent recevoir soulde des Flamans, vostre bon père assembla gens, et vint entrer en Audenarde : et , pource que le signeur des Cordes, à grosse oompaignie de François, estoit entré en Flandres pour aider les rebelles , cestuy vostre père se travailla , à son pouvoir , de le rencontrer et combatre , et pareillement le comte de Rommont , et sa puissanoe : mais trouver ne peut ne Tun ne l'autre : car ledict comte de Rommont se tenoit clos en OD fort avantageux lieu : et le signeur des Cordes entra, et sa oompaignie , en la vile de Gand, parqnoy ne se peurent trouver en bataille , n'en liea convenable : et toutesfois le guist vostre perejusques devant les portes de Gand: et si fit emprise vostre père , en sa personne , pour prendre la vile de Gand, moitié d'assaut, moitié d'emblée : et, s'il eust esté seryy de chacun comme d'aucuDS , il en eust essayé la fortune: qui estoit chose conduisable.

Or ay je dit comment Ait pour celle fois démenée et conduite celle guerre : et se peut on merveiller comment ces deux grosses bandes de François et de Flamans , et l'armée et puissance de vostre père , pleine de noblesse et de bons geos^'armes, se peurent départir sans eux lourdement rencontrer, et sans la bataille : veu que chacun parti fut puissant assez pour combatre. Monsignear , il est bon que vous entendiez comme Dieu meine et conduit les grandes choses, et petites , à son plaisir : afin de prendre tousjoars , et en tous faicts , recours, espoir, et confort en luy : qui jamais ne laisse les lions saos resource, ne les mauvais sans punition, en ce monde , ou en l'autre. Il advint qu'aucuns Flamans , de la coropaignie du signeur de Racheguyen, vindrent courre devant Audenarde, cuidans estre soustenuspar les François^ qui cstoyent en leur coropaignie , au fort que tenoit le comte de Rommont , en la voye de Hainaut. I^goude vostre père saillirent d'Audenarde sur iceux Flamans , et en tuèrent et en prirent <^ssez largement : et, pource que lesdicts François les secoururent trop tard , le murmure se leva par le peupla de Flandres : et disoyent que les Françoi» les trahissoyent : et falut les François partir de la compaignie des Flamans : et les Flamans se retirèrent par-devers Gand : et, quand le signeur des Cordes (qui avoit la grosse

;«) Faii«: Wai.L.

bande des François) seut et entendit que les Flamans prenoyent débat aux François , il ne s'osa plus fier au peuple de Gand , n'au pals : et s'en retourna, par le Toumaisis, au pais d'Artois , sans autre exploit faire : et pareillement le Roy , vostre père , r'envoya grande partie de ses gens-d'armes aux frontières nécessaires : et se partit , avec un nombre de gens-depié, Alemans, et autres : et traversa entre Gand, Bruges, et i'Ëscluse : et pilla tout le pais de Vaux (1) , et des Quatre-mestiers : et fit emmener vaches, chevaux, et bagues, en grand nombre , en la vile d'Anvers : où il départit le butin : et de là tira en Holande et Zelande : et en sa personne se mit en mer, à plusieurs gens-d'armes : et ne laissa, pour le rude temps de la mer , ne pour doute de la fortune , qu'il ne visitast ses ennemis, et fit descente sur eux en plusieurs lieux, l'une fois du costé d'Ostende , l'autre devant Brevillier (3) , et en plusieurs autres lieux : qui moult travailla et ébahit les rebelles , et ses en* nemis : et «advint qu'en ce temps tut prise la vile de Grammont : où Ait fidcte iKmne exécution de François et de Flamans : et telles pertes, sus pertes, receues par les Flamans rebelles, changèrent beaucoup de courages, les uns, et le plus, par crainte, et les autres, par ce qu'ils estoyent bons, et par crainte vivoyent aveques le$ mauvais.

Si commencèrent à murmurer à Bruges , et à Gand : et disoyent, par plusieurs opinions , et principalement à Gand, que les François n'estoyent point venus pour faire la guerre pour eux , et bien y paroissoit : car ils s'en estoyent retournés, sans faire nul exploit : mais estoyent venus seulement pour euider avoir et emmener leur Jeune prince, slh eussent peu : et en de* mandoyent au signeur de Radiegoyo), à Guillaume Rin , à Coppenole , et à queh^ues autres^ qui les avoyent fait venir de France : et de ce murmure s'élevèrent contre les gouverneurs ; etfut pris le signeur de Racheguyen, par les uns^ et mis hors de prison par les autres.* Guillaume Rin et Daniel Oudtredenc , premier eschevin , furent décapités : et Coppenole et autres s'enfuirent , les uns à Tournay , les autres en France : où ils furent recueillis. Pareillement les notables de Bruges mirent le comte de Nassau , et le signeur de Beures , à Bruges : et fut le signeur de la Gruthuse pris, du consentement de ceux de Bruges : et iùt la loy renouvelée à Gand et à Bruges , de par le Roy vpstre père : et furent, en toutes les deux villes, les bons maistres : el

(2) Blervliet.

tKTBODUCTlON D'OLIVIEB t)B LK HABCHB.

s'y fnysoient tous exploits de ^Justice , de par vostre père et de par vous : et se tira le Roj^, vostre père, eu sa ville de Bruges , aussi paisiblement qu'il y avoit Jamais esté : et fit faire justice, et décapiter plusieurs rebelles : et mit officiers nouveaux à son vouloir : et ftit pratiqué légèrement , que le Roy vostre père, nostre Sire , entreroit en sa ville de Gand , fort et foible , et que là vous luy seriez remis en ses mains , par monsieur Adolf de Clèves, signeur de Ravastain : qui lors vous avoit en gouvernement. Ce qui fut faict et exécuté , à la grand' joye de voz loyaux sugets , et au grand déplaisir de voz ennemis , et rebelles : et en mon second volume Je declaireray le Jour , et la manière de l'entrée (qui fut à Tbonneur de vostre bon père , et de ceste maison , grandement) et declaireray comment, et par qui , ces ciioses ont esté faictes et exécutées, et ceste guerre, pour ceste fois , menée a fin : car en ceste partie Je ne veuil parler, n'escrire, si-non en brief , des grandes cboses advenues à cestuy noble prince, vostre père , comme J'ay dit et parlé , par abrège, de voz autres nobles ancesseurs, selon que dessus peut estre dict et escript.

Ainsi donques cestuy vostre noble père entra en sa vile de Gand , à telle puissance qu'il luy pleut d'y mener : et audevant de luy, une grande lieue , luy fustes amené à cbeval par le signeur de Ravastain, et autre grand nombre de gens. Qui ftat une Joye si piteuse, que chacun pleuroit, de la liesse qu'ils avoyent, de vous veoir en la puissance de vostre père , et à son commandement , et que Dieu permit à la raison , que de vous deux (qui n'estoit qu'une chair et un sang) fust et demourast un pouvoir, en luy , comme père, et en vous , comme fils, et venu de luy , et de son essence. Si fustes , et estiez séparés , par rebelles sugets , d'unie puissance : et, contre vostre voulonté, fustes tenu s^ré de vostre père , et hors, par puissance violente, de la mamboumie (1) et tutéle, que père doit avoir de son enfant , par tout droit et bonne cousturae. Laquelle chose ftit remise en son droit : et fustes remis es mains de vostre bon père , et en son autorité , pouvoir , et obéissance : et puis, la bienvenue de vous deux faicte, marcha vostre noble père , et vous à son senestre costé , en la vile de Gand : et entrèrent à pié premiers , la pique sur le col, monsieur de Gueidres, monsieur Philippe de Clèves, messire Inglebert , comte de Nassau , et plusieurs autres, comtes, barons, chevaliers, et escuiers: que Je nommeray plus-amplement ailleurs, avec

(1) Sunreillaoce.

grande foison d'Allemans, et autres, pcmr aecompaigner le Roy vostre noble père , et vous, comme Je diray idlleurs , quand temps et lieu sera : et , après iceux gen»^e-pié , marcha le Roy vostre père , et vous auprès de hiy , et tootp la sîgneurie , et les gens-d'armcs à cheval : et ftit vostre père maistre et signeur de la vile de Gand à celle fbis , pour en faire à son bon plaisir et vouloir, et alla loger en son hostel à Gand, et vous avec luy , et ftirent les gens-d*armes, tant de pié que de cheval, logés par la vile, en plusieurs rues et maisons : et fiit celle Journée toute paisible , sans apparence de nulle mutation.

Mais, quand vint sur le soir , et que ceux de Gand se virent logés avec gens estranges en leurs maisons , contre leur gré, ils coururent ao marché, et s'assemblèrent le plus qu'ils pearent : et le Roy , vostre père, fit mettre gensd'armes au devant d'eux, pour sçavoir qulk vouloyent faire : et furent toute la nnict sus bout , et ceux de Gand, et ceux de nostre parti : combien que les Gandois estoyent merveilleusement effrayés , et ne sçayoyent ou bien estr«: et voulc^ent aucuns des signeurs , et des capitaines , que , sur le poinct do Jour , Ton leur courust sus, et que Jamais à plus Juste tîltre, n'a* plus grande puissance , ne pourrolt Gand estre subjuguée ; mais autres des signeurs , et des capitaines, estoyent pour ceux de Gand : et mesmement vostre noble père avoit ce regard, qu'il estoit entré par amitié en la vile , et ne vouloit soufifirir , que , pour la folie d'aucuns mauvais garsons , si-puissante vile fùst deslruîte : et toutesfois marcha le duc sur le marché aa poisson , et Jusques au devant de Thostel de la vile : car les signeurs de la vile estoyent hou pour luy : et n'est point à douter que ee populaire , malconduit , sans sens et raison , estoit defaict et tout mort, si ce bon prince, vostre père , leur eust couru sus : car il estoit fort aoompaigné d'Alemans et de Wallons , nobles, et autres , tous en bonne voulonté de foire telle exécution : mais le Roy vostre père leur manda, que , s'ils se vouloyent retirer en leurs maisons il feroit retirer ses gens-d'armes , sans leur porter autre dommage. Ce peuple promit d*ainsi le faire : mais ils n'en firent rien : et dura tout le Jour et toute la nuict, que tous furent sur bout et en armes : et le comte de Nassau , et autres nobles hommes en sa compaignie, soustindrent toute la nuict toute la puissance d'iceux Gandois : afin qu'ils ne veinssent surprendre la compaignie de Monsieur.

Mais iceux Gandois estoyent si-effi*ayés. qu'ils abandonnèrent le grand marché : et se

INTEODUCTION D*OUVIfiR DR LA MARCHE.

tioutérent au petit marché (qui est entre le chastean^et Saincte Verle) et sur le jourfiit pratiqué , que le Roy , yostre noble père , les lairolt retourner paisiblement en leurs maisons. Ce qui fut faict : et , ce mesme Jour , le Roy, acompaigné de ses gens , tous emmena hors de la vile de Gand : et là vous priâtes congé de luy , et, en la conduite de monsieur de Rayastafaa, fastes mené à Teuremonde, où vous demeurastes certains jours : et le Roy retourna à Gand : où il fut paisiblement receu, et y fit faire Justice de ceux qui avoyent emeu ceste assemblée, et mis en danger la puissante vile de Gand d'estre destruite : et mesmement leur cassa et rompit plusieurs privilèges : et luy pria le peuple mercy : et mit en police et en loy , en paix et union, la vile de Gand : et puis s*en revint à Brucelles : là où il avoit ordonné de vous mener : et à tant je fay fin et conclusion de la manière comme voos fustes tiré hors de la main des Gandois, par vostre noble père.

Ces choses ainsi advmues , les Liégeois se mirent contre leur evesque : et avoyent à capitaiDe,8ous messire Robert de la Marche, un nommé Guy de Camp, et un autre nommé Rocca. Ces deux aVoyent si-grande puissance en la cité du Liège, qu*ils voulurent entreprendre de 11; ner la cité es malus de vostre noble père , par eondition qu'ils s*en feroyent roaistres, et signenrs , en déboutant leur evesque du Liège : mais ce noble archednc vostre père (qui enoores n'estoit pas roy des Rommains) se monstre sibon, et si-loyal, à Tevesque du Liège, que Jamais il ne le voulut souflfHr,n'entreprendre, mais le refusa plalnem^t : et en ce temps les électeurs et princes d'Alemaigne mandèrent ce noble archeduc vostre père : et, deuement informés des nobles meurs , vertus, et vaillances de sa noble personne , en la présence , et du consentement de l'empereur Frédéric , son père et vosgrand père , il fût eleu roy des Rommains , par la clémence de Dieu : et n'est pas venu à ceste dignité, par estretiran, par force, ne violence, mais par vraye élection , digue , saincte et canonique , et par raport , de vive voix , des grandes vertus, qui sont en sa noble personne.

Mon souverain SIgneur , ce vous est miroir , et exemple de bien vivre , de bien régner , et d'estre loyal en vos faicts : car Dieu , le pardessus de toutes choses, guerdonne les bon , et leur rend le mérite de leurs bonnes œuvres : et ainsi. Monsieur, Je vous ay monstre , selon que Je l'ay peu comprendre , comme les princes qui ont régné en ceste maison , voz ancesseurs , et dont ^ous estes issu , se sont conduits et gouvernés.

les noms et les causes qui leur ont esté donnés: et me tairay^ en ce présent escript, du surphis des hauts fiaicts du roy des Rcmimains , vostre noble père : et mettray ses faicts par escript , plus au long , en mon second volume : et le nommeray d'oresenavant Roy, et, à nom donné, Maximilian Gueurdacier : et me suffit , par ce présent escript , que Je l'aye mené Jusques à estre roy des Rommains , et par la clémence de Dieu héritier de TEmpire, sans contredict : et porta le roy des Rommains , comme Roy, l'aigle de sable , à une teste, et , comme Empereur, l'aigle impérial , à deux testes : et madame vostre mère, sa compaigne, porta les armes de Rourgongne, comme héritière , et comme faisoit le duc Charles , son père.

Or, Monsigneur, mon prince , et mon maistre , pour mettre conclusion à cet escript , précédant mes Mémoires , Je vous en fay humble présent : mais il est besoing , en ceste conclusion , que je tienne l'ancienne règle, et coustume, qu'ont tenue les saincts docteurs en leurs epistres : comme sainct Augustin , sainct Hierosme, sainct Pol , sainct Thomas d'Aquin , Ronaventure , et plusieurs autres notables docteurs qui tousjours ont fini et conclu leurs livres , et épistrès , en doctrines et vrais exemples , pour tenir leurs disciples , et ceux , à qui ils ont adrecè leurs escritures, en la crainte de Dieu singulièrement. Car crtdnte et amour ne sont pas loin de la condition l'un de l'autre. Pource donques que Je désire que ces deux poincts , d'amour et de crainte de Dieu , vous demeurent en l'entendement, et en ferme propos. Je vous donneray aucuns exemples de princes plus grands de vous, pareils de vous , et moindres de vous, à qui la fortune n'a pas laissé, pour noblesse de sang , pour grandeur de lignage , ne pour puissance terrienne, que, sous la permission divine , ils n'ayent esté , flagelès et batus, de diverses maladies , et bien souvent plus-grandes, plus-horribles, et plus-abhominables, que n'ont les laboureurs et pauvres gens champestres : qui vivent misérablement , au contraire de vous messieurs les princes : qui vivez délicieusement , et ne vous peut Ton assouvir de l>ons vins et délicieuses viandes, et dont bien souvent il advient, que les corps, par trop de repletion, tombent en inconvénient , ou de langueus, ou d'abrègement de vie : et commencerons noz exemples et remonstrances : et entrerons au faict de la Rible , et dirons de Saul , premier roy d'Israël : lequel fut en ses plus beaux Jours , et Jusques à sa mort, travaillé, et passionné, du mal caduc. Hercules , le Grand , fut pareillement passionné dudict mal caduc : comme l'aprouve Aristote en

INTRODUCTION d'oLIVIEB DB LA MABCHB.

ses problèmes. Pbilotes (1), grand prince, et page dudict Hercules , en maniant une des fléclies de son maistre (laquelle estoit envenimée du venin d'un serpent merveilleux , que ledict Hercules avoit tué , et laquelle flèche tomba sur le pié dudict Pbilotes) en demoura boiteux et affolé / sans trouver guarison : et , combien qu'il fut prince valeureux , et de grand courage , il vescut le demourant de ses jours en douleur intolérable. Sertorîus , le grand capitaine des £spaignes (qui longuement mena la guerre contre Pompée le Grand), Pbilippe de Macédoine , père du grand Alexandre , Annibal de Cartage , {Hrince si-renommé , ces trois capitaines , les plus grans dont il soit mémoire , ont tous trois perdu chacun un œil, de blesseure , ou autrement. Antioehus , roy de Sirle , puissant , cdurageux , et renommé , fût mangé de vers en sa pleine vie , sans ce qpe médecins , n'art de médecine , y peussent jamais remédier, pour trésor, ne avoir. Lucius Sylla, un grand dictateur entre les Rommains, fut mangé de poux, à grand honte et détresse, et sans ce que sens d'homme y peust jamais pourvoir : comme tesmoigne Pline. Julius Gesar, si-renommé , toi travaillé du mal caduc : comme tesmoignent plusieurs anciens médecins. Octavien Auguste, à qui Dieu donna si grande prospérité, que la monarchie du monde fut toute en paix , et sans guerre , de son temps, et que sous son règne d'Empereur nasquit nostre Signeur Jesus-Christ , fût travaillé de gravelle , et d'autres dangereuses maladies , toute sa vie. L'empereur Caligula , moult renommé prince , futtourmentépar poison,quesafemmeIuy donna, cuidant estre de luy mieux aimée : dont il mourut forsené , et hors du sens. Constantin , fils de sabncte Helaine, empereur, et si-devot qu'il n'est pas trouvé que jamais homme fist tant de bien à l'Eglise , comme il fit , fut lépreux jusques à sa mort : et en celle piteuse maladie le garda et nourrit la bonne saincte dame sa mère, tant qu'elle vescut. Sigismond , duc d'Austriche,

(1) Philoctète.

mourut paralitique. Le duc Louis de BonrboD fut impotent de goûtes. Charles , roy de France, sixième de ce nom , fut furieux et forsené. Le roy Louis , fils de son fils , si-sage et si-subtil , et tant puissant , et qui achetoit la grâce de Dieu, et de la vierge Marie , à plus grands deniers qu'onques ne fit roy , fut tourmenté, jusques à sa mort, de plusieurs diverses et piteuses maladies. Edouard , pnnce de Galles , mourut idropique. Henry d'Erby, roi d'Angleterre, ladre , de terrible et infecte ladrerie. Henry, le Quint, fîit malade d'alopisie , qui est ladrerie au cueur et i la teste. Quant à Frédéric , ce noble empereur, vostre grand-père (qui fut si grand , qu'il regns toute sa vie, sans estre décliné de son Impériale puissance), par un feu, qui luy prit en la jambe, il lui convint la jambe couper : dont il mourut en la fin de Tan. Le roy Charles , huicUéme de ce nom, en ses plus beaux jours, ayant fait grandes conquestes , et en brief terme , mount soudainement , et en peu d'heures : comme eust fait le moindre berger , ou porcher de son royaume. Mon souverain Signeur , vous voyez par exemples vrais, vieux et nouveaux, tant de pla grands de vous , que de moyenset de semblables , que pour leur noble sang , lignage, et pou* voir. Dieu n'a fait compte de dissimuler aveqoci eux, comme il ne fera aveques vous. Poorqnoy H est nécessité , pour adiever (1] tels incxinveniens, de recourir à sa bonne grâce ,.par le mérite de Jesus-Christ , son fils : auquel je prie et requier dévotement , qu'il vous préserve de tous ineonvenlens , et vous doint grâce de vivre , et de prospérer en ce monde , à la louenge de Dieu , au salut de vostre ame , et à la prospérité de voi pals, et signeuries : et ainsi finit le présent escript , pour Introduction de la lecture des Mémoire de la Marche : dont il vous fait humble présent, se recommendant à vostre noMa grâce.

TANT A SOUFFBHT LA MABCHB.

(1) Esquiver, éviter.

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