PRÉFACE
Ayant de-présent souvenance de ce que dit le sage Soerates , qu'oisiveté est le délicieux iict, et la couche, où toutes vertus s'oublient et s'endorment, et, par le contraire, que labeur et exercice ^nt le repos, l'abisme, et la prison, où sont les vices abscons et roucés , et qu'ils ne se peuvent réveiller, ne ressourdre, sinon que par ladicte oisiveté , mère de tous maux , à cette cause, me trouvant tanné (i) et ennuyé de la compaignie de mes vices, et désireux de réveiller vertus lentes et endormies^ ay empris le fais et labeur de faire et compiler aucuns volumes, par manière de Mémoires : où sera contenu tout ce que j'ay veu, de mon temps, digne d'estre eseript et ramenteu : et n'enten pas d^escrire, ou toucher de nulles matières , par ouir dire, on par raport d'autruy : mais seulement toucheray de ce que J'ay veu , sceu , et expérimenté : sauf, toutesvoyes, que pour mieux donner àentendre aux lisans, etoyans, mon eseript, je pourray à la fois toucher pourquoy, et par quelle manière, les choses advindrent, et sont advenues, et par quelles voyes elles sont venues à ma congnoissance , afin qu^en eclaircissant le paravant advenu , l'on puist mieux entendre et eongnoistre la vérité de mon eseript.
Mais Je n'enten pas que ce mien petit, et malacottstré , labeur se doy ve appeler, ou mettre , du nombre des croniques, histoires, escritures, faictes et composées par tant de nobles esprits qui aujourd'hy, et en cestuy temps de ma vie, ont si soulennellement labouré , enquis , et mis par eseript (comme principalement ce tresvertueaxescuyer George Châtelain, mon père en doctrine, mon maistre en science, et mon singulier amy : lequel seul Je puis à ce Jour nommer
(1) Lassé.
et escrire la perle et Testoile de tous les histo* riografes, qui de mon temps, ny de pieça, ayent mis plume, encre, ne papier en labeur, ou en œuvre), ains seulement est mon entendement, pource que ooustumiérement Je vols et chemine en divers lieux , et en maintes places , et qu'il est occupé en songneux labeur, et «stude, et qu'au secret de sa chambre il amasse et assemble divers rapports, opinions, advis, et ramentevances, à luy raportees, dictes, et envoyées de toutes pars , et dont de tout , et de toutes parties, il fait si-notablement le profit de sa matière , qu'il n'en fait pas seulement à louer, mais à glorifier, priser, et aimer de tous les nobles cueurs du monde, à ceste fin, et pour faire mon devoir, et moy aquiter de la vérité des choses advenues deviint mes yeux, me suis délibéré de mettre par Mémoire , ce que J'ay veu et retenu au passé temps de ma vie, tendant à fin, que , s'il y a chose , dont ledict George , ou autre, en leurs hautes œuvres se puissent aider, ou servir, ils prennent et tirent (s'ils me survivent) hors des ronses et espines de mes rudes et vains labeurs , pour les coucher au noble Iict, paré et embausmé de leurs nobles et ricl es termes', inventions et fruicts : dont le goust et l'entendement ne peut Jamais empirer ne mourir. Je donques Olivier, signeur de la Marche , chevalier, conseiller, maistre d'hostel , et capitaine de la garde de treshaut, vertueux, et victorieux prince , Charles , premier de ce nom , par la grâce de Dieu duc de Bourgongne, de Lotrich , de Brabant, de Lembourg, de Luxembourg, et de Gueldres, comte de Flandres, d'Artois et de Bourgongne, palatin de Hai* naut, de Holande, de Zelande, etdeNamur, marquis du Sainct Empire, signeur de Frise, de Salins , et de Malines , leur aideray à mon
pouvoir, louant et graciant mon rédempteur Jesus-Christ , fils de la glorieuse Vierge , en ce qu'il luy a pieu me donner et impartir grâce , et especiale miséricorde , d'estre venu jusques au milieu de la voye et du chemin , terminé par le tour de nature, selon le cours de la vie présente : car, à Theure que j'ay ceste matière encommencee , J'aproche quarante cinq ans : et ressemble le cerf, ou le noble chevreul : lequel, ayant tout le jour brouté et pasturé diverses feuilles , herbes , et herbettes , les unes cueillies et prises sur les hauts arbres, entre les fleurs , et près des fruits, et les autres tirées et cueillies bas, à la terre , parmi les orties et les ronses agues , ainsi que Tappetit le desiroit , et Tadventure le donnoit : après qu'iceluy se trouve refectionné , se couche sur Thcrbe fresche , et là ronge et rumine , à gousl et à saveur, toute sa cueillette : et ainsi , sar ce my-chemin , ou plus avant, de mon aage, je me repose et rassouage, sous Tarbre de congnoissance : et ronge et assaveure la pasture de mon temps passé : où je trouve le goust si-divers, et la viande si amére, que je pren plus de plaisir à parachever le chemin, non congnu par moy, sous Tespoir et fiance de Dieu tout-puissant, que je ne feroye (et fust il possible) de retourner le premier chemin , et la voye, dont j'ay desja achevé le voyage : et toutesfois, entre mes amers gousts, je trouve un assouagement et une sustance, à merveilles grande , en une herbe , appelée mémoire : qui est celle seule , qui me fait oublier peines , travaux, misères et afflictions , et prendre plume , et empleyer ancre , papier, et temps , tant pour irtoy desennuyer, comme pour accomplir et achever (si Dieu plaist) mon emprise , espérant que les lisans, et oyans , suppleront mes fautes, agreroût mon bon vouloir, et prendront plaisir, et délectation , d'ouyr et sçavolr plusieurs belles, nobles , et solennelles choses, advenues de mon temps, et dont je parle par veoir, et non pas par ouyr dire.
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