‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 46 sur 157 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment messire Jacques de Bourbonycomtede ta Marche, mari de ta dernière royne Jehan, ne de Pf aptes j se rendit cordetier à Besançon.

Pource que Dieu et ses glûtiBHx faicts doyvent estre commencement de toutes bonnes œuvres, de tant je le loue et grade, qu'an ewnmenoeraent de mon aage, et du premier temps que je puis entrer en matière, et bailler ramentevance digne d'escrire, la première chose, dont je puis parler, est dévote et de saincte mé-

moire : et , combien que je ne veisse reellemeat que Teffect de ceste aventure, toutesfois il m'est force de deviser dont procéda le par avant : et n'est pas à entendre, pourtant, que je corrompe ce que j'ay dit , de non parler que de ce que j ay veu : car (comme dict est) par ks oommeDi» mens, s'ecJaircira et sera donnée à oongaolstre chacune matière : où je n'enten de dédairer^et descrire, que toute vérité. En ce temps, où je commence par l'an 35 (i), estoit duc de Boorgongne le bon duc Philippe, fils et successeur do duc Jehan, occis à Montereau , et père du due Charles, mon souverain signeur et maistre : du temps duquel Charles j'ai commencé à escrire ces presens Mémoires. Pour lors de l'an dessusdict vi* voit en Bourgongne un noble et puissant signeor, le signeur de Sainct-George , le Sage : et vrayement bien se devoit sageuommer: car il augmenta sa maison , d'avoir et d'aliances : et fbt che>ar lier de la Toison d'or : et se maria en grande et signem'ieuse maison : et se mainteint si hautement, tant à la oourt du duc Jehan de Boorgongne , comme à celle du bon duc Philippe, mesme au pals de Bourgongne, et en tootc» pars , qu'il estoit tenu et appelé du nombre des sages et des grands : et après luy vint messire Guillaume de Vienne; son fils : qui vendit et engagea toutes ses belles slgneuries , par fante de sens et de conduitte : et mourut h Tours en Touraine : et laissa son fils héritier, Jehan de Vienne : qui encore valut moinsdeTerto,et de personnage. Ainsi par ces deux a esté ia noble maison de Sainct-George destmitte et mancipee , mais nonpas celle de Vicsme : car encores , Dieu merci , en y a , qui hwmorablement se conduisent

Deux choses me font toucher de celle mais» de Sainct-George. L'une est regret en amour : et l'autre est pour donner à entendre comment^ ne par quelle manière, je vein premiéreneiit au lieu, où je vd ma première ramentevaoc^ • et est vray qu'en Fan de nostre Signeur, courant 1434, se meut une guerre, et une question entre aucuns signenrs d*Alemaigne et ledict signeur de Sainct-George , le Sage , dessusdiet, pour la terre et signeurie de Jou, en Bou^gne, que tenoit et possessoit ledict signeur : ^ pour ceste cause fut envoyé, mon père (qoi f nommoit Philippe de la Marche ) à tout ccrtai» nombre de gens-de-guerre , audict chaslel de Jou, de-par ledict signeur de Salncl4jeorge : pource que ladicte place est sus la fia de u comté de Bourgongne, et mardiil aux Al«w»gnes, et principalement à la comté de ww

MCMOIBES n*OLiyiER DK LA MAHCHK.

chaste) : dont le comte estoit un des principaux demandeurs.

Or, pourceque mon père pensoit que la guerre, et sa commission, fust chose de longue durées, il mena tout son ménage celle part : et, quant à moy, je fn mis à l'escole, en une petite bonne vile, à une lieue dudict Jou ( laquelle vile se nomme Pontarli ) et fn mis en la maison d'un gentilhomme, nommé Pierre de Sainct-Moris : qui avoit plusieurs enfans et neveux : qui pareillement aloyent à l'escoie, et dont depuis nous sommes retrouvés de celle nourriture à i'hostel du priice, et ses serviteurs domestiques, et prineipalement Jaques de Fallerans, et Estienne de Sainct-Moris : qui ont esté tenus et réputés deux tresvaillans escuyers, de leurs personnes.

Si pouvoye pour lors avoir Taage de huict à neaf ans : et en celuy temps vint, audict lieu de PoQtarli, le comte de la Marche, Jaques de Bourbon : qui avoit esté roy de Naples, et avoit renoncé au royaume, à la couronne et au monde, peur prendre Thabit de Sainct-François, et devenir cordelier de Tobservance : et tiroit à Besanson : auquel lieu il vescut, depuis, longuement cordelier.: et dans son cas, et dans son estât, je deviseray cy-apres : qui fut tel qu*il s*en suit. Peu de temps avant trépassa de ce siècle le roy Lancclot de Naples, et ne laisssa nuls enfans de son corps : mais demoura royne et héritière du royaume de Naples et de Sicile, une sienne sœur, nommée madame Jouvenelle. Celle royoe se maria à un moult bel et vertueux dievalier, du sang royal de France, et de la maison de Bourbon, de nom et d*armes : et se nommoit messire Jaques de Bourbon, comte de la Marche : e( par iceluy mariage fut celuy de Bourbon roy de Sicile et de Naples.

Geste royne Jouvenelle fut de tresgrand es- I>rit, et dame qui sçavoit et valoit beaucoup, et dont le royaome, en généralité, se tenoit forteontent : et par aucun temps le roy Jaques et elle régnèrent à Naples, en grande prospérité, amour, et union : mais, par succession de temps, celle union se ehangea^ et mua entre eux deux, en soupscm et defidence : dont j'ay ouy recorder diversement. Les uns disoyent que te roy Jaques youloit trop maistrisamment vivre avec elle, tant sur le gouvernement du royaume, comme sur ses plaisances et passe-temps. Autres disoyent que la Royne ne prit pas bien en gré aucunes assemblée^ de dames, par manière de festimens,<iaeJoumélementfaisoit le Roy : dont elleconceot aucune Jalousie : qui moult empira le repos des courages de chacune partie.

Fust par l'une ou par l'autre voye, il advint que, par succession de temps, elle, se voyant

Royne et dame de la terre, almee et obéle de tous, et cognoissant que son mari estoit étranger, non Roy, ne signeur en celle signeurie, que par elle, soubtivement, et par grande malice, se feit forte de ses gens et sujets, et prit et emprisonna le Roy Jaques son mari, et le mit en l'une des plus fortes tours du chastel de Gonstans, en Naples : auquel chaste! il demoura long-temps prisonnier et enfermé : et toutesfois luy monstra ladicte Royne telle amour et affection par longue espace, qu'elle mesme luy porioit et bailioit les mets de son boire et de son manger , doutant qu'autre, non sachant l'amour qu'elle luy portoit, et cuidant complaire à elle, ne l'empoisonnast. Tant dura celle estrange amour, et oeste seureté, sous main fermée, et close, qu'elle èlongna privante : et par fois se tenoit la Royne en autres de ses palais, et de ses chasteaux : et le roy Jaques (qui moult bel chevalier estoit, et en fleur d'aage) s'ennuyoit de celle prison, et avoit regret d'user sa vie en telle captivité.

Si s'appensa que la mer flotoit assez près d'iceluy chastel : et tant soubtiva aveques aucuns de sa fiance, qu'un petit battel luy fut amené : où il entra secrètement : et se tira jusques hors du royaume où il demoura certain temps : et disent les aucuns, qu'il échappa par soubtiveté, et par aide de serviteurs et d'amis : et autres disent, et me semble assez vraysemblable, que la Royne (qui ne vouloit ne sa mort, ne sa compaignie) avoit fait jouer et consentir le personnage de son échappement et de sa délivrance. Longuement demoura le Roy Jaques en Italie en grand regret, et à peu de plaisance : toutesfois menant moult belle et honneste vie de sa personne : et, en lieu des pompes, et grandes chères passées, il prit le ply et la dévotion de mener vie contemplative et tresdevote. En celuy temps regnoit une moult saincte et devote femme, religieuse de Saincte Claire, au pals de Bourgongne , nommée sœur Colette. Celle femme aloit par toute la chrestienté , menant moult saincte vie, et édifiant maisons et églises de la religion Sainct François et de Saincte Claire : et ay esté acertené que par son pourchas (t), et par sa peine , elle avoit édifié , de son temps , trois cens quatre vingt églises de fenmies, encloses et enfermées : dont 11 advint que celle sœur Colette fût advertie du cas du roy Jaques, ou par la voulonté de Dieu, ou par raport, ou autrement : et pourtant se trouva devers luy, et tant luy monstra des varianoes du monde, et des tours et retours de fortune, ensemble de la brièveté de ceste mortelle vie, qu'il prit confort

(1) Ses efforU.

MÉftiÛlBES d'ûLIVIBB DE LA MARCHE.

en son adversité, advis sus les dangers à venir, et résolution d'attendre la mort asseuree, au chemin, et en la voye de religieuse pénitence : et se délibéra de prendre Thabit de Sainct François, et de se rendre en l'observance, en la tierce ordre (car encores vivoit la Royne sa femme) et choisit le lieu de sademoure à Besanson, en la comté de Bourgongne. Ce qu'il fit et exécuta : et de présent je me tay de parler et d'escrire de tels commencemens , par moy non veus , pour deviser ce que j'ay veu de ceste matière et comment, ne par quelle manière , il entra au lieu de Pontarli : où je fu présent.

Comme dessus est dit, le Roy Jaques de Naples se tira, des Italies, au pais de Bourgongne, au lieu de Besanson : et me souvient que les gens-d*eglise de la vile de Pontarli , ensemble les nobles, les bourgeois, et marchans, firent une congrégation et une assemblée, par procession, pour aller au-devant du roy Jaques, qui venoit en ladicte vile : et y mena le maistre de l'escole ses escoliers : duquel nombre j'estoye : et ay bien mémoire que le Roy se faisoit porter, par hommes, en une eiviére telle, sans autre différent, que les civières, en quoy Ton porte les flens et les ordures communément : et estoit le Roy demi-couché, demi-levé, et appuyé à rencontre d'un pauvre méchant derompu oreiller de plume. Il avoit vestu, pour toute parure , une longue robe d'un gris de trespetit pris : et estoit ceint d'une corde nouée, à façon de cordelier : et en son chef avoit un gros blanc bonnet ( que Ton appelé une cale ) nouée par dessous le menton : et de sa^persoune il estoit grand chevalier, moult beau, et moult bien formé de tous membres. II avoit le visage blond et agréable : et portoit une chère joyeuse, en sa recueillette, vers chacun : et pouvoit avoir environ quarante ans d'adge : et après luy venoyent quatre cordeliers de l'observance , que l'on disoit moult grans clers, et de saincte vie : et après -iceux, un peu sur le loing, venoit son estât : où il pouvoit avoir deux cens chevaux : dont il y avoit litière , chariot couvert , haquenees , mulqs , et mulets, dorés et enharnachés honnorablement. Il avoit sommiers couverts de ses armes , et nobles hommes et serviteurs, tresbien vestus et en bon poinct : et en celle pompe humble, et devote ordonnance, entra le roy Jaques en la vile de Pontarli : et ouy racompter , et dire , qif en toutes viles , où il venoit , il faisoit semblables entrées, par humilité : et en cest estât fut con« duit en son logis : et delà, tira à Besanson : où Je le vei, depuis, cordelier rendu, et voué en la religon (car sa femme estoit trépassée); et fut la venue du Roy Jaques en Bourgongne, environ

la Magdalelne , 1435 : et , combien qu'en ce jeune aage où j'estoye, je feisse de ceste chose plus tost une grande merveille, qu'un grand extime, certes depuis , en crolssement de jours et d'aage, à remémorer ceste, matière, j'en fay et extime et merveille. Quant à la merveille, ne fait il pas à émerveiller de veoir un Roy, né et issu de royal sang, fugitif de son royaume, H issant freschement de la prison de sa femme, et de la servitude de celle, qui, par raison du serment de mariage, luy devoit estre sugette? Touchant l'estime, quand depuis j'ay pensé, et mis devant mes yeux, l'autorité royale, les pompes signeurieuses, les délices et aises corporéles et mondaines, lesquelles en si-peu de temps furent par cestuy Roy mises en oubli, et nondialoir, certes, selon mon petit sens, j'en fay une extime pleine de merveille : et à tant me tay , et fay fla à ma premiere.aventure.

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