‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 47 sur 157 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Briéve narration de la mort du duc Jehan de Bourgongne , et des guerres continuées à cette occasion^ justes à la paix d^Arras^ faicte entre le roy Charles septième , et le bon duc Philippe de Bourgongne.

En celle mesme saison, et année , j'ay sou* venance que je vey venir, audict lieu de Pontarli, un héraut : à qui l'on fit moult grande feste, et moult grande chère : car il avoit apporté cause de joye, de repos, et de soûlas. C^ luy héraut se nommait Franche-Comté : et aporta les nouvelles de la paix, faicte à Arras, en Artois, entre le roy Charles le septième de ce nom, roy de France, et le bon duc Philippe de Bourgongne, dessusdict. Pour celle paix, et pour celle joye, se feirent les feux, les danses, les ciroles (1 j, parmy la vile : et par les églises Ton chantoit. Te Deum laudamus : et rendoit on grâces à Dieu, de celle bonne œuvre : et me sera force de mettre par escrit aucune chose hors de ce que je vey, et de deviser d'où, ne par quelle raison meut la guerre, dont fut faicte la paix, •pour quoy je vey lesdicts feux , et dont j^escry présentement.

Si ce ne fust pour aquiter et parfaire ce, qoe j'ay mis avant au prologue de ces Mémoires , il ne fust ja besoing de travailler ma personne, ne de tanner ou ennuyer , tant les lisans , comme les escoutans , en ceste matière : car je sçay bien que toutes les escripturessont plelneset remplies*

(1) Réunions Joyeuses.

MEMOinCS DOLIVIËB DB LA MARCHE.

et les royaumes loingtaius , et voisins, tous apris et acerteoés de ce que de présent me faut escrire, et mettre avant, et dont je me passeray le plus brief qu'il me sera possible : c'est de la mort du trespreux , hardi , et vaillant prince, le duc Jehan de Bourgongne^ occis et meurdry , par ennemis reconciliés , au lieu de Montercau , en la présence, et sous le pouvoir , de monsieur Charles de France, Dauphin de Viennois, et dont tant de maux , tant de misères, de pauvretés , de meurdres , d*efforcemens , d'extorsioDS , et de griefs, sont advenus au royaume de France , qu'un million d'hommes en sont morts, deux millions de mesnages perdus , et tant de terres demoûrees sans fruit et sans labeur, qu'elles, assemblées, sufflroyent pour faire un bon royaume , de grand et fertil revenu : et (qui pis est) celle douiente et douloureuse playe, ne peut, 00 ne se sçait guérir, qu'elle ne soit, d'an à autre , et de saison en saison, renouvelée et mise à sang frais , par les courages d'un chacun parti , enflés, dépités , et non saoulés de vengeance et d'estrif (I) : où 'je ne voy , ny ne congnoy, AQCun reméide, apaisement, ne guerison aucune, fors de supplier le pardonneur de noz meffaits, qu7l veuille par sa bénigne grâce et especiale miséricorde, mettre par divine inspiration , de chacune part, en oubliance et en uonchaloir, l'œuvre commise par violente et cruelle main , et au contempt d'honneur et de justice.

Puis-que vérité me contraint doncques, «n mon acquit, de déclairerle procedcment de eeste guerre , je m'en acquiteray , au moins mal , et le plus brief que je le pourray mettre : et fut vray,que, l'an 1419, fut une journée prise sous ombre de rapaisement des princes , et du royaume de France, au lieu de Montereau , et se devoit icelle journée tenir devant la personne de monsieur Charles de France, Dauphin de Viennois (lequel pouvoit avoir quatorze ans d aage); et à celle journée vint le duc Jehan de BourgoDgne, dessusdict, grandement accompaigné : et l'avoit a conduire, de ses païs, messireTanneguy du Chastel^ un moult renommé chevalier , natif de Bretatgne , Bretonnant : lequel avoit grande autorité devers le Dauphin : rtacertenoit ledict Tanneguy grandement le doc Jehan , de grand recueil et de grand amour trouver , envers ledict Dauphin : et luy fit le duc Jehan de grans dons et de grans biens : et le Jour de l'assemblée , le duc Jehan passa le pont de Montereau , à peu de ses serviteurs : et laissa hors de la vile toute sa compaignie , mît pié à terre , et trouva le Dauphin à la porte du

(i) Combat.

cfaastel , accompaigué dudit Tanneguy, de mes sjre Guillaume Bataillier, et autres ennemis dudict duc, a l'occasion de la mort du duc d'O)*leans : à qui ils furent serviteurs , et la mort duquel ledict duc Jehan avoua à Paris , devant les plus-prochains de son lignage.

Or avint (fustpar machination, délibération, ou autrement) qu'en la présence dudict Dauphin, luy estant à genoux devant Hiéritier de France, en faisant son devoir , les dessusdicts le meurdrirent,de haches et d'espees : dont grand'charge d'honneur demoura audict Tanneguy toute sa vie : combien que par plusieurs fois, et par plusieurs moyens , se voulust excuser. Là fut la pitié, et la perte grande , et le desarroy merveilleux : et, sur le corps dudict duc de Bourgongne , fut occis un chevalier de son hostel, gascon, frère germain du comte de Foix , nommé le signeur de Noelles, et pris le signeur de Sainct George, le Sage, dessus nommé , et autres. notables gens, bien désolés, et découfortés.

Toute son armée se dérompit et s'égara , chacun tirant et alant , sans ordre ne mesure, là où Dieu le conseilla : et de celle mort l'on parle encores diversement , touchant le consentement du Dauphin dessusdict. Car aucuns disent qu'il avoit consenti et sceu la conspiration du meurdre : et autres disent qu'à l'occasion du raport , que l'on luy avoit faict de certaines alliance^, que l'on disoit avoir esté faites entre ledict duc et les Angloys , ledict Dauphin avoit consenti que ledict duc Jehan fust pris , et constitué prisonnier , et qu'à l'occasion de sa jeunesse il ne peut estre maistre de ceux, qui avoyent gouvernement à l'entour de luy : parquoy l'homicide fut faict en sa présence , sous la couleur de ladiete prise.

Or est bien besoing que je recorde , en brief , les grans faicts , que madame fortune souffrit retourner de sa roue , parla mort aceidentalede cestuy noble prince. Ce futceluy, qui en ses jeunes jours osa personnellement emprendre et faire le voyage, pour laqueréle de la foy chrestienne , à-l'encontre du tres-puissant et redouté Turc, nommé Lamoratbay (2) : qui par sa force et prouesse marchoit au royaume de Hongrie : et, combien que la fortune tournast contre luy , cène fut par faute d'emprendre, ne défaire : et osa accomplir en sa personne, ce, que tant de princes abayent et menacent , et dont les uns demourent en négligence de la foy , pour leurs aises et délices mondaines, et autres pour leurs aguets diaboliques , querans les pertuis et les

(^) A murât 1.

MEMOIfiËS U OLIVIER DE LA MAHCUE.

voyes , pour surprendre leurs voisins , à la deinavehe, pour les destruire et grever souvent , de leurs vindications , en oubliant Dieu et son sainct service , et autres (si Je Tosoye dire) valent mieux, et sont plus idoines à menacer les ennemis sous la chaude cheminée, et en leurs chambres et sales dorées et peintes d'oysivetés, quils ne sont bons, dignes, nldoines, pour augmenter la foy,croistre leurs noms, ne sauver leurs âmes.

Mais, pour revenir aux faicts de ce noble duc, tantost après son retour de la prison du Turc dessosdict, il prit la queréle du frère de sa femme (qui fut de Bavière), livra la bataille à rencontre des Liégeois (qui se trouvèrent en nombre infini, avec leur eleude Pernez), les déconfit , et en occit , pour un jour , plus de quinze mille ^ et mit le pais en totale sugettion« Tiereement, il s*accompaigna d'environ six mille chevaux , vint à TArbre sec devant Paris , entra en la cité, et prit le gouvernement du Roy et du royaume : qui que le vousist ,.ou non. Quartement (ce que j'appelle plus-grande chose , que grand bien) il fit tuer le duc Louis d*Orleans frère du Roy , en la maistresse cité du royaume (c'est Paris) , l*advoua en plain conseil (comme est dict dessus) et se partit de Paris , sans autre détourbier. 11 soustint le siège d'Arras : où fut le roy de France en personne, contre luy. Il assiégea le roy de France en la cité de Bourges en Berry : et, pour le dernier de ses faicts, cuidant faire le profit , le bien , et Futilité du royaume de France , bien adverty des haines etrancunesque luy portoit monsieur le Dauphin , et ceux qui le gouvernoyent,en intention qu'il n'eust la note , et le reproche , qu'à luy eust tenu le rapaisement du royaume , il osa venir à sa mort : et mourut la dague au poing , et l'im des hardis chevaliers, qui onques issit du sang, ne de la lignée de France. Si prie à nostre Sauveur Jesus-Ghrist qu'il en veuille avoir l'ame.

De ceste mort fut le dueil , le pleur , et le cry si-grand , et si uni , par Bourgongne, Flandres, et Artois , que e'estoit pitié et douleur de Tooir et sçavoir : et principalement en voyant madame Marguerite de Bavière, dudiesse de Bourgongne, sa femme, et monsieur le duc Philippe, son seul fils et héritier , qui pouvoit avoir environ vingt deux ans d'aage : et pour lors sentit ces dures nouvelles si-asprement , et par telle emprinte au cueur , et aux entrailles, qu'il en cuida soudainement mourir : et tontesîbisilprit cueur de prince chevalereux et exercice de chevalier -de vertu : et incontinent manda les Estats de ses pals : qui tous , avecque luy, queroyent et demandoyent vengence de ceste offense et outrage désordonnée. Si trouva en con-

seil de prendre aliances et amitiés de toute» pars , et quérir l'aide et assistance de tous voisins, et où il en pouvoit finer (l). Ce qui fbt faict : et en trouva assez, et largement : et peut on légèrement croire que les Anglols , anciens en* Demis du royaume de France , ne furent pas déplaisans de l'inconvénient avenu : ains tantost, et diligemment, eurent moyens sortes chemins , pour avoir l'alianoe du nouvel duc Philippe de Bourgongne, oCTensé , à l*intentioii de partir à la despouille du noble royaume de France : et, d'autre part, furent les moye» trouvés, que le roi Charles sixième , père d« dessusnommé Dauf^n , fut mis es mains dodîct duc de Bourgongne : et teint parti et opinkm contraire de son fils , et le fils contre le père: et par ces aliances fut faict le mariage du roy Henry , le quint , roy d'Angleterre , et de madame Katerine de France, fille du roy dessnsdict et sœur dudict Dauphin : et fit le roy de France grans traittés, et desheritemens, an profit de sa fille , la royne d'Angleterre , et des hoin issans du roy Anglols et d'elle : et , de l'autre part, le Dauphin s'alla aux Espaignols^ et aux Escos : et commença la guerre de toutes pars: où tous les maux , que guerre sceut, ou peut , permettre ne trouver , se sont faicts , exécutés , et accomplis. Moult de batailles , de rencontres, d'assaux , de sièges de viles et de chasteanx , moult de belles et chevaleureuses exécutions et emprises , et maintes apertises d'armes ferait faictes d'une part et d'autre: dont je me tay: tant pour le laisser raeompter et eaerfre aux plus sages , comme aussi pour revenir à ma ma^ tiére : laquelle je quler continuer par sa pre* miére forme : mais force m'estoit de déelairer le motif de la guerre , pour monstrer oonunent d par quelle manière se trouva paix et afointcment en matière si diverse et ague.

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