‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 5 sur 157 · NOTICE SUR JEANNE 1) AUC · texte numérisé non relu

NOTICE SUR JEANNE 1) AUC

soienl vues par des clercs , et si on y Irouve quelque chose contre la foi chrétienne, elle s*en eipliquera avec ses conseils qui sont au ciel ; s'il y a quelque mal dans ce qu*elle a fait ou dit, elle ne veut pas le soutenir; elle serait désolée d'être sur quoi que ce soit en opposition avec Téi^lise. Après cette réponse de Jeanne, qui aurait dû satisfaire des juges qui n'auraient cherché que la vérité , on en vient à la distinction entre Téglise mililante et l'église iriomphanle. Le procès-verbal mentionne à peine les explications qui furent données k ce sujet.

Cette grande question de la soumission k l'église, qui allait devenir le fond du procès, est jetée d'abord comme par distraction dans les débats ; puis on revient à d'autres questions dont on s'était occupé dans les séances précédentes ; on interroge l'accusée sur ses diverses tentatives d'évasion, a Notre Seigneur , répondait Jeanne , ne m'a pas permis jusqu'ici de réussir.— Parliriez-vousde présent si vous trouviez votre point de partir?— Si je voyais l'huis ouvert, si mes gardes et les Anglais ne songeaient point à m'arrèter , je croirais que c*est la volonté de Dieu et je m*en irais.— Si Dieu ne vous envoyait secours, et ne vous montrait sa volonté, feriez-vous quelque entreprise pour sortir?— U proverbe dit : aide loi, DieuVaidtra.ii Ces tentatives d'évasion paraissaient beaucoup préoccuper les juges, car ils y revenaient souvent. Croyaient-ils par \k jusiifler les rigueurs exercées envers la jeune captive, ou craignaientils pour sa délivrance l'effet des sortilèges dont ils poursuivaient Taveu?

Jeanne n'avait point entendu la messe depuis qu'elle était arrivée dans la bonne viiie de Rouen^ et elle s'en plaignait; on lui objecta que pour assister au service divin il fallait quitter l'habit d'homme. « Faites-moi faire, dit-elle alors , une robe longue jusqu'à terre, pour aller k l'église; puis à mou retour je reprendrai l'habit que je porte.nLes juges exigeaient qu'elle ne reprît plus les habits de son sexe. Ou en resta là , et Tinterrogateur en revint à la question de la soumission à l'Eglise, a Toutes mes œuvres , dit la Jeune vierge, sont dans les mains de Dieu et je m'en rapporte à ses jugements ; je certifie que je ne voudrais rien dire et faire contre la foi chrétienne, et si j'avais rien fait ou dit qui fût trouvé par les clercs contraire à la ^ raie religion de notre Seigneur, je ue voudrais le soutenir mais le 6ott- (erùiê kart» » Rien de plus simple que cette réponse ; mais ce n'est pas ce qu'on cherchait ; il s'agissait d'amener Jeanne à, répondre de manière à laisser des doutes sur l'orthodoxie de ses croyances. Ce n'est qu'au procès de révision qu'on put savoir quels moyens avaient été employés pour parvenir à ce but odieux. On avait aposté auprès de la Pocelle, comme nous l'avons dit, des hommes chargés de gagner sa confiance et de la préparer à faire les aveux ou les déclarations dont on avait besoin; un des assesseurs dévoué à l'évèque de Beauvais, Nicolas Loiseleur,

se présenta à Jeanne, comme un prisonnier français, comme on compagnon d'infortune, et d'après les Instructions qu'il avait reçues. Il devait amener la captive à ne point se soumettre au jugement de l'église.

Avant de terminer cette séance, on demanda à Jeanne quelle espèce de culte elle rendaità sainte Catherine , à sainte Marguerite , à saint Michel. On lui demande si elle leur avait offert des cierges, et si elle avait fait dire des messes en leur nom. Elle répond qu'elle a offert des cierges par la main du prêtre, et que ses prières comme ses offrandes ont toujours été adressées aux saints et saintes du paradis. On voulait lui faire dire qu'elle rendait un culte à ses apparitions, et déclarer ensuite que ces apparitions étaient l'œuvre du démon, (c Avez-vous fait vos offrandes aux êtres surnaturels qui vous ont apparu? — Je n'ai rien fait qu'en l'honneur de Dieu , de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au ciel. — Comment vous est apparu saint Michel? — Sous ie$ iraiu <fiin vrai prud'homme. — Quelle doctrine vous enseigna-til ? — Sur toutes choses, il me disait que je fusse bonne enfant et que Dieu m'aiderait; il me disait que je vinsse an secours de Charles, et me racontait la piiié qui esioii au royaume de Franee.9

Une chose dont les juges ne parlaient Jamais et dont la Pucelle parlait souvent, c'était la gloire de la France : tantôt elle disait que Dieu l'avait envoyée k Charles^ file de Charles, roi de France^ qui seroil auiti roi de France ; tantôt elle disait que les Français auraient de si grands avantages à la guerre , que tout le royaume de France leur reviendroii. Jeanne répétait chaque jour ces prédictions devant les Anglais et devant ses juges dévoués aux Anglais. Elle se persuadait qu'on ne la persécutait que pour la forcer à désavouer la mission que Dieu lui avait donnée de sauver la France, et voilà pourquoi elle revenait sans cesse sur le même sujet, au risque d'irriter contre elle tous ceux qui tenaient sa vie entre leurs mains.

Séance du 17 mart. — Déjà plusieurs fois on avait parlé de la soumission à l'église militante, mais toujours sans explication. La Pucelle, pressée par l'évèque de Beauvais , lui avait dit dans un de ses iuterrogHtoircs:a Qu'est-ce que l'église? Est-ce vous? Si c'est vous qui êtes l'église , je no veux pas me soumettre à mes ennemis. » Noos n'avons pas besoin de dire ici que cette réponse de Jeanne n'est point rapportée dans les procèsverbaux ; elle no fut connue qu'au procès de révision. Dans la séance du 17 mars , on revint à la question de la soumission à l'église; et quoique cette question ne fût pas encore très-nettement définie, on entra néanmoins dans quelques dé» tails. « Dites-nous si vous vous en rapportez à la détermination de l'église? — Je m'en rapporte à notre Seigneur qui m'a envoyée , à Notre-Dame, à tous les benoîts saints et saintes du Paradis; et m'est advis que c'est tout un de notre Seigneur et de l'église. — « Alors lui fut dit ( nous copions le procès-verbal ), qu'il y a

Sl'UNOMMKK LA Pl'CËLLK D*OnLÉA>S.

i'égiise triompbaDCe où est Dieu, où sont les saints, les ai»ges et les âmes sauvées, et l'église militante qui se compose de notre Saiut-Père le Pape, des cardinaux , du clergé et de tous les boas chrétiens et catholiques ; celte égHse bien assemblée ne peut errer et est gouvernée par le Saint-Esprit. » — Je suis venue au roi de France, dit alors Jeanne, de par Dieu, de par la vierge Marie , de par l'église victorieuse de là haut ; à cette église-là je soumets tous mes faits et dits ; pour réglise militante , je n'ai rien à répondre maintenant.» On volt par cette réponse incertaine de Jeanne que les perfides conseils de Loiseleur avaient produit leur effet : toutefois l'accusée aurait fort embarrassé ses juges, si elle les avait interrogés à son tour, et les avait sommés, au nooi du Dieu protecteur des opprimés et des faibles , d'expliquer clairement ce qu'il y avait d'obscur et d'équivoque dans les questions qu'ils lui adressaient. Elle aurait pu leur demander si eux-mêmes comme juges se donnaient pour les représentants de l'universalilé des chrétiens , et comment la chrétienté, sans Tintervention du Papo et du concile, leur avait délégué le pouvoir de la juger ; elle aurait pu leur demander comment le roi d'Angleterre, au nom duquel le procès avait commencé et se poursuivait, avait le droit de faire parler l'église dans une cause qui lui était personnelle, et d'invoquer l'autorité de Jésus- Christ contre des prisonniers de guerre I

Dans cette séance du 17 mars revinrent les questions faites plusieurs fois sur l'habit que la Pucelle s'obstinait à garder ; son esprit était alors préoccupé d'une peusée triste : un arrêt fatal pouvait avancer pour elle le moment où il faut tout quitter; elle conjure d'avance les seigneurs de l'église de lui faire donner à sa mort une lonffue chemise de femme , et tin chaperon ou eouvreehef pour sa tète, o Du reste j'aime mieux faire mon martyre (oui d'un coup, ajottla-t-elle , j'aime mieux mourir, que de révoquer ee que notre Seigneur m'a fait faire, w

On lai demande si sainte Marguerite et sainte Catherine haïssent les Anglais. « Elles aiment ce que notre Seigneur aime , et haTssent ce que Dieu liait. — Dieu hait-il les Anglais? — Religieusement parlant , je ne sais rien ; mais je sais bien qo'ils seront bouiés hors de France^ excepté ceux qui y mourront, — Dieu élait-il pour les Anglais quand leurs armes étaient triomphantes? — IKeu a permis peut-être que les Français fussent battus à cause de leurs péchés. »

On fit de nouvelles questions à Jeanne sur ses apparitions, sur le langage, sur la forme, sur la nature des anges ei des saints ; l'accusée renvoie à ce qu'elle a déjà répondu , ou garde le silence. On l'interroge de nouveau sur ses armes et sur Fon étendard. « Quelles armes offrltes-vous à saint Denis? — Un blanc harnais entier pour un homme d'armes, avec une épée gagnée devant Fans. — A quelle fin offrîtes vous ces armes? — Par dévollon , ainei qu'il est accoutumé par les

gens d'armes quand ils sont blessés.— Etait-ce pour qu'on les adorât? —Je les offrais à saint Denys parce que c'était le cri de France» — Pourquoi les cinq croix sur l'épée trouvée à Sainte-Catherine de Fierbois? — Je l'ignore. — Sur quel modèle avez-vous fait peindre les anges eu votre étendard? — D'après les images qui sont dans le» églises. — Disiez-vous à vos gens d'armes qu'en vertu de votre étendard , vous gagneriez les batailles?— Je leur disais qu'ils suivissent mon étendard hardiment et que Dieu les aiderait. — L'espérance de la victoire était-elle fondée sur vous ou sur votre étendard? — Sur notre Seigneur. — Que signifiaient ces mots , retnicés sur votre étendard, Jésus, Mariât — Les clercs l'avaient ainsi écrit. — Pourquoi votre étendard fut-il plus porté que les autres en l'église de Reims? — // avoil été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur, »

Nous abrégeons beaucoup cetjinterrogaloire, qui fut repris l'après-dlner. Dans celte seconde séance, tous les chefs d'accusation furent passés en revue ; on abandonna , on reprit tour à tour les questions sur les fées « sur les auges , sur les mauvais esprits, sur 1 étendard de Jeanne, et parmi toutes ces questions , revenait quelquefois celle de la soumission â l'église. Comme on demanda à l'accusée si elle se croirait obligée de répondre au Pape, vicaire de Dieu, sur toutes choses concernant la foi : « Je requiers, répliqua-t-elle, d'être menée devant lui , et je répondrai comme il conviendra, v»

Séances du 27 c/ du 28 mars, — Il n'y eut point d'interrogatoire ou de séance judiciaire depuis le 17 mars jusqu'au 27. Dans cet intervalle, ceux qui menaient le procès convinrent de réduire les chefs d'accusation à un certain nombre d'articles, qui seraient tirés des réponses mêmes de l'accusée , et sur lequels Jeanne serait de nouveau interrogée. Les notaires-greffiers écrivent ici en marge de leurs minutes , qu'on va passer du procès d'office au procès ordinaire : avec des juges qui respectaient si peu les règles établies , les mots de procès ordinaire et de procès d'office ne sauraient avoir un sens bien précis. Déjà plusieurs fois le procès de Jeanne avait changé de face, et les formes nouvelles qu'on allait suivre ne devaient pas rassurer les amis de l'humanité et de la justice , car elles n'avaient pour objet qu'une prompte condamnation. A mesure que nous avançons dans ce procès , nous croyons assister à quelque drame terrible, à un drame où tout se complique et prend une couleur plus sombre de scène en scène, où chaque acte redouble notre effroi on notre compassion, et nous fait pressentir la catastrophe.

Le 27 mars, jour du mardi saint , révêqne do Beanvais et les assesseurs se réunirent dans la grande salle do château de Rouen ; Jeanne y fui amenée ; le promo/«iir, qni faisait l'office d'accusateur public, fit lecture de trente articles ou assertions, renfermant loos les griefe allégués us*

Page 1