CHAPITRE IV
Comment la guerre continua entre les François et Anglois : et comment r auteur de ces presens Mémoires fut mis page en la maison du bon duc Philippe de Bourgongne.
Or est besoin que Je tienne le droit chemin de mon usage, et que plufr«vant Je discerne et devise du temps, et des aventures, en poursuivant ma matière : et me faut enoores retourner et rechercher aucuns cas , avenus en traitant la paix dessusdicte: et fut vérité qu'il fût traité, pour le bien de paix universelle , que la duché de GiUcnne et celle de Normandie demoureroyent aux Anglois , et ils quitteroyent le résidu de leur qnerelle: mais lesdicts Anglois disoyent (fue c'estoit partage dont ils estoyent desja possesseurs , et qu'en cecy n'avoyent point de creûe, ne de profit. Parquoy ils ne voudrent tenir l'apointement dessusdict : et demourérent ,par ce bout, en guerre, comme devant, à-rencontre des François.
D'autre part, messire Jehan de Luxembourg , comte de Ligni, suget, et parent du duc de Bourgongne, ne voult point estre compris au traité de la paix , n'abandonner les Anglois, ne son premier serment. Ledlct comte de LIgni estoit un grand homme de guerre , puissant d'avoir et d'amis, vaillant et entrepreneur, et l'un des plus renommés chevaliers de son temps. Il tenoit beaucoup et largement de viles, et de cfaasteaux
en frontière de Hainaut , de Champaigne , et de Barrois : et avoit gens et soodoyere , duits à la guerre , et nourris de butin : et peut on légèrement croire qu'ils vivoyent avec leurs voisii», et qu'ils monstroyent de toutes pars, qne la paix estoit pour eux , à traiter , consentir , et à faire : et estoit ledict comte de Ligni porté des Anglois , et aimé du duc de Bourgongne : et conduisit sihautement ses afaires , qu'il vescut et finit eo grand bruit , et sans foule.
Pareillement sur la marche de Bourgongne se tenoyent messire Tibaut, bastard de Nenf- Chastel , le bastard de Yergi , et autres Boorgongnons : qui s'estoyent enforcés et garnis es places de Dernay, de Monteselaire , et autres places, prises sus le duc de Bar : et lesquels , sur la fin de la guerre, recueillirent oe qu'ib peurent prendre et avoir, pour leur dernière main.
En Champaigne , et sur les marches de la daché de Luxembourg (qui pour lors estoit un paîs plain de haussaires et de coureurs) se tenoit le signeur de Commersy , riche signear et passant : et tenoit places et soudoyers asseï , et plusieurs : et faisoit guerre au premier rencontré : et prenoit et ravissoit, de toutes pars , prisooniers et butin : dont il éleva tm merveillcox avoir.
Sur les marches de Metz, de Loxemboni^, de Bar , et de Lorraine , se tenoit Henry de la Tour, au lieu de Pierrefort : et tenoit les cités de Tou et de Verdun en rente d'apatia (1] , et tous ses voisins en sugettion.
Tout le tournoyement du royaume de Franee estoit plein de pli^ces et de fortreses : dont les gardes vivoyent de rapine et de proye : et par le milieu du royaume, et des palsTotsins, s'assemblèrent toutes manières de gens de compagnies (que l'on nommoit escorcbeurs) et chevauchoyent et aloyent de pals en pais , et de marche en marche , querans victuailles et aventures , pour vivre et pour gaigner , sans regarder , n'épargner les pals du roy de Franee, da duc de Bourgongne , ne d'autres princes do royaume : mais leur estoit la proye et le butin tout un , et tout d'une querelle : et lurent les capitaines principaux, le bastard de Bourbon, Brusac, Geofroy de Sain-Belin , Lestrae, le bastard d'Armignac , Rodigues de Yillandras , Pierre Régnant, Regnaut Guillaume, et Anthoine de Chabannes, comte de Dammartin : et, combien que Poton de Saintreilles et la fiire fuissent deux des principaux et des plus renommés capitaines du parti des François , tovteslMS
(I) En vertu d'un traité.
NBNOiaiS OOLIVIEB DB LA MABCHE.
ils forent de ce pillage , et de celle esoorcherie : mais ils combatoyeDt les ennemis du royaume : et teooyent les frontières aux Anglois, à Thonnear et recommandation d'eax, et de leurs re^ nommées , et à la vérité , lesdicts esoorcbeurs firent moult de maux et griefs au pauvre peuple de France, et aux marchans, et pareillement eo Boni^ngne et à l'environ.
Car à ceste occasion falut que les Boorgon* gnons se missent sus : qui tenoient les champs en grand nombre, et vivoyent sur le pauvre peuple, en telle deridon et outrage, que le preniier mal ne faisoit qu*empirer par la médecine : et les nomnioit<m les retondeurs : car ib retondoyent, et reoovroyent tout ce que les premiers avoient failli de haper et de prendre : et qui me dmnandenrit comment ce pourroit estre qu'ainsi , après la paix , faicte à Arras , jurée et promise par le roy de France , sisolenneliement qu'il est çy-dessus escrit et toQché, ses capitaines, serviteurs, et gensd'armes , pilloyent et eouroyent les pals de Bour» gongne, et leur portoyent beaucoup plus de dommages , qu'Us ne firent du temps de la plusforte guerre, qui onques fut entre eux ; à ce je respon , et vray est , que le Roy et le royaume de France furent en iceluy temps fort chargés de grand nonabre de gens-d'armes , de divers paSs et contrées : qui avoyent bien servi, et leur faioit, pour le devoir , faire entretenue , payement ou récompense. A qnoy le Roy ne pouvait fournir, pour les affoires passées, portées et soustenues.
ToQtesIbis Jamais ne les porta, ou soustint en ceste qu^^Ue : mais les abimdonna et desavoua, par cris publlqs et universels : et ay lx)nne mémoire que le comte de Fribourg, pour lors gou- Temeor de Boorgongne, se tira à Ghallon sur la Sosne, et y assembla tous les signeurs et capitaines du pals : qui iirent phisieurs courses et emprises sur les escorcheurs dessus-dlcts : et desquels (s'aucun on en prenoit) on en ikisolt justice pul>llque, et de main de bourreau, comme de larrons, plllars, et gens abandonnés : et certifie que la rivière de Sosne et le Doux estoyent A pleins de corps, et de charongnes d'iceux escorcheurs, que maintefois les pesdieurs les tiroyent, en lieu de poisson, deux à deux, trois à trois corps, liés et acouplés de cordes ensemble : et en avint plusieurs tels piteux cas et semblables : et dura pour celle fofe oeste pestilence, depuis Tan 86 Jusques à l'an 38.
Geluy an 1438 se partit, de ses pals de Flandres, le duc Philippe, pour venir en son pals de BourgoDgne (où il n'avoit esté depuis les sièges d'Avalon, de Grancy, et de Plore Pertuis : les-
quelles places reconquit à force d'armes sur les François) et laissa, au lieu de Brucelles, lé comte de Charolois son fils : et ordonna gouverneur pour luy, en Picardie, le comte d'Estampes : lequel, aoompaigné de mille ou douze cens archers de Picardie, conduisit et mena iedict duc, Jusques près de Bar-sur-Aube : auquel lieu les Bourgongnons s'estoient mis sus, pour le re^ cueillir : et, si-tost qu'il fat à Digeon, Tarmee se rompit : et tint le duc la feste de Noël en sadicte vile de Digeon, en grande feste, et grande solennité : qui rcjouissoit moult fort Bourgongne, et principaiemrat la noblesse et hi signeurle du pâte : qui longuement avoyent esté sans leur signeur veoir : et environ les Boys se tira le duc au lieu de Nevers, fort, et noblement acompai* gné des nobles de son pais de Bourgongne: et là se trouvèrent la, plus-part des princes du sang de France : nommément Charles de Valois, duc d'Orléans : que le duc Philippe de Bourgongne, par son pourchas et par sa mise, avoit retiré et rachepté de la prison des Anglois, et luy avoit donné en mariage madame Jehanne de Cléves, sa nièce : et se traitèrent et firent moult grandes amitiés et aliances, entre ces deux nobles princes. Ce qui ftat Uen et deuêment entretenu par toutes les parties. Là estoit le comte d'Angoulesme, frère du duc d'Orléans dessusdiet, le duc Charles de Bourbon et d'Auvergne, le comte de Vendosme, le comte de Dunois, iMstard d'Orléans, et moult d'autres grans et nobles per* sonnages. Là estoit ladicte duchesse d'Orléans, moult i)elle dame, madame Anne de Bourgongne, duchesse de Bourlwn, et sœur du dessusdiet duc Philippe, et moult belle compaignie de dames et damoiselles : et y feit on moult grande feste, joustes, banquets, et divers festimens, les uns avec les autres : et entre les princes fût pourparlè et traité de moult grandes choses, tendans à l'utilité et profit du Boy, des princes-, et du royaume de France : et singulièrement fut advisee, et mise avant, la seurté, le moyen, et la façon, comment le duc de Bourgongne se peust trouver devers le Boy, pour faire son devoir, et demourer aveques luy en telle privauté et fiance, comme ranaour et le cueur y estoit : et, à la vérité, et Tun et l'autre le queroyent et desiroyent : et Airent lors les choses fort-aprochees : mais toujours llnfemal (qui ne dort) sous couverture de défidence, malideii* sèment renouvelée par les malheurtés avenues et passées, rompit et élongna ceste bienheureu* se et salutaire œuvre : et se parbouta es corps maudits d'aucuns reporteurs, déloyaux et nm^ vais : qui d'un oosté et d'autre rompirent b^ dicte emprise : et se départirent iceux -prifieps,
Kl li. MOIRES D*OLIVIEB DE LA MARCHE.
de la cité de Nevers,- en grand'amour et union, et se retira chacun en sa signeurie : et s'en revint le duc Philippe en son pals de Bourgôngne, au lieu de Digeon : et, la Karesine après, se tira en sa cité de Cbalon sur Sosne : auquel lieu il deraoura jusques environ la Penteooste : et audict Heu de Ghalon, et à celle fois, messire «Guillaunie de Lurieu, signeur de la Queuille, m'amena à la Court : lequel signeur de la Queuille, et dame Anne de la Chambre, sa femme, me nourrirent en leur hostel, depuis l'an 37, que mon père mourut, Jusques à Tan 39, que lors messire Anthoine, signeur de Cirouy, premier chambelan de mondict signeur le duc, requit à mondict signeur le duc, qu'il luy plcust, de sa grâce, en faveur des services faits par mes prédécesseurs, me retenir de son hostel. Ce que le bon duc de sa grâce acorda : et pouvoît avoir alors treze ans d'aagc : et ordonna mondict signeur que je fusse son page, avec plusieurs autres nobles Jeunes hommes de divers p8^ : et fu mis es mains, et sous le gouvernement, de Guillaume de Scrcy, premier cscuyer d'cscuyrie.
Or soit pris en gré ce, que J'ay sçeu ramente- Voir et escrire des choses advenues, tant devant mes yeux qu'en maintes autres apparences : lesquellte, enoores que Je ftisse Jeune d'aage sans grand sens et experlment, ay toutesfois récitées et eseriptes à la vérité , et sans fable, et d!oresenavant rendray compte ( si Dieu me donne temps, loisir, et vie) de ce que Dieu m'a donné grâce de veoir et incorporer, moy estant à Court, et en lieu pour veoir et congnoistre beaucoup de grans biens, si Je les ay sçeu retenir et apprendre.
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