‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 52 sur 157 · XX> CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

XX> CHAPITRE VII

Comment Frédéric roy des Rommains, et le bon duc Philippe de Bourgongne se veirent etfesteyérent en la ville de Besançon.

En celle mesme année monsigneur Frédéric, archeduc d'AustrIche , fut faict roy des Rommains : et depuis , estant venu à Ai)^ la Chapelle , et traversant partie de l'Empire , pour â'en retourner en ses pais d'Austriche , et ailleurs, par moyens, trouvés d'un costé et d'autre , passa et vint en la cité de Besançon , au comté de Bourgongne : laquelle est cité et siège d'empereur : et, pource que c'estoit au paîs ej; eu la aigneurie du duc ; comme comte de Bourgongne, il se tira audit lieu de Besançon, environ huict Jours avant que le roy des Rommains y arrivast : et se logea le duc es Cordeliers , et

(1) Pourpoints

fit préparer pour le Roy au palais de Tarchevesque, moult bonnorablement , de riches chambres, de soye, de brodure , et de tapisserie : et manda le duc les signeurs du paSs : lesquels y vindrent pour acoompaigner leur prince : et disoit on , par extime, que le duc de Bourgongne fut accompaigoé , à celle fois , de mille nobles hommes ses sugetsret, quand vint le jour que le roy des Rommains devoit arriver (qui fut par un jeudi) l6 duc de Bourgongne se tira aux champs , acoompaigné de ceux de sod sang et de sa noblesse : et me souvient que le signeur de Ternant conduisit ce Jour les archers du corps du duc, et portoit le paletot (i)d'orfeverie : qui moult bien iuy seoit : car ledict de Ternant estoit lors en fleur d'aage , beau ehevalier, de l>onne grandeur, brun de visage, et de moult i)elle taille, et, du demourant, l'un desacomplis chevaliers de son temps : et moult bien luv seoit la conduite des archers : et le mieux en point de celuy Jour fut un chevalier de Picardie, nommé messire Jehan , signeur de Crequi, chevalier de la Toison : et fut iceluy signeur de Crequi un tres-honorable chevalier, vaiUant eo armes, et grand voyageur : et, afin que rien n'oublie , environ quinze jours paravant , le due de Bronswic, un moult bel prince d'Aiemaigne, revenant de Saint-Jaques, vint visiter le doc, eo sa vile de Digeon : et l'amena lodiet duc avec Iuy, pour l'acompaiguer à celle assemblée : et en fat

honorablement acompaigné le duc de Boargoogne (car il parloit la langue d'Alemai-^;:iie : et sçavoit et congnoissoit comme Ton se devoit oonduire avec les signeurs de l'empire : car chacooe nation a sa manière de faire), et depuis le due de Bronswic eut en mariage la fille du duc de Cléves, ni écedu duc de Bourgongne dessosdict. Là estoit messire Louis de Chalon y prince d'Orange , un moult sage chevalier , et homnie de grand faict, le signeur d'Arguel son ÛU (qui acûmpagnoyent le duc , leur souverain sigacur,à moult grande compalgnie), Jehan de Vienne, signeur de Bussy , fils du signeur de Sainct-George, le signeur de Neuf-Ghastel, acompaigné de ses deux fils , le signeur de Blamoat, mareschal de Bourgongne, et le signeur de Montagu, son frère. Là estoyent le comte de Fribourg, et le marquis dcRotelin : et furent ceux, qui conduisirent la veue du Roy. et du duc. Là estoyent les signeurs de Couches, de Vergy,de Charny, de Monby, dePesmes, delaQueuille, et de Ray , et , brief , toute la noblesse du duché et comté de Bourgongne : et par un mardi (2 se tira le duc aux champs, à moult grand nom-

(2) IMei unlundL

MEMOinES DOLIYIEB DE LA MABCIU.

bre de cbevaux : et chevaucha hien demie lieue, avant qu'il encoDtrast le Roy des Rommains : qui venoit, grandement accompaigné des signeurs et dé ia noblesse d'Alemaigne : et chevauchoit en grand ordre , avec sa noblesse et toutes ses gens qui portoyent lances , targes (1), cranequins (2) ou armeures, dont il avoit grand nombre : et cbevauchoyent loing de luy , en la conduite d'un grand estendard, armoyé d'un grand aigle au milieu : et tenoyent moult bel ordre : et faisoit moult bel et estrange veolr ce grand nombre de targes de diverses peintures, et ces blonds cheveux de ce$ Rehaiguons (3) et Alemans : qui reluisoyent contre le souleil : et sonnoyent les clairons du Roy à l'aborder : mais les trompettes du duc deRburgongne ne sonnèrent , deppis qu'il veit les enseignes du roy des Rommains.

Le jour fut assez bel: et à Taprocher eut grand'presse de chevaux , d'un costé et d'autre : et s'arresta le roy des Rommains en une plaine : et, si tost que le duc de Rourgongne peut avoir veue du Roy , ensemble les princes et les gens desa oompaignie, tous se defulére&t (4) du chef, en grande révérence ; et pareillement feit le Roy, et ceux de sa oompaignie : qui furent grand nombre de ducs , de comtes, et de chevaliers , et beaucoup, habiles à la pareure, et comme le Roy : et, quand vint à l'aprocher , le duc de Rourgongne s'enclina sur l'arçon de sa selle , si-bas et si-reveremment, comme il le peut faire: et le Roy le receut treshumainement , luy rendant grand honneur de sa part. Là se feirent les honneurs, et les recueillotes, d'un costé et d'autre, entre les princes , les signeurs , et les nobles hommes : et puis pr lurent le chemin contre la cité.

Le Roy des Rommains estoit habillé d'un pourpoint à gros cul , à la guise de Rehaigne., et d*une robe de drap bleu brun : et avoit un chaperon par gorgé , dont la patte venoit jusques à la selle , et estoit découpé à grans lambeaux : et portoit en s<mi chef un petit chapel gris , à court poil : et sur son chapel avoit une petite et estroitte couronne d'or : et estoit sa première couronne : dont il avoit esté couronné à Ais en Alemaigne. Il fut homme de bonne taille , et beau signeur : et pouvoit avoir vingt six ans d'aage. Un chevalier portoit tousjours une espee devant luy. Ses sergens à masse , ses huissiers-d'armes, roys-d'armes, et heraux , chacun se mit en son devoir. Les clerons du Roy sonnèrent l'entrée : et non autres : et tous-

(t) Boucliers.

(2} Instrument pour bander les arbalètes.

(3) Bobémicas.

jours iiroit le Roy le duc de Rourgongne , au plus-près de luy qu'il pouvoit , en luy faisant grand honneur et grande chère. Quant à la personne dy duc dessusdict , il estoit vestu d'une robe noire : et portoit le coller de son ordre à son col : et certainement il sembloit aussi bien prince et grand maisti*e , que nul que Je veisse depuis. Il estoit monté sur un roussin bay : et recevoit les honneurs , que luy presentoit le Roy , si doucement et tant-honnestement , que fa façon et la mode estoit à tous plaisante et agréable : carde plus-courtois prince , ne mieux sachant ce qu'il devoit faire en tel cas , n'a pas régné de son temps : et toutesfois, servant à mon propos, pource qu'à l'heure j'estoye page du duc , et ne pouvoyelors comprendre ne sçavoir pourquoy n'a qu'elle raison se faisoyent les mistéres , ne les honneurs , Je fay une question par manière d'incidence.

Ce duc de Rourgongne (qui tant sçait d'hon* neurs et de biens) va au-devant de la seconde personne de chrestienté en élection. Pourquoy, c'est il fait, que luy (qui est de nativité maternelle, et en sugettion de plusieurs signeuries à luy appartenans, suget de l'Empire) n'est descendu Jus de son cheval, comme les autres princes de l'Empire font Journellement devant leur Empereur, ou devant le roy des Rommains, ayant possession par élection, et, d'abondant, desja une couronne prise à Ais ? Certes ce n'a pas esté du temps que J'ay esté page, n'escuyer, ne Jeune homme, que J'ay ccste question demandée, ne sceûe.

A ce Je respon deux poincts, ou deux raisons : qui ne sont pas à oublier, ou à non ramentevoir, pour appaiser les demandeurs. La première si est, que le duc Philippe de Rourgongne estoit fils, en tiers, du roy Jehan de France, et issu paternellement du noble lict, du sang, et de la maison royale de France. Ce que le duc vouloit bien monstrer aux Alemans. La seconde fut, qu'iceluy monsieur Frédéric d'Aus^ triche n'estoit encores que roy des Rommains, et non-pas Empereur receu, mais eleu : et les signeuries, qu'il tenoit en l'Empire, en tant qu'elles pouvoyent estre sugettes ou tenues, c'estoit comme de l'Empereur, et non-pas comme du roy des Rommains : et toutesfois Je croy la première raison plus-vraye.

Tant chemina celle noble compaîgnie, qu'ils arrivèrent à l'entrée de la cité : et là les citoyens aportérent un palle de drap d'or, porté par les

(i) Se découvrirent la télé.

(5) Un dais.

MKMOIUES D0I.1MEB DE LA MARClIfi.

plus-notables bourgeois d'icelle cité : sous lequel patle entra le roy des Bommains : et à la venté il travailla beaucoup, et mit grand'peine, de faire que le duc de Bourgongne entrast aveques luy sous ledict palle : mais le duc ne le voulut point faire : alns chevauchoit au costé senestre du Boy, la teste de son cheval aussi avant, que la cuisse de celuy du Boy. Toute la noblesse, tant de TEmpire, comme de Bourgongne, chevauchoyt en belle ordonnance. Là estoit le digne arcbevesque de Besançon, à pié, et en procession, et tous les prélats, et les gensd'eglise de la cité, portans reliques, et choses dévotes, au-devant du Boy : et tant cheminèrent, qu'ils arrivèrent au palais : où le Boy descendit, et le duc avec luy : lequel convoya le Boy en Teglise, et en sa chambre : et puis prit congé, et s'en revint en son hostel : et n'est à oublier que Simon Doursan, un gentilhomme de la Comté, comme mareschal héritier de l'Empereur à Besançon, eut le cheval du Boy, de son droit.

Chacun Jour visitoit le duc de Boui^ngne le Boy : et, le dimenche suyvant, feit le duc un grand et riche disner : où le 'Boy et les signeurs de sa compaignie disnérent : et ay bien souvenance que le duc porta celuy jour, une echarpc d'or, garnie de balais et de perles : que l'on extimoit valoir plus de cent mille escus. A la table du Boy ne disna que le duc son hoste : qui moult courtoisement et de grand cueur le récent, et festeya en son logis : et moult souvent tranchoit le duc la viande, et la presentoit au Boy, et le servoit à celuy disner, comme celuy, qui bien le sçavoit faire. Apres disner se retira le Boy, et les principaux de son hostel, en une chambre : et là vint le duc, son chancelier, et autres de son conseil : et là ftit commencé à ouvrir les matières de leurs affaires : dont (à ce que j'entendy et sçeu depuis, et grand temps après) le plus-grand'affaire, qui fut entre eux, estoit pour les comtés de Hainaut, de Holande et de Zelande : pource qu'elles estoyent venues par succession de madame Jaque de Hainaut : et disoit on que celles signeuries, venans à flile, devoyent revenir à la slgneurie de l'Empire : et pareillement furent aucunes questions, pour la duché de firabant : que Ton disoit non estre relevée par le duc de Bourgongne suffisamment, et dont Autrefois avoit esté question entre l'empereur Sigismond et le duc dessusdict, pour cette matière : et aussi ftit question de madame Marguerite de Bourgongne (1), mariée au duc Lupus,

(1) Lises Catherine : elle éuit fllle de Philippe-le- H^rdj ; elle épousa Léopold d'Autriche en 1393.

d'AustrIche : et demandoit monsigneur de Bourgongne de grans arrérages, deus en ceste partie, sur les biens dudict Lupus. De toutes ces choses furent plusieurs grandes et notables raisons aleguees, par le conseil d'un costé et d'autre : et Airent plusieurs journées et assemblées tenues en l'hostel du Boy, en la chambre de son conseil.

Environ six jours après, vint au lien de Be^ sançon madame Ysabel de Portugal, duchesse de Bourgongne, acompaignee de la comtesse d'Estampes, et de plusieurs autres dames et damoiselles : et se partirent tous les princes rt signeurs de la maison du duc, pour aller au-devant d'elle : et mesme le roy des Rommains, accompaigné de sa chevalerie, alla an-devant de ladicte duchesse, bien un quart de lieue hors la vile. La duchesse entra en une litière, concerte de drap d'or cramoisi, et après elle deux haqu^ nées blanches, couvertes de mesme la littiére : et les menoyent deux varlets à pié. Apres \enoyent douze dames et damoiseîles, à haquenees, harnachées de drap d'or : et, après, quatre chariots, pleins de dames : çt certes en celle compaignie avoit de belles filles : dont sur toute avoit le bruit, pour la beauté. Blanche de Sainct- Simon : qui depuis Ait dame de Bergnes en Brabant. Ainsi entra la duchesse : et tousjours !>compaigna le roy des Bommains, adextra la littiére (comme s'il ne fust qu'un simple comte), l'emmena en son logis, descendit à pié avequ» elle, la conduisit en sa chambre, et feit tant d'honneur celle fois, et tousjours, à la dudiesse^ et aux dames et damoiseîles de sa compaignie, que grande louenge luy en ftit donnée de chacun.

Puis s'en retourna le Boy : et le duc de Bourgongne le convoya, et toute la signenric. Plusieurs assemblées, festols, banquets, danses, mommeries, et ebattemens furent faicts pour festeyer le roy des Bommains : et me souvient que souvent dansoit le Boy avec ia duchesse, et le duc de Bourgongne aveques la comtesse d'Estampes : et, quand le Boy dansoit, tousjours deux chevaliers, à tout chacun une torche, dansoyent devant luy, eux tcnans par les malus : et ceux, que j'y vey le plus souvent danser^ et aller, ce furent le duc de Bronswic, et Jehno, monsieur de Cléves, et souvent le slgneor de Charny : qui pour lors estoit un moult bel chevalier, et chevaleureux de sa personne, et dont et de ses faicts je deviseray de brief, en la poursuitte de mes Mémoires. Dix jours, ou environ, demeura le roy des Bommains à Besançon : et sur les matières, debatues par le conseil d*un chacun costé, furent tant baillées de responses.

UBHOIBBS d'oLIVIEB DS LA MABCHB.

et aiHDOtabienieiit les causes remonstrees, qu'ils se parUrent.en bon accord : ne de la part du duc ne (ùreot faictes aucunes reprises, que J'aye leeu : et donna le duc de grans dons au Roy^ en tapieeries de haute lice, en chambres de brodares, et en chevaux, couverts et bardés moulthonnorablement : et le Roy donna des gratuités d'Alemaigne an duc : comme haubergeons et cranequins, faicts en Nuremberg, moult l>eaux et moult bien fiG|icts. Le Roy vhit prendre congé de la duchesse, et des dames : et le convoya le doc plus d'une lieue : et ainsi se partit le Roy des Rommains, de Resançon, par un mardy, dixième Jour de novembre, 1442.

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