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CHAPITRE IX

Comment tréze gentilshommes de la maison du duc de Bourgongne teindrent le pas d'armes à tous venans , près Digeon y en une place nommée V Arbre Charlemaigne.

Or est bien temps que Je me boute au temps oiseux, et plein de plaisances et d'honnestcs passe-temps, et que Je recite l'exécution de cestoy noble pas, crié et publié par tous les royau* mes et signeuries des Ghrestiens : afin de ranientevolr la cbevalerie, monstree de tous les partis, et aussi par manière d'escole et de doctrine , aux nobles hommes qui viendront eyapres : qui (peut estre] désireront d'eux monstrer et faire cognoistre, en leur avenir, comme leurs devanciers, et de monstrer et faire reblandir leurs blasons, en leur cotte d'armes, estendue et couchée sur leurs corps , prêts et appareillés d'endurer la fortune, telle qu'elle, à la chace et poursuitte de noblesse et de renommée, aaceoustuméde se donner. Mais il est besoins;, avant que j'entre à l'acomplissement des armes, que Je devise de Testât, des pompes et préparations que feit le signeur de Chamy, chef et fournisseur de la despense du pas, et comment fut eeste solennité hautement et par grans fraiz menée et conduite : dont à mon raport Je demande en tesmoignage tous les escrits et registres faiets par les roya-d'armes et heraux, presens à ceste chose.

Premièrement, le signeur de Chamy fbt, près du temps et espace d'un an, aoompaigné des signenrs et nobles hommes escrits et nommés ey-apres : et, en fournissant leurs armes, portoyent tons, pour emprise, chacun une garde d'argent, à la manière de la garde d'un harnois de jambe : et la portoyent au genoil senestre les chevaliers, estant icelle dorée, et semée de larmes d'argent : et les escuyers la portoyent d'argent, semée de larmes dorées : et devez sçavoir qnt c'estoit belle chose de rencontrer tels treze personnages ensemble, et d'une pareure : et firent leurs essais et préparatoires en l'abaïe de Sainct Benigùe de Bigeon : et, en suyvant leurs chapitres, !e signeur de Chamy fit clorre, à ma. niére d'un bas palis, l'arbre Charlemaigne : qui sied à une lieue de Digeon, tirant à Nuis, en une place, appelée la Charme de Marcenay : et contre ledict arbre avoit un drap de haute lice, des plaines armes dudict signeur (qui sont eslartelees de Bauffremont et de Vergy ), et au milieu un petit escusson de Charny : et à Tentour dudict tapis furent atacliés les deux escus, semés

de larmes : c'estàsçavoir^ au dextre costé, l'escu violet, semé de larmes noires, pour les armes à pié, et au senestre, l'escu noir, senié de larmes d'or, pour les armes de cheval : et, pour garder iceux, estoyent roys-d'arraes et heraux, vestus et parés des cottes d'armes dudict signeur. Tenant à l'arbre Charlemaigne, ainsi qu'au pie, à une fontaine, grande et belle : laquelle ledict de Chamy fit reedifier de pierre de taille, et d'un hault capital (1) de pierre : au dessus duquel avoit images de Dieu, de Nostre Dame, et de madame Saincte Anne : et du long dudict capital furent élevés, en pierre, les treize blasons des armes dudict signeur de Charny, et de ses compaignons, gardans et tenans le pas d'icelle emprise. Un peu plus-avant, sur le grand chemin, et d'iceluy costé, retournant devers la vile de Digeon, fut faicte une haute croix de pierre , où fut l'image du crucifix : et devant l'knage, ainsi qu'à ses pies, estoit à genoux, et élevée, la présentation dudict signeur, la cotte d'armes an doz, le bacinet en la teste, et armé, comme pour oombatre en lices. Plus-avant furent les lices drecees, pour faire les armes : et au milieu des deux liées avoit une haute maison de bois, forte , charpentée , et couverte : et regardoit Icelle maison sur chacune des deux lices : dont du costé du grand chemin, fut la lice pour combatre à pié, grande et spacieuse : et de l'autre part fut celle, qui estoit pour faire les armes à cheval, plus-grande beaucoup, comme il appartenoit : et au milieu d'icelle lice fut la toille mise, pour la conduitte des chevaux, et pour servir à la course des hommes-d'armes, éomme il est de coustume en tel cas. Celle lice fut de bonne hauteur et grandeur : et, aux deux bouts de ladiote lice, ftirent faictes deux marches : qui se montoyent à degrés, faits de si bonne grandeur, que l'on pouvoit aider à rhomme<l'armes, tout à cheval, pour l'armer, aiser, ou desarmer, selon le cas : et hors de ladicte lice, du costé de Digeon, aux Jours qu'il besoing faisoit, avoit une grande tente, haute et spacieuse, tendue, pour aider et soulager le venant de dehors, si mestier en avoit.

Ledict de Charny feit son appareil, pour tenir Testât et l'assemblée de ceux, qui aveques luy devoyent garder le pas dessusdict : et prépara son estât en trois chasteaux, seaos près d'ieeluy lieu : dont celuy, duquel luy et ses compaignons issoyent, armés et préparés pour faire armes, ou pour combatre, fut une moult gente place, mieux édifiée que forte : qui se nonanie Parigny, et sied à un petit traîct d'arc de l'ar*

(1) Chapiteau.

UEUOI BES D OLIVIER DE LA MABCHE.

bre Gharlemaigne, de l'autre part du grand chemin, tirant contre Rouvre, l'autre fut un chastel, appartenant à Tabale de Sainct Bénigne de Digeon, nommé Marcenay : et sied du costé dudict arbre, tirant à la montaigne, environ trois traits d'arc : et ce lieu fut ordonné pour festeyer toutes gens, à toutes heures, et sans detourber ou empescher les affaires, consaux, essais, ou pourveances, des gardans le pas. Le troisième chastel fut une place, nommée Gouohy, appartenante audict signeur de Charny : laquelle sied au pié de la montaigne, tirant à Geury en Digeonnois : et y peut avoir une lieue dudict arbre : et celle place servit à festeyer ceux, qui avoyent fait armes audict pas, après chacune fois qu'ils avoient leurs armes achevées. Ces ti'ois places sont à une lieue l'une de l'autre : qui estoit moûlt bien séant au mistére : et certifie que, tout le pas durant, chacune des trois places fut tapissée, et garnie de meubles et de vaisselle, tant de buffet comme de cuisine : et à chacune avoit maistres-d'hostels , serviteurs, et pourveances de vivres, et vins, et manière de faire si honnorable, que toutes gens de bien y estoyent recueillis, et servis si grandement, que mieux on ne le sçavoit faire : et tint le signeur de Charny, bien deux mois entiers, court ouverte, en toutes les places dessus dictes, à sigrande et plantereuse despense, que de mon temps, pour si gr^nd terme, Mans maison de prince. Je n'ay point veu le pareil.

Or est bien temps que Je me passe des préparatoires et misteres de cestuy haut et noble pas, et que je vienne à l'exécution et effect de la matière commencée : mais ainçois me faut un petit toucher, et ramentevoir, comment en iceluy temps se rassemblèrent, au Heu de Clialon sur la Sosne, le duc de Bourgongne, le duc de Savoye, et le comte de Genève : et, après plusieurs festiemens et grandes chères, le temps approcha que le pas dessus-dict se devoit exécuter : et fut raportè, audict lieu de Chalon, qu'un chevalier du royaume de Castille, nommé messire Pietre-Vasque de Suavedra, avoit fait toucher les deux escus, qui pendoyent à l'arbre Gharlemaigne, pour faire armes à pié et à cheval, selon le cèntenn des chapitres : et que les nobles hommes, gardans ledict pas, avoyent délibéré que le signeur de Charny, leur chef en ceste partie, auroit la première bataille, et fourniroit ledict premier chevalier : car telle fut tenue la coustume entre eux, que, quand aucun faisoit toucher aux escus, les gardans le pas deliberoyent entre eux, et par conseil, lequel des treize fourniroit pour celle fois : et conclurent pareillement, que, si emprise ou requeste d'es-

trangers se levoit en l'bostel du duc, en eeluy temps, par acord du prince iceux, gardans le pas eu devoyent avoir la congnoissance, avant tous autres : et furent ces choses faictes, gardées, et exécutées, comme vous orrez cy-apres : et peut on légèrement croire, que chacon desiroit beaucoup de veoir les armes des deux chevaliers : car ledict messire Piètre estoit asses congnu en l'bostel du duc, pour homme renommé: et avoit fait armes àCoulongne (où plusieurs de rhostel du duc avoyent esté), et novellement venoit d'Angleterre : et de toat estott issu et sailli à son grand honneur.

Ces choses, aveques plusieurs autres, faisoyenl chacun désirer de veoir les armes et la bataille des deux chevaliers, comme dictest, et se partirent les deux ducs, de Bourgongne et de Savoye, ensemble toute la signeurie, de Chakm sur la Sosne : et allèrent coucher à Nuis : et l'endemain vindrent, an souleil levant, à l'arbre Gharlemaigne, pour veoir les armes de pié : qui furent mises à celuy jour : et lût par un jeudy onzième de juillet, 1443. Les princes venus, ils montèrent en la maison pour ce ordon* née ( qui fût parée et tapissée moult honnorablement), et tenoit le duc de Bourgongne on petit blanc batton en sa main, pour getter et fiaire séparer les champions, leurs armes adievees : comme il est de coustume en tel cas. An regard de la lice, c'estoit chose moult triomphale à veoir : car elle estoit parée de deux pavilkms, pour les chevaliers, armoyés de leors arnws et devises, en blasons, bannières, et autrement : et fût le costé du signeur de Charny garni, et paré de quatre bannières de ses armes. L'entrée de l'assaillant^ en la lice,, estoit da oosté de Digeon : et celle du deffendeor, et garde dn pas, estoit costé de Nuis.

Environ hùict heures du matin se présenb devant le duc de Bourgongne, juge en cesie partie, mîessire Pietre-Vasque de Suavedra : et estoit vcstu de robe courte de drap noir : et portoit un chaperon de drap noir, et tout noir son habillement. Il avoit, devant luy, un officier d'armes du roy de Castille, vestn de sa cotte d'armes : et se présenta moult humblement, et par bonne façon, devant le due : et fit dire, par l'ofQcier d'armes, ces paroles, ou les semblables. « Treshaut et trespuissaat prince, » Icy est messire Pietre-Vasque, de Suavedra : » qui se présente par-devant vous, comme sob » Juge en ceste partie, pour faire et aoomplir » les armes à pié, selon le contenu des ehapi- » très, et les devises, ordonnées pour Tesca vio- » let, à rencontre du noble chevalier, le si- » gneur de Charny, chef et garde de cestuy

MEMOIRES DOLIVIEB DE LA MARCm.

» noble pas : voas suppliant que luy et moy » veuillez avoir pour recommandés. » Sur quoy le duc le récent , et blenviengna moult humainement : et se retrait le dessusdict en son pavillon, pour soy armer : et pouvoit avoir le chevalier trente deux ans d'aage.

Tantost après se partit le signeur de Chamy, p:arde, chef, et defTendeur de cestuy noble pas. Il estoit armé, comme à faire armes en tel cas appartient : la cotte d'armes vestue, et le bacinet en la teste : et avoit levé sa visière, le plus-avant qu'il le peut faire : et estoit celle visière couverte d'un volet bien délié : dont de ce Ait parlé diversement. Les uns disoyent qu'il le faisoit afin que Ton ne veist comment, ne de quelle façon, estoit sa visière trouée : et les autres disoyent qu'il le faisoit pour monstrer la couleur plus vive : car de sa nature il avoit la face fort blanche, et palle. Il estoit monté sur un cheval, couvert de ses armes : et estoit suivy de six coursiers, harnachés de satin cramoisy, couvert d orfaverîe d'or, moult richement : et furent les pages vestus des couleurs de luy, noir et violet : et devant luy estoyent, à cheval, ses douze compaignons, la garde au genoil, et richement vestus et en point. Monsieur Louis de Bourgongne, comte de Nevers, l'acompaignoit, et les chevaliers, ses frères, de la Toison d'or, et tant de nobles hommes, que longue chose seroit de le racompter. Il avoit une bannerole, en sa main dextre, pleine d'images et de dévotions, et dont lise signoit moult souvent : et en tel estât entra en la lice. Puis mit piè à terre : et s'adreça devant le duc de Bourgongne, son prince et son juge : et, après avoir fait la révérence moult doucement, dit ces paroles on semblables,

• Mon tresdouté et souverain signeur, je me » présente par devant vous, comme mon si- » gueur et mon juge, pour, à l'aide de Dieu, » faire, fournir et aoomplir mes armes à l'en- » contre du chevalier, selon le contenu de mes

• chapitres, et selon les conditions de l'escu vio- » let, touché par ledict chevalier : vous sup- » pliant, en toute humilité, que luy et moy veoil- » lez avoir pour recommandés. » Le duc le recueillit moult-doucement : et s'en alla ledict de Chamy en son pavillon.

Ne demoura guéres après , que le signeur de Blamont , pour lors mareschal de Bourgongne (qui conduisoit l'ordonnance de la lice : car c'estoit le droit, et le mestler de mareschal) se tira devers le signeur de Chamy , garde du pas : et luy demanda les battons pour combatre les armes : car , selon le contenu des chapitres , ainsi que nous avons dit, il et ses compaignons devoyent livrer les battons de chacune bataille.

Si furent incontinent livrés , et rois es mains de deux roys-d'armes : c'est à sçavoir deux haches semblables, et deux estocs (que l'on nomme espees d'armes aussi ) semblables et pareilles : et furent iceux battons portés et présentés au juge, et puis présentés au chevalier venant de dehors, pour choisir desquels des deux manières de battons il vouloit ses armes acomplir : car en luy en estoit le choix , selon le contenu des chapitres. Le chevalier choisit la hache, et prit l'une des deux : et Airent les espees reportées , et l'autre hache délivrée à ceux qui servoicnt l'entrepreneur.

Pendant ce temps se faisoyent les cris , par les roys-d'armes et heraux , aux quatre coings de la lice : et commandoyent , de de-par le duc de Bourgongne , que nul ne demourast en la lice close, s'il n'estoit commis du duc, ou de son mareschal, ou s'il n'avoit de sa personne combatu en lices , ou camp clos : et deffendoyent , sur peine d'estre corporèlement puni, à la voulonté du prince , que nul , de quelque estât qu'il fust, ne parlast , toussist , ou ilst signe pour avantager on avancer nul des champions , en faisant et fournissant la bataille de leurs armes. Toutes les cérémonies et appareils, appartenans à tel cas, furent faicts: lesquels J'ai voulu bien au long escrire, tant pource que ce furent des premières armes que je vey onqucs, comme aussi pour avertir et apprendre les lisans (si besoing en ont) des nobles cérémonies appartenans aux nobles et recommendès mestiers d'armes.

Environ neuf heures du matin , les deux chevaliers furent prests , conseillés et délibérés : et se retrait chacun de la lice, exceptés huict hommes-d'armes, armés de toutes pièces, ayans chacun un long batton blanc en la main , sans autre glaive : et fiirent rangés par la lice , en bonne ordonnance, pour séparer les champions y quand besoing seroit : et ne demoura guéres que messire Pietre-Vasque de Suavedra saillit bon» son pavillon, la cotte d'armes au dos , et le ba* cinet en la teste : et avoit ledict messire Piètre fait déclouer et oster la visière de son bacinet, tellement qu'il avoit tout le visage découvert, et metoit sa teste hors de son bacinet , comme par une fenestre. D'autre pars saillit le signeur de Chamy, vestu de sa cotte d'armes, le bacinet en teste , la visière close : mais , Incontinent qu'il apperceut sa partie sans visière , tout firoidément il leva la sienne, et la recula tout derrière son bacinet : tellement qu'il avoit le visage tout découvert. Les deux chevaliers se si* gnèrent de leurs banneroles : et puis prirent lea haches, et marchèrent l'un contre l'autre , moult vigoureusement. L'Espaignol estoit moyen homme, de forte et grosse taille : et tenoltsa hache^

MEMoinEs d'olivier de la biabche.

le maillet devant son visage, un grand tour loîng de la main , par manière de garde : et le signeur de Cbarny cstoit grand et puissant chevalier, et Tun des renommés de son temps : et tenoitsa hache près de luy , le bout d'embas haussé et amesuré, pour deffendre , et pour assaillir : et à Taborder , l'Espaignol ferit le signeur de Gharny sur la main dextre , tendant à luy faire perdre la hache : mais non fit : car ledict de Gharny rabatit de la queue : et d'une marche rua le bout dessous , après le pié de son compaignon. Le chevalier démarcha moult asseurément. Car par deux fois entresuyvans le quit le signeur de Gharny, au pié. Fièrement se requirent les chevaliers : et soustetenoyent et Tun et Tautre de grans coups sur leurs haches : et fut atteint le signeur de Gharny sur le grand gardebras senestre : et ledict signeur de Gharny donna un coup , de la dague d'embas de sa hache , rez à rez du bord et du visage dudict messire Piètre : et ainsi se queroyent les deux chevaliers chevaleureusement : et tant chaudiérent leur bataille , que les quinze coups , contenus par les chapitres , furent acomplis, et getta le duc le batton : et ftirent les champions pris par les hommes-d'armes , et escoutes, à ce ordonnés: et revindrent devant le duc, chacun soy offrant de parachever son emprise , si faute y avoit : mais le duc dit qu'ils en avoyent fait assez : et ainsi s'en retourna chacun en son costé , la hache au poing , regardant l'un l'autre : pource que nul ne vouloit partir de la lice le premier : mais il toi dict que ledict messire Piètre serait le premier yssant : pource que le signeur de Gharny gardoit le pas : et se retirèrent les chevaliers au grand honneur de toutes les parties : et les ducs de Bourgongne et de Savoye tirèrent à Digeon : où ils furent grandement festoyés et conjouis : et furent icelles armes faictes et aoomplies par un jeudy , onzième jour de Juillet, 144 3 , comme dessus est dict.

Le lendemain se partirent les deux ducs : et allèrent ensemble jusques à Sainct-Glaade : où le duc de Savoye se départit , pour tirer en son pais : et pendant ce temps se firent les armes de eheval , au lieu ordonné , entre le signeur de Gharny et messire Piètre- Vasque , dessusdict : et , selon mon souvenir , le trezîéme Jour du mois dessusdict se présentèrent les deux chevaliers pardevant Louis Monsieur , comte de Nevers , commis , par monsieur de Bourgongne , son lieutenant, juge en ceste partie, environ huict heures du matin.

Le chevalier cspaignol entra le premier, monté et armé de toutes armes, sa bannerole de sa dévotion en sa main , faisant le signe de la

croix. Son cheval estoit eouvert d un drap de soye , miparti de bleu et de blanc : et sembloit bien chevalier asseuré , acoustumé , et apris du mestier d'armes : et se présenta devant le juge : qui le receut tres-agreablemcnt Ne demeura guc^ res , que se présenta le signeur de Gharny , entrepreneur et garde du pas. Le costé de sa part de la lice estoit paré des bannières de ses ootta: et entra dedans la lice noblement acompaigné. Il estoit monté et armé comme en tel cas il appartient , faisant, de sa bannerole, signe de eatholique chevalier. Son cheval estoit couvert d'un drap d'or blanc : et après luy avoyent cinq pages à cheval , vestus de satin noir et violet : et les chevaux estoyent parés par la manière qui s'ensuit. Le premier estoit couvert de dnip d'or, bleu : le second de velours , sur vdoon violet : le tiers de satin figuré, noir , à une grande croix de Sainct Andrieu , de drap de damas blanc : le quatrième de satin noir , brodé d'orfaverie , à la devise dudict signeur de Gharny : et le cinquième de drap d'or cramoisi. Pompeux et homme de haut affaire sembla le chevalier : et se présenta devant le Juge : et pois furent les lances apportées , ferrées, et mesorees , par les commis : et furent les lances baillées aux chevaliers , après 1^ cris et solennités faictes , pour faire et acomplir les arnies de àaval , selon l'ordonnance du pas, et le oontem des chapitres.

Les chevaliers laissèrent courre l'un contre l'autre : et de la première course ils rompireottoos deux leurs lances, de plaine ateinte. De la seconde course ateindirenttous deux en glissant: et de la tierce tous deux agraverent leurs fers, de plaine ateinte. A la quatrième course , ils faillirent tous deux. A la cinquième, le signeur de Chamy fit une rude ateinte sur le grand gardebras do dievalier : et le chevalier de cette course rompit sa lance, sur la rondelle du signeur de Gharny. A la sixième course, le signeur de Gharny fit une forte ateinte entre les quatre points, sur le chevalier mais ledict chevalier ateignit sur la visière de l'armet du signeur de Gharny, et rompit lapoime de sa lance. A la septième course, ils faillirent tous deux. A la huictième course , ateindirent tous deux : mais Tateinte fut plus durement donnée par le signeur de Gharny. A la neufiéme course, le signeur de Gharny feit ateinte : et le chevalier faillit. A la dixième , tous deux consuy virent Tun l'autre tres-durement : et rompit le chevalier sa lance. A l'onzième et dernière course , faillirent tous deux d'ateinte : et furent les deux chevaliers menés devant le juge : et fut dict , par le signeur de Gharny, et fait dire par ledict messire Piètre : qu'ils se presentoyent

MBMOIRES n'OLIVICa DE LA MARCHE.

devant le juge ^ pour achever et fournir leurs armes , chacun à l'encontre de son compaignon, selon la condition de l'escu noir, semé de larmes d*or , et le contenu des chapitres. Surquoy leur respondit monsieur le comte de Nevers , juge commis en ceste partie ^ que bien et che* valeureusement avoyent leurs armes acomptes, et qu'ils avoyent assez fait , et leur commanda , de par monsieur le duc de Bourgongne, de toucher Fun à l'autre. Si s'embracérent et touchèrent les deux chevaliers : et depuis demeurèrent frères et bons amis : et , par le pourchas do signeur de Gharny, fut ledict messire Piètre retenu chambellan de l'hostel du duc de Bourgongne : et lut fort aimé et prisé en la maison, pour ses vertus: et fit de grands services au prince, sur les Infidelles, maraudes ambas^ sades, et en guerre , par mer et*^par terre.

Et à tant pour ceste fois me tay dudict messire Piètre, pour revenir à parachever le récit de l'exécution de cestuy noble pas. Pendant le temps de l'exécution des armes, faictes entre le signeur de Gharny et ledict messire Pietne-Yasque de Suavedra, arriva à l'arbre Charlemaigne un chevalier du royaume de Gastille, nommé messire Diago de Yaliere. Cestuy chevalier se partit d'Ëspaigne, pour venir au pas dessusdict. Le chevalier fut de petite et moyenne taille , mais de grand et noble vouloir , gracieux et courtois, et fort agréable à chacun. Il arriva andict arbre, armé de toutes armes, fors que de la teste : et estoit couché sur son chariot : et faisoit mener son destrier en main : et devant luy avoit un héraut, portant sa cotte d'armes : par lequel 11 fit toucher l'escu noir, semé de larmes d'or : et cuidoit que prestement il deust estre délivré, avant qu'entrer en la vile : mais les he« raiix , gardans les escus , luy dirent qu'il tirast eu la ville et prist logis, et que le signeur de Chamy et aes compaignoos, gardes du pas, luy manderoyent le jour auquel il devn^t ses armes fournir. Ce qui fut faict.

Le lundi , quatorzième de juillet suyvant, se présenta, devant le eomte de Nevers, juge commis en ceste partie, un escuyer, nommé Tibaut, signeur de Rougemont : lequel fut ordonné, par les gardans le pas, pour fournir à l'emprise dudict messire Diago de Yaliere. Geluy escuyer fut de noble maison et homme bien-renommé de v£dllance, et de sa personne le plus-grand, et le plus-haut de stature de noble homme, qui pour lors fust en toute Bourgongne, et monté et armé cooune en tel cas appartient. Son cheval estoit couvert d'un satin cramoisi, fort-vermeil : et fut accompaigné de ses compaignons gardes du pas , et de plusieurs autres : et d'autre part I. c. D. M.| T. nu

se présenta ledict messire Diago de Yaliere , monté et armé comme il appartient. Son cheval estoit couvert d'un cendal vermeil, à une grande croix blanche, floretee, et sur chacun bout une coquille d'or.

Apres les présentations, cris, et cérémonies appartenans, faictes et passées, chacun prit son bout : et commencèrent à fournir leurs armes, par la manière qui s'ensuit. Pour abréger , ils coururent les cinq premières courses, sans faire ateinte l'un sur l'autre. A la sixième course le chevallier espaignol rompit, et agreva le fer de sa lance, sur le gardebras de son compaignon. A la septième ledict Espaignol rompit sa lance de pleine ateinte : et fut rompue par l'arrest. A la huictième course, firent tous deux ateinte l'un sur l'autre, en glissant : et pareillement à la neufiéme et dixième course : et À la onzième et dernière course, ils oonsuivirent Tun sur l'autre tres-durement , et rompit le chevalier espaignol sa lance : et ainsi furent icelles armes achevées : et, après la présentation faicte devant le juge, et qu'ils eurent touché l'un à l'autre, ils se départirent : et tira chacun à son bon plaisir.

Le mercredy suyvant se présenta devant le juge un escuyer gascon, nommé Bernard de Yostin : lequel Bernard avoit fait toucher pour faire armes à cheval. Il estoit monté et armé comme il appartenoit : et d'autre part se présenta Guillaume de Yaudrey, signeur de Gourleon : lequel tut ordonné par ses compaignons pour fournir iceluy gascon : et fût iceluy Guillaume un moult vaillant escuyer, et depuis chevalier tres-renommè, et de sens et de conduite. Son cheval estoit couvert de satin cramoisy, à grandes lettres de broderie, en bordure : et pardessus la couverte avoit semé plusieurs campanes d'argent, à manière de poires : et après présentations et cérémonies, chacun prit son bout : et fournirent leurs armes , à la manière qui s'ensuit. Des trois premières courses ne firent point d'ateinte. A la quatrième course ils trouvèrent tous deux l'un l'autre par les armets, et de telle ateinte, que tous deux rompirent leurs lances. De la cinquième et sixième, tous deux ne se trouvèrent point A la septième se rencontrèrent si durement sur les grans gardebras, que le fer dudict de Yaudrey fiit agrevé et rompu : et le gascon rompit sa lance : et depuis de la huitième, neufiéme,' dixième et onzième course , ne firent point d'ateinte : et lurent icelles armes achevées par la manière dessusdicte. Ainsi se foumissoit iceluy noble pas , et venoyent nobles hommes de tous costès et de divers pais, pour eux éprouver à celle haute et

MEMOIRES D OLIVIBR PI LA HARCHB.

ehe valeureuse épreuve : et d'aucuns, non-disposés à ce , laissèrent à Farbre , es mains des heraux, gage d'espee, on d'esperons^ selon le contenu des cliapitres cy-dessus declairés.

£t pendant ce temps retourna le duc de Bourgongne de son voyage de Sainct-Glaude : et revindrent avec luy plusieurs nobles hommes, Savoyens, pour veoir les armes du pas, et principalement pour veoir faire un chevalier Savoy en, nommé messire Jehan de Compays, signeur de Torain : lequel fit toucher les deux escus, pour faire armes de sa personne, ft pié, et à cheval : et avoit en sa compaignie six nobles hommes, portans ses robes de livrée : qui tous six firent armes à cheval audict pas. Pareille» ment trouva le duc en son chemin un escuyer, serviteur 'du duc de Milan , Philippe : qui se Bommoit Jaques de Yisque , comte de Sainct- Martin : lequel comte estoit moult bien accompaîgné , à la façon de Lombardie : et se monstroit tres-ho«me-de-bien : et venoit pour faire armes audict pas : et ne se firent nulles armes , Jusques au lundy suivant : comme vous orrex*

Le lundy suyvant, vingtneufiéme jour de Juil^ let, vint le duc, et la signeurie, tenir son lieu de Juge audict pas : et ce Jour fût faict armes à cheval devant luy, par trois fois : dont le premier, qui se présenta devant le juge, fut ledict Jehan de Compays , signeur de Torain : lequel se partit de la vile de Digeon , ayant ses chevaux couverts, et-ses pareures, armé, heaume, et paré de grans plumars, treshonnestement. Il estoit, de sa personne, monté âur un destrier, couvert de eendal blanc ,, semé de ses lettres : qui furent d'or : et me semblèrent de pointure : et Airent trois lettres , qui firent en mot, a v f. Il estoit vestu d'une longue robe d'orfaverie : et en monstrant Touvrage par manière défigurée, ladicte robe estoit brodée de perles, à tresgrande largesse. Il avoit après luy quatre chevaux : dont le premier estoit couvert de satin verd, brodé à coliersdemastlns: le seeond de drapii'argent, parti de rouge et de bleu : le tieirs d'un satin figuré bleu, argenté selon les figures : et le quart estoit couvert de satin cramoisy, tout plein de ses lettres en brodure ; et ses pages vestns de sa devise (qui estoyent robes rouges, à une manche bleue) ; et pareillement «stoyent vestus les six nobles hommes : qui dessous luy avoyent fait toucher^par Savoye le héraut, pour faire armes à oestny noble pas r et alloyent par ordre devant ledict de Compays , et plusieurs nobles hommes de Savoye, qui Tacompaignoient : et en tel estât vint en la tente , ordonnée pour soy armer.

Tantost après entra dedans fa lice un escuyer, garde du pas , nommé Antoine de Vaudrey, sl^ gneur de l'Aigle. Iceluy escuyer fat homme de bonne taille, vaillant et puissant, et tresbien re* nommé, frère germain de Guillaume de Vaudrey, dont cy-dessus est faicte mention : et de> puis fut chevalier de tresbonne reoommandatioo. Il estoit armé de toutes armes, et sur un destrier couvert de satin cramoisy, brodé, en bordure, de grandes lettres noires : et du oosté de son entrée estoit la lice parée de bannières et de pennons de ses armes : et tantost entra ledict de Compays, armé et prest : et firent levrs présentations : et prit chacun son bout : et leur furakt leurs lances baillées : et ainsi firent leurs armes, comme vous orrez.

Aux deux premières courses ils fsillirent : mais, à la tierce, ils firent ateinte Tua sur l'autre, en la bannière dessus les armets : et roni|Ht ledit Compays sa lance. A la quatrième ledict de Vaudrey feit ateinte sur son compaignon, en fai teste. A la cinq et sixième course faillirent tous deux. A la septième se trouvèrent tous deux si rudement , qu'ils rompirent leurs hmces : et fot ateint ledict de Compays sur le grand gardebras , et ledict de Vaudrey rez à rez de la himière de l'armet. A la huictième, neufiéme et dixième , ne firent point d'ateinte : mais à Tonzième et dernière, ledict de Vaudrey rompit sa lance , sur la rondelle dudict de Compays : et ainsi ftirent leurs armes acompHes : et revindrait devant le duc : mais il ne fut point ordonné qulls touchassent ensemble : pource qulls avoyent encores à faire les armes à plè, selon la condition de l'escu violet, s^nè de larmes noires, touché à la requeste dudict de Gompays par Savoye le héraut.

r Assez tost après que ledict de Compays fat désarmé , il mena en la lice , et conduisit Ton des six escuyers de sa compaignie : qui avoit fait toucher l'escu noir , semé de larmes d*or, pour fahre armes à cheval : et se nonunoit Courant (1) de Belle-Val : et estoit un Aiemand, nourri en l'hostel dudict de Compays. Lediet Courant estoit monté et armé comme il appartenoit. Son destrier estoit couvert de eendal blanc, au mot et lettre d'or dudict de Gompays, et telle ou semblable que celle, en quoy fi avoit couru : et parelllemait tous les six , que présenta ledict de Compays , firent armes en semblables houssures : et, comme garde et de^ fendeur du pas , se présenta de l'autre part un escuyer , grand signeur , et de nMt maison , uommé Guillaume de Vienne, signeur de Mom-

(1) Lises Céufttf .

llAllOIRBS d'olivier DB la MARCHE.

bb. Son eosté de la lice estoit paré des bannières de ses nobles armes de Vienne : dont il estoit de nom et d'armes, et en grand partage de signenries : et à ceste cause flit ddmtu, par une question qui sourdit entre les signeurs de Bourgongne, ses parens, à celle mesme heure sur les rangs , asçavoir si ledict (!k>uraut estoit gentilhomme à quatre lignes : et prouva ledict Gourant sur les rangs, par le comte de Fribourg, et autres signeurs d'Alemaigne (à qui il estoit voisin), qu'il estoit gentil-homme de quatre lignes. Ledict signeur de Mombis estoit monté et armé. Son destrier étoit couvert d'un satin vermeil , brodé de fleurs d*orfaverie blanche : et après luy avoit deux chevaux couvers, l'un de satin gris, et l'antre de drap de damas de celle couleur : et chacun de ses pages vestu de mesme la couverte.

Les présentations et cérémonies faictes , on leur bailla les lances : et coururent les quatre premières courses sans ateindre l'un l'autre. A la cinqième course ledict de Vienne consuivit ledict Courant entre les quatre point^: et rompit sa lance par la poignée. A la sixième course, ledict Coaraut consuivit ledict de Vienne sur costiére, et fit tresl>onne ateinte : et ledict de Vienne fit éteinte en glissant , et déferra sa lance. A la septième consuivit ledict de Vienne son compaignon, au dessous du grand gardebras. A la hnictième, neufléme et dixième course, fai.llirent tous deux : et , à l'onzième et dernière course , ledict Gourant fit ateinte en glissant , au dessous du garde-bras dudict de Vienne : et ainsi forent ioelles armes acomplies.

Les tierces armes, qui se firent celuyjour , forent d'un escuyer, nommé Bartholomy de Thymis, signeur de la Bigarne : et le présenta ledict de Gompays, monté, armé , et paré, comme il est dict dessus de son compaignon : et diantre part se présenta un moult-vaillant escuyer, et honneste, garde du pas, nommé Jehan, fflgneur de Ru. Ledict de Ru fot monté, et prest pour ses armes fournir : et estoit son destrier couvert, et paré d'un drap de damas blanc. Apres les devoirs accomplis, leur forent les lances baillées : et fot telle leur fortune , qu'ils coururent neuf courses , sans ateindre , ou trouirer Fun Tautre. A la dixième course ledict Bartholomy fit ateinte sur son compaignon , au gardebras : et à l'onzième et dernière course, iceluy Bartholomy fit ateinte sur le signeur de Ru , en Tarmet : n'onques ledict de Ru ne peut foire ateinte : dont il estoit moult déplaisant : et requit par plusieurs fois de pouvtrir encores courre, et pareillement faisoit son compaignon : mais , parce qu'on ne scavoit quel pombre de gens

pourroyent venir au pas , et les aventures considérées , qui Joumelement en tel cas adviennent, le prince ne voulut pas que l'on excedast le nombre des courses, veu le contenu des diapitres : et se départirent ainsi icelles armes : et , qui bien eust congnu ledict signeur de Ru , il l'eust excusé par la fortune : car il fot de son temps tenu pour homme de bien, vaillant, et adroit de sa personne.

Le mardi suivant, trentième Jour diceluy mois , se présentèrent à une fois trois escuyers de la compaignie dudict signeur de Gompays, armés et montés , et leurs chevaux couverts à la pareure dessus-escrite : et d'autre part se présentèrent trois des gardes du pas à une fois : et, après les présentations faictes , et les manières en tel cas acoustumees, tous se retirèrent d'un costé et d'autre , hors de la lice , excepté un escuyer, nommé Josse de Sainct- Jore , conduit par ledict de Gompa^'S : lequel escuyer estoit ordonné à faire ses premières armes. Et des gardes du pasdemoura un escuyer, nommé Guillaume, signeur de Ghaudiners. Son cheval estoit paré d'un drap de damas blanc , à grands ouvrages. Les lances leur forent baillées : et de la première course ledict de Ghaudiners fit une grande et forte ateinte sur son compaignon. A la seconde, ledict de Ghaudiners fit encores atteinte sur le gardebras. A la troisième, quatrième, cinqième, sixième, septième, huictième, et neufième course, feiliirenttous deux. A la dixième course , ledict de Ghaudiners desarma ledict de SainctJore de son grand gardebras, de plaine ateinte: et à Fonziéme et dernière course, ne se trouvèrent point : et forent leurs armes achevées.

Ne demeura gueres, que ledict de €ompays^ pour le cinqième de ses gens , et celny qui pour ce jour devoit faire les secondes armes , présenta un escuyer, nommé Jaquemart Brunler : et d'autre part se présenta un escuyer, nommé Jehan de Sicon , garde du pas. Il estoit prest , monté , et armé , sur un destrier, couvert de damas bleu : et fot homme de bon lieu , et bien renommé. Pour abréger, les escnyers prirent leurs lances , et coururent trois courses sans ateindre. A la quatrième. Jaquemart ateindit Sicon , au haut de la pièce. A la cinqième , sixième, septième, bnictiéme, neufième, et dixième , faillirent tons deux : et A l'onzième et dernière course , firent tresdure ateinte l'un sur l'autre : et rompit ledict Jacquemart sa lanœ : et par telle raanlène tanxd icelles armes achevées.

Celles armes achevées, ledict de Compays présenta le sixième de ses gens : et fot un escuyer, nommé Nycot de Villette. Il estoit prest, montée

MEMOIRES OOLIVIBB DE LA MARCHE

et armé, comme dessus. D'autre part se présenta le tiers garde du pas pour celuy jour : et fut un chevalier moult honnorable, vaillant, et renommé, nommé messire Amé Rabustin , signeur â*Espiry : duquel chevalier sera cy-apres escrit par honnorable recommandation , à Tentresuite de mes Mémoires. Le chevalier estoit monté , «t armé comme 11 appartenoit : et son destrier paré et couvert d'un drap de damas bleu , à la ^pareure de son oompaignon : qui devant luy avoit fait armes. Toutes choses faictes en devoir , les lances leur furent baillées : et y ainsi que les armes sont Joumales , et les bonnes aventures à la disposition de fortune, ils coururent et achevèrent leurs armes , et les onze courses limitées, sans faire ateinte Tuo sur l'iHitre. Moult déplaisans furent et Tun et l'autre : et requirent tous deux au duc, leur juge^ moult-humblement, de pouvoir courre plus longuement : mais le duc, pour les causes dessusdictes,ne le voulut souffrir, et ainsi se départirent. Ainsi fut l'emprise dudict Jehan de Compays, signeur de Torain, tant de li:iy,que de ceux qu'il avoit amenés , touchant les armes à cheval , falcte et achevée : et ne restolt plus de son emprise , que la fourniture des armes à pié , que de sa personne il avoit emprises, selon les conditions de l'escu violet.

Si se prépara de son costé pour icelles fournir, au temps et au jour, qui luy fut assigné, et baillé : et de l'autre costé se prépara Anthoine de Yaudrey, signeur de l'Aigle : qui estoit ordonné pour fjikire icelles armes , contre ledict de Compays : et pendant ce temps se foumissoyent les armes des autres nobles hommes, venus au pas dessusdiet : et -se présenta Jaques de Visque, comte de Sainct-Martin , par un mercredi, dernier jour d'iceluy mois. Icetuy comte de Sainct- Martin fut natif de Piémont , et serviteur du duc de Milan , comme dessus est dict : et avoit fait toucher, par Palatin le héraut , l'esca noir, semé de larmes d'or. Ledict comte estoit monté et armé , comme en tel cas H appartient : et estoit son destrier couvert d'un demy satin verd, selon mon souvenir : et sçay bien que par-dessus la couverte avoit cinq licornes richement brodées. Il àvoit suitte de trois chevaux , parés et couverts. La première couverte fut de satin noir , brodée, et orfàverisee tresrichement , à manière de monstres de mer : et estoit la figure d'une femme , depuis le nombril en amont , tenant manière de tirer flèches d'un arc turquois : et le demourant d'iceûe femme estoit la queue d'un serpent , vetortivee : qui s'estendoil à la pareure, et au remplissement de ladicte couverte : et de telles figurés fut semée en plusieurs lieux. Le MfTS cheval de suite fut couvert de satin era-

moisy. Ses pages estoyent vestu de satin verd , à ritalienne mode : et portoyent armets et heaumes à grans plumas treshonnestement.

D'autre part se présenta le deffendeur dupas: qui fût un chevalier, frère du signeur de Chamy, chef et garde du pas dessus-dict. Gestay chevalier se nommoit messire Guillaume de Baufremont , signeur de Sey et de Sombemom, homme chevaleureux de sa personne , et fort renoDuné. Le chevalier se présenta prest pour ses armes fournir. Son destrier estoit couvert d'un velours sur velours violet : et après luy avoit trois chevaux de parure : dont le premier estoit couvert de ses armes , le second de drap d'or gris, et le tiers de velours cramoisy.

Présentations faictes , chacun prit son bout : et leur furent les lances baillées. De la première course ils faillirent tous deux d'ateindre. A la seconde , le comte de Sainct-Martin ût atteinte sur le grand gardebras de son oompaignon. A la tierce , le signeur de Sey fit ateinte sur le bord de la baviére du comte. A la quarte , le oomte fit ateinte, en glissant, sur le heaumet du signeur de S^, et l'en desarma : et le signeur de Sey consuivit le oomte, au bord de la baviére de l'armet : et rompit sa lance et son arrest : dont ledict comte pleya tresfort. Prestement Ait le signeur de Sey rearmé de son grand gardebras. A la huictiéme course, le comte fit ateinte sur costiére en glissant : et à la neufiéme se trouvèrent l'un l'autre tresdnrement : et rompit le comte sa lance : et le signeur de Sey agreva le fer de la sienne plus d'un doigt : et des autres deux courses, dix et onze, ne firent point d'ateinte : et ainsi firent icelles armes accomplies.

Ce mesme jour, et assez sur le tard , se présenta un escuyer du Dauphiné , nommé Henry de Gouvignon, monté et armé pour faire arm€S à cheval : et me semble que son cheval estoit couvert d'un cendal rouge, sans autre devise: et d'autre part se présenta un escuyer nommé Jehan de Ghaumergis, garde du pas. Iceluy Chaumergis fut un grand et puissant hommed'armes , moult renommé de vaillance : et fat l'un des premiers escuyers d'escuyerie du doc de Bourgongne : et se présenta prest, et armé pour deffendre le pas, en son endroit. Son dieval estoit couvert d'un drap de damas violet Cérémonies faictes et acomplies, les escuyers forent saisis de leurs lances , et chacun à son bout : et laissèrent courir l'un sur Tautre : et coururent la première et deuxième course, sans ateinte faire. A la tierce, Chaumergis prit ledid Gouvignon sur costiére : et luy donna une trèsbonne ateinte. A la quatrième ledict de

MI&llOlBES D^OLIVIEB DE LA MAfiCHB.

gaon trouva ledict de Ghaumergis sur le grand gardebras , et agrava sa lance. A la einqîéme, 6e trouvèrent l'un l'autre tresdurement : et rompit Ghaumergis sa lance. A la sixième, consuivirent l'un Tautre, en glissant. A la septième, ledict de Gonvignon fit une ateinte sur costiére : et rompit sa lance. A la huictième trouvèrent Ton Tautre, tous deux à Tentour des armets : et rompirent leurs lances , en plusieurs pièces. A la neufiéme se trouvèrent tous deux au bord de la veue : et du coup agravèrent les fers de leurs lances : et partit le feu des armeures d'un chacon. A )a dixième firent tous deux ateinte : dont le feu saillit. A Tonzième et dernière course , Ghaumergis fit ateinte sur son compaignon : dont le feu saillit : et son compaignon faillit d'ateînte. Si furent les armes acomplies.

Le sixième Jour du mois d^aoust (qui fiit par un mardy) se présenta un escuyer du pals de Dauphiné, et compaignon de Henry de Gouvlgnon, dessus nommé : et se nommoit Louis de la Basine, signeur de Bermette. Il estoit monté et armé sur un destrier couvert de satin, miparti de bleu et de violet : et tantost après se présenta le comte d'Ari[>ert, signeur de Valengin, prest, monté et armé , pour sa part du noble pas deffendre. Son cheval estoit couvert d'un drap de soie verde , semé de brodure et d'orfaverie de soleils d'or élevés : et par-dessus chacun soleil, comme au milieu, avoit l>outons de roses élevés, apparensen leurs fiieilles et fleurs. Il estoit suivy de six cbevaux de pareure : et sur chacun cheval un petit page, vestu richement, de telle couleur et de telle sorte, que la houssure et pareure du cheval que cliacun chevauchoit : et d'abondant avoyent iceux pages cheveux crespés, à la façon d'Alemaigne : et croy qu'ils forent artificiels, et non pas les leurs propres. Le premier cheval estoit couvert d'une barde d'acier : et 1® page de dessus estoit armé d'un hamois blanc de Milan. Le second fut couvert d'orfaverie sur bleu : et tousjours le page de mesme. Le tiers, d'orfaverie sur rouge. Le quart, d'orfaverie sur le verd. Le cinqiéme , de drap d'or noir : et le sixième, bardé d'acier. Les devoirs feicts, chacun fut saisi de sa lance : et coururent les quatre premières courses , sans faire ateinte. A la cinqiéme, le comte ateindlt en glissant, son compaignon. De la sixième ne se trouvèrent point. A la septième, ils s'ateindirent tous deux : et rompit ledict de Bermette le fër de sa lance. A la huictième, neufiéme et dixième course, faillirent tous deux. A l'onzième et dernière course, ledict de Bermette fit une ateinte à la visière de l'armet du comte : et ainsi furent icelles armes faictes et acomplies.

Ce mesme Jour, et assez tost après celle heure, se présenta, pour faire armes, un escuyer nommé Jaques de Montagu : et croy qu'il estoit du Dauphiné : mais je ne suis pas bien memoratif s*il estoit du Dauphiné , ou de Savoye. Celuy escuyer se présenta, monté et armé sur un destrier couvert de satin vermeil : et d'autre part se présenta le garde du ^às : qui fut un escuyer, natif de Savoye : mais il estoit tenant terre en la comté de Bourgongne : et se nommoit Jaques de Challant, signeur de Manille. Icestuy de Challant fût Un homme valeureux , plein d'honneur et de vertu, si-prudent, si-vaillant, et si catholique j qu'il avoit , et eut, de sa vie , sa part en bonne renommée , de tous ceux, qui eurent de luy congnotssance : et tvit depuis chevalier , et comte. l\ se présenta armé , et monté sur un destrier, couvert d'un drap de soye bjeiie, brodé et floreté de fleurs, moult gentement. Il estoit suivy de cinq chevaux , couverts : et les pages vestus à la pareure de chacune couverte. Le premier cheval estoit couvert d'une couverte de ses armes : et dessus estoit monté Savoye le héraut , vestu de la cotte d'armes de mesme. Le deuxième estoit couvert d'un rouge di*ap de laine, brodé tresrichement, de la devise dudict de Challant. Le tiers estoit couvert d'orfaverie. Le quatrième de demy satin bleu, peint de branches et de feuilles d'argent : et le cinqiéme bardé et couvert d'acier. Les devoirs faicts , les escuyeîrs prirent leur bout, la lance sur la cuisse : puis laissèrent courre : et faillirent tous deux d'ateinte , de la première et de la deuxième, course. A la tierce, ledict de Challant fit ateinte, en croisée : de la quatrième et cinqiéme ne se trouvèrent point. A la sixième, Challant fit une dure ateinte sous le haut de la pièce de son compaignon. A la septième, faiUirent. A la huictième , Challant fit ateinte , en glissant. De la neufiéme et dixième course , ne feirent poinct d'ateinte : et à l'onzième et dernière course, ledict de Challant fit ateinte en glissant : et par telles mianières furent acomplies icelles armes.*

A ce noble pas vint, et se transporta (mais je ne sçay à la vérité, si ce tut d'avis délibéré, ou de soudaine volonté) un Piémontais , nommé Martin Ballart. Cestuy Martin fût un grand homme, maigre, bien-representant, et de condition grand parlier, et fort grand venteur, et apparent de petite vertu, et fit toucher l'escu noir, semé de larmes d'or, pour faire armes à cheval : et tenoit parolles, qu'avant qu'il partist (fust par requeste , ou par le droit du pas , ou autrement), il combatroit, à pié, trois ou quatre des meilleurs des gardes du pas : et de ses paroles se rioit le duc (qui voulontlers voyoit telles nouvel-

M£|IOiJl£S DOLIViUi DE LA MAACUB.

letés) , et si fàisoient ceux qui ouïrent ledict Martin : et pour ceste cause le signeur de Gliarny, et ses compalgnons différèrent longuement à le recevoir , et à luy bailler homme ne Jour. Toutesfois il se trouva , par ses congnolssans , noble homme : et tant pourchacea , que force fut de le recevoir : et par délibération luy fiit baillé Jehan de Chaumergis : qui desja avoit fait armes à-rencontre de Henry de Gouvignon : . et sembioit bien aux signeurs gardans le pas , que ledict Chaumergis estoit assez homme pour luy fournir et achever ce qui! demandoit : et à la vérité J*9y souvenance qu'ils coururent devant le duc, et ne sçay à quel Jour : mais i^ me semble mieux qu'autrement, que ce fut le jour dessusdict : et fut vray que ce Jour, ou autre , durant le temps et terme dudict pas, ledict Martin Ballard vint et se présenta , acompaigné du comte de Sainct-Martin. Son cheval estoit couvert d'un demy satin vermeil : et estoit grand et bel homme4'armes. D'autre part se présenta ledict de Chaumergis , garde du pas. Il estoit monté et armé, comme il appartenoit. Son destrier estoit couvert d'un drap de damas violet , comme la première fois : et me souvient qu'à la présentation que fit Martin devant le duc, il dit, en son piémontols, qu'il estoit tresmal armé. Pour abréger, les lances leur furent baillées : et furent courues les onze courses, sans faire ateinte : car ledict Martin ne courut onques coup , parquoy il peust ateindre , ne qu'on le peuat trouver : et n'adrecea pas bien Iceluy Jour, pour soy monstrer tel, ne si à redouter qu'il disoit. Finalement ils fuirent amenés devant le Juge : et dit ledict de Chaumergis, par licence, audict Martin : « Tu as dit que tu combatras à * pié trois ou quatre des meilleurs de nostre » compaignie. Je t'offire, devant mon souverain » signeur cy-present , que , si tu me veux com- » batre i pié^ Je te donneray quatre pièces de » mon hamois , ostee» de dessus moy, d'avan* » tage. » Ledict Martin (qui st-baudement (1) souloit parler et respondre) se monstra ébahi de première face : et toutesfois il s'excusa sur son hamois : et dit qu'il reviendroit une autre f<^, saisi d'un, de deux ou de trois harnois : et ferait télement que son honneur y serait gardé. Si touchèrent ensemble par commandement du Juge, et se départirent : et me deplaist qu'il a convenu que J^aye escrit et recité ceste chose, sans avoir gardé , glosé ou palié l'honneur dudict Martin : car tout noble est tenu de garder l'honneur d'un autre : et principalement en escritures : où sont couchées et emprintes les memoi-

\i) HirdioMDi.

res des hommes , bonnes ou manvalaes, Mail deux causes le m'ont fait en telle manière nmentevoir. La première, pour continuer ma vé* rite, au récit des presens Mémoires : et l'antre, pour donner exemple et doctrine aux Jeunes gens (qui mesdicts Mémoires llrant cy-apres) qu'ils se gardent d'estre venteux, ne gollas(2) en paroles : car souvent et conmmnément le lyon en paroles est la brebis en couvres : et celuy qui quiert avoir et atteindre à honneur et renommée, par la ventise de sa propre langue, ressemble le chien«ourant, qui ehace, et veut prendre le cerf ou la beste sauvage , et de sa langue va tousjours criant et abayant après : tellement que, tant plus la quiert et cnide approcher le chien, plus fuit et s'elongne labe^ à sou pouvoir.

Ainsi se f oumissoit et achevoit le pas dessosdict, et passoit et expiroit le temps, et les Jours limités de six semaines, que devoit durer rasprise de l'arbre de Charlemaigne : et s'estoyent desJa faictes et acomplies toutes les armes i cheval, de tous ceux qui avoyent fait toucher l'esca noir : et avoyent les tréze oompaignons esté fournis, pour armes à cheval : télement que desja Je* han de Chaumergis avoit, pour sa part, fait deox fois armes : et ne restoit plus i fournir , pour tous ceux qui avoyent MX toucher aux escus, si non les armes à pié , emprises par Jehan de Compays, dessus-nommé ( qui avoit fait toocfaer l'escn violet : comme il est escrit cy-dessus), que tous les touchans aux escus ne fussent fourni

Or avint, pendant le temps que se folsoycnt les armes dessus-dictes, que Jaques de VIsqae, comte de Sainct-Martin, s'adrecea à Guillaome de Vaudrey^ signeur de Courleon : et luy demanda, si, pour l'amour de sa dame, U ne luy voudrait point fournir et acomplir onze courses de lance, à fers émoulus : et se f«royent icdla armes, selon et par les conditions des chapitres du pas. Ledict Guillaume se monstra moult- Joyeux de ceste requeste : et fit reqponse audict comte, qu'il lemerciœt, luy aoordant son désir, et luy requérant de sa part, qu'il luy voulsist acorder d'abondant encores onzes courses de lance, des conditions dessus-dictes, et ainsi seroyent vingt-deux courses. Ce que le comte «corda libéralement d'autre part.

En iceluy temps messire Diago de Valiére, le chevalier d'Espaigne (qui de^a avoit fait armes au pas, à rencontre de Thibaut de Rougemcmt), après congé et licence du duc, leva et chargea une emprise, d'un volet, ataché a son costé senestre : et la porta à court, et par la vile de

(2) Insolent.

MlMOllIBS DOLIVIBB I>£ LA MARCHE.

Digeon, publiquement Laquelle chme venue à la ooqgnoissanee de Gharny et de ses oompaignons, tindrent conseil en la diapelle de Tordre de la Toison : et proposa le signeur de Chamy, remonstrant à ses eompaignons , comment le temps des six semaines se passolt fort, et n'a- Yoyent nulles nouvelles, ne n'estoit apparent que plus, ou peu, fussent diargés d'armes nouvelles : et comment, à leur requeste, le duc leur avoit donné oongnoissance de toutes emprises d*annes, durant le pas : concluant que, par honneur, Temprise du chevalier ne pouvoit, ou devoit, plus avant aler, sans estre levée par l'un d'eux : et par commune voix mandèrent au chevalier, par nobles gens et heraux, qu'il se tirast en ladicte chapelle. Ce qull feit : et luy venu, le signeur de Gharny luy dit, que bien ftist il venn : car il portoit ce que celle compaignie desiroit de veoir : et que plus^avant ne seroit en travail de son emprise : car ils estoyent ceux, chAcnn endroit soy, qui le vouloyent décharger, et alkger de sa charge : et, pource qu'ils ne savoyent s'il avoit choisy, ou désiré en son cou* rage, d'avoir à faire ou à besongner à nul d'eux- treize, ils luy prièrent qu'il le dist et declarast, et ils luy ofifroyent libéralement que celuy, qu'il choisiroit, léveroit son emprise, et luy acompliroit et foumiroit son désir en ceste partie.

Le chevalier (qui moult-courtois estoit) les mereia honnorablement : et dit qu'il ayoit chargé et levé son emprise par conmiandement de sa dame, pour acompllr certains chapitres d'armes, qu'il avoit clos et seelés d'elle (et ne açavoit l'effect de la teneur) pour les délivrer et aeomplir au premier noble homme, des conditions à ce propices, qui tant d'honneur luy feroit, que de toudier à son emprise : et, que de luy, il n'avoit nul eleu, ne choisi : mais qu'il se tenoit bienheureux de soy estre trouvé en si-honnorable collège, et si-bonne compaignie que la leur : e% que celuy d'jeux, auquel il plairoit de luy faire cest honneur, que d'y toucher, flist le tresbienvenu, et s'en tenoit plus honnoré que d'autre personne de tout le monde.

Lors saute avant Jaques de Challant, signeur de Manille : et requit au signeur de Gliarny, et à ses compaignons, moult humblement, qu'ils luy fissent ceste grâce qu'il peust lever icelle emprise. Ge qu'il fit : et la leva : et le chevalior luy bailla ses chapitres : qui furent prestement déclos et desseelés, pour veoir le contenu en iceux. Par la manière, dessus-escrite, se requirent les armes d'entre le comte de Sainct-Martin et Guillaume de Yaudrey : et, par emprise levée, les armes de messire Diago de Valiére, et

de Jaques de Challant : et reste maintenant, pour le tout reciter par ordre , de deviser , premier, Texecution des armes du comte dessushdict. Si Alt vray, que, le huictiéme Jour d'aoust, par un Jeudy, se présentèrent en la lice, accoustumee, devant le duc de Bourgongne, le comte de Sainct-Martin d'un costé, et GuUlaume de Yaudrey de l'autre, tous deux montés et armés comme en tel cas appartient, chacun honnestement couvert et en poinct : et des couleurs ne me souvient. Présentations et devoirs acoustumés ftirent iUcts : et leurs lances baiHees : dont il advint que, de celle première course, ledid de Vaudrey donna tel coup au clou de la visière du comte, qu'il rompit ledlèt clou : et demeura ladicte visière déclouée, et pendante à l'autre clou : et avoit le comte le visage découvert. Pour abréger, pour celuy jour ne peut estre l'armet du comte de Sainct-Martin refaict : et furent icelles armes remises à l'endemain : auquel Jour, neufléme d'aoust, revindrent les dessusdicts, renouvelés de pareures de chevaux. Armés et prests pour leurs armes fournir, ftirent saisis de leurs lances : et de celle première course d'iceluy Jour (qui fut la seconde course d'icelles armes) ne firent point d'atteinte. A la tierce, lediet de Yaudrey fit atteinte sur le grand gardebras du comte: et le desarma, tellement qu'il falut forgor et ouvrer audict gardebras : et mit on bien deux heures, avant qu'il en ftist réarmé. A la quatrième course, lediet Guillaume de Yaudrey atteindit le comte au bras, de la lance, au plus près du costé : et de ce coup hiy faussa le bras : et rompit sa lance, rez à rei du fer : télement que le fer demeura dedans le bras dudict comte : et prestement apparut le sang et la blessure. Si commanda le duc que prestement il fùst desarpè, et mis à point : et certes le duc et toute la signeurie furent moult déplaisans de l'aventure : et mesme lediet de Yaudrey regretoit i merveilles la blessure de son compaignon. Ainsi furent icelles armes remises à une autre fois : et de celle atteinte ftit parlé diversement : et disoyent les uns, que l'avant-bras du comte avoit esté faussé : et d'autres disoyent, et croy qu'il fut ainsi, que lediet comte avoit acoustumé de courre d'un coin de la lice, et d'aborder sur son homme, comme au milieu de la toile : et que de celle traverse lediet de Yaudrey (qui couroit du droit, et du long de la toile) le veoit venir en croisée, le bras de la - lance, à la faute de la garde, nu : et que de l'autre course le luy avoit mandé le signeur de Gharny, luy conseillant qu'il counist du long de la todile. Mais ce, qui doit avenir, advient : et fut telle ceste aventure.

l^ÉMOIA£S d'oLIVIEB UE LA. MARCHE.

Celuy Jour estoyent assignées les armes de pié, entre Jehan de Cooipays, signeur de Torain, Savoyen (qui avoit fait toucher les deux escus, et dont les armes de cheval estoyent desja achevées), et Anthoine de Yaudrey, signeur de l'Aide, et frère dudict Guillaume : qui ce jour avoit fait armes, à rencontre du comte de Sainct- Martin. La cause, pourquoy si longuement on •avoit mis à délivrer ledûct de Gompays, estoit pour une douleur de gravelle, qui prit ledict Anthoine, et dont encores à icelle heure n'«stoit il pas bien guéri : comhien que le jour empris, et baillé aux parties, se tint, et exécuta : et disna le duc, et toute la signeurie, eu la maison des lices, aux despens du signeur de Charny, moult* hautement et honnorablement reoeu et festoyé : et, tantost après le disner, le duc se tourna du costéde la lice, qui estoit ordonné pour com* batre à pié, le batton blanc en sa main, comme juge en ceste partie. Il estoit acompaigné de son sang, de sa noblesse, et de son eoiiseil, moulthonnestement : et ne dura guéres que Jehan de Gompays se présenta devant le duc, naoult-humblement, pour fournir et aeomplir ses armes, selon les conditions de Tescu violet, qu'il avoit fait toucher, et selon les chapitres escripts de ee noble pas : et se présenta ledict de Gompays désarmé, et vestu d'une robe longue d'orfaverie : et, après la réception du duc, ledict de Gompays se retrait en son pavillon pour soy armer et mettre en point, pour ses armes fournir : et ne demoura guéres, que du chaatel de Parigny saillit Anthmne de Yaudrey, signeur de l'Aigle. Il estoit armé pour oombatre à pié, le bacinet en la teste, à visière levée, et sur son harnois paré de sa cotte d'armes, et son cheval couvert de mesmes ses armes.

Le signeur de Gharny et ses compaignons l'acompaignoyent, et d'autres nobles hommes, ses parens et amis : et ainsi entra en la lioe, mit pié à terre, et se présenta pareillement devant le juge, son souverain signeur, moult humblement : et porta la parole de sa présentation le signeur de Gharny. Le duc le receut par moult-bonne façon : et se retrait ledict de Yaudrey à son pavillon : et ne demoura guéres, que ledict de Yaudrey fit délivrer au mareschal de Bourgongne les deux paires de battons, dont les armes se devoyent combatre : et furent deux haches et deux espees, et chacune paire semblable. LiC mareschal les présenta au juge : et puis les pré* senta à Jehan de Gompays, pour choisir desquels des deux battons il vouloit fournir l'emprise de sa bataille : et, pource qu'il avoit le choix de retenir batton pour luy, ledict de Gompays choisit la bataille des espees, et en retint l'une : et

l'autre, ensemble les deux hadies, rendit an m* reschal. Si furent les battons reportés, et l'espce d'armes baillée à ceux, qui servoyent ledict Anthoine : et tandis se firent les cris etdeffeoses acousjtumees : et sur ce se retrait chacun, de li lice, exceptés les huict hommes-d'armes, gardes etescoutes, pour départir les champions, eDsemble ceux , qui avoyent autresfois combata en lices, ou camp clos, etceux, qui avoyent liœDce, ou oonmiandement du duc, ou de son mareschal.

Ge faict , saillirent les champions hors de leurs pavillons : et, à mon souvenir, me semble qu' Anthoine de Yaudrey partit , ou que je le vey le premier. Il avoit la visière de son badnet levée : et fit une grande croix , de sa bannerolle: et le signeur de Gharny luy bailla son espee: laquelle ledict Anthoine prit, et empoigoaà deux mains, la main senestre renversée, et couverte de la rondelle : et ainsi marcha ledid de Yaudrey. D'autre part partit de son pavilloD Jehan de Gompays , armé comme il appartient , sa cotte d'armes au dos , et le bacinet en la teste, la visière close : et, en se signant de sabamterolle, et prenant son espee, il veit ledict de Yaudrey qui marchoit à visière levée : parqnoy prestement ledict de Gompays s'arresta, et de sa main dextre voulut lever la sienne : mais ledict de Yaudrey, de son costé , quand il veit ledve de Gompays hors de son pavillon à visière danse , il abatit la sienne : et puis , voyant son eoiDpaignon la sienne lever, il s'arresta poor lever la sienne : dont si-bien avint , que tous deux, et chacun seul, ne pouvoyent leurs-dictes visières lever, n'ouvrir : et deroourerent les bacinets clos. Si reprirent leurs espees : et me aoQTient que ledict de Gompays portoit son espee, la main senestre devant , non renversée : et estoit celle main armée, et couverte de la rondelle: et , pour gaigner place en la lice à l'enoontrede son compaignon , il' couroit sans autre marcbe. Fièrement s'assemblèrent les deux escuyers : et donna ledict de Gompays le premier coopriaûs ce fut sur la rondelle dudict de Yaudrey : et , de ce rabat ledict de Yaudrey donna , de la poinete de l'estoc , au bacinet de son compagnon. Que feroy je long prologue, oakw^ récit d'icelles armes? Les escuyers furent poissans . durs , et courageux aux armes : et se ^^ quirent l'un l'autre si asprément, qu'en pn d'heure ils achevèrent les quinze coups, «»^ nus en leurs chapitres, et des autres par-de«Ds sans avantage de perte de place , ou de battons, l'un envers l'autre : et si souvent se oonsoyvirent de plaine atteinte, sur les corps, qn«^ cottes d'armes de l'un et de l'autre furent »

MEMOIfiES DOLIVIEA DE LÀ MABCHE.

plusieurs lieux rompues et déchirées : et fut la iiu telle, que ledict de Vaudrey enferra son compaignon en la visière : et, quand ledict de Gompays se sentit enferré, il getta Testoe, de toute sa force, à la visière de son compaignon , et de ce coup pareillement prit en ladicte visière : et se tenoyent les champions enferrés Tun Tautre, par les visières : lesquelles ils levoyent à leurs espees : tellement que tous deux avoyent le visage nu et découvert : et sur ce le Juge getta le batton : et furent par les gardes pris et séparés : et vindrent devant le juge : et offrirent tons deux de parachever , si faute y avoit : mais le duc de Bourgongne leur dit que bien et durement avoyent leurs armes acomplies,et qu'ils en avoyent fait assez : leur commandant de toucher ensemble , et de demourer frères et amis. Ce qu'ils firent prestement : et se retrait chacun deux au bout de la lice : et partit ledict de G)mpays le premier dehors , pour les causes contenues es armes , que fit le signeur de Charny, à rencontre de messire Piètre Vasque. Si se partirent icelles armes à l'honneur des parties : et , à la vérité , ce furent armes aussi bien combatues , et aussi fièrement , et autant de coups donnés sur le corps d'un costé et d'autre, que j'en vey depuis nulles : et ainsi je ne vey onques puis ce jour nulles armes combatre de l'estoc , en armes à piè , sans retraite : et , qui les entreprendra , il les trouvera dures à achever : et furent cestes armes combatues l'an dessus-dict , par un Jeudy, huictième d'aoust , environ cinq heures du vespre.

Par les armes dessus-escrites fût achevé ce noble pas, quant à l'exécution : pource que tous ceux , qui avoyent touché , ou fait toucher les C8CUS , estoyent fournis, fust à piè ou à cheval , et ne restoit plus , que l'expiration des six semaines (que les escus devoyent demourer atachés, et pendus à l'arbre Chariemaigne , attendans tous nobles homm^ , qui toucher y voudroyent ) dont encores aucuns jours restoyent : et outre , et pardessus l'ordinaire du pas , s'estoy ent desja exécutées les armes , requises entre le comte de SainctrMartin , et Guillaume de Vaudrey , par la manière cy-dessus déclairee et escrite : et ne restoit plus que d'acomplir et faire les armes , emprises par messire Diago de Valiére , et par Jaques de Challant , et ce par emprise portée par l'un des chevaliers : comme pareillement il est dict cy-dessus.

Le dixième jour d'aoust , par un jour Sainct Laurens , vint monsieur de Bourgongne , madame son espouse , toutes les dames , et la signeurie , pour veoir les armes des deux nobles liommes : et là se présenta Jaques de Giallnnt ,

signeur de Manille , moult noblement acompaigné du signeur de Charny, et de ses compaignons , comme d'autres ses parens et amis : et se présenta sur un destrier , couvert de drap de damas bleu, brodé de ses lettres et devises moult-gentement: et estoit monté, et armé, pour ses armes fournir. D'autre part se présenta le chevalier (qui avoit porté l'emprise ) monté , et armé , comme en tel cas appartient. Son cheval estoit paré , selon mon souvenir , d'un demy satin blanc et violet , en escarteiure : et seoit le chevalier moult bien à cheval : car de sa taille il estoit gent et adroit, et moult agréable à un chacun; Devoirs furent faits , et lances leur furent baillées : dont il advint que de la première course Jaques de Challant fit une ateinte sur le grand gardebras du chevalier : dont il fut desarmé , tèlement qu'il convint ouvrer audict gardebras , par les armeuriers, plus de trois heures : et tandis que l'on refaisoit ledict gardebras, le signeur de Charny fit apporter le banquet au duc , et à la duchesse , et à toute la signeurie , sur les rangs , moult grandement , de viandes et de vins : et, si tost que le chevalier peut estre réarmé , les coropaignons reprirent la toille , et lances leur furent baillées , et de-rechef , et de celle seconde course , ledict de Challant fit atteinte en la lumière du chevalier, et le chevalier ateinditbas sur ledict de Challant. Les nobles hommes couroyent de la force de leurs chevaux : et se rencontrèrent si-durement , que le destrier de l'Espaignol ne peut le coup soustenir , ains cheut à terre : et prestement furent relevés le chevalier et le cheval : mais, de celle cheute , le harnois de PEspaignol fut tel atourné , et forcé , qu'il se trouva tout désarmé : et convint remettre icelles armes à un autre jour. En dedans peu de jours après, le terme de six semaines , que devoit durer ce noble pas , fut passé et expiré : et le l'enderoain (qui fbt par un dimenche , un peu devant la grande messe ) les roys-d'armes et heraux s'assemblèrent de toutes pars , pour plus honnorer le mistére (1) : et, les cottes d'armes vestues , apportèrent par ordre, et à grand magnificence , les deux escus : qui avoyent esté six semaines pendus et attachés à l'arbre Chariemaigne, et sur lesquels estoit fondé le pas dessusdict. Puis entrèrent dedans l'église Nostre Damé de Dfgeon : et, tous à genoux, offrirent et présentèrent les dessus-dicts escus à la glorieuse vierge Marie ; lesquels escus sont encores en ladicte église , en une chapelle, à la main dextre, quand on vient au chœur.

(1) Le pas d'armes.

MÉUOlfiES d'OUVIEB DE LA MAACHfi.

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