‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 55 sur 157 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment le bon duc Philippe de Bourgongne gaigna plusieurs places en la duché de Luxembourg.

Ainsi ce noble pas fut achevé et soustenu, par le signeur de Gharny et par ses compaignons , en chevaleureuse exécution d'armes, en grandes pompe» d'habits, et d'àcompaigneroens, et à grande, large , et abandonnée despense de mengers et de festimens : et pendant ce temps , que le bon duc prenoit ses plaisances et ses honnestes passetemps , Messire Nicolas Raoulin , son chancelier , messire Anthoine de Grony , son premier chambellam, ne ceux de son conseil , n'estoyent pas oiseux : mais pratiquoyent , par conseil et par grand ad vis ^ les expéditions des affaires du duc , et principalement des deux matières , dont dessus est fhicte mention : c'est asçavoir la response de l'ambassadeur de l'empereur de Constantinoble (qui estoit venu pour si haute matière , que pour le confort et secours de la foy, et de Testât d'un Empereur si-noble et si-antique en sa génération , que celuy de Constantinoble] et ce que l'on pourroit faire aveques la duchesse de Luxembourg : afin que le duc la peust secourir et aider en son désir , par juste tiltre , et querelle de raison : et, outre ces choses, se pratiquait l'allée et le partement du duc , de son pais de Bourgongne , pour se retitirer en Flandres , Picardie , et Brabant , et en ses autres pais ( pource qu'il avoit desja esté près de dix huict mois , sans les visiter et veoir); et desja estoit mandé le comte d'Estampes , gouverneur de Picardie, avec bien deux mille combatans, pour venir au-devant du duc.

D'autre part , en Bourgongne se présenta Ck>rnille, Bastard de Bourgongne , pour sa première armée : et assembla cent hommes-d'armes , emplumachés et habillés en pareure semblable : et n'atendoit on que la fin du pas , pour partir , et se mettre en chemin. Et ainsi, le pas et le temps des six semaines expiré , toutes préparations furent faictes : et , tout conclu et délibéré , jour Alt pris , pour le partement du duc , au vingtunième jour de septembre : et me souvient qu'i* celuy jour disna le duc en l'hostel d'un nommé Jehan de Yisan : et là, au partir de disner , le duc expédia l'ambassadeur de l'empereur de Constantinoble : et luy fit de grands dons : et fut l'effect de son expédition , tel , que le duc faisoit sçavoir à l'Empereur , qu'il se tiroit en ses pals marins, et que , luy arrivé par-delà, il mettroit gens et navires sus , pour l'aide et confort

de la chrestienté, et de Testât de TEmperair: et de ce ferait telle diligence , que TEmperenr auroit cause de soy contenter.

Apres l'expédition de l'Empereur , fiit expe dieela duchesse de Luxembourg : dont le traité et Tapointement estoyent desja Mets et coodos parleduc et par la duchesse: etnerestoitqoàlire et voyr ce, que de ce estoit délibéré et e§crit: et fut , en effect , tel Tappoiutement laict entre le duc et la duchesse sa tante , que le boa doc entreprendroit la oonqueste de la duché de Luxembourg, sous tiltre et querelle d*elle, et se diroit mambour et gouverneur de ladicte duché : et ordonna et assigna pour ladicte dachesse , et pour son estât, dix mille livres par an, à prendre et lever sur les meilleurs et pt» ders deniers de ses pals : et de celle heure manda par ses lettres à messire Symon de Lalain, à messire Sansse, son frère, et autres ses eapitai* nés , qu'ils entrassent audiet pais de Luienbourg, à main armée et forte , ^ ooiiiiiieDcai> sent la guerre au nom de la duchesse et de lay : et à toute diligence ftit envoyée la défianee à un chevalier zassois ( qui fkit envoyé de la part du duc de Zasse , au lieu de Luxemboorg : et se noimnoit le comte de Click ) et aux Loxenbourgeois semblablement , et à tous autres, (pd voudroyent contrester au droit de la ducbesK: et en celle défiance furent nommés tons les pa* rens et allés du duc de Bourgongne, et mesn» les barons et capitaines de sa guerre : car telle est la coustume et la guise des Alemaignes^^ veut par honneur guerroyer.

La duchesse despechee , le duc fit venir devant luy le comte de Sainct Martin , et meisiie Diago de YaUère , ensemble Guillaume de Yaa* drey , et Jaques de Challant : auxquels restoit enoores l'achèvement de leurs armes , commencées les uns contre les autres : comme il esta»* sez cy-dessus escrit et deelairé. Si leur remoistra le duc ses grans affaires , et ocNoment nosvellement il entrait en guerre et en eoDqoeitei pour la querelle de sa belle tante : parqnqy '^ ne pouvoit plus arrester n'atarger au pais : etqœ ddija estoit son armée de Picardie aux champs^ à grans firaiz et à grande foulle : et leur prioit, en effect, qu'en faveur de luy, et comme Icorjnp en ceste partie, par leur mesme choix elclectk»i qu'ils sevousissent tenir oontensd'icelles armes commencées , et qu'ils s'y estoyent, de cbacna costé, si honnorablement portés et maintenus i qu'ils avoyent honneur assez en ceste caasc. Surquoy tous quatre se mirent à genoux , et se contentèrent du plaisir du duc, et en sa présence touchèrent ensemble : et leur fit le doc de grands dons , et à tous ceux , qui firent armes

MEHOIBES DOLIVIEB Dfi'LA. KABCUS.

au pas dessoâdict : et retint le duc le comte de Saioct-Martii) de sa maison : lequel y fut tousjours depuis : et s'y conduisit et gouverna honoorablement et bien.

Ces choses faictes , le duc se retira en son bostel , pour soy armer et mettre en point : et tandis chacun montoit à cheval, à qui mieux mieux : et, ce jour, CSornille , bastard deBourgoDgne dessusdict, tira son premier estendard aux champs : et fit rasemblee des cent lances , qu'il avoit de charge, en la place, qui est devant la chapelle de la Toison d'or : et bailla son estendard à porter, et en garde , à Un escuyer de la comté de Bourgongne , nommé Jehan de Monfort, beau gentilhomme, et bien-renommé. Le duc monta à cheval environ quatre heures après midy, et pluvoit merveilleusement : dont ce lut dommage, que le jour ne fût bel et clair : car les pompes Âirent grandes, et la signeurie richement en point : et principalement le duc : qui de son temps fût un prince honneste, et joly, et curieux d'habits et de pareures , et dont le porter et la manière luy seoitsi bien et tant agréablement, que nui plus de luy, ne fût trouvé nulle part. Il avoit dix huict chevaux d'une pareure , harnachés de velours noir , tissus et ouvrés à sa devise (qui furent fusilz, garnis de leurs pierres , rendans feu ), et , pardessus le velours, gros clous d'or, élevés et émaillés de fusils, et faicts à moult grans cousts. Ses pages cstoyent richement en point : et portoyent divers harnob de teste , garnis et ajolivés de perles , de diamans , et de balais , à merveilles riehement : dont une salade seule estoit extimee ^^loir cent mille escus d'or. Le duc de sa personne estoit armé gentement de son corps , et richement, es gardes , tant.de ses bras, comme de son hamois de Jambes : dont icelles gardes et le chanfrain de son cheval estoyent tous pleins et enrichis de grosses pierreries : qui valoyent un nierveilleux avoir : etdecèjeparle,conmieceluy, qoi estoye lors page du duc, et de celle pareure. Jehan, monsieur deCléves, et son mignon Jaques de Lalain , furent fort en poinct d'es- «lyers, de chevaux , de pages y d'orfaverie , et de campanes. Aussi furent le signeur de Beaujeu, |ils du duc de Bourbon ( qui lors estoit bien jeune), monsieur Adoif de Gléves (qui commençoltàsoy façonner, et à prendre cueur), le comte de Nevers, et mesmement ledict bastard de Bourgongne : qui avoit attiré à soy plusieurs jeunes gens de l'hostel du duc, pour luy tenir compaignie en sa première armée : comme Jehan du Bois , un moult bel escuyer de Picardie, Anthoine de Sainct-Symon, moult honneste personnage , et qui depuis laisisa le monde : comme

cy-apres sera declairé. Bref, le partement de Digeon fut pompeux à merveilles , et la journée laide et pleine de pluye : et furent toutes ces belles pareures moult empirees : et se tira le duc ensa vile de Saînct-Songne pour celle nuict ; et fut son partement par un jtudy , le neufiéme jour de septembre, 1443. Ce mesme jour se partit la duchesse pour suy vre le duc : et de* mourérent l'endemain tout le jour ^ au lieu de Sainct-Songne : et furent logés en l'abale : et là attendirent que cliacun se rassemblast : car à la vérité plusieurs gens s'égarèrent et perdirent celle nuict : qui ne sceurent venir au logis : car le duc estoit parti tard : et fût assez sa coustume de partir tard , et d'arriver de nuict : et le troisième jour se partit le duc et la duchesse : et prit le chemin de Bar sur Aube, et de là à Briane le Comte (qui estoit entrée de Champaigne ) : et passa , par Saincte-Menehoult , le travers de la basse Champaigne : et sur ce chemin trouva le comte d'Estampes, et plusieurs signeurs de Picardie : et pouvoyent estre cinq cens lances, et dixhuict cens archers. En cette compaignie furent les signeurs de Saveuses, le signeur de Neuf vile , le signeur de MÎramont , le signeur d'Aplaincourt , et plusieurs autres chefs. D'autre part estoyent desja entrés au paîs de Luxembourg, messire Symon de Lalain, messire Sausse son frère , Henry de la Tour , Philippot de Savigny , et autres , par l'ordonnance et commandement du duc : et prestement saisirent Yvis, Montmedi, Lambu,et autres places : qui firent , à la vérité , obéissance au duc , au nom de leur dame et princesse, ensemble plusieurs nobles hommes du pais, et nommément le signeur de Bourset, et ses enfans, et le signeur de Souleuvre , et autres.

Le duc traversa la basse Champaigne jusques à Maisiére sur Meuse : et là séjourna par aucuns jours , prit ses conclusions , et fit ses ordobnances : et de là se partit la duchesse de Bourgongne : et se mit par batteaux : et vint , par la rivière de Meuse, arriver à Namur : et de là se tira à Brucelles : où elle trouva son fils, monsieur Charles de Bourgongne , comte de Charolois , et madame Jehanne de France : laquelle madame Jehanne lût fille du roy Charles : et avoit esté faict le mariage du comte de Charo* lois et de ladicte dame pour l'entreténement de la paix , et de l'union du royaume de France. Lesquels nobles enfans la receurent à grande joye , et à grande liesse : et pour le présent noua lairrons à parler de la duchesse et de sa compaignie : et retournerons au duc et à son armée, pour deviser conunent , ne par quelle manière , il exploita sa guerre, et comment en peu de

MBMOIEBS d'oLIVIEB OB LA MABCHft.

temps ii oonquesta toute la duché de Luxembourg y et la mit en son obéissance.

Ck>mme dessus est dict , le duc s^'ourna au lieu de Maisf ères sur Meuse , cinq ou six jours : et prépara son emprise pour entrer en conqueste : et se partit dudîctMaisiéres, par ainsi que sur le my-juing: et tira à Y vis, en la duché de Luxenibourg , et l'une des viles de sa comté de Gheny : et sur le chemin luy vindrent au-devant plusieurs chevaliers et escuyers de ladicte duché, et les plus grans : qui tous luy firent obéissance en armes , et prests de servir le duc en sa conqueste : et là vint le comte Jehan de Vernambourg : qui avoit plus de soixante ans d'aage : mais beau chevalier , sage , et représentant se monstroit. Il estoit fort acompaigné d'Alemans : et servit bien le duc à icelle conqueste : et fut vray qu'à une petite lieue dTvIs, du long de la rivière , tirant à Merville , avoit une place nommée Villy , fortifiée d'une grosse tour , et prise d'emblée par un des soudoyers du damoiseau de Gommercy , nommé Jaquemin de Beaumont . homme subtil et avantageux en guerre^ et tel qu'il le faloit audict damoiseau, son maistre. Gestuy Jaquemin couroit tout le pals : et faisoit moult de maux.

Si furent envoyés, deux Jours avant le parteroent du duc , du lieu de Malsiéres , les signeurs de Saveuses,de Neufville, etdeMiramont, avec bien cinq ou six cens archers de Picardie, pour essayer de prendre ladicte place , et principalement Ie4fct Jaquemin , s'il estoit possible : et firent si-bonne diligence les capitaines dessusnommés , qu'à un bien matin ils mirent leur embusche, et envoyèrent leurs coureurs, pour Guider entrer en la place , à la porte ouvrir : mais le guet et la garde furent grans : et, quand ils veirent que par ce bout ils ne pouvoyent rien exécuter, iis veindrent devant la place, et l'assiégèrent, et se logèrent jusques dedans la bassecourt , et prirent et gardèrent toutes les saillies du chasteau : et bien le peurent faire ( car ils estoyent assez de chefs et de gens , duits , et apris de la guerre, et de ce mestier ); et tantost après arriva , à leur aide , Philebert dé Vaudrey , maistre de l'artillerie du duc, un moult vaillant escuyer Bourgongnon, hastif et diligent en armes : et amena bombardes et serpentines , et ce qui faisoit mestier pour batre place. Ainsi fut assiégé le chasteau de Villy , et Jaquemin de Beaumont dedans , ensemble plusieurs oompaignons de guerre : et dont entre les autres y avoit un gentilhomme de Picardie, nommé Guillaume d'Auroul : qui pour aucun débat s'estoit parti de son pais : et passa le temps à son aventure : et se conduisit ieeluy Guillaume tresloyau-

ment aveques ledict Jaquemin dont il ne ftat que mieux prisé, puisque sa fortune estoit telle: et se oonduisoit ledict Jaquemin et ceux de la place forte en gens de guerre : et dura le siège longuement, et maintesfois nous autres, pages du duc , alasmes voir le siège , et la manière de faire : ainsi que jeunes-gens vont pour apprendre , et pour voir nou velletés.

]>urant le temps de celuy siège, le duc tira avant en pals, et prit son chemin par Maroille, et par Vierton, et de là en une vile désemparée, que Ton nomme Ais, et passa par Harloniet par tous ces lieux ne trouva résistance, qjot^ tite , ou nulle : et les principaux lieux du pais, qui faisoyent la guerre , et où estdt le fort des gens-d'armes, ennemis du duc, c'estoit la lile de Luxembourg, et celle de Tionville : qui sont deux bonnes viles et puissantes : et estoyent garnies de soudoyers de guerre, Behaignons et Zassons, et aventureux, sans les communes des viles : qui sont tous gens armés, et nourris i leur aventure, et au mestier de la guerre: et estoit chef de ceste compaignle , et lieutenant pour les ducs de Zasses , au pals de Luxembourg, et comté de Gheny, le comte de Click: et à la vérité, lesdicts Zassons se conduisoyent en leurs courses tressagement : et s'avantnroyent pour gaigner, par bonne façon, mt jusques à gaigner, et à emmener de nos gens, pris et créances jusques auprès des portes d*Arlon : où estoit le duc en personne.

Hardiment s'aventaroyent les Zassons, à dix, ou à douze chevaux ensemble, et non pas en compaignle, pour faire rencontre, digne de owmoîre, et bien le pouvoyent fahre. Car en oestre compaignle estoyent plusieurs Âtemans: auxquels les Bourgongnons, Picards, Hannuyers, et Namurois, n'avoyent nulle comninication de language, pour la dlffereneedcslaDgués , parquoy lesdicts Zassons, comme Aie mans, pouvoyent fort aprocher noz gens, elles prendre d*aguet : pourtant que Ton ne scafoit s*ils estoyent amis ou ennemis , jusqocs à ee qu'ils le monstroyent par effect : et portoyeot leurs cranequins bandés, et le traict dessos: et enclooyent un homme ou deux, s'ils les troo* voyent à part : et, premier que remède y M mis, ils luy faisoyent dire le mot : comme ils firent au Martre , un archer du chancelier de Bourgongne, bel homme, vaillant, et renomme) et qui depuis fût archer du corps du doerle* quel Martre, pouroe que l'abrevoir esloît hors li vile d'Arlon, et doutoit de perdre son cheval, luy mesme Talla abrever : et trouva en ^abr^ voir deux cranequlniers : qui desja tenoyest manière d'abrever.

MÉMOIBBS D*OUVIBB J>B LA MABCHE.

Si CQida ledict archer que ce fussent de noz Alemans : et les crauequiniers luy firent courtoise- , ment place entre eux deux : et tantost en revint deux autres à la queue : et tous quatre monstrérent le vireton sur la corde, à l'archer : lequel se trouva dépourveu : et le creancérent, et l'emmenèrent à Luxembourg : et de là en-avant fut ordonné que gens-d'armes garderoyent l'a* brevoir à l'heure d'abrever les chevaux : et say bien que, quand nous autres pages allons à Teaue avec les chevaux du duc , dix ou douze lances estoyent ordonnées poui* nous convoyer. De telles petites prises, et aprises, ûrent les Za&sons sur nostre compaignie, et peu, ou rien, de grandes, ny de chose, qui a ramentevoir face.

Si marcha le duc plus-avant en pais : et tousjours luy venoyent et croissoyent gens de toutes parts : et venoyent à luy tons les signeurs et nobles hommes de ladicte duché, qui tenoyent places et signeuries en hommage de ladicte duché : comme le Sangler d'Ardenne, nonmié le Damoiseau, Jehan de la Marche, et autres grans pei-sonnages : et le plus de résistance que trouva le duc au palis, avec les deux viles dessusdictes, fut le damoiseau de Bodemac : qui est un grand signeur en icelle marche. Celuy tenoit fort bon pour les Zassons*: et estoit mauvais BourgongDon en courage : mais il garda sa maison : et fit petite guerre : car il esooutoit qui en auroit du meilleur.

Pareillement le damoiseau de Commercy avoit au pa!s aucunes places, prises par ses adherans : comme Jacquemin de Beaumont, et autres : et avoit ledict Jaquemin, à l'aveu dudict damoiseau, pris et pillé la vile de Montmedy : qui luy fut, par le prevost de Merville, et autres Luxembourgeois, recousse^ et la vile et la proye : mais toutesfois tenoit encores ledict damoiseau la place de Chavancy, et en son nom ledict Beaumont tenoit Villy : qui Ait assiégée à l'entrée du duc au paîs, comme dict est : et avoit ledict de Ck>mmercy grosse garnison en ladicte place de Chavancy, secrètement, attendant son heure, tant qu'à l'aide d'autres, et d'iceox, s'il voyoit son avantage, cuidoit lever le siège, ou faire son profit à rencontre des Bourgongnons ses ennemis, comme vous orrez cy-apres.

Ainsi chevaucha le duc et son armée, par le paîs et duché de Luxembourg, tousjours gaignant places et fortresses : qui se rendoyent et faisoyent obéissance au duc, au nom de leur duchesse : et venoyent les nobles hommes voisins, de toutes pars, eux présenter au service du duc : et mesmement ceux de Mets offroyent leurs soudoyers semblableraent au duc : et à

tous, et à chacun, faisoit le bon duc, si-bon visage, et agréable recueil, que chacun se conteôtoit de sa l)onne grâce avoir, et desservir ; et H'arresta guéres à icelle fois le duc en la vile d'Arlon, qu'il se tira par le bas pals, laissant Luxembourg à la main senestre : et se tira en une petite vile, que l'on nomme Florehenges, appartenant lors à Henry de la Tour, à cause de sa femme : et là se logea le duc : et mena avec luy la duchesse de Luxembourg, sa tante : qui desja estoit si goûteuse, qu'il la faloit porter de maison en maison, et de lieu en autre, en une selle.

Si se logea le duc au chastel : et le comte d'Estampes, et le bastard de Bourgongne, et son armée, se logèrent à une bonne lieue de là, sur costiére : en un lieu nommé Catenant, et autres villages prochains : et se tenoyent serrés, et près de leurs harnois : car ils n'estoyent qu'à une petite lieue de Tionville, une tresboune ville de guerre, pleine de gens-d'armes, et ia plus-obstinee contre le duc, qui fust en tout le paîs : et pareillement estoit logé le duc, aussi près, ou plus : et voyoit on de Tionville clérement à Florehenges, et tant que le duc fit en ce voisinage moult de courses devant icelle vile : l'une fois par le comte d'Estampes, l'autre par le bastard de Bourgongne, et l'autre par ceux de la court, et qui estoyent avecques le duc : comme le comte de Nevers : qui aucunefols y faisoit son tour, et autresfois Jehan, monsieur de Ciéves : et le plus-souvent couroyent les gensd'armes, compaignons de la court, sous moindre chef : dont le bastard de Sainct-Pol, signeur de Halbourdin , avoit le plus-souvent la conduitte et la charge : lequel fut de son temps moult beau chevalier, sage, vaillant, et redouté en armesj homme de conduite, et qui beaucoup avoit veu de la guerre, homme expérimenté de François et d'Anglois, chevalier de l'ordre de la Toison d'or, et l'un des renommés de son temps.

Toutes icelles courses portèrent petit fruit , et feirent petit exploict. Car les Alemans et Passons de la garnison se gardoyent sagement : et ne sailloyent que par les marets (qui sont longs et profons, en la pluspart du circuit de ladicte vile), et venoyent aux barrières, et à l'entrée de leurs forts : et ne pouvoyent gens-de-cheval les aprocher sans grande perte, pour leurs cranequins, arbalestes, et autre traict : dont ils estoyent tresbien garnis , et dont ils firent des dommages assez à noz gens : et prirent et découpèrent un honune-d'armes, Alemand, de la compaignie de Jehan, monsieur de Gléves, nommé Bosequin , par soy trop aventurer (car il estoit homme tresvaillant de son corps) , et plusieurs

MBMOIBES D OLIVIER DE LA ilAACRE.

chevaux et gens navrèrent et blessèrent par telles emprises : et furent longuement sans ce qu'ils fissent , de leurcostè , saillie ou emprise sur ceux^de nostre parti ret furent à la longue avertis, qu'un homme-d'armes, Bourgongnoù, nommé Jehan de la Plume, acompaignè d'environ trente combatans, s'estoit bouté en une petite place , nommée la. Grange , à une demie lieue dudict Tionville. Celuy Jehan de la Plume fbt un compaSgnon de la comté de Bourgongne: qui servoit de soudoyer en la cité de Mets, et se maria à une ancienne riche femme : et se partit de Mets, pour servir son souverain signeur dé nativité, bien en-point et bien accompaigné selon son cas : et fût logé (comme dict est ) en la place appelée la Grange. Si firent les Zassons leur emprise secrètement : et par une noire nuict se partirent trois cens hommes à pié, et moitié d'assaut, moitié d'emblée, gaignerent le ch93tel de la Grange : et se retraîrent, à grand danger, ledict de la Plume, et ses compaignons, en une tour : et là se deffendirent moult-vaillamment , et plusieurs blessèrent de leurs ennemis : et furent de leur part presque tous blessés, et navrés. Finalement les Zassons (qui veirent qu'ils ne pouvoyent les hommes avoir) doutèrent le Jour adjourner, et le secours venir : et pourtant prirent tous leurs chevaux et leurs habillemens, et ce qu'ils peurent trouver de bagues et de gens, et s'en retournèrent en leur vile : et fût le plus grand exploict, dont J'aye souvenance, qui fust faict en toute celle guerre, à rencontre du duc, ne son parti.

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