‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 56 sur 157 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

De ce qui fut parlementé j sur la querelle de Luxembourg , entre le d'oc de Bourgongne et ses Saxons,

pendant ce temps une Journée fût prise et tenue au lieu de Florebenges , entre le duc et le <x>mte de Click , lieutenant général pour le duc de Zasses en la duché de Luxembourg : et à celle journée furent envoyés deux chevaliers Alemans , tenans le parti des ducs de Zasses, et dont je n*ai mémoire des noms. A celle journée fut la duchesse de Luxembourg présente, et toute la noblesse et chevalerie, tenant le parti du duc et de la duchesse , et raesmes plusieurs estrangers et voisins : qui estoyent venu? veoir Testât de l'armée du duc , les uns pour le visiter, les autres pour luy présenter service , et autres pour demeurer par moyen neutre en celle guerre, et sans tenir parti : dont, entre autres, y estoit un

notable chevalier, nommé Guillaume, signeur de Fenestranges , natif de ta duché dé Lorraine, et pour lors mareschal dudict pals de Lorraine: et , pource qu'iceluy mareschal parloit les deox langages, il eut charge, de-par le duc de Bourgongne , et de la part des Zassons , de porter le langage d*une part et d'autre, maintenant i l'alemant raportant du françois ce, qui estoit dict de la part du duc : et , outre, raportoit en françois ce , que lesdicts Zassons et Alenuins avoyent dict , et mis avant en leur laDgi]age.Ge qu'il sceut bien et notablement faire : car il fîit un tressage et notable chevalier, de son temps: et fit depuis des services à la maison de Boorgnogne, es guerre du Liège : qui ne sont pas i oublier, et dont ci-apres sera parlé.

Le duc fût en celle Journée assis sets an bane, paré de tapis , de carreaux , et de pâlies : et fot environné de sa noblesse , et acompaignè et adextré dé son conseil : qui estoyent derrière la perche du banc , tous en pié , et prests ponr conseiller le duc, si besoing en avoit: et dont les plus-prochains de sa personne furent le cban€^ lier, et le premier chambellan : et ceax là estoyent au plus près du prince, l'un à dextre,ct l'autre à senestre.

Le chancelier proposa pour le duc de Boorgongne , et parla longuement : et me souTient qu'il remonstra , en substance, tant pour le droit de la duchesse, que pour celuy do dac:et, après que ledict chancelier eut pris ses conclusions, et debatu sa matière moult notablement, il dit, « Quant au faict de la bataille , mon tr«- » redouté signeur en respondra » : et plus n'en dit Le mareschal de Lorraine (qui tousjonrs portoit la parolle d'un costé et d'autre) declaira en aiemand, aux ambassadeurs, le proposé dodiet chancelier : et , après son propos fini, le b« duc Philippe reprit le langage , en ensoyvant la conclusion de son chancelier : et dît , «fay 1««" » entendu ce , que de la part des ducs de Zasses » a esté dict et proposé, tant du droit quilspeo- » vent avoir en ceste duché, comme autrcnient,et » ce que ces deux chevaliers, ambassadeurs, en- » voyéspar le comte deClick , ont proposé : etay » bien voulu que mon chancelier remonstrast et » declairast les tiltres, les droits, et lesgaigér^i » tant de ma belle tante comme de md : >» » qu'eux, et un chacun pcust mieux, et pi»* » clairement sçavoir et congnoistre , que ^ 1. grande et évidente cause Je n'ay pohit eropn» » ceste querelle et conqueste : et n'VP**^"^ • tion de l'abandonner , Dieu et mon bon dro« » en aide : et , quant au point qu'ils ont offert, s» » je vouloye abandonner ce que j'ay ^^^"*P?]? » ceste duché , et le mettre en main n«ntre{so«

MéMOlBES d'olIVIEB t)t LA MARCHE.

empereur , on autre prince) et que Je vonsisse prendre et élire Jour, pour me trouver au pa!s des ducs de Zasses et Zassonne, tellement aoompaigné de gens-d'armes qu'il me plairoit, que pour cette querelle les ducs de Zasses me livreroyent la bataille , et fust la duché de Luxembourg , à qui Dieu donneroit ceste victoire , certes la bataille est ce que Je désire : et ne suis pas venu pardeça personnellement en autre intention , que de rencontrer mes ennemis : afin que celuy, à qui Dieu aidera en son droit y demoure au pa!s. Mais d'aler livrer la bataille au pais de Zassonne (où il peut avoir trois cens lieues d'Alemaigne, de chemin , et auquel pals Je n'ay quelque droit ou querelle) , il me semble que l'offre n'est pas raisonnable, et que par raison Je n'fty cause de l'accepter. Mais, pource que la question seule de nostre guerre meut pour ladicte duché de Luxembourg , Je seray content , Dieu en aide, bailler toutes les viles , les chasteaux , et les fors que Je tien en ma main , tant de la duché de Luxembourg , comme de la comté de Cheny , es mains de l'Empereur , et que pareillement les ducs de Zasses , ou leur lieutenant , mettent es mains de l'empereur ce qu'ils tiennent et possessent esdietes duché et comté , et qu'à tel Jour , qui sera pris par les ducs de Zasses, nous nous trouvions en telle place qu'ils choisiront audict pais , et que lors par l'espee , ou par la bataille, aveques la permission de Dieu , soit congnu le droit d'un chacun , et que le victorieux demoure piossesseur : et , sij'ay parens, ou allés, en leurs chemins , pour venir Jusques ici , Je feray bailler leurs scelés, pour laisser passer amiablement lesdicts ducs de Zasses, et leur armée.

> Et , pource qu'en Zassonne a si-belle chevalerie , et si-grande noblesse, et de si long temps prisée et renommée en armes, et que de ma part , et en mes pals a pareillement grande et belle noblesse, et tant de gens de bien , que grand dommage seroit , si tant de gens , d'un parti et d'autre , à l'occasion de noz querelles particulières mouroyent, et se mettoyent en danger de leurs estats et de leur vies , il me semble que ce seroit le meilleur, pour les dangers de tant de gens échever, que nous prissions Jour, le duc de Zasses , querelleur de ceste duché , et moy , pour comparoir devant la personne de l'Empereur, chacun de nous personnellement , et que sous son impériale puissance , devant sa royale majesté , et en la submission de son Jugement , nous combatissions corps à corps, Jusques à ce que l'on eust veu , et par l'efTect de nostre bataille congnu , à qui

» la terre de droit doit appartenir, et au victo- » rieux deroourast la signeurie , sans respandre » tant de sang humain , d'un costé ne d'autre , » et de ceux qui n'ont part à la querelle, fors que • pour l'amour et pour le devoir que chacun doit à » son signeur et amy rendre et porter : et , de » ma part , J'offre de bailler mon neveu de Clé- » ves , et autres de mon sang, es mains de TEm- » pereur,pourcomparoirper sonnellement devant » l'Empereur , au Jour et lieu , qui me sera par » luy ordonné, pour faire , fournir, et acomplir, » de ma personne , les choses dessus-dictes, par » les conditions devant proposées. »

Ces parolles, en substance, proposa le bon duc Philippe : et bien le sceut faire : car en matière , qui touchoit son honneur, nul homme ne Alt plus-aigre, plus-prompt, ne mieux-éloquent de luy : et fût homme de plus-grand effect de sa personne , et de sa chevalerie , qu'il n'estoit de parolles : et en pareil cas paravant il se mit en son devoir , pour combatre , de sa personne , le duc de Glocestre , un prince d'Angleterre , pour la querelle de la guerre de Halnaut : et ne tint pas à luy, que la bataille ne se fist d'eux deux. Les parolles rapportées en alemandpar le signeur de Fenestranges , aux ambassa^ deurs , ils dirent que le duc parloit bien notablement , et en prince de vertu : mais , quant à la bataille , et combatre de corps , leur signeur n'estoit point encores en aage de ce faire : et , quand le duc le sceut , il parla publiquement depuis : et dit qu'il n'estoit pas informé que le duc de Zasses , quereleur en ceste partie, ne fust en aage suffisant , et qu'aux enfans ne demandoit il rien , et que de soy il avoit passé l'aage d'enfance : mais iisçavoit que l'on le disoit homme d'aage convenable , et qu'ainsi il avoit dit de l'un , il disoit d'autre. Et à celle Journée n'eut autre conclusion, n'autre effect : et se gardoyent les Alemans en leurs viles , et en leurs forts sagement , sans trop s'aventurer : et faisoit on petite exécution de guerre , d'un costé et d'autre.

Durant iceluy temps le siège se tenoit devant Villy, estant dedans Jaquemin de Beaumont , par la manière dessus-escrite : et tenoyent ceux de dehors les assiégés si apressés et si court , et avoientfait leurs approches, et leurs bateries siprés , et par si-bon moyen , qu'ils ne sçavoient comment eux garantir : et d'autre part le da* moiseau de Gommercy, qui se tenoit à Chavancy, et sentoit la puissance du duc aveques luy, à l'autre bout de la duché de Luxembourg, et du costé de Mets , fit son appareil , et assembla sa puissance : et par un Jeudy matin , cinqième Jour d'octobre , avant que le Jour éclair-

MEMOIRES d'oLIVIEB DE LA MAECHE.

cist , vint à la couverte des bois (qui sont grans encestuy quartier) et envoya ses clievaucheurs, gens-de-guerre, et bien-instruits : qui portoyent la croix Sainct Andrieu, et faindoyent estre Bourgongnons : et par ce moyen entrèrent en la tente dePhiiebert de Yaudrey, maistre de Tartillerie , Jusques au nombre de quinze , ou de vingt : et prirent prisonniers et bagues , avant que l'on s'apperceust d'eux. Ledict Pliilebert estoit par les logis : car il estoit homme de grande diligence en armes : et , si-tost qu'il ouit l'effray, il assembla le guet : où furent environ cent archers : et tirèrent le pennan du signeur de Miramont, avant : et là commença l'escarmouche: et tantost vint le signeur de Saveuses, le signeur de Neufville , et les autres chefs et capitaines d'iceluy siège, qui pressèrent, et assaillirent leurs ennemis , criant Bourgongne : et ceux de Gomraercy cnoyent-Dauphin. Les archers picards estoyent à piè : et tiroyent lesdicts archers largement traict , et parmy les chevaux de leurs ennemis (dont en y eut peu , qui.fussent descendus à piè) et en peu d'heure perdirent le signeur de Gommercy et ses gens place : et les enseignes marchoyent sur eux, criant Bourgongne, et Saveiises : et le signeur de Saveuses (qui estoit ja vieil) marchoit hardiment, récriant ses gens: et à la vérité il fut tenu l'un des vaillans chevaliers de son temps : et le signeur de Neufville et

le signeur de Miramont s'y gouvernèrent vaillamment : et avancèrent leurs pennons , et leurs enseignes , tellement que ledict de Gommercy se mit en fuite avec ses gens : et furent iceux poursuy visde piè et de cheval,tellement que plusieurs y furent morts, pris , et blecés : et se retraîrent les gens-d'armes à leur siège , et chacun en sa garde et en son ordonnance : et disoit on que le damoiseau de Gommercy avolt bien amené douze cens chevaux , et les tenans le siège pouvoyent estre cinq cens combatans.

Mais, ainçois que je parte hors de ce propos, je reviendray à Jaquemin de Beaumont, et comment cauteleusement il se conduisit durant l'écarmouche. Ledict Jaquemin, voyant l'écarmouche drecee du costè de la porte, et que tous les gens-d'armes du siège estoyent tirés à leurs enseignes, et ensongnés pour la bataille, mena et conduisit toutes ses gens-de*'guerre au long de la muraille d'iceluy costé, et leur ordonna leurs places, et leurs gardes : et tandis un sien privé serviteur luy apresta une corde : et, si-tost qu'il revint, il se dévala par la fenestre, et prit un chemin privé, qu'il scavoit : et tant fit qu'il arriva devers le damoiseau de Gommercy, son maistre : et ainsi s'echapa ledit Jaquemin de Beaumont, du chasteau de Villy : et n'est pas à

oublier que le damoiseau de Gommercy ne seeot faire son assemblée si secrètement, que le duc de Bourgongne n'en f ust averti : et se doatoit on bien que celle assemblée se faisoit, poorcuider lever le siège de Yilfy : et par licence dg duc, Jaques deLalaiu (qui estoit Jeune esouycr, et de grand vouloir, et desiroit de soy tnwm en lieu, pour faire coûgnoistre son cueor et son noble désir) se partit de la court, et éle\a environ vingt hommesKl'armes, pour cuider venir i l'aide du signeur de Saveuses, et de ceux qoi le siège tenoyent, comme dict est : mais (ifo^ diligence qu'ils fissent) ils vindrent tard : et estoit l'écarmouche passée et faicte : dont ledict Jaques et ses oompaignons furent moult déplaisans : et se tirèrent à Yvis : ou ils furent sept ou huict jours : et tous les jours les aucuns vistoyent le siège : et advint que, cinq ou six jours après l'èchapement de Jaquemin de Beaumont, le dessusdict s'acompaigna de dix hommes* d'armes : et vint en un bosquet près d'un raisseau d'eaue, qui abreve la pree : et y mit son embusche , le plus secrètement qu*il le peot faire': et ce jour partirent deux escuyers de Is vile d' Yvis, et de ceux qui estoyent venus avec ledict Jaques de Lalain, et se nommoyent, l'on Jehan de Bochebaron, et l'autre Estordu Soret: et tiroyent devers ceux du siège : oonune journellement faisoyent, et alloyent les uns deven les autres. Les deux escuyers avoyent cbaem un page après eux (qui portoyent leurs lances), et estoyent bien-montés et armés : et, quand ib furent outre l'embusche, lors se découvrit ledict Jaquemin et son embusche, et eneloîrent les deux escuyers : qui prestement prirent leurs lances, et promirent de demourer l'un avec Y» tre. Les deux escuyers ferirent au milieu, conme gens-de-bien qu'ils estoient :. et empleyérent leurs lances : et passa Jehan de Bochebaron tout outre, et se fust bien sauvé, s'il eust voalo : mais il se tourna et vit son oompaignon, qoi avoit l'espee au poing, et se deffendoit au milieu de ses ennemis. Si retourna ledict de Rochebaron : et se deffendirent tellement, que l^ dict£stor du Soret fut desenvelopéde la presse: et s'en pou voit aller (car les autres estoyent sir son compaignon); mais onques n'abandonnèrent l'un l'autre : ains navrèrent et blessèrent plusieurs de leurs ennemis : et finalement fortot pris, et menés à Ghavancy : où ils furent pois longuement prisonniers : et me semble que ^ compte ne faisoit à oublier, pour monstrer U vaillance des deux escuyers, et la loyauté qu'ils se portèrent l'un à l'autre.

Si emmena Jaquemin de Beaumont saproycet ne demoura guéres après, que ceux, qfii i^'

IIBaiOIRES O OLIVIER DE LA. MABCHE.

nojent la place de Villy^ se rendirent à la vonlonté do duc : et fut la place destniltte et rasée : et pardonna le dtic aux compaignons de guerre^ et depuis se servit d'eux le duc , et principalement de Guillaume d'Auron : qui demoura soudoyer à Luxembourg, sous Ck>mille/ bastard de Bourgongne : qui depuis demoura gouyerneur du pais : comme l'on trouvera cy-apres.

Ces dioses faietes, et advenues, le duc se partit deFlorehenges, et se retira à Yvis, pour veoir la duchesse sa femme : qui estoit revenue des marches de Brabant, et de Flandres : et la saison tiroit fort à l'yver, comme à my-octobre : et fit le duc retirer son armée (que conduisoit le comte d'Estampes, et le bastard de Bourgongne) et se logèrent en la ville d'Ais (qui est à quatre lieues dé Luxembourg), auquel lieu, certes, ils forent froidement, et mal logés (car c'est une petite vile destniite, et au pire pals de la duché), et guerroyoyent et queroyent leurs avantures chacun, d'un costé et d'autre. Pendant ce temps fut envoyé Quesnoy, héraut et ofGcier d'armes, devers le comte de Click, luy offrir que, s'il vooloit combatre, pour le droit de la querelle, Jehan, monsieur de Bourgongne, comte d'Estampes, de sa personne le combatroit : ou, s'il vouloit choisir Gomille, bastard de Bourgongne, Jaques de Lalain, Guillaume de Yaudrey, ou Hervé de Merladel, chacun d'eux luy foumiroit la Imtaille : et^ si ledict comte de GIIcIl aymoit mieux à prendre autant de nobles hommes aveques luy, que ceux qu'il luy offroit là, iceux presens signeurs, et nobles hommes dessusdicts, les foorniroyent, et acompliroyent, fust à pié, fust à cheval , et par tous les honnorablcs moyens, qne le comte de Click et les siens les voudroyent demander. Honnorablement receut le comte de Click le héraut dessusdict : et luy fit treshonnorable response, sans accepter la bataille, sinon en delay de respondre : et certes le comte de Click estoit un gentil chevalier : et ne fit chose, qui vinst à la congnoissance de ce nostre parti, qoi ne ftist honnorable : et ainsi se passoit la saison et la guerre, sans grand explolct.

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