‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 58 sur 157 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Comment le duc de Bourgongne se retira en ses pats de Brabant et de Flandres : et comment la duchesse de Bourgongne ala visiter la royne de France,

Apres toutes ses ordonnances faictes, le duc se partit de Luxembourg, tantost après les Boys : et se tira ccmtre son pais de Brabant , par Arlon, Bastongne, Marche en Samine, et à Namur : et là luy vint audevant Tevesque du Liège (qui se nommoit de Huisebergue ) et firent moult grande chère ensemble. De là vint le duc gésir à Geneppe : et le lendemain se tira à Brucelles : et luy vint audevant monsieur Charles de Bourgongne, son fils,, comte de Charolois., honnorableraent acompaigné, et principalement de Jeunes enfans de grande maison , de son aage , où moindre : et pouvoit avoir onze on douze ans d'aage : et estoit aveques luy Jehan de la Trimoille, Philippe de Crouy, Guyot de Rrimeu, Charles de Temaut, Philippe de Crevecueur , Philippe de Waurin , et moult d'autres : et estoyent montés sur petits chevaux, harnachés comme celuy de leur maiâtre : et certeMs'estoit une noble assemblée d'enfans , et de noble sang , et dont les plusieurs ont esté depuis notables chevaliers , sages et vaillans : comme cy-apres pourrez ooyr : et conduisoit ledict comte de Charolois un moult-honneste et sage chevalier , nommé messire Jehan, signeur de Berdauxy. Cestuy chevalier estoit bel homme , bien-renommé , de bon aage, beau parleur : et voutontiers.récitoit choses et matières d'honneur, et de haut affaire. (1 estoit chaceur et voleur (I ) , duict à tous exercices , et à tous jeux : et n'ay pas conguu un chevalier plus-idoine , pour avoir le gouvernement d'un Jeune prince, que luy : et moult bien luy seoit la conduitte de son maistre.

En ceste compaignie estoit Anthoine , bastard de Bourgongne, fils bastard du duc , et le marquis Hugues de Rotelin : mais il estoyent desja plus grans , que ceux , dont J'ay parlé : et peut on légèrement entendre que le bon duc vit voulontiers celle compaignie : et ainsi entra en sa vile de Brucelles , bien-veigné de Lamant et de la Loy : et à grandes processions entra en sa vile : et vint en sa maison : où il trouva la duchesse, son espouse : qui amenoit en sa main , au-devant du duc , madameKaterine deFrance , fille du roy Charles, comtessede Charolois : qui

(1) Qui chasse au vol.

MÉMOIRES D*0LIVIEB DE LA MABCHB.

potivoit avoli* doQze ans d'aage : et estoit une notable personne , et apparente d'estre dame de grand los :car elle estoit bonne et sage, et moult bien conditionnée, de son aage : mais elle mourut assez tost après ( dont ce fut grand dommage) et de sa mort sera devisé cy-apres. Aveques la duchesse vint la fille du duc de Gueldres , m'écc du duc de Bourgongne^ et de Jehan Monsieur , héritier de Gléves , moult belle et gente , et pouvoit avoir quinze ou seize ans : et depuis la mar ria le bon duc à ses despens , au roy d'Ëscoce , celuy, qui avoit le visage my-parti de rouge et ' de blanc , et dont d'elle est issu le roy d'Escoce, présent.

Ainsi retourna le duc en ses pais et le venoyent les signeurs visiter , et les viles y envoyoyent leurs députés : et n'estoit nouvelles que de dancer , de nommer , de Jouster et de faire grande chère : et tint le duc ses quaresmeaux en sa vile de Brucelles : où Joustes furent falotes et criées , par Jehan Monsieur de Gléves, Jaques de Lalain , et moult d'autres : et furent joustees sans toille , sans flens, ou sablon, en un lieu , devant Thosteldu prince , que Ton appelle les Bailles. En ce temps vint Jehan, comte de Yistemberg , voir le duc, pour reprendre de luy la comté de Montbeliart : dont il estoit son homme et son vassal j à cause de sa comté de Bourgongne : et le receut le duc audict lieu de Brucelles : et luy fit grand honneur et grande chère : et certes ledict comte de Yistemberg le valoit bien : car c'estoit un gentil personnage ; et pour cent ou six vingts chevaux ((u'il avoit en sa compaignie, ils estoyent aussi honnestes , et aussi en poiiit , que j'en vey onques nuls venir d'Alemaîgne : et fut fort prisé son estât , sa personne , et sa manière de faire : et se partit du duc, pour s'çn retourner en ses pals, en grand amour et recommandation : et de là le duc se tira en Flandres , pour visiter ses viles et ses paîs (qui moult desiroyent à le voyr), et teint le sainct jour de Pasques en sa vile de Bruges.

En celle saison (qui fut Tan 1444) la duchesse de Bourgongne, moult-grandement acompaignee, et principalement des deux neveux du duc,, le baron de Beaujeu , fils du duc de Bourbon, et Adolf, monsieur de Gléveç (lesquels commencoyent desja à prendre cueur : et estoyent bien duits et bien-adrecés),se tira à Gha- Ion en Ghampaigne , devers le roy de France , qui recueillit ladicte duchesse moult honnorablement : et luy fit la Royne moult-grand honneur

(1) Volapiueoi.

et privante : car toutes deux estoyent desja princesses aagees , et hors de bruit : et croy bien qu'elles avoyent une mesme doùlenr et Fnaladie , qu'on appelle jalousie : et que maintesfois elles se devisoyent de leurs* passions secrètement : qui estoit cause de leurs privantes : et à la vérité apparence de raison avoit en leois soupçons. Gar le Roy avoit nouvellement élcTê une pauvre damoiselle, genti-femme, nommée Agnes du Soret , et mis en tel triomphe et td pouvoir , que son estât estoit à comparer an grandes princesses du royaume : et certes cestoit une des plus belles femmes, que je Tey onques : et fit , en sa qualité, beaucoup de bien ao royaume de France. Elle avançât, devers le Roy , jeunes gens-d'armes , et gentils compaignons, et^ont le Roy fût depuis bien servi.

D'autre part le duc de Bourgongne fot de sod temps un prince le plus dameret et le plus avoiseux (1) , que l'on sceust : et avoit de butards , et de bastardes , une moult belle compaignie. Ainsi la royne et la duchesse se rasseobloyent souventesfois , pour eux doulolr et complamâre, l'une à l'autre, de learerévecoeor.

En celle assemblée estoit monsiear Louis de France , dauphin de Viennois , hmtier apparent de la haute et treschrestienne conronneet maison de France, le roy Régnier de Cécile, le comte du Maine, son frère, le dnc Jebande Bourbon , le comte de Foix , le comte de Saioct- Pol , et moult d'autres : et , sur tons les signeurs de France , avoit le bruit messire Jehan de Brezè , signeur de la Varenne , séneschal de Normandie, ponrestre gentil chevalier, bonnorable , et le phis-plaisant et gracieux parieur, que l'on sceust nulle part , sage et grand-entre preneur : et gouvernoit du royaume et des princes de France la plus-grande partie.

Là se firent joustes et grans festlmens : et assez paravant fut faict le mariage du duc J^ de Galabre , et de damoiselle Marie de Bourbon (2) : et pource qu'elle estoit nièce do duc de Bourgongne , le duc quitta , en les donnant à sa nièce , bien deux eens raille fhmcs , en ([WJ le roy de Gecile estoit obligé à luy, à cause de sa rançon et de Taquit de sa prison : et luy fit rendre le duc , par messire Tibaut, bastard de Neufchatel , et par le Bastard de Vergy, lespbces de Damay, et de Montecleres (qui eneorts estoyent en leurs mains , depuis la guerre, <pn fut entre luy et le duc de Bourgongne ) , et d^ moura la signeurie de Gassel , et de la Mottc^o- Bois (qui sied en la comté de Flandres) en be-

(2) Liseï Jeanne. EUe étolt fille d*Agnès, saur* duc de Bourgongne et de Charles de Boarboo.

MÉMOIBES b OLIVIEC UK LA MAACUE.

ritnge perpétuel des dues de Bourgongne , comte de Flandres : et fut l'un des poincts , pourquoy la duchesse alla devers le Roy : et Tautre poinct, et le principal , fut en espérance de reprendre autre journée aveques les Anglois, pour cuider faire quelque bien entre les deux royaumes de France et d'Angleterre : mais en ce elle profita petitement : car desja se faisoit et pratiquoit Taliance du roy Henry d'Angleterre , et de madame Marguerite d'Anjou, fille du roy de Cécile : et parce moyen fut rompu le mariage d'elle , et du comte Louis de Nevers : et ainsi se partît du Roy la duchesse de Bourgongne , sans autre chose exploiter : et se continua la feste e^ la jousto à Ghalon : et de là se tira le Roy François à Nancy en Lorraine : et de plus en plus eroissoit la feste , la joucte , et la pompe : et fut en ce temps que chevaux de parage se vendirent si cher en France : et ne parloit on de vendre un chevet de nom , que de cinq cens, de mille, ou douze cens reaux : et la cause decelle clierté fut, que l'on parloit de faire ordonnance sur les gens-d'arraes de France , et de les départir sous chefs, et par compaignies , et de les choisir et élire par nom et surnom : et sembloit bien à chacun gentilhomme , que , s'il se monstroit sur un bon cheval ^ il en seroit mieux congnu, queru, et recueîlly : et d'autre part dames avoyent bruit en France, et loy d'elles monstrcr : et cuidoit chacun gaigner bonne aventure, ou par l'un des bouts , ou par l'autre.

Les plus-renommés Jousteurs furent le comte Louis de Sainct-Pol, jeune signeur, moult sage, et bien adrecé , bon corps et droit , et nourri en la maison de Bourgongne, et Jaques de Lalaiu : lequel se tira en la court du Roy , pour voir, et pour soy monstrer : et se gouverna si-hautement, en tous estres, qu'il emporta sa part du bon bruit de celle assemblée : et monstra, par effect, qu'il avoit esté nourri et élevé en maison, duîcte et acoustumee de tous honorables exercices , et que de soy il estoit homme d'estoffe , et de lieu , pour suyvir et pour faire ce , dont les bons vivent tousjours : c'est vertu , qui florit en renommée. Le signeur de Charny s'y monstra honnorablement : et , au regard de la signeurie et noblesse de France, c'estoit chose noble à les voir : et là se fit le mariage du roy Henry d'Angleterre, et de la fille du roy de Cécile, dont dessus est faicte mention.

En ce temps le roy Charles assemblasonconseil, pour regarder et avoir avis, sur les gens d'armes (qui destruisoyentson royaume de toutes parts), et pour mettre lesdicts gens-d'armes eu reigle et eu ordre, et les entretenir sans les perdre, et élongner de luy (qui doutoit moult), et fut avisé

qu'il mettroit sus quinze cens lances, choisis et esleus , et les diviseroit à certains capitaines , pour les conduire et gouverner , et que chacune lance auroit deux archers, et un coustillerarmé, et qu'une taille se léverolt au royaume de France, parquoy celle compaignie seroit payée : et seroit vray -semblable que le peuple aymeroit mieux payer icelle taille par an (qui toutesfois estoit grande et de pesant faix et charge ) que ce qu'ils fussent journellement mangés, et pillés^ comme ils estoyent : et eust esté celle ordonnance mise sus à celle fois , si n'eust esté le Dauphin , fils du Roy : qui éleva une grosse compaignie des plus gens-de-bien , et des meilleurs geus-d'armes, et les mena contre Basic , et es Alemaigiies : et passèrent partie de Bourgongne , faisant moult de maux : mais le signeur de Blammont, mareschal de Bourgongne, mit sus les Bourgongnons , et leur fit tant d'emprises et tant d'envahies , et partant de fois, que le Dauphin y perdit beaucoup de ses gens : dont il estoit moult mal content : et sur son chemin prit Montbeliai*t : et y fit moult de maux : et de là tira devant Basle en Alemaigne : et là déconfit ceux de Basle , et une grosse compaignie d'Alemans : mais il ne prit pas la cité : car elle estoit trop bien gardée et deffendue.

Si peut on légèrement croire que les François firent moult de maux par les Alemaîgnes : et finalement se mirent toutes les communes sus , armés et desarmés : et par les passages et destroiets lesdicts Alemans portèrent et firent tant de maux et de dommage aux gens du Dau« phin, par surprises et par compaignies, que force leur fut de revenir : et s^en revint ledict Dauphin assez confusément de son emprise : et r'entra par la Lorraine : et ne revint pas par Bourgongne : et , luy revenu , l'ordonnance , commencée par le roy Chartes son père , fût mise sus, et moult bien ordonnée : et disoit on que messire Jehan de Bresé , signeur de la Yarenne , avoit esté cause de ladicte ordonnance : qui fût moult belle et proffitahle chose pour le royaume : et par ce moyen cessèrent les escorcheurs, et les gens de compaignies, leurs courses, et leurs pjUeries : et fafsoit on de grandes chères et festes de toutes pars : et sur cette sainete et bien heuree saison de paix et d*union je fteray fin à cette partie de mon premier livre : laquelle partie contient dix an», commençant l'an 35, et finissant l'an 46.

MÉMOIBSS D^OLIVIER DB LA UARCIlRb

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