CHAPITRE XIV
Comment le signeur de Temanl, chevalier de la Toison d'or^fit armes àpié et à cheval, contre Galiotde Baltasin, chambrelan du dite de Milan,
Continuant ma matière commencée, je repren et r'entre en mon premier volume , par Tan de Nostre Signeur, 1446: et toutesfois me sera force, pour le mieux et plu9-abregémentescrire, et mettre en mémoire, que Je reprenne aucune cliosc, avenue en l*an 46, en recitant, par la déduction de ce présent volume , les nobles armes , faictes et acomplies , par messire Philippe signeur de Ternant , oonseillier , et tiers chambrelan du duc Philippe de Bourgongne , et chevalier de la Toison d*or^ à rencontre de noble escuyer , Galiot de Baltasin , natif du royaume de Castille , serviteur et chambrelan du duc de Milau , Piiilippe Maria.
Or fut vray que ledict an , 45 , environ la Sainct Michel , ledict Galiot s'estoit parti de son maistre, le duc de Milan , tant pour voyager , et pour voir du monde, comme pour faire armes de son corps, pour soy avancer en renommée ( qui est , et doit estre, le paradis terrestre de jeune noble courage), et tant erra ledict Galiot, qu'il arriva à la couii; du duc de Bourgongne , en la vile de Mons en Hainaut : et estolt à bien trente chevaux , Jeune escuyer de trente ans, ou environ , et Tun des plus-beaux hommes et de la plus-belle taille, que Ton pouvoit voir : et estolt puissant et léger à merveilles, et moultbien renommé de son aage. Mais , pource que le duc de Bourgongne et le duc de Milan estoyeut frères d*armes , et allés ensemble , ledict duc de Milan , son maistre , luy défendit au départir, qu'il ne portast ou emprist nulles armes à-l'encontre des sugets du duc de Bourgongne , son frère et son allé : si toutesfois il n'en estolt requis, et que le duc l'agreast ou consentist : et estolt délibéré ledict Galiot, que , s*ll n'estoit en rhostel ou en la signeurie du duc de Bourgongne y requis de faire armes , de passer en Angleterre , et là charger emprise à son Intentioa, et faire armes , avant son retour en Italie : et quand le signeur de Ternant sceut l'intention dudict Galiot, et veit ce beau personnage , et entendit la renommée de l'estranger , luy, qui de longuemain avoit désiré et quis de trouver parti , et sorte pour faire armes , se délibéra d'exécuter , à icelle fois , ce que tant avoit désiré : et par le congé du duc de Bourgongne , son signeur et son maistre , chargea , pour em-
prise , une manchette de dame, faicted*un délie volet , moult gentement brodée : et fit atacfaer icelle emprise à son bras senestre , à une aigoîK lette noire et bleue , richement garnie de diamans, de perles, et d'autres pierreries: et moult bien luy seoit à porter Icelle emprise: car il estolt moult-beau chevalier , sage , prudent , et bien enmanieré , et l'un des plus de son temps.
Prestement qu'il eut sm emprise chargée , il envoya le roy-d'armes de la Tcnson d'or deven lediet Galiot de Baltasin , pour luy signifier et dire de par luy , qu'il avoit chargé et élevé une en^trise, en intention de faire armes, et poor luy l'avoit il prise et chargée , en espérant d'estre par luy acompli de son désir, et que , si son plaisir estolt de lever ladicte emprise, il troaveroit ledict signeur de Ternant, aune heure après midy , en la salle et en la presenee du doc de Bourgongne, son prince, son slgnéur, et maistre , et qu'il pourroit toucher eX lever remprise dudict signeur de Ternant. Moult joyeux se monstra ledict Galiot , quand il entendit qu'il seroit dépesché, en la maison de Boui^ngne, de ce qu'il queroit : et ne faillit pas à venir : et s'agenouilla devant le duc de Bourgongne, luy requérant , à genoux , qu'il luy donnast congé et licence de toucher à l'emprise, que portoit le signeur de Ternant : et le bon duc le*fit lever, et luy donna le congé.
Lors demanda Galiot aux roys-d'armes , et heraux , la ooustume du pals : et dit qu'en fou pals , quand le requérant arrache l'emprise de son oompaignon , c'est pour la vie de l'un ou de l'autre : mais , quand l'on n'y fait que toucher seulement, c'est pour chevalerie. Sorqooy luy respondit Toison d'or, que le signeur de Ternant avoit chargé son emprise pour chevalerie , et que la cousturoe estoit de toucher h l'emprise, quand on est présent. Lors s*avancB ledict escuyer, et toucha à l'emprise du chevalier , en sey agenouillant bien bas : et dit , « No- » ble chevalier, je touche à vostre emprise, et au » plaisir de Dieu vous fourniray et aooaq>Uray » tout ce, que je sauray que désirerez de faire, » soit à pié , soit à cheval : » et le signeur de Ternant le mercia bien-humblement : et luy dit , que bien fust il venu, et qu'en icelle journée il luy envoyroit par escrit les armes, qu'il desiroit à faire , et acomplir : et ainsi se départirent pour celle fois : et ce mesme jour ledict signeur de Ternant envoya par un héraut ses chapitres, signés et seelés comme il appartenoit : et le bon duc tint conseil sur ceste matière : et fut délibéré que jour et temps seroit assignéaux parties, Tan 46, au mois d'avril , en la ville
lifiâlOlHES UOLlVlBfi I>B L.i UABCBE.
dArras. Ce qui Ait sigoiflé, de par le due, auxdJctes parties : et fut iceluy jour , ainsi long baillé : pour ce que ledict Galiot se vouloit aller armer à Milan , et faire ses préparatoires.
Ne demoura guéres, que la court ftit toute pleine, et chacun averti des chapitres, envoyés et baillés par le signeur de Temant : et fut le double monstre et contrescrit par plusieurs, dont la poursuitte desdictes armes ensuyvit. Par les raisons dessus-escrites m'a convenu mesler de ran4â, avecques l'an 46 : pource que tout est d'une matière, et aûn de réciter le tout à une fois.
L'an 46 se passa sans aventure, ou cause, qui face à escrire, jusques au mois d'avril, que le jour estoit assigné en la vile d'Arras (comme dict est], pour faire et acomplir les armes, emprises par le signeur de Ternant, et Galiot de Baltasin : et se fournit chacun de harnois, de chevaui, et autres habillemens, nécessaires : et, au regard du signeur de Temant, il assembla dix ou douze chevaux, les meilleurs et les plusrenommés du royaume de France, et des marches voisines : et se tira le duc en sa vile d'Arras : auquel Heu furent les lices préparées, sur le grand marché, audroit de l'hostélerie de la Clef; et fût une grande maison élevée : qui ve- Doit Jusques siir le bord de la lice, bien-avant audict marché. Ladicte lice fut quarree, de moult grande et spatieuse grandeur : et estoit toute double, et de gros marrien : et l'entrée et le pavillon du signeur de Ternant estoit du oosté tirant à la vile : et l'entrée et le pavillon de Galiot fut du costé opposite, tirant à la porte, qui vient de Belle-motte : et furent ordonnés deux cens soudoyers, par ceux de la vile, tous armés et embattonnés : qui se^tenoyent entre les deux licQs, où furent les pavillons tendus pour les champions : et fut le pavillon du signeur de Temant de drap de damas noir et bleu, et sur le capital ses armes et son timbre, brodé moult richement, et à l'entour des goutiéres estoit escrit en grosse lettre d'or,*en brodure, un souhait tel, « Je souhaite qu'avoir puisse de mes " désirs assouvissance : et jamais autre bien "^ u'eusse. »
Noblement fut son costé paré de bannières et de pennons : et pareillement fut le pavillon de Galiot tendu de soye : et aussi estoit le champ paré^ et la double lice pleine de gens-d'armes, et la maison, où le duc de voit estre, moult richement tapissée : et, environ que heure après midy, se partit le duc de son hostel, acompaigné de monsieur Charles, comte de Gharolois, son fils, du comte d'Estampes, du signeur de Beaujeu, de monsieur Adolf de Gléves, et de moult-grande noblesse ; et celuy jour je chcvauchay après le
duc, sur un couMer, couvert de velours noir. J'estoye encores son page : et n'avoit après luy page, n'autre pareure que moy, et ledict coursier.
Le duc descendit en son hourd (1), et tenoit en sa main le batton, comme juge : et tantost entrèrent dedans la lice, huict hommes-d'armes, moult-bien armés, chacun le blanc batton en la main : car ils estoyent ordonnés pour escoutes, et pour départir les champions. £n-apresne demoura guéres, que le signeur de Ternant entra en la lice sur un cheval, couvert de ses armes en brodure : et avoit sa cotte d'armes au dos : et estoit armé de toutes pièces, le bacinet en la teste, et la visière ouverte : et certes il avoit visage de chevalier, et non pas de pucelle : car il estoit brun, à une noire et forte barbe : et sembloit bien honune à redouter et à craindre. Il estoit acompaigné du signeur de Beaujeu, et du comte de Sainct-Pol : et descendit, si tost qu'il fut en la lice : et pbrtoit un gros court batton en sa maindextre : qui luy rendolt contenance d'homme-d'armes : et moult bien luy seoit. 11 ne porta point de banneroUe de dévotion. Laquelle chose je ne pris& point : car plus est l'homme de haut affaire, plus doit à Dieu de recongnoissance : et, tant plus a d'honneur, tant plus doit douter et craindre celuy Dieu, qui le luy peut oster, et faire perdre. Ainsi se présenta le signeur de Ternant moult-humblement devant le duc : et porta luy mesme la parolle : et bien le sceut faire : et le duc le bienviengna : et se retrait en son pavillon.
Ne demoura guéres que Galiot de Baltasin entra en la lice : et l'acompaignoit le comte d'Estampes. Il estoit armé de tout, fors la teste, la cotte d'armes au dos : et seoit sur un cheval, couvert de ses armes : et, «i-tost qu'il entra en la lice, sauta de plain saut hors la selle, aussi légèrement, tout armé, que s'il n'eusteu que le pourpoinct. Le comte d'Estampes le présenta devant le duc : qui le receut moult cordialement : et se retrait en son pavillon.
Les cris furent faits, et les deffenses, en tel cas acoustumee», et le signeur de Humières (comme lieutenant du mareschal de Bourgongne, acompaigné des roys-d'armes et heraux) vint au pavillon du signeur de Ternant : et luy demanda les lances, dont il devoit les armes commencer, selon le contenu des chapitres. Si luy furent incontinent les lances baillées, toutes prestes, et ferrées d'une façon, et d'une longueur, comine il apartenoit. Si les présenta lef dict mareschal à Galiot, luy offrant de prendre, pour sa part, laquelle des djpux lances, qui luy
(i) Loge pour voir les tournoi».
plairait. Si en choisit une : et fut i'autre repor* tee au signeur de Ternant.
Sur le poinct des trois heures, le signeur de Ternant saillit hors de son pavillon, sa cotte d*armes au dos, le bacinet en teste, à visière close : et feit une grande croix, de sa main dextre : et luy bailla le comte de Sainct-Pol sa lance : laquelle il mit en ses deux mains : c'est a sçavoir qu'il avoit le bout en sa paume dextre : et de la senestre main tenoit sa lance à contrepoix : et la portoit plus droitte que couchée : et marchoit froidement, d'une marche poisante et asseuree : et certes il sembloit bien chevalier de dure rencontre. D'autre part saillit de son pavillon Galiot de Baltasin, sa cotte-d'armes vestue, le bacinet en la teste, et visière close : et, après qu'il se fut signé de sa bannerolle, le comte d'Estampes luy bailla sa lance : laquelle il prit, et la portoit à la façon eommune, ainsi que l'on tient une lance pour pousser. Beau personnage fut l'escuyer : et, si-tost qu'il tint sa lance, il la commença à manier et escourrc, comme s'il ne tinst qu'une flèche d'archer : et fit un saut ou deux en l'air, si léger et si viste, que Ton voyoit bien que harnois, n'habillemeut qu'il eust, ne luy grevoit rien : et marchoit à rencontre de sa partie moult vigoureusement : et se vindrent rencontrer de pous de lance, si durement, que de ce coup agreva Galiot le fer de sa lance, et en rompit bien demi-doigt : et le signeur de Ternant atteindit Galiot en costiére du bacinet, et luy faussa ledict bacinet à Jour : et prit le signeur de Ternant une manière de marcher, qu'il continua : qu'au donner le coup il mettoit le pié, en prenant sa marche^ près d'un pié de profond, dedans le sablon. Ce coup féru, les gardes se mirent entre deux, pour rompre que nulle poursuitte ne se flst : et vindrent les roys-d'armes, et aportérent une cordelle ; où estoyent mesurés les sept pas, dont ils devoyent reculer, pour donner chacun pous de lances, comme il estoit déclairé es chapitres : et estoit chacun pas marqué à neuds : et depuis J'ay demandé aux officiers-d'armes, par quelle manière de mesurer estoyent lesdicts pas mis en mesure. Sur quoy me fut respondu, que chacun pas fut pris pour deux pies et demy, à mesurer par la main d'un chevalier, ou pour le moins de la main d'un noble homme, et que ceux là estoyent mesurés par le mareschal de la lice, estant ce cas du dépendant de son office. Ainsi furent les sept pas mesurés de chacun costé : et , les champions reculés à leur mesure, leur furent lances renouvelées, au choix de Galiot : et sur ce poinct marchèrent pour la seconde fois : et feirent tous deux tresdure atteinte. Puis remarchérent pour
la tierce fois : et rencontrèrent si-durement, que le signeur de Ternant rompit, et agreva toute la pointe de sa lance : et Galiot rompit la siénepar le milieu du fust : et pour abréger le récit d'icelles armes, ils acomplirent les sept pous, ordonnés par les chapitres, moult-chevaleureusement acomplis.
Les armes de la lance acomplies, les champions retournèrent en leurs pavillons, pour etix raffreschir et préparer : et fiirent présentés par le mareschal, à Galiot de Baltasin, deux estocs, que l'on nomme espees-d'armes : et certes je ne vey onques-puis deux plus-beaux, ne plos^issans battons. Ledict Galiot en choisit une : et l'autre fut raportee au signeur de Ternant : lequel, assez tost après/ saillit hors de son pavillon, armé comme dessus : mais, en lieu de sa cotte d'armes, il avoit vestu une parure à rouiches d'un satin blanc, tout découpé à manière d'escailles, brodé et chargé d'orfaverie , d'or branlant, par moult gente façon : et me feit souvenir, à le voir, de l'un des neuf preux, ainsi qu'on les figure. Il tenoit son espee, la main senestre devant, et renversée, et couverte de sa rondelle. De l'autre part saillit de son pavillon Galiot de Baltasin, son espee empoignée comme il appartenoit : et marchèrent l'on à rencontre de l'autre : et se rencontrèrent d'une moult dure atteinte : et prestement se mirent les gardes eor tre deux, pour garder la poursuite : et les officiers-d'armes apportèrent les mesures, qui contenoyent la longueur de cinq pas : et furent mesurés pour chacun costé : et prestement recommencèrent leurs armes : et de celle reocontre le signeur de Ternant donna si grand coup à son compaignoû, qu'il fauça le bacinet à jour : et fut cel le atteinte assez près du coup de la lanee. A la tierce venue, Galiot consuyvit le signeur de Ternant au bas de l'espaule dextre : et da coup luy fauça le garde-bras, et^Femporta m bout de son espee. Si fut prestement le signem de Ternant réarmé sur la place : et rcvindrent pour la quatrième fois : et se rencontrèrent tons deux si-durement, qu'ils agravérent les pointes de leurs espees : et convînt en raporter deux autres. A la cinquième venue, le signeur de Te^ nant (qui marchoit, et feroit à coups d'agnet surprit ledict Galiot : et luy donna si grande Atteinte au haut de la pièce, qu'il démarcha ledict Galiot. A la sixième venue ledict Galiot frapa sur la rondelle du signeur de Ternant, et la fonh pit : et convint rechanger d'espees. A la septième venue, se rencontrèrent tresdurement. A la hai^ tième, ledict Galiot assit sur le gantelet du signeur de Ternant, et le fauça tout outre: etcoidèrent plusieurs qu'il eust la main faucec : mais
MEMOIBES J) OLIVIER DS LA MABCHE.
par boQQe aventure il ne fut point blessé : et luy forent autres gantelets rebaillés : et parfirent les onze pous d'espee, bien et durement férus et aoompUs : puis se retraîreut en leurs pavillons.
Le mareschal de la lice fut saisi des deux bâches, pour la parfourniture dleelles armes à pié : lequel prestement les présenta à Galiot , pour choisir celle qu'il lui plairoit. Si prit ledict Galiot à son choix : et , l'autre rapportée au signeur de Temant, il n'atargea guéres, qu'il ne vuidast hors de son pavillon : et portoit , en lieu de cotte d'armes , une pareure , à manche , d'un drap de damas , sur fieur de pescher : et estoit tout couvert et brodé de fusils , de pierres , et d*estincelles de feu : qui fut la devise du bon duc Philippe , son bon signeur et maistre. Il avoit le bacinet en la teste , et estoit son visage couvert d'une grosse visière, trouée à grands trous, en losange : et tenoit sa hache en ses mains : qui furent grosses haches pesantes : dont le mail estoit faict à manière de trois coings à fendre bois : et n'avoyent point de poincte de dessous : pource que, par le contenu des chapitres, ils devoyent combatre du maillet seulement.
Fièrement marchoit le signeur de Temant : et d'autre part saillit Galiot , sa cotte-d'armes au dos , bacinet en teste , et la visière baissée et close : et si tost qu'il fut saisi de son batton , il se sourdit tout en air, moult- vigoureusement : et marchoit à l'eucontre de son homme, de telle yertu et de telle puissance , que le rencontre de luy faisoit à redouter, autant que d'homme que J'ay veu devant , ne depuis : et , quant vint à Taborder , le signeur de Temant (qui veit la contenance, la chaleur, et la fiére emprise de son adversaire, qui venoit sur luy, comme pour rencontrer des corps , avec les battons) , pourveu de son sens , tout asseurément démarcha en costiére tellement que Galiot ne trouva rien devant : et passa tout outre , comme celuy , qui marchoit de toute sa force : et, au passer , le signeur de Ternant haussa la hache , et attelndit Galiot entre col et teste , et luy donna si grand coup , qu'il le fit tout chanceler : et , si n'eust esté la grande légèreté , et la tresextréme force qui fut en Iny, certes il fust cheu de celuy coup : mais il prit pié moult vigoureusement : et courut sus au signeuc de Ternant, par telle force et par telle aigreur, que force fut au signeur de Temant démarcher trois ou quatre grands pas , tous d*une tire : et se trouva tout entrepris de sousieuir le faix de celle grande puissance. Toutesfois il se remit à marcher, et se mainteint si che valeureusement , qu'i Is y achevèrent les quinze coups : et getta le duc le batton : et furent pris par les gardes et ecoustes, et amenés devant le
duc, les visières levées, chacun la hache au poing : et certes c'estoyent deux moult-beaux , et moult-fiers personnages à veoir. Chacun s'offrit, de son costé, de parachever ses armes , si faute y avoit : et le duc leur fit response que bien et dueroent avoyent leurs armes acompHes: et alors prirent congé du duc : mais ils ne touchèrent point ensemble : pource qu'ils avoyent encores à faire leurs armes de cheval : et se tira chacun en son entrée de la lice : mais ils s'arrestérent l*un devant l'autre : pource que nul des deux ne vouloit issir le premier de la lice : et fut ordonné par le duc , que tous deux saudroyent à une fois.
Par la manière dessus-escrite furent achevées les armes de pié du signeur de Ternant , et de Galiot de Baltasin , au grand honneur et louenge de chacun parti : et fut par un jeudy vingtseptiéme d'avril , l'an 46 : et le lundy suyvant (qui fut le second Jour de may) , leur fut baillé jour, pour faire et acomplir leurs armes à cheval : et vint le duc et la signeurie sur la lice environ deux heures après midy : et tantost après arrivèrent les huict gardes , moult-bien armés , et montés sur les meilleurs coursiers , ou ronssins, qui fussent en la court du duc de Bourgongne : et avoyent chacuh un gros court batton en la main , sans fer et sans pointe : et ne demoura guères que le signeur de Temant arriva en la lice , armé de toutes pièces, fors que de la teste. Il estoit monté sur un coursier , couvert d'une couverture , eschacquetee de ses pleines armes , et chargée d'orfaverie branlant : et après luy venoyent deux officiers d'armes, qui menoyent un autre coursier par la bride. Cestuy coursier estoit vestu, et cousu près de luy, comme de sa peau , d'un drap de damas , my-party de bleu et de noir (qui furent les couleurs d'iceiuy seigneur) et estoit celle pareure brodée de fil d'or , à maniéi-e de mets : et avoit ledict coursier la creingne , le toupet , et la queue , tout de fil d'or : et fut le cheval ensellé de selle, estoffee de mesme , et d'un petit harnois de velours cramoisi, assez à la manière d'un harnois de cheval d'Alemaigne : et fut celle nouvelle pareure moult agréable , et fort regardée. Ainsi se présenta au duc : puis se retrait à son bout de la lice, pour soy armer de la teste.
D'autre part vint Galiot , armé de toutes ar< mes , l'armet en la teste , à un grand plumas d'Italie : et estoit son qjieval (qui fut un puissant ronssin ) couvert d'une barde de cuir de boufle peinte à sa devise (qui fut ù manière de ceinc* turcs tortivees), et y avoit au chanfrain, au poictral, et es flans de la barde, gi*andes dagues d'acier. Il estoit suyvi de trois chevaux, couvers
MBMOIBËS D OLIVIER DE L.4 ttABCHB.
de soye et d'orfàverie de diverse sorte , et dont je n*ay pas bien souvenance : et , si-tost que le maresclial de la lice s'apperceat des dagues , dont la barde dudict Gaiiot estoit armée, il se tira devers le duc , et l'avertit de ce qu'il avoit veu. Si envoya le duc, comme juge, le roy-d'armes de la Toison d'or : qui dit à Gaiiot y à l'entrée de la lice , que l'on n'avoit point acoustumé de porter en iice, ou noble camp clos , dagues , ou polnctures, en habillemens de chevaux, et que c'estoit chose deffendue , contre status d*armes nommées , et contre ies chapitres et emprises du signeur de Ternant. Sur quoy l'escuyer s'excusa moult-courtoisement : et prestement fit toutes icelles dagues oster : et puis se présenta devant le duc , moult-humblement : et se retira à son bout. Le- mareschal se tira devers le signeur de Ternant, pour avoir ies iances et ies espees,dont ils devoyent les armes fournir. Si lui furent baillées : et il les présenta à Gaiiot , qui choisit une lance et une espee : et ies autres furent baillées au signeur de Ternant. Si se préparèrent les champions : et tandis se firent les cris acoustumés : et fut chacun retiré à son ordonnance.
Si mirent chacun la lance sur la cuisse : et le signeur de Ternant avoit ceint son espee, comme on les porte à la guerre communément : et Gaiiot avoit mis la sienne en sa main senestre, toute nue : et la tenoit aveques la bride. Si broctiérent l'un à rencontre de l'autre : et veit on bien , à leur manière de courir, que le signeur de Ternant vouloit et queroit d'empieyer sa lance : mais Gaiiot (qui se sentoit fort et puissamment monté) queroit le rencontre des chevaux , et croisa comme à la forcourse : tellement qu'il se rencontrèrent , et des corps et des chevaux , si durement , que le signeur de Ternant fut abatu sur son cul : mais le coursier fut bon , et le chevalier adroit : et se releva : et de ce coup la courroye de l'espee du signeur de Ternant rompit : et se tourna l'espee en la guaine , pendant sur la croupe du cheval : et ledict de Ternant se desarma d'une visière dont il estoit armé : et cuida mettre la main à l'espee : mais il ne la peut avoir ne trouver : et Gaiiot ( qui prestement fut saisi de son espee) courut sus au signeur de Ternant, et luy donna plusieurs coups d'espee , de haut et de taille : et , quand ledict de Ternant congnut qu'il ne pouvoit son epee recouvrer, il changea de main à la bride : et ferit le eoursier des espérons : et se monstra an-devant de son compaignon : et rabatit plusieurs coups d'espée , à la main ouverte : et , en démenant et remuant son cheval , l'espee ( qui desja ))endoit contre les flancs du cheval ) vuîda hors de sa guaine, et cheut sur le sablon : et preste-
ment le duc , comme juge , fit mettre les gardes entre deux : et fit bailler au signeur de Tenunt^ son espée. Car par les chapitres , qui ftireat escripts, estans les champions dessaisis de Icors battons , on les pouvoit , et devoit ressatoir : et le duc, qui moult bien se eongnoissoit en tel cas , ne tenoit point qu'il ftist dessaisi de son espee, tant qu'elle tinst à luy, et jnsqaesice que elle ftist toute hors de sa guaine, et cbeote sur le sablon , comme dict est.
Ainsi fttt le signeur de Ternant rasaisi de de son espee : et se retira chacun : et ae eoonirent sus moult asprement. Gaiiot feroit de hant et de taille moult grand coups : et le signeorde Ternant feroit deux coups de haut , l'an deTant main , et l'autre renvers : et puis se joindîreBt les chevaux : et commença le signeur de Ter> nant à charger et à quérir son compaignon de lapohdte de l'espee par le dessous de l'aimet, tirant à la gorge , sousles esselles , à Tentoor du croisant de la cuirace, par-dessous laceingnee du bras, à la main de la bride, et jasqnesà bouter son espee entre la main et la bride, tant que ladicte epee passoit outre , une poignée : et par tout le trouva si bien armé , et poorvea, que nulle blessure n'en avint : et ainsi furent pris: et getta le duc le batton : et furent amenés df> vaut le duc , les visières levées : et requirent tous deux, que, s'ils n'avoyent acompli les trente et un coups , contenus es chapitres, quik estoyent prests de les accomplir. Le dnc leur dit qu'il estoit content d'eux : et les fit toocher et embracer ensemble : et ainsi furent iœlles armes achevées, qui furent dures, et de grande extime : et depuis le bon duc festeya Gaiiot de Balthasin , et le feit seoir à sa {able : et iov donna de grans dons : et s'en, retourna devenir due de Milan, son maistre.
Assez iost se partit le duc de Bourgongne de sa vile d'Arras, et visita le pais de Flandres et de Brabant : et sur l 'arriére-saison, le doc se tira en son pals de Zeelande , pour tenir le Vies* care : qui est comme le parlement dn pab : ^ ne se peut tenir qu'en la présence du comte de Zeelande, ou de son aisné fils : et là fit foirej^ duc grands exploits de justice : et alors aTiat que grandes plaintes vindreut d^in escoyer de grand lignage du pals , nommé Jehan de Don* bourc : et le chargeoit on d'efforccmens , de battures, d'affolures de sergens et d'officiers: de rançonnemens , de meardres , et de compositions : et ordonna le duc qu'il fuSt pris : mais, quand il fut adverti que justice le cberchoit poar le prendre , il gaigna le clocher de l'église d« cordeliers , en la vile de Middelbourg en 1^' lande , et s'y fortifia et avltallla , avec cinq ^
MKMOIRES DOLIMER DE LA HARCHK.
six de ses serviteurs : tellement qu'il le convint assiéger: et s'y tint trois jours, combien que, pour rhonneur de TEgiise , il ne fut assailli , ne n*y tût tiré un coup d'arbalestre , n'austrement : et me souvient que Je vey une nonnain venir devers ledict Jehan de BoinlMurc : qui par plusieurs-fou crioit à son frère qu'il se flst tuer plus-tost , en soy deffendant, que de faire telle honte à son lignage , que de choir en main de bourreau. Toutesfois ledict de Dombourc se rendit à la voulonté du prince : et fut son proces faict : et finalement il eust la teste tranchée, sur le marché dudict Middelbourg : mais, à la requeste et poursuitte de ladicte religieuse sa sœur, le corps luy tal délivré, et enterré en terre saîncte.
Mouit d'autres Justices fit faire le bon duc en son pais de Zeelande : et, environ le septembre , revint le duc en sa vile d'Anvers : où la feste cpmmençoit , qui est en celuy temps. Mais, au partir de Bergues sur le Soin , le duc prit dix ou douxe de ses privés : et en assez petite Compalgnie , sans soy faire congnolstre, ala faire un pèlerinage , à Nostre-Dame d'Aix en Alemaigne : et, durant ce temps , ceux de sou conseil rompirent le tinel de la salle , et la grande mangeaille et extrême despense , qui se faisoit Journellement en l'hostel du duo de Bourgongne : et ftirent mis tous ceux de celle court à gages , et à argent : et fut lors que Michaut le rethoricien dit que le gigot de la court estoit rompu.
Depuis revint le duc au lieu d'Anvers : où il trouva la duchesse son espouse : et là fit on banqueta, et grandes chères : pource que le temps estoit oiseux , et n'estoyent nulles nouvelles de guerre. Parquoy voyageoyent nobles hommes estrangers de lieu en autre , pour eux faire congnolstre : et advint qu'en iceluy temps arriva , en la vile d'Anvers , un chevalier du royaume de Gastille, serviteur du duc de Milan, Philippe Maria : et se nommoit messire Jehan de Boniface. Celuy chevalier envoya devers le duc, pour luy supplier qu'il luy donnast congé de porter emprise d'armes en ses païs, et en sa court : et le duc , qui voyoit voulontiers telles nobles exécutions, le luy acorda libéralement. Si leva ledict chevalier une emprise telle, qu'il portoit sur sa Jambe senestre un fer d'or, dont Il estoit enferré : qui le prenoit au bas de la jambe : et estoit soustenu celuy fer d'une chaîne d'or : qui se prenoit au long de la Jambe de dehors : et dessus le genouil avoit une main , Issant d'une nuée , qui tenoit ladicte chaîne : et , prestement que l'emprise fut choisie, aooururent nobles hommes de toutes pars , devers le duc , pour avoir cong^ de lever icelle emprise : mais
Jaques de Lalain (qui de longuement avoit queru , et désiré son parti , pour soy éprouver en celle noble épreuve ) prévint avant tous autres : et fit tant que le duc luy otroya icelle fourniture. Si fut le chevalier mandé devers le duc : et , pour «breger , toucha à son emprise ledict Jaques de Lalain : et , pource que le chevalier desiroit que brief Jour luy fùst assigné, luy fut ordonné, et assigné , au dixième Jour de novembre suy vaut , en la vile de Gand : qui estoit le quatrième Jour après que la feste de la Toison se devoit tenir en ladicte vile de Gand. Là estoyent mandés les roys , les princes , et les chevaliers , frères et confrères , pour l'ordre de ladicte Toison. Le duc et la duchesse visitèrent, au partir de la feste d'Anvers , Mallnes et Brucelles , et grande partie de la duché de Brabant : et puis se tirèrent en la vile de Gand : qui pour lors florissoit en abondance de biens , de richesses, et de peuple : et menoyent leurs bourgeois, et leur pouvoir, moult grande estendue , par tout le pals de Flandres. Tout le pals de Wast , et des Quatre-Mestiers, estoyt en leur obéissance. L'on ne parloit, en Flandres, que du pouvoir de messieurs de Gand. Ils avoy ent la pluspart de la moitié du pals, et avec ce la grâce et l'amitié de leur prince : mais ( comme peuple ne se scalt tenir en repos , n'en aise : comme cy-aprés sera declairé , en ces mémoires présents ), les Gandois ne sceurent longuement garder celle bien-heuree vie de paix et de re^^ pos : dont il leur mesadvlnt si durement , que Je necroy point que , des vies présentes, Gand soit en tel estât, ne prospérité, qu'elle fut au temps, dont de présent Je fay mention.
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