‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 67 sur 157 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Comment le siège d'Àudenarde fut levé par bataille : que gaignérent les gens du duc de Bourgongne , contre les Gandois.

Quand le duc de Bourgongne entendit que les Gandois avoyent assiégé là vile d'Audenarde, il se partit hastivement de Brucelles, et fit tirer, des eofiûres de son épargne , grans deniers , et grand avoir , pour payer ses gens-d'armes : et forent ioeux deniers départis aux trésoriers , et clercs à ce commis, pour faire payemens de toutes pars : et se tira le duc et le comte, son fils, en la vile de Hast (1), en Hainaut : où il attendit par aucuns Jours son armée , et ses gensd'armes : qui se préparoyent et aprestoyent , chacun du mieux, et le plus-diligemment, qu'il leur estoit possible : et, pendant ce temps , les Gandois , qui estoyent devant Audenarde , trayoyent contre la vile , de leur artillerie à poudre : et faisoyent du mieux , et du pis qu'ib poovoyent : et , pour cuider mettre le peuple en soupson et imagination contre leurs capitaines, et principalement contre ledict messire Symon de Lalain , ils tirèrent de leurs arbalestes plusieurs traits, et viretons (2) escrits, les aucuns en flamand, et les autres en françois : et y avoit, qu'ils requeroyent et semonnoyent ledict messire Symon , de rendre et délivrer la vile , au Jour qu'il avoit pris aveeques eux , et que l'argent , qu'ils luy avoyent promis, estoit tout prest.

(1) Liseï Aeî. L.

(2) TralU darbalète.

Plusieurs tels traits ftirent aportés à iQCssire Symon de Lalain : mais incontinent luy-mesme les portoit aux signeurs et principaux de ladicte vile : qui se rioyent et gaboyent (3) des Gandois, et de leur folie : n'onques le peuple ne s'en meut, ny n'en creut aucune chose, contre le bon chevalier : mais , par le contraire , plus grevoyent les Gandois ceux de la vile, plus croissoyent en courage , à souffrir et porter ce , qui pouvoit avenir, pour la querelle de leur prince ! combien qu'ils estoyent souvent en grande mèlancholie , de ce qu'ils n'avoyent aucunes nouvelles du duc, et de leur, secours. Car les Gandois les avoyent environnés de toutes parts , si qu'il ne pouvoit nul entrer, n'yssir de la vile qui ne cheust en leurs mains : et toutesfois messire Symon de Lalain soubtiva de faire nager à mont la rivière de l'Escaud ( qui passe par la vile ) , et par l'obscurité de la nuict envoya aucuns messages : qui revindrent sauvement : et raportèrent la grand'armee, qui marchoit pour les secourir , et si-certaines enseignes du duc leur prince, que le peuple en fut tout reconforté et réjouy : et , quand les Gandois veirent et congnurent que ceux d'Audenarde ne prendroyent autre soupson contre leur capitaine s'appensérent de faire autrement.

Ils sceurent que messire Symon de Lalain avoit deux petis filz de sa femme , et que l'on les nourrissoit en Hainaut, sur les marches de Flandres. Si prirent deux autres petis enfans de semblables aages, et les aportérent devant les murailles : et les montroyent, les glaives tirés à l'entour, prests pour iceux enfans meurdrir et occire : et crioyent qu'ils avoyent couru en Hainaut, et pris iceux enfans : et, s'il estoit père , qu'il le monstrast : car , si prestement il ne rendoit ou delivroit la vile à leur voulonté, il occiroyent lesdicts enfans : et culdoyent que la dame (qui estoit femme , mère , et de piteux courage ) deust mener tel deuil , et monstrer tel effray, qu'il deust faire pour elle ainsi qu'ils avoyent proposé. Mais le noble chevalier n'en tint compte : et fit afuster canons et serpentines celle part, et tirer sur eux, plus-fort que devant : et disoit au peuple , que pour ses enfans veoir mourir , il ne vouloit perdre sa loyauté, son honneur, ne ses amis.

Ainsi se continua le siège d'Audenarde : et croissoit et multiplioit tousjours le pouvoir des Gandois : car (comme dit est) le peuple du platpals de Flandres ayoit ceux de Gand en tel extime, par crainte et par foie amour, que tous

(3) Se moquaient.

MÉHOIABS d'oLIVIBB DE LA MARCBE.

acouroyent à leur aide. Mais Farmee du duc de Bourgongne se levoit, et tiroit aux champs : et sie partit le duc, de Hast pour aler à Grandmont (qui est une grosse bourgade, uon-guére forte : et là est adoré le corps de Sainct Andrieu (1) ) et sur le chemin aborda avecques luy le comte Louis de Sainct-Pol, son frère messire Jaques de Luxembourg, messire Jehan de Clrouy , signeur de Ghimay, pour lors grand bailly de Hainaut : lesquels avoyent bien deux raille archers, et cinq cens hommes-d*armes : et le duc avoit aveques lui Adolf Monsieur, frère du duc deCléves, l'infant dom Jehamde Ck)imbres , et Gornille, bastard de Bourgongne : qui pour lors n'avoit charge de gens-d'armes, que de ceux de son hostel : pource que l'ont attendolt les Boutgongnons (que le mareschal estoit aie querre) et luy devait on bailler cent lances , aveques ceux de Luxembourg : qui encores n'estoyent pas arrivés. Encores c'estoyent tirés plusieurs capitaines, et ceux de l'hostel, devers le duc, et pouvait avoir, tout compris, en sa eompaignie, quatre mille combatans : et se logea audict lieu de Grandmont : et tous les Jours envoya chevaucheurs, pour visiter le siège , par plusieurs petites compàignies, les unes après les autres : qui raportoyent leur avis, quant à la puissance de leurs ennemis, et la manière de leurs forts et de leur siège. Mais , pour revenir au comte d'Estampes ( qui avoit sa charge levée) îi se tira pour prendre son chemin à Yaitreloz (2) : et fut averti que grand nombre de Flamans, tenans le parti des Gandois, s'estoyent assemblés au Pontdes-pierres ( 3 ) , et qu'ils vouloyent garder et deffendre le passage de la rivière du Lis. Si fit prestement marcher celle part le signeur de Saveuses : qui tousjours ( quelque vieil qu'il fust ) vouloit estre des coureurs, et des premiers. Ro* bert de Miramont et autres le suyvirent, et quelques jeunes gens de l'hostel du comte , et ceux , qui desiroyent d'eux éprouver : et prestement mirent pié à terre, jusques à cinq cens combatans : et commencèrent à tirer ces ai*chers de Picardie et de Hainaut, et à marcher sur les Gandois : et en peu d'heure gaignérent le port sur eux.

Si se mirent Gandois à la fuite : et les hommes-d'armes les poursuy virent à cheval : qui les àbatoyent : et les archers et les gens-de-pié leur coupoyent les gO!'ges, comme à moutons : et se boutérent'bien deux cens vilains en une église : et deffendoyent l'entrée de la porte, à longues

(1) SaintrAdrlen.

(-2) Lisez Waterlox, vtllage sitoé entre Tooraal , Lille et Courtral. L.

picques, moult vigoureusement. Là furent hommes-d'armes : qui poussoyent de leurs lances : et n'avoyent point l'avantage : car les picques cl les glaives des Flamans estoyentplus longs. Là s'abordèrent les archers : et ne dura pas looguement l'assaut dn traict, quand les vilains abandonnèrent la poite, et s'enfuirent garantir, les uns au clocher, les autres derrière les autels, chacun qui mieux mieux : mais tout œ ne leur valut : car ils furent poursuy vis, et tous ocds. Ainsi gaigna le comte d'Estampes le passage dn Pont-des-pierres : et ala loger à Vaitrdoz, et à Launoy : et envoya visiter le siège de jour et de nuit, par diverses compàignies, pour mieux entendre leur convive (4), et ouir les opinioDS. L'une fois y aloit le signeur de Saveuse, et autresfois le signeur de Haubourdîn : et tant visitèrent -et entendirent du faict de leurs ennemis, que sans guéres arester, conclusion fût furise et délibérée de les assaillir de leur costé : et par an matin ( qui fut le vingtsixéme Jour d'avril ) se délogèrent , et tirèrent contre Audenarde : et avoit la charge de l'avangarde Antlioine, bastard de Bourgongne : qui portoit, pour anseigne, an grand estendard blanc, à une barbacane de bro> dure, moult-bien-acompaigné : et le suyvoyent le signeur de Saveuses et moult d'autres signeors et nobles hommes : et conduisoit son fiiict, et sa eompaignie, George de Rosimbos, un UMult notable escuyer.

Quand les Gandois veirent le premier estendard venir, ils n'en tindrent pas grand eompte: et cuidoyent avoir une petite eompaignie, qol les deust légèrement ecarmoucber : mais prestement ils veirent deux, trois, et quatre esten* dars, et grosse eompaignie de gens-d'armes, et grande fumée de chevaux, et la poudre si-hante et si-grande, qu'ils furent tous émerveillés : et toutesfois se mirent en bataille et en ordre, an long de leur tranchée : et firent sçavolr de Paatre part du siège, que chacun se préparastzcar ils voyoient les ennemis, et doutoyent de la bataille. Or forent les compàignies les unes devant les autres : et les archers lioyent et attachoycot leurs chevaux les uns autres : et furent tantost grand nombre à pié, et plusieurs hommes-d'armes aveques eux : et le comte d'Estampes ( qui encores n'estoit chevalier ) requit au bastard de Sainct-Pol, signeur de Haubourdîn, qu'il le fist chevalier. Ce que ledict signeur de Haubourdîn fit par moult-honnorable fiaçon : et quand le comte fut chevalier, il fit chevalier, de sa main,

(3) Lises pont de Spjere.

(4) Disposition.

MJSMOIA£S D*OUVIBfi DB LA MARCfiB.

ÂDthoine, bastard de Bourgongne^ le signeur de Moreul, Philippe de Homes, signeur de Bausignies, Anthoine Rolin, signem* d'Emeries, le signeur de Robempré, le signeur de Grévecueur, le signeur du Bois, Jehan, signeur de Mirammont, Robert et Pierre de Mirammont, frères, et DQOult d'autres nobles hommes : et croy que ce jour forent faicts plus de deux cens chevaliers. Or vous compterai du noble chevalier, messire Jaques de Lalain : qui ne queroit, et n'entendoit à faire et exécuter de sa main, qu'oeuvre chevaleureuse. Si regarda faire les chevaliers nouveaux : et leur remonstra qu'il estoit à celle heure lieu et temps de gaigner honorablement les espérons dorés : et qu'il avoit choisi un endroit sur les ennemis , où la dosture estoit de petite force , et le fossé peu profond : et que , combien que les Gandois fussent grand peuple à celoy oosté,sl-tost qu'ils verroyent que l'on leur courroit sus asprement , ils n'oseroyent la place tenir : et que bienheureux seroyent s'ils pouvoyent rompre la presse de ce peuple : et qu'il voQloit estre aveques les nouveaux chevaliers. A ce s'aoordérent iceux chevaliers, qui furent tous bien montés et armés, et suivis chacun d'un varlet à cheval , seulement. De celle compaignie fût le signeur de Bausignies , le àigneur de Grévecueur , le signeur du Bois , le signeur de Belle-fouriére , le signeur de Herin , et autres : et {comme dit est) ledlct messire Jaques avoit choisi une grosse compaignie de Gandois : qui estoyent en bataille, sur une terre labourée : et s'estoyent fortifiés au f^ont du grand chemin, qui va d'Audenarde à Gourtray. Si se serrèrent les chevaliers l'un près de l'autre : et couchèrent leurs lances : et se ferirent au milieu de la presse. Les Gandois baissèrent leurs picques et leurs glaives : et certes , au passer, ils recueillirent les chevaliers tresdurement : et navrèrent plusieurs de leurs chevaux j les uns de coups de picques , et les autres de grands couteaux trenchans et pesans. Les chevaliers passèrent outre moult vaillamment : et rompirent leurs ennemis , à leur endroit : mab tantost se remirent ensemble : et messire Jaques ( qui fut hasUf de repasser) redonna de l'esperon, et se ferit au troupeau, l'espee au poing , comme un lion. Si fut le bon chevalier envelopé des Gandois : et il les combatoit de sa main et de son cheval : et plusieurs en abatit par terre : et certes à celle heure les nouveaux chevaliers s'éprouvèrent moult-bonnorablement : et estoit chacun d'eux si empressé des ennemis , que l'un ne pouvoit lautre secourir , n'aider : et en celle bataille

(i) Délivrance.

I avint que messire Jaques de Lalain (qui faisoit merveilles d'armes et de vaillances , et qui soustenoit ce que corps en pouvoit porter ne souf rie) se trouva enserré de deux ou de trois oostés : et estoit arrésté et clos , et en danger d'estre tué par la main des Gandois , quand un varlet, sei^ viteur du signeur de Bausignies ( que l'on nommoit le Bourgongnon) , sans armeure ou aide , s'aventura , et ferit son cheval des espérons , une javeline en sa main : et si bien exploita , que du poitral de son cheval rompit les picques de l'un de ces costés ,qui tenoyent le bon chevalier enserré : et rompit la presse à-l'entour de luy. Or a vint qu'à celle recousse (1) le varlet , qui s'estoit si-vaillamment prouvé , receut un coup sur la teste, d'une masse crestelee (2) : et fut abatu de son cheval, au milieu de la presse: et receut plusieurs coups. Mais , quand messire Jaques veit le varlet en danger , il se ferit au plu&espes de la presse, l'espee au poing : et mit le corps et la vie en aventure , pour secourir celuy, qui l'avoitosté de danger: et eut si4)onne fortune , que les nouveaux chevaliers , ses compaignons , s'estoient démeslés : et moult-bien le firent et chevaleureusement : et , sur tous , le signeur de Bausignies : qui avoit moult de coups receus : et bien y parut à son cheval : qui estoit playé et navré moult-durement. Si vindrent tous à celle recousse : où moult abatirent de Gandois et recouvrèrent le varlet : qyi ne fut point occis : mais il eut moult de playes : dont^il bA longuement malade : et à celle cause , et pour le bon renom de luy,. le bon duc le retint varletde-corps en son escuirie : et depuis, plus de vingt ans après , il mourut contre les François , devant Corbie, archer des ordonnances , sous ma charge : et fut tousjours tenu pour un bon et vaillant compaignon.

Or me faut revenir au surplus de l'avjenture de celuy Jour. Le comte d'Estampes fit descendre ses archers, et aucuns hommes-d'armes : et les hommes-d'armes à cheval tenoyent une aelle , à. la main dextre» tresgrosse et tresfière:et les Gandois (qui .plus suy voient leur outrecuidance , qu'ils n'avoyent regard à quelgens ils avoyent affaire) marchèrent sur noz gens à toute puissance : mais , quand ils sentirent ces flèches d'archers , qui leur perçoyent haubers et pansiers, ceux , qui virent les*premiers, ou leurs prochains, ainsi navrer, choir ^ mourir et affouler, se rompirent incontinent, et se mirent à la fuite comme les moutons devant les loups : et les hommes-d'armes ( qui estoyeut à cheval) les poursuyvoyent et abatoyent, tel-

(2) Entaillée en forme de den($.

XBXOIBBS d'OLIVIBB DB LA MABCHB.

lement que les archers les rateindoyent , et en prenoyent , et occioyent à leur plaisir : et , à ce que j'ay ouy nombrer, avant qu'ils peusscnt repasser le pont qu'ils avoyent fait, il y en eut plus de trois mille occis ^ et tués en la place : et , si n'eust esté que les gens-de-cheval ne s'osèrent aventurer sur ledict pont (qui n*estoit faict que pour gens-de-pié)^ certes le meurdre et la tuerie eust esté moult-grande : et devez entendre que messire Symon de Lalain et ceux d'Audenarde ftirent moult joyeux , quand ils se veirent desassiégés ^ et hors de la servitude de ce peuple.

Si ouvrirent leur porte : et firent armer et monter leurs soudoyers : et entra le comte d'Estampes , et la signeurie^ à grande Joye^ en la vile d'Audenarde : et prestement fut Tautre porte ouverte : et passa messire Jaques de Lalain outre la rivière , à la poursuite des ennemis : et le suyvirent moult de Jeunes gens , et de gens-de-bien y comme Evrard de Bigonne ^ Guyot Dusie, Sibvet Pellerin , messire Anthoine de Herin , et plusieurs autres : et trouvèrent que l'autre siège de Gandois fut levé de peur, et de i'efifroy que leur firent les suyvans de l'autre part : et s'enfùyoit chacun , qui mieux mieux , tirant et retournant à Gand.

Or vous lairray de la fuite des Gandois^ et de la chace ( qui ne porta pas grand fruit : pource qu'ils se trouvèrent peu de gens , et nuls archers), et retoumeray au duc de Bourgongne (qui estoit à Grantmont), et comment il exploita , quant II sceut les nouvelles du siège levé.

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