‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 69 sur 157 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

De la bataille de Gavre, gaignee par le due de Bourgongney sur les Gandois : et comment paix fut faicte entre luy et eux.

Si lairrons un peu à parler des Gandois, et retournerons au siège : et fut vray que, quand le capitaine de Gavre se fut parti du chastel, par la manière dessus-escripte , ceux , qui demourérent audlct chastel, commencèrent à murmurer, et a s'ébahir : et disoyent que leur capitaine et autres leurs compaiguons les avoyent trahis et abandonnés : et commencèrent à parlementer ; et aucuns se voulurent avaler par la muraille, pour eux rendre à notre parti : et, pour abréger, se rendirent à la voulonté du duc de Bourgongne. Si furent tous pris et emprisonnés, et le chastel saisi : qui à la vérité n'estoit guéres empiré de l'artillerie : car les murs sont bons, et de pierres de taille : et ce , qui plus les grevoit , furent mortiers et engins volans : dont ils furent baudement servis.

Le l'endemain au matin furent tous pendus iceux Gandois , et autres tenans leur parti : car il y avoit des Anglois aveques eux , et aucuns fugitifs , criminels , des paîs du duc , et nommément un trompette , nommé Aloguet : qui avoit servi le bon chevalier (que Dieu absolve ) messire Jaques dç Lalain : et se partit de luy pour ses démérites. Ainsi furent pendus ceux, qui furent trouvés au chasteaude Gavre : et fut par un mardi, vingt deuxième de juillet: et estoit si matin , que les plusieurs , qui regardoyent faire la justice , n'avoyent point encores ouy de messe : et ainsi , et à celle heure que Ton pen-

doit ledict Aloguet , et ainsi que le dernier de tous , à mon avis bien quarante, vindrent nouvelles , à petit effray , que les Gandois estoyent issus de Gand, pour venir combatre leur slgneur. Si courut chacun aux armes : et fut ordonné ' messire Symon de Lalain , pour aler au-devant à cinquante chevaux, pour veoîr leur convive. Ce qu'il fit bien : et de leur estât et maintien fit ce jour par plusieurs fois savoir : comme celuy , qui bien le sa voit faire, et qui se congnoissoit au mestier.

Ordonnances furent faictes : et premièrement prit Tavantgarde place : que conduisoit le mareschal de Bourgongne et le signeur de Cimay : et furent aveques eux de grands signeurs , et de grands personntiges de Bourgongne , de Picardie, et de Hainaut : et furent d'icelleavantgarde envoyés devant , comme sur un'aelle, à la main dextre, les signeurs de Beauchampet d'Espiry: qui avoyent en charge cent lances de Bourgongnons, ou environ. A la main senestre , tirant à la rivière de TËscaud , fut une autre aelle d'environ raille archers de pié : et les conduisoit messire Jaques de Luxembourg : et entre ces deux compaignies estoit un comte de Petitepierre , alemand : qui estoit venu servir le duc en icelle qrmee : et avoit cent chevaux , et non plus , tant horames-d'armes , comme cranequiniers. En l'avant-garde furent bannières dépleyees , et toutes enseignées , et pareur^s , à qui mieux mieux : et plus-derrière estoit la bataille : où estoit le duc de Bourgongne, le comte de Chafolois son fils , le comte d^Estampes, messire Adolf de Cléves, messire Jehan de Coïmbres , le bastard de Bourgongne , et moult d'autres grands personnages. Là furent bannières dépleyees en grand nombre : et portoit le signeur de Haubourdin la bannière du duc , et le signeur de Crévecueur celle du comte de Charolois.. Bertrandon portoit le pennon : et Hervé de Meriadet portoit l'estendard. Ce jour furent moult de chevaliers faicts, comme messire Jaques de Luxembourg, Tibaut de Neufchastel, maréchal de Bourgongne , Louis , signeur de la Gruthuse : qui ce jour fit l'arrièregarde, à grosse compaignie deFiamans,et autres. Là furent chevaliers les signeurs de Rougemont, de Soye , de Rupt, et le signeur deGoux (qui depuis fut chancelier de Bourgongne), le signeur deChandivers , Tristan de Toulongeon , signeur de Soey , et si-grand nombre d'autres , que je ne sçay le tout ramentevoir.

Si lairrons à parler de Tordre de la bataille : et reviendrons à l'exécution : qui fut telle , que messire Symon de Lalain (qui conduisoit les chevaucheurs) chevaucha le plus-diligemment,

MEMOIRES DOLIVIEB DE LA MABCUE.

et par le meilleur ordre qu'il peut, contre les ennemis : et rencontra en sa personne les cbevaucheurs Gatidois : et venoit , tout devant , Jehan Ost , anglois : qui avoit promis de mettre aux champs le peuple gandois : Ledict Anglois leva la main en signe de seureté : et s'avança audict messire Symon : et lui dit , « J'ameine » les Gandois, comme je l'ai promis. Si me faic- »» tes conduire au duc de Bourgongne : car je « suis son serviteur , et de son parti. » Messire Symon bailla deux hommes , qui l'Anglois conduisirent à sauveté : et Jehan Van Nielle ( qui conduisoit les chevaucheurs gandois) et leurs gens-de-cheval marchoyent , et gagnoyent tousjours place, sur messire Symon de Lalain : qui lesfaisoit escarmoucher, en retrayant, et en tirant hors du grand chemin, couvert d'une grosse haye , et par celle haye ne pouvoyent veoir Gandois les batailles, ne les gens-d'armes.

Si commencèrent Gandois à passer au champ, à pié et à cheval : et se mettoyent ces picquenaires (1) en bataille : et en peu d'heure se trouvèrent si grand nombre, et si serrés, qu'àgrand'peine voyoit on le jour , par entre les picques et les glaives : et avint que Jehan de la Guysele, un.escuyer de Hainaut, en ecarmouchant sur les Gandois de cheval , chargea sur un homme-d'armes : mais la gourmette de son cheval rompit : et ainsi ne le peut tenir , qu'il ne fust des gens-de-pié pris, enclos, et assommé. Là aborda l'artillerie des Gandois : et par trois fois : et ù trois reposées , marchèrent les Gandois , gaignant place et champ sur les ecarmoucheurs : n'onques les batailles, ne les ordonnances, ne se bougèrent. Bien fut vray que le mareschal de Bourgongne manda au signeur de Beauchamp, et au signeur d'Espiry, qu'ils reculassent leurs enseignes, et leurs compaignies, pour plusavant attraire les Gandois : mais le signeur de Beauchamp respondit que l'on avoit trop avancé pour reculer : et, combien que la responsemeust de haut et vaillant courage , et que tout bien prist de celle chose, si fut il conseillé de prier mercy au duc , de la désobéissance qu'il avoit faicte à son mareschal :. et ce veuil je bien escrire , pour monstrer aux jeunes gens , qui mes Mémoires liront, que, selon l'ordre de bataille, nulle chose n'est estimée bien faicte , contre le commandement du chef , ne de ses lieutenans.

L'artillerie des Gandois tiroît à grand'force. Si fut avisé d'envoyer de la légère artillerie , devant les premières compaignies : et , si-tost que ladicte artillerie fut assise , et qu'elle commença à tirer , les Gandois s'ouvrirent et se

(1} Arnii^s de piqqes.

^ déreiglérent de leur ordre. Si chargércnl ies signeurs de Beauchamp et d'Espiry dedans, moult-vivement. Là fut chevalier messire Philippe de Lalain , frère du bon chevalier messire Jaques, dontcy-dessus est assez escrit : et à celle charge fut tué , d'un canon , un escuyer bourgongnon , nommé Jehan de Poligny. Ôr revieodrons aux mille archers, qui estoyentàpié, sous la conduite de messire Jaques de Luxembourg , nouveau chevalier. Le chevalier et sa Ji)ande marchèrent, et coururent aonieYaot de leurs ennemis moult vaillamment , criaiN et tirans de force et de courage : et, à la vérité, là cheut la grande puissance des Gandois : car tous tirèrent contre la rivière. Là eot grande presse et dure deffense : et là Ait tué, d'une picque , un escuyer flamand, nommé Olivier de Launoy, homme-de-bien , et fort-renommé. Là abonditl'avantgarde, les bannières et les estendards. Si furent les Gandois rompus, et mis en fuite : et s'enfuit Jehan Van Melle,et ses gens-doK^heval : et nagèrent la rivière : et la entroyent ies Gandois, armés de leurs jaques, haubergeons , panciers , et hunettes : ets'aventuroyent de nouer , en tel estât, la rivière : mais les archers les tuoyent , noyoyent, et assommoyent comme bestes, sans mercy et rançoo: et , en nageant parmy Teaue , on les tiroit de flèches, si que peu se sauvèrent par nager.'

Le duc de Bourgongne (qui moult estoitloio£ de l'avantgarde* ) fit crier, Ffostre-Dcnit, Bourgongne: et marcha avequessa bataille: et furent les archers moult-travaillés, d'awsiloing marché à pié : et furent les bannières fi les enseignes premières sur les ennemis, que les archers de la bataille : et , durant le temps que les premiers estoyent ensongnès à ceux qui avoyent pris le bord de la rivière , une grosse compaigniede Gandois se trouva retraite d'aventure en un 'preail , assez grand et spadeui. Geluy preail estoit clos de la rivière de TEscaud, en tournoyant , et par devant avoit une grosse hayed'espines, fosselee, et moult forte à passer: et n'y avoit que deux entrées trescstroictes^pw où l'on peust devers eux passer. Les Gandois ( qui là se trouvèrent bien deux mille nommes, et ne pou voient plus avant eux retraîre, ne fuir, par la rivière) prirent cueur , et se mirent m deffense moult-vigoureusement. Là s'auncérent messire Pierre de Miraumont , Jaques de Fallerans, le Moyne de Neufvîlle, et autres nobles hommes-d'armes : mais certes ils forent durement recueillis, de picques, et de masses crestelees, par lesdicts Gandois : et furent \twi chevaux enfondrés , et occis, et les hommed'armes abatus et navrés moult-dangereuse»»*'

MEMOIIIES d'oLIYIëB DE LÀ MAACHE.

Là s'arresta le duc de Bourgongne , sod fils , et toutes les hannîéres de la bataille.

Le due de Bourgougoe , voyant ses ennemis et rebelles devant ses yeux , donna de Tesperon, sans autre conseil prendre : et entra dedans le preail. Il estoit richement armé et monté, et moult-bel et chevaleureux chevalier : et certes , quand lesGandois le virent venir, ils le recong- Durent, et s'arrestérent tous devant sa noble personne : mais le venin , confit en longue obstination, qu'ils avoyent au cueur , fut subitement maistre de la raison. Si luy coururent sus moultasprement : et le bon duc ( qui Ait un des vaillans chevaliers de son temps ) se ferit entre eux, non pas comme prince , ou personnage de prix, ou d'estime (tel qu^il estoit) , mais comme un homme chevaleureux , tout plein de hardement et de prouesse : et les Gandois feroyent sur le noble prince , de grand et de félon courage , et luy navrèrent son cheval en plusieurs lieux. Là estoit Bcrtrandon , le pennon au poing, près de son maistre, pour enseigner et monstrer le prince, et où il estoit. Là vint le signeur de Haubourdin, à tout la bannière, et Hector de Meriadet à tout Testendar. Là entra le noble comte de Gharolois (qui moult aigrement chaçoit enseignes et gens-d'armes au secours du duc , son père) , et aborda des premiers en la place : et fut blecé d'une picque au pié , par-dessous. Là vey je messire Anthoine de Vaudrey donner au trevers des Gandois , moult chevaleureusement. Là entrèrent les bannières du comte de Gharolois , et des autres princes et signeurs : et sur ce poinct abordèrent les archers de la bataille : qui estoyent venus à pié , et de ioing. Si commencèrent à lancer, et à traire, de moult grand courage. Là vey à pié deux hommes-d'armes de nom : et de plus ne m'en souvient. L'un fut messire Jaques de Foucquesolle (qui portoit le guidon de messire Tibaut de Luxembourg , signeur de Fiennes) , et l'autre fut messire Philebert de Jaucourt, signeur de Yillarnou. Ces deux marchèrent chevaleureusement sur les ennemis.

Si commencèrent , du traict des archers , les Gandois à perdre gens et place : et reculèrent , pour adosser la rivière : et se combatoyent et deffendoyent Gandois moult-vaillamment : et moult navrèrent et blecèrent de gens et de chevaux : et certes un Gandois, vilain, et de petit estât 9 et sans nom pour estre recongnu , fit ce Jour tant d'armes, tant de vaillance, et d'outrage, que , si telle aventure estoit avenue à un hommede-bien, ou que Je le sceusse nommer, je ra'aquiteroyc de porter honneur à son hardement : car vaillance est entre les l)ons si prèvilégiee,

et de telle authoritè^ qu'elle doit estre manifeste, publiée, et dicte, de petite personne, ou de petit estât , comme des plus-grans.'

Ainsi dura ceste bataille, en cestuy endroit, longuement : car (comme dict est) le lieu estoit fort d'entrée, et declostures: et se vendoyent Gandois pour leur dernier jour : mais finalement le preail fut tel , que les Gandois furent occis sur la place , sans ce qu'un seul en rèchapast , par prison, ou autrement : et certes la bataille ne se combatoit plus autre part : car les Gandois estoyent tous déconfits : et n'aborda point la seconde compaignie, qui se partit de Gand (comme il est escrit cy-dessus) à la bataille r mais s'enfuirent , de l'effroy des fugitifs : et furent chacès par aucunes compaigniesdel'avantgarde : qui moult en prirent et occirent. Si fut tard : et se retrait chacun en son logis : et furent les bannières mises sans repleyer , devant : qui estoit moult belle chose, à veoir le reflamboy de diverses armes des nobles princes et signeurs, qui bannières portoyent. Aussi tost que le bon duc fût en son logis retourné, et après avoir rendu louenges à Dieu de sa haute victoire , il manda son conseil : et servoit alors , de premier chambellan , le signeur de Gharny : et messire Pierre , signeur de Goux , fut là le principal du conseil , pour les clercs. Si dit le bon duc , tout haut , telles parolles , ou semblables.

« Geluy Dieu, qui nous a aujourdhuy pourveus » de victoire , me doint grâce à ce jour de le » recongnoistre , et de faire chose, qui luy soit >• agréable. Or , congnoissant iceluy Dieu mon » créateur , Jesus-Ghrist , tout piteux et mise- » ricors , en ensuy vaut son plaisir et comman- » dément, combien que par la divine aide » j'ay la main au - dessus de mes rebelles, les » Gandois, toutesfois que je veux user de grâce » et de miséricorde : n'onques je n'eus pitié » d'eux , ne de leur cas , jusques à ceste heure. » Si veux que lettres soyent faictes , adre- » ceantes à la vile de Gand , contenans que, » sans avoir regard à l'avantage que j'ay par » la victoire, mais pour l'honneur de Dieu seule- » ment, tout tel et semblable traitté, que je » lem'ay acordé àl'Isle et ailleurs, en leur » plus-grande prospérité, je le veux tenir et » acomplir. »

Si fUrent sur ce lettres faictes , moult- biea causées et devisees : car certes ledict messire Pierre de Goux fut l'un des adroits hommes d& conseil , qui fust en son temps. Le l'endemain , au poinct du jour , sonnèrent les trompettes à mettreselles, et puisàcheval : et se partit le duc, son fils , et toute la signeurie, à tout leurs bannières au ^eut : et tirèrent contre Gand ea

MÉMOIRES d'olivier OB LA MARCHE.

moult bel ordre. Messire Gauvain Quieret, fiigneur de Dreul , conduisoit les coureurs : et estoit aveques luy le roy -d'armes de Flandres, vestu de sa cotte d'armes : et portoit les lettres : et estoit introduit , pour les présenter à ceux de Gand. Le mareschaldeBourgongneetlesigneur de Cimay menoyent l'avant-garde : et le duc et la bataille suyvoyent : et le comte d'Estampes faisoit Farriéregarde : et , quand les coureurs aprocbérent la vile de Gand , ils s'arrestérent pour veoir la convive de la vile : et à cest endroit convient que je devise comment se conduirent les Gandois , quand ils sceurent la déconfiture de leurs gens.

Vérité fut que des plus légers du pié , ou des mieux-montés fugitifs de la bataille , vindrent à Gand , en petit nombre, les premiers : et dirent, à grand effray , et à grande peur , les nouvelles de leur déconfiture. Si coururent ceux, qui gouvernèrent , et qui avoyent authorité lors en la vile ; et vindrent aux portes de leur vile : et les fermèrent : et gardèrent , ù puissance , que les fugitifs n'y rentrassent : pour ce qu'il doutoyent qu'ils ne fussent si-aigrement poursuivis, que les Bourgongnons n'entrassent pesle-mesle. Ce qui estoit bien possible. Car si n'eust esté le détourbier du preail , dont cy-dessus est escrit , il estoit plus croyable qu'autrement, que, qui eust poursuivy la chose , l'oneust entré en la vile, ou par la manière dicte, ou par l'èpouventement, en général , de tous les Gandois : dont pour ces causes furent les portes de Gand fermées : et certes les coureurs virent, à la porte de la vile, plus de quatre mille hommes , sans harnois et sans battons : qui s'estoyent sauvés de la bataille ; et ne les vouloit on remettre en ladicte vile. Si s'approchèrent peu à peu les coureurs, pour sçavoir que vouloit dire ce grand peuple : et veirent qu'il estoit vague comme beste ; et ne faloit que les tuer. Si monstrérent signe : et vindrent aucuns audict signeur de Dreul : qui luy dirent la convive : et par iceux furent mandés ceux de Gand à la barrière : et leur porta le héraut les lettres : qu'ils receurent moult-humblement, et en grande révérence : et tindrent leur parlement en la vile , sur lesdictes lettres : et assez brief firent response aux roy -d'armes , qu'ils supplioycnt à leur signeur, en l'honneur de la passion de Nostre-Signeur, qu'il se vousist retraire en son logis de Gavre , pour celle nuict ; et que l'endemain ils iroyent devers lui , et en telle façon, qu'il seroit bien-content d'eux , le remerciant de la grâce , qu'il leur faisoit par ses lettres.

Le bon duc acorda la requeste : et s'en retourna celle nuict chacun en son logis. Si vin-

drent, devers le duc ^ l'abbé de Sainct-BaToo, le prieur des Chartreux , et autres grans personnages : etn'accordérentpasseulementauduc ce qu'il avait demandé selon les premiers traiués. mais sousmirent le tout à sa voulonté : et fit le duc en ceste chose petit changement : et tint ce qu'il avoit dict , comme prince de vérité , qu'il estoit : et fut l'amendise honnorable mise par escrit , ensemble les traittés , le pardoo , et toutes choses : et fut jours pris , pour accomplir ces choses escrites.

Or parlerons de l'exécution de cette paii de Gand , et des cérémonies tenues à rameode honorable , faicte par les Gandois. Le dernier jour de juillet , le duc et son armée, en moult bel ordre, ettousjours demourans les banniens dépleyees , se tira contre Gand : et s'arresta à une petite lieue de la vile, et sur le grand chemin, qui vient de la porte dessous Saioct- Pierre , pour tirer à Audenarde : et fit mettre le front de sa bataille audroit du chemin, et eo manière d'une aelle , à dextre, son avantgarde, et son arriéregarde au senestre : et estoit moultbelle chose à veoir. Le duc fut armé de toutes armes : et fut monté sur le cheval , que les Gandois avoyent navré sous luy à la bataille, qui encores estoit farci d'estoupes en plmieurs lieux , pour le remède de ses playes. H estoit acompaigné du comte Charles son fils,du comte d'Estampes, de messire Adolf de Cléves, sigueur de Ravastain, de messire Jehan de Portugal, fils du duc de Coîmbres , du bastard de Boutgongne , de messire Nicolas Raulin, signeur d'Authune, chancelier de Bourgongne, et des chevaliers de la Toison , comme du signeur de Chai-ny , du signeur de Uaubourdin,du signeiu de Cimay, du signeur de Launoy, du signeur de Moutagu , du signeur de Humiére^, de messiit Baudot de Noyelles , et autres. Ceux setenoyeut au front de la bataille , devant la bannière, «t devant les enseignes du duc : et le maresebaldr Bourgongne, noblement acompaigné, conduisoit l'ordre : et amena les Gandois faire leur amende ; et premièrement venoyent à pié l'abbé de Sainct-Bavon et le prieur des Chartreux : et après marchoyent vingtcinq eschevins , conseillers , et houemans , des plus gi*ans et principaux de ladicte vile : et estoyent iceux vingtcinq eu leurs chemises , nues testes, et déchaux : et après suyvoyent deux mille Gandois, vestu de noires lobes , déceincts , nues testes , et décbaux : et tous se mirent à genoux devant le duc : et porf» la parolle l'abbé de Sainct-Bavon : qui t^^' piteusement , et en plouraut, pria au duc, p»' trois fois , mercy pour son peuple mal conseille : et certainement tous lesdicts Gandois , en peiN-

MEMOIIiES d'olivier DE LA MAACUE.

rail té 9 se moustroyent repcntans de leur mefaict , et déplaisans. Si leur respondit le boa duc, que, puis qu'ils demandoyent mercy , il la trouveroyeut en luy : et qu'ils luy fussent bons .;ugets, et il leur seroit bon prince, et que Jamais pkis ne luy souviendroit de l'injure, par eux *ommîse contre luy. Si furent les bannières des mcstiers de Gand aportees toutes , et baillées au roy -d'armes de la Toison d'or : qui en la présence du duc , les fit mettre en un sac , et les fit porter au logis.

Ces choses faictes, s'en retournèrent les Gandois moult-joyeux : et fut la paix criée en leur vile: et firent feux, luminaires, et carolles (i) de joye, parmy la vile : et celle nuict plusieurs compaignons s'allèrent festeyer à Gand, et eurent grand chère : et le duc de Bourgongne pour celle nuict s'en retourna en son logis, à Gavre: et le lendemain, après disner, se tira le duc en sa vile d'Audenarde : et, par manière de triomphe et de victoire, fit porter devant luy, par ses archers de corps et autres , les bannières des mestîers de Gand : et depuis furent portées, la moitié devant Nostre Dame de Boulongne , et l'autre moitié devant Nostre Dame de Haulx : où l'on les pouvoit veoir , à l'heure que ceste fnierre de Gand fut par moy enregistrée : et de là se tira le duc à l'isle : et rompit son armée.

En ce temps estoit le signeur de Grouy à Luxembourg : et y faisoit la guerre aux Alemans : lesquels (comme il est escrit cy-dessus) s'estoyent émeus à-l'encontre du duc de Bourgongne : et pouvoit avoir le signeur de Grouy mille bons combatans. Si reconquit plusieurs bonnes places par le paîs : et se trouva unes trêves acordees de chacun costé, jusques à l'Ascension suyvant, par condition que ceux de Tionville et des places, qui tenoyent contre le duc, promirent, au cas que dedans iceluy temps de l'Ascension les Alemans ne les secouroyent par bataille, qu'en ce cas ils devoyent rendre ladicte vile, et les places, au duc de Bourgongne, ou à son commandement : et feray fin, cy-endroit, de ceste matière : car la bataille ne vint point en iceluy terme : et se rendirent , et se remirent en la main du duc, comme ils estoyent.

Or reviendrons au bon duc, qui estoit à Tlsle, aveques la duchesse sa femme , et autres dames : et se faisoycnt banquets, joustes, tournois, et festiemens, grans et pompeux : et le comte de Charolois y estoit en son verd, et croissoit en jours, et en force de corps : et Tacompaignoit le bastard de Bourgongne, moult-gentil cheva-

(i; Danses.

lier. Si joustoit le comte tressouvent : et à ce mestier estoit renommé , non pas seulement comme un prince, ou un signeur : mais comme un chevalier dur, puissant, et à douter : et certes il frequentoit les Joustes en iceluy temps : et gaignoit bruit et paix : et enduroit le faix et le travail : et donnoit et recevoit grans coups, sans soy épargner : comme si c'eust esté un pauvre compaignon, qui desirast son avancement à ce mestier. D'autre part il jouoit aux barres aveques les plus-forts, et les meilleurs rueurs : et le tenoit on des très-bons. Il estoit si-puissant archer, que c estoit merveilles : et, au regard de danses et de mommeries , combien que de sa coippiexion il n'estoit point adonné à telles oisivetés , toutesfois tenoit compaignie aux grans et petits, à ce qu'ils vouloyent faire : et dansoit tresbien. Il aprit l'art de musique si perfectement, qu'il mettoit sus chansons et motets : et avoit l'art perfectement en soy. Tousjours continuoit le service de Dieu:etJeusnoit tousjeusnes, commandés pour le moins. Jamais ne se couchoit, qu'il ne fist lire deux heures devant luy : et lisoit souvent , devant luy, le signeur d'Hymbercourt (qui moult bien lisoit, et retenoit), et faisoit lors lire des hautes histoires de Romme : et prenoit moult grand plaisir es faicts des Rommains. Bon compaignon estoit Ioi*s aveques les belles filles : car il n'estoit point marié : car, luy marié. Jamais ne rompit son mariage : ny ne le sceu onques de luy, ne d'assez suffisans, pour ouir parler de tels secrets : et ce Je certifie jusques aujourdhuy de mon récit. Il estoit si-grand ausmonier, qu'il donnoit à tous pauvres, qu'il encontroit par les viles et par les champs. Il estoit en son vertueux avenir sage, large et véritable : et se nourrit en telles mœurs et en telles vertus , que Je n'ay point leu , ne sceu , si-vertueux avènement de prince : et , si Dieu me donne grâce de continuer mon œuvre : et de réciter les hauts faicts que J'ay veus de luy, en moy aquitant de dire vérité, je monstreray évidemment que bel et délectable ftit le verd, et la fleur, dont le maeur et le fruit est de si haute perfection.

En ce temps se maria le duc Jehan de Cléves, et Ysabel de Bourgongne, seule fille et héritière du comte d'Estampes : et se faisoyent grandes chères , et grans festimens : et se mirent sus aucuns con\ives, que l'on appelle banquets : qui commencèrent à petits fraiz, et montèrent et multiplièrent en grandes assemblées, et fraiz de viandes, et d autres mets : et montoyent et croissoyent iceux banquets de chevaliers à signeurs, et de signeurs à princes : et de i grand à grand multiplioyent en despense : et

vouloit chacun monstrer plus-grande chose, que son par-avant.

De ce temps avint que le pape Nicolas envoya devers le duc de Bourgongne, au lieu de risie, un chevalier : et luy signifia la prise de Gonstantinoble, qu'avoit fait le Turq, nommé Lamorat Bay (l) : qui fut fils de celuy, qui déconfit les Ghrestiens en Hongrie, et où fut pris le duc Jehan de Bourgongne, père du duc Philippe : et comment celuy Turq avoit assailly, par plusieurs fois la cité (où il avoit trouvé merveilleuse résistance par les Ghrestiens), et comment Saquambasac , un Mammeluz , avoit recommencé l'assaut, et parce fut la cité prise, et le noble Empereur occis, et tous ses enfans : et comment la riche église de Saincte Sophie avoit esté pillée, violée, et destruicte , et les sainctes reliques, voire le corps de Nostre-Seigneur, Jesus-Christ, ruéparmy la rue, par les tiens et ordures, aveques les pourceaux , sans les meurdres, les injures, et les efforcemens, faîcts aux Ghrestiens et Ghrestiennes. Or certes les nouvelles furent piteuses à ouir : car ( comme disoyent les voyagers ) c'estoit une moult-noble cité, que Gonstantinoble : et, aveques la pitié, la destruction du peuple, et Tamoindrissement de la foy chrestienne , faisoit mdtilt à plaindre la mort et destruction du noble Empereur, et sa personne. Gar, sans autre prince blasmer, ou amoindrir, je Juge l'empereur de Gonstantinoble, vivant, la plus noble personne du monde: car l'empereur d'Alemaigne n'est empereur que par élection : et cestuy de Gonstantinoble estoit empereur de ligne en ligne, et de père à fils, de plus de cinq cens ans de règne : et, puis qu'un empereur précède les rois en nom et en dignité, je cuide avoir fait seur jugement.

Si conclut iceluy chevalier, si le duc et la maison de Bourgogne avoyent jamais vouloir de servir l'Eglise, qu'il estoit heure de le monstrer par effect. .Pareillement envoya l'Empereur devers le duc, en iceluy mesme temps, luy signifier ceste chose, et qu'il avoit mandé tous les princes d'Alemaigne au lieu de Rissebourg'(2), pour illec conclurre sur le bien et ressource de chrestienté, en poindant et aiguillonnant le duc, tia'il ne devoit pas refuser de venir jusques à Rissebourg, pour si grand bien, et d'estre à la journée comme les autres, qui autresfois avoit offer de passer, en sa personne^ jusques en Asie : et combien que pour ces matières le duc eust en ce temps envoyé prélats et chevaliers notables devers l'Empereur, et qu'encores y estoyent, toutesfols il conclut, et prit en propos,

(1) Mahomet II, fils d^Amurat.

de soy-mesme aler en personne à lajoQraee^et de soy préparer, pour servir l'Eglise et la foy: et, pour émouvoir les signeurs et nobles hommes de ses païs, et ses sugets à servir Bieo en ceste partie, et que de leur voulonté et devo< tion, et sans contrainte, ils entrassent au sainct voyage, prit conseil de publier son emprise^ par voye de grande assemblée : et pource que les banquets et festeyemens se continuoyent et s'entresuivoy ent de grans en plus grans, et s'approchoit la fin des banquets, pour cheoir en la main du bon duc, et clorre la feste, il fit faire ses préparatoires d'entremets, et de viandes: et conduisoyent ceste chose messire Jehan, »• gneur de Launoy, un chevalier de l'ordre de la Toison, homme sachant et nouvel, et un escuyer, nommé Jehan Boudaud , homme moaltnotable et discret : et me fit le bon duc tant d'honneur, qu'il voulut que j'y fusse appelé : et pour ceste matière se tindrent plusieurs consaux où fut appelé le chancelier, et le premier chambellan : qui lors estoit revenu de la guerre, qu'il avoit menée en Luxembourg, et dont il est escrit cy-dessus. Aussi furent à ce conseil des plus-grans et des plus-privés appelés : et, après délibérations d'opinions, Airent les cérémonies, et les mistères conclus, tels qu'ils se devoyent faire : et voulut le duc que je fisse le personnage de Saincte-Eglise, dont il se voulut aider à celle assemblée : et fut une solennelle chose, et qui vaut le ramentevoir, et sert à nostre propos. Si ay enregistré, avec ceste, ledict banquet, le plus-largement que j'ay peu : afin d'en avoir mémoire.

GHAPITRE XXIX.

Cy commence l'ordonnance du banquet, qv( Jitj en la ville de VhlCy treshaut et impuissant prince, Philippe, parla grietéî Dieu duc de Bourgongne^ de Brabant, etc.. Van 1453, le dixseptiéme de février,

Pource que grandes et honnorables oniTres désirent loingtaine renommée , et perpétuelle mémoire, et mesmement quand lesdictes ceQvres sont faictes en bonne intention, je nie suis entremis de mettre par escrit, et cnregislref par ordre, au plus-près de la vérité, et selon mon petit sentement, une feste, faicte à l'islf^ le dixseptiéme jour de février, Tan 1453, p8f très excellent, treshaut, et trespuissant prince, monsieur le duc de Bourgongne, de Brabant, etc. Et commença icelle feste par une jooste,ced'<*

(2) Ris$tbourg, Itcei Ratisbonne.

MÉMOlfiBS d'olivier DE Lk MAfiCRE.

Jour : laquelle Jouste avoit esté criée, à an trèsbeau banquet, que monsieur de Cléves donna en ladicte vile, environ dixhuict Jours paravant : auquel fut mondiet signeur, ensemble la signeurie , dames et damoyselles de sa maison : et fut le cry tel, que le chevalier au cigne, serviteur aux dames, faisoit sçavoir à tous princes, chevaliers, et nobles hommes, que le jour, que mondiet signeur feroit son banquet ( lesquels banquets se faisoyent l'un après l'autre), Ton le trouveroit en ladicte vile, armé de harnois de jouste, en selle de guerre, pour jouster à la toile, de lances de mesure, et de courtois roquets (1), àrrencontre de tous ceux , qui venir y voudroyent : et celuy qui pour ce Jour feroit le mieux, au jugement des signeurs et des dames, sans ce qu'il s'en exceptast en rien, galgneroiî un riche cigne d'or, enchaîné d'une chaîne d'or, et au bout de celle chaîne un riche rubiz, que les dames presenteroyent à celuy, qui Tauroit desservy . Tel fut le cry, par l'ordonnance et aveu de monsieur Adolf de Cléves : lequel estoit celuy, pour qui la criée se faisoit : et, à ce que je vey, la criée et Jouste se faisoit au propos d'un entremets, qui contenoit, à cedit banquet, la plus-part de la longueur de la principale table.

Ce fut une nef à voile levé , moult bien-faicte : en laquelle avoit un chevalier tout droit, armé : qui le corps avoit vestu d'une cotte-d'armes , des plaines armes de Cléves : et devant avoit un cigne d'argent , portant en son col un coller d'or : auquel tenoit une longue chaîne d'or ! dont ledict cigne faisoit manière de tirer la nef: et au bout de ladicte nef seoit un chastel , moult-bien-faict , et richement: aupié duquel fiotoit un faucon , en une grosse rivière : et me fut dict que ce signifioit , et monstroit , comme jadis miraculeusement un cigne amena dedans une nef, par la rivière du Rln, un chevalier au chasteau de Cléves : lequel fut moult vertueux et vaillant : et l'épousa la princesse du pals : qui pour lors estoit veuve , et en eut lignée : dont lesdicts ducs de Cléves , Jusques à ce Jour , sont issus : et pource il me semble que la manière de la criée ensuivoit l'effect de Tentremets.

En celle nulct fut présenté le chapelet à monsieur le comte d'Estampes : lequel fit son banquet environ dix Jours après. Ce banquet fut moult plantureux et riche, et garni de plusieurs entremets nouveaux : dont Je me passe , pour abréger, et pour venir à mon intention. En reste feste Ait le chapelet présenté à monsieur le duc, en telle façon que , quand les entremets

13 Béions.

furent levés , d'une chambre saillirent grande foison de torches : puis vint un officier d'armes, serviteur de mondiet signeur d'Estampes, nommé Dourdan,. vestu de sa cotte-d'armes : et après vindrent deux chevaliers , chambellans de mondiet signeur d'Estampes (c'estassavoir monsieur de Miraumont , et monsieur deDrueul), vestus de longues robes de velours, fourrées de martres : et n'avoyent rien sur leur chef : et portoyent chacun, d'une main, un gentil chapelet de fleurs : et après eux venoit une tresbelle dame , Jeune , de l'aage de douze ans , «vestue d'une robe de soye violette , richement brodée, et estofee d'or : et luy partoyent unes manches, outre la robe, d'une moult-dellee soye, escriptes de lettres grégeoises : et estoit son chef paré de ses cheveux , beaux et blonds , et , parnlessus , une toque , affulee d'un volet , moult-enrichi de pierrerie : et estoit montée sur une haquenee , houssee de soye bleiie : et l'amenoyent trois hommes à pié, vestus de manteaux de soye vermeille , portans chaperons à cornette de soye verde : et aloyent ces trois , chantans une chanson, faicte à propos : et en telle ordonnance passèrent par-devant les tables : et vindrent jusques devant le lieu où estoit assb mon tresredouté signeur, monsieur le duc : et, quand l'officier d'armes et les deux chevaliers luy eurent faict la révérence, ledict officier dit ce , qui luy estoit enchargé , en ceste manière :

TresexceUent , haut prince et redouté , A TOUS venons en toute révérence.

Pour charge avons, que vous soit présenté Ce chapelet : lequel est aporté Par la dame, que voyez en présence.

Le comte d'Estampes en son absence La vous transmet en ce lieu, et envoyé : Et la nomme on la princesse de Joye.

Quant Tofficier d'armes eut ce dit , les deux chevaliers vindrent à la dame : et luy baillèrent le chapelet en ses mains : et lors les autres trois, qui l'amenoyent , la descendirent de sa haquenee.

Si-tost qu'e/le fut descendue , les deux chevaliers l'adextrérent : et adonc elle fit la révérence à mondiet signeur : et par uns petis degrés , faicts à ceste cause , elle monta sur la table , et s'agenouilla une fois sur le bord de ladicte table : et puis se mit à genoux devant mondiet signeur, et là demoura jusques elle eust baisé ledict chapelet , et mis sur le chef de mondiet signeur : qui à son relever la baisa : et s'en retourna ladicte dame, son emprise achevée. Ainsi fut présenté le chapelet à mondiet signeur le duc. Parquoy il détermina le Jour de son ban-

MEMOIBES DOLIVIEA DE LA HAUCHE.

quet : et fit moult grans préparatoires. Au jour de ce banquet, donques, monsieur Adolf (qui s'estoit fait crier le chevalier au cigne ) vint après disner, de tresbonne heure sur les rangs : et fut acompaigné , du lieu où il s'estoit armé , par roondict signeur le duc , par monsieur de Charolois , par monsieur lebastard deBourgongne, vestus tous trois de robes de velours sur velours noir : et avoyent chacun un colier d'or , moult enrichi de pierreries , comme diamans , balais , et perles : et portoit mondict signeur une cornette à son chaperon , si -riche de pierrerie , que je ne sçay autrement extimer , fors habillement de prince puissant. Monsieur Adolf, acompaigné ( comme dict est) de mondict signeur, de monsieur de Charolois et de monsieur le bastard , et , en outre , de monsieur d'Estampes , partit de son hostel , à grand compaignie de gens , vestus de ses robes : et hloyent devant : et , après eux aloyent tambourins : et après aloit un poursuy vant d'armes , vestu d'une cotte-d'armes pleine de cignes : et après aloit un grand cigne , merveilleusement et subtilement faict, ayant une couronne d'or au col : à quoy pendoit un escu , des plaines armes de Cléves : et à celle couronne pendoit une chaîne d'or : qui d'un bout tenoit à la tresse de Tescu du chevalier, et estoit ce signe adextré de deux sagittaires , moult-bien- faicts : qui tenoyent arcs et flèches en leurs mains , et faisoyent semblant de tirer à-i'encontre de ceux , qui vouloyent aprocher le cigne.

Ledict chevalier, tenant à la chaîne d'or, suyvoit le cigne armé tresrichement de toutes armes : et estoit son cheval couvert de drap de damas blanc , et bordé de franges d'or, et son escu de mesme : et à dextre , et à senestre , et derrière , avoit trois jeunes enfans, pages > habillés de blanc , en manière d'angels , montés sur beaux coursiers , enharnachés de drap blanc , bien découpé : et après venoit un palefrenier , vestu de blanc , sur un petit cheval : qui menoit en main un dextrier, couvert de drap blanc , brodé de grandes lettres d'or, et frangé d'or , à la devise dudict chevalier : et après venoit monsieur le duc de Cléves , frère dudict chevalier, et monsieur Jehan de Coïmbres , fils du roy Jehan de Portugal , avec grand nombre de chevaliers et nobles hommes, tous vestus de blanc , à la pareure du chevalier : et portoyent les lances en belle ordonnance.

En tel estât et compaignie fut mené ledict chevalier devant les dames : et fut présenté par Toison d'or, roy d armes, à tresexcel lente , treshante et trespuiss^mtt? princesse , madame la duchesse de Bourgongne , et aux autres prin-

cesses y dames et damoy selles: et puis il fiit sn^ né es lices : et lors le cigne , qui lavoit amraé, avec les sagittaires fut mis sur un hourd , qui leur estoit préparé.

Gérard de Rossiilon fut le premier, qui se présenta à rencontre du chevalier : auquel le chevalier donna un si -grand coup, de la première course , qu'il luy perça et fendit son escu tout outre : dont ledict Gérard eut grand détourhier. Apres vint messire Jehan de Monfort, moult-gentement housse de soye et de brodure. Assez tost après vint monsieur le comte de Sainct-Pol , housse de drap d'or : dont la moitié estoit gris , et l'autre cramoisy. Apres ^iot monsieur de Fiennes , couvert de velours noir, à larmes noir, monstrees d'un peu de blaoe. Tantost après , monsieur de Charolois , et monsieur le bastard (qui s'en alérent amer, quand .ils eurent convoyé mondict signeur Adolf), vindrent sur les rangs, housses de velours violet , bordés de franges d'or et de soye , et leurs escus de mesmes, estaris chargées lesdictes housses de campanes d'argent; êtestoyent bien acompuignés de grands signeon: et, entre autres, monsieur d'Estampes senoit, de lance , monsieur de Charolois. Les dessus nommés joustèrent, et plusieurs autres chevaliers bien en poinct : comme jnonsienr de Gnithuse, couvert de velours cramoisy, monsieDr de Mourcourt, de velours cramoisy, fonnré de martres , messîre chrestien de Digoine, enlarnaché de drap , chargé de campanes dorées, messire Evrard de Digoine, couvert d'orfaverie, messire Jehan deGuistelle, couvert de menu^Mf, messire Philippe de Lalain , couvert de tcIows noir, à larmes d'or, aveques plusieurs antres jousteurs , tresbien en poinct : mais de lews coups ne sçay je point i'extime. Toutesfols jf sçay de vray, que' le chevalier au cigne et Ii«is du Chevaliaut s'entrerencontrérentsi-rodeœeBt, que tous deux s'entreportérent par terre , te chevaux sur leurs corps tel atoumés, qu'i' ^ force à l'un , et à l'autre , d'abandoooer 1» joustepour ce jour. Du demourant jemetay. Chacun fit son mieux de la jouste : qui faillit^ traict de temps : et, quand elle fut faillie, chacun se retrait.

Puis à heure convenable se trouvéreut en unf sale : en laquelle mondict signeur a\oitfailP'^ parer un tresrîche banquet : et là vint monû^^ signeur, acompaigné de princes etchcvaliff«' dames et damoiselles : et , trouvans ledict banquet à servir, ils se prirent à ri^arder les enln^ mets, qui édifiés y estoyent. La sale, où se f««soit ce banquet estoit grande , et bien m^' d une tapicerie , en quoy estoit faide la ^^

MBMOIBBS 1>0LIVI£R J>B LA MABCHE.

d'Hercules. Pour entrer en oeste dicte sale, il y avoit cinq portes , gardées d'archers, vestus de robes de drap gris et noir : et dedans la sale avoit plusieurs chevaliers et escuyers , condui-* SUIS ledict banquet : desquels les chevaliers estoyent vestus de drap de damas, et les escuyers de satin desdictes couleurs de noir et gris. £n celle sale avoit trois tables couvertes, Tune moyenne, l'autre grande , et l'autre petite : et sur la moyenne avoit une église , croisée , verree , et faicte de gente façon : où il y avoit une cloche «onnante , et quatre chantres. Il y avoit un autre entremets, d'un petit enfant tout nu sur une roche : qui pissoit eaue rose continuellement. Un autre entremets y avoit, d'une caraque, ancrée , garnie de toute marchandise , et de personnages de mariniers : et ne me semble point qu'en la plus grande caraque du monde ait plus d'ouvrages, ne de manières de cordes et voiles, qu'il en y avoit en ceste. Un autre entremets y avoit, d'une moult belle fontaine : dont une partie estoit de verre, et l'autre de plomb de tres- Douvel ouvrage : car il y avoit petis arbriceaux de verre, feuilles et fleurs, si nouvellement faictes, qu'à merveilles : et l'espace de l'artifice estoit ainsi comme un petit preel , clos de roches de saphistrins et d'autres estranges pierres, et au milieu d'iceluy, avoit un petit sainct Andrieu, tout droit, ayant sa croix devant luy : et par l'un des bouts de la croix sourdoit la fontaine, un grand pié de hauteur : et recheoit dedans le preel , par si-subtlle manière, que l'on ne sçavoit que î'eaue devenoit.

La seconde table ( qui estoit la plus longue ) avoit premièrement un pastè , dedans lequel avoit vingt huit personnages vifs, Jouans de divers instrnmens, chacun quand leur tour venoit. Le second entremets de celle table estoit un chasteau , à la façon de Lusignan : et sur ce chasteau , au plus-haut de la maistresse tour , estoit Meluslne , en forme de serpente : et par deux des moindres tours de ce chasteaq sailloit, quand on vouloit, eaue d'orange : qui tombolt es fossés. Le tiers estoit un moulin à vent, haut sur une mote : et sur le plus haut volant avoit une perche , au bout de laquelle estoit une pie , et gens à l'entour, de tous estats, ayans arcs et artmlestes : et tiroyent à la pie, à demonstrer que toutes gens tirer à la pie est mestier commun. Le quart fut un tonneau mis en un vignoble : où il y avoit deux manières de breuvages , dont l'un estoit bon et doux, et l'autre amer et mauvais : et sur ledict tonneau avoit le personnage d'an homme, richement vestu, qui tenoit en sa main on brief , où il estoit escrit : Qui en veut^ si en prenne. Le cmquiéme estoit un désert , I. c. n. if.« T. m.

ainsi que terre inhabitée, auquel avoit un tygre, merveilleusement vivement faict : lequel tigre se combatoit à rencontre d'un grand serpent. Le sixième estoit un homme sauvage , monté sur un chameau , qui faisoit semblant et manière d'aler par pais. Le septième estoit le personnage d'un homme , qui d'une perche batoit un buisson, plein de petits oyseaux : et près d'eux , en un verger, clos de treilles de rosiers, fàict trèsgentement, avoit un chevalier et une dame, assis à table : lesquels mangeoyent les oisillons , dont l'un batoit le buisson : et monstroit ladicte dame , au doigt , qu'il se travailloit en vain , et follement perdoit son temps. Le huictième estoit un fol, monté dessus un ours : et estoit entre plusieurs estranges montaignes de diverses roches, chargées de grésil, et de glaces, pendans de bonne façon. Le neufiéme estoit un lac, environné de plusieurs viles et chasteaux : auquel lac avoit une nef, à voile levée, tousjours vagant par I'eaue du lac, à par soy : et estoit ceste nef gentement façonnée , et bien garnie de choses appartenantes à navire.

La tierce table (qui estoit la moindre des deux autres ) avoit une forest merveilleuse, ainsi comme si ce fvst une forest d'Inde : et dedans celle forest estoyent plusieurs bestes estranges et d'estrange façon , qui se mouvoyent d'ellesmesmes, ainsi que si elles fussent vives. Le second entremets de celle table estoit un lyon mouvant , attaché à un arbre , au milieu d'un preau : et là avoit le personnage d'un bomme, qui batoit le chien devant le lyon. Le tiers et dernier entremets estoit un marchand , passant par un vilage , portant à son coi une hotte de toutes manières de merceries pleine.

Or, pour deviser la manière du service et des viandes, ce seroit merveilleuse chose à raoompter : et aussi J'avoye tant autre part à r^arder, que deviser au vray ne sçauroye : mais de tant me souvient que chacun plat fut fourny de quarante huict manières de mets : et estoyent les plats du rost chariots étofés d'or et d'asur. En celle salle, au plus-près de la table, avoit un haut buffet , chargé de vaisselle d'or et d'argent , et de pots de cristal , garnis d'or et de pierreries : et n'aprochoit nul ce buffet, plus^ivant des gardes de bois , qui estoyent là faictes : sinon ceux qui servoyent de vin.

Ainsi comme au milieu de la longueur de la sale, assez près de la paroy, à l'opposite de la longue table , avoit un haut pillier , sur quoy avoit une image de femme nue , qui les cheveux avoit si-longs, qu'ils la eonvroyent par derrière, jusques aux reins : et sur son chef avoit un cfa»* peau tresriche : et estoit envelopee , ainsi que

MÊliOIBES d'oLIVIKH J>£ LA MAAC&fi.

pour masser où il appartenoit , d'ane serviette, à manière de volet bien délié, escritte en plusieurs lieux , de lettres grégeoises : et gestoit ceste image , par la mammelie droite, ypocras, autant que le souper dura : et auprès d'elle avoit un autre pillier, large, en manière d'un hourd, surquoy estoit ataché, à une chaisne de fer , un lyon vif, en signe d'estre garde et deffense de cestr image : et contre son pilier estoit escrit, en lettres d'or , en une targe , Ne touchez à ma

dame,

Mondiet signeur donques , madame la duchesse , et toute leur noble compaignie mirent assez longuement à visiter ces entremets. Toute la sale estoit pleine de nobles gens , et peu y en avoit d'autres. Là estoyent cinq hourds bien ordonnés , pour ceux qui ne voudroyent point seoir à table : qui tantost furent pleins d'hommes et de femmes , dont la plus-part estoyent déguisées : et tant en sçay, qu'il y avoit des chevaliers et dames de grand'maison, et qui là estoyent venus de loing, les uns par mer , et les autres par terre, pour veoir la feste, dont il estoit grande renommée. Pour le faire brief, après que chacun eut assez regardé les entremets , les maistres-d'hostel , qui la besongne conduisoyent , vlndrent faire l'ordonnance de

l'assiette.

Au milieu de la moyenne table s'assit mondiet signeur le duc t et à sa dextre s'assit madamoiselie, fille de monsieur le duc de Bourbon : après elle monsieur de Cléves, madame de Ravaslain , nièce de madame la duchesse , et femme de monsieur Adolf : et madame la duchesse fût assise à la senestre du duc, avec madame de Charny , mademoiselle d'Estampes , monsieur de Sainct-Pol , madame de Beures , femme de monsieur le bastard de Bourgongne, monsieur de Pons, et madame la chance) iére. A la grande et seconde table fût assis monsieur de Charolois , monsieur d'Estampes , monsieur Adolf, monsieur de Fiennes , monsieur le bastard de Bourgongne , et monsieur de Homes , meslés avec grand nombre de dames et de damoiselles, et aussi tant d'autres chevaliers, que les tables estoyent pleines d'un costé et d'autre : et pareillement à la troisième table furent assis ascuyers et damoiselles ensen^le, en telle façon que les tables furent fournies.

Quand chacun fut assis, ainsi que dict est, en l'église (qui fust le premier entremets) sur la principale table, sonna une cloche treshaut : et après là dochetsesscc, trois petis enfans, et une teneur , chantèrent une tfesdouce chanson : et lorsqu'ils l'eurent acomplie, au pasté (qui estoit le premier entremets de la longue table, comme

dessus ) un berger Joua d'une musette roouUnouvellemetit. Apres ce, ne demoura guéres que, par la porte de l'entrée de la sale, entra un cheval à reculons , richement couvert de soyc vermeille : sur lequel avoit deux trompettes, assis dos contre dos , et sans selle , vestus de Joumades (1) de soye grise et nmre, chapeaux en leurs testes, et faux visages mis : et les mena et ramena ledict cheval, tout au long de la sale, à reculons : et tandis ils Jouèrent une batture, de leurs trompettes : et y avoit, à conduire cest entremets, seize chevaliers, vestus de robes de la livrée, Cest entremets acompli, en l'église fut Joiié des orgues : et au pasté fut Jolie d'un cornet d'Alemaigne, moult-estrangement : et lors entra en la sale un luyton , ou un monstre trcsdefiguré : qui , du faux du corps en bas avoit Jambes et pies de grifon velus, et grans ongles : et, depuis le faux en amont, avoit forme d^homme, et avoit vestu une Jaquette juste, de soye blanche, rayée de verd, et chaperon tenant en sus. Il avoit estrange barbe et visage. Il portoit en ses mains deux dards , et une targe. Il avoit sur sa teste un homme, les plés dessus, qui se soustenoit par ses deux mains sur les espaules du monstre : et ledict monstre estoit monté sur un sanglier , couvert richement de soye verde : et qui^id il eut fait son tour parmy la sale, il s'en retourna , par où il estoit venu. Quand le luyton s'en fut retourné, ceux de l'église chantèrent, et au pasté fut Joué d'une doucine, avec un autre instrument : et tantost après sonnèrent, moult-haut, quatre clairons, et firent une Joyeuse bature. Ces clairons estoyent derrière une courtine verde, tendue sur un grand hourd faict au bout de la sale.

Quand leur hateure finit , soudainement lut tirée la courtine : et là fût veu , sur ledict hourd, un personnage de Jason , armé de toutes armes : qui se promenoit en celle place, regardant ao tour de luy , comme s'il fust venu en terre estrange. Puis s'agenouilla , et regarda vers le ciel : et lisit un brief que Medee luy avoit baillé, quand il se partit d'elle , pour la Toison d*or conquerre : et , à son relever , il veit venir contre luy , grands et horribles beufs, qui loy vlndrent courir sus : et tantost ledict Jason coucha sa lance , et s'apoincta pour eombatre co bestes : qui l'assailloyent de merveilleuse fiorre, et si-vivement que c'estoit effrayante chose à regarder : car ils gettoyent feu et flambe par les narines , et par la gorge : et ledict Jason se deffendoit et combatoit par si-belle façon , que tousdisoyent qu'il avoit une contenance d'boni-

(1) Cataqact.

MBMOIBES d'OLIVIEB DE LA MABCHE.

4Bt

me-de-bien. La bataille dura longuement , et tant que ledict Jason getta sa lanee , contre les beufs : et mit la main à Fespee : et, en soy combatant , luy souvint que Medee luy avoit donné une liole, pleine d'aucune liqueur, ayant telle vertu 9 qu'au moyen de ladicte liqueur il pouvoit lesdîcts boeufs matter , et subjuguer , et esteindre leur ardent feu : qui luy nuisoit fort. Si prit la fiole : et getta la liqueur contre les museaux desdicts bœufs : et prestement ils se rendirent domptés , vaincus , et mats : et à tant fut la courtine retirée : et cessa ce mistére, pour celle fols. Après ce mistére fut joué des orgues, en l'église, par le long et espace d'un motet: et tantost après fut chanté au pasté , par trois douces voix, une chanson tout du long : laquelle se nomme La sauvegarde de ma vie.

Puis par la porte, dont les autres mets estoyent venus, après ce que l'église et le pasté eurent chacun Jolie quatre fois , entra dedans la sale un cerf, merveilleusement grand et beau : lequel estoit tout blanc , et portoit grandes cornes d'or : et estoit couvert d'une riche couverte de soye vermeille, selon mon advis. Dessus ce cerf estoit monté un jeune fils de l'aage de douze ans 9 habillé d'une robe courte de velours cramoisy , portant sur sa teste un petit chaperon noir , découpé : et estoit chaussé de gents souliés. Ce dict enfant tenoit , à deux mains , les deux cornes dudict cerf. Quant donques il entra dedans la sale , lors il commença le dessus d'une chanson , moult haut et clair : et ledict cerf chanta la teneur , sans y avoir autre personne, sinon l'enfant, et l'artifice dudict cerf : etnommoit on ladicte chanson, qu'il chantoyent, Je ne vey onques la pareille , etc. £u chantant, comme je vous racompte , ils feirent le tour pardevant les tables : et puis s'en retournèrent : et me sembla bon cest entremest , et voulontiers veu. Apres ce bel entremets du blanc cerf et de l'enfant , les chantres chantèrent un motet dedans l'église : et au pasté fut joiié d'un lut , avenues deux bonnes voix : et falsoyent ainsi tousjours l'église et le pasté quelque chose entre les entremets.

Apres ce, quand ceux dudict pasté eurent fait leur devoir , sur le hourd, auquel l'on monstroît l'histoire de Jason, sonnèrent unebateure les quatre clairons , qui paravant avoyent joué: et , après celle bateure achevée , l'on tira la courtine, dont devant est faicte mention : et à tant fut veu Jason : qui se promenoit , tresrichement embattonné , comme à l'autre fois. Si luy avint , à cest heure , que tout soudainement luy vint courir sus un treshideux et épouvantable serpent. Ce serpent donques avoit la gorge et la

gueule ouverte , les yeux gros et rouges , et les narines enflées : et estoit composé et édifié en telle façon , que par sadicte gueule , et par la plus-grande part de ses conduits , il gettoit ve« nin trespuant, et feu et ftimees merveillables* Quand Jason regarda ce serpent, et le veit ve* nir et tirer vers sa personne, il se mit en deffense moult bien , et tresordonnément : et là se commencèrent à eombatre ledict Jason. et le serpent : et en ce feirent si-bon devoir , que ce ne sembloit pas mistére, ainçois sembloit trop mieux une tresalgre et mortelle bataille ; et , pour l'assouvissement de leur personnage, Jason luy getta sa lance : puis le combatit de son eS'pee : et tint manière de soy remembrer d'un anneau , que Medee luy donna, servante ceste bataille. Si le monstra au serpent : et prestement il fut vincu : et lors Jason le ferit tant de son espee , qu'il luy coupa la teste devant tous ! puis luy arracha les dents, et les meit en une gibecière, qu'il portoit : et à tant fut la courtine retirée. A tant fut joCié des orgue en l'église : et au pasté jouèrent de flustes quatre ménétriers.

Pui par le haut de la sale partit , d'un bout, un dragon ardant : qui vola la plus-part de la longueur de la sale : et passa outre , tellement que Ton ne sceut qu'il devint : et lors chantèrent ceux de l'église : et au pasté jouèrent de vielles les aveugles. Apres , à un des bouts de la sale^ en haut, partit tout en l'air un héron: qui Alt escrié de plusieurs voix, en guise de faU'' conniers, et tantost partit, d'un autre bout de la sale, un faucon qui vint toupier (1) et prendre son vent : et d*un autre costé partit un autre faucon : qui vint de si-grande roideur, et ferit le hélron si rudement , qu'il l'abatit au milieu de la sale : et après la criée faicte, le dict héron fut présenté à mondict signeur : et alors fut encores une fois chanté en l'église : et au pasté jouèrent trois tabourins ensemble.

Apres ce^ sonnèrent les quatre clairons sur le hourd : et , leur bateure achevée , fiit tirée la courtine : et là fut veu Jason , armé et embattonné : qui les beufs avoit attachés à une. charrue , qu'il tenoit et gouvemoit à guise de laboureur : et faisoit les beufs aler et tirer. Quand il eut labouré la terre , il abandonna les beufs : et prit les dents, qu'il avoit arrachés au serpent : et les sema parmy la terre, qu'il avoit labourée : et , selon ce que ledict Jason aloit avant , en employant la semence desdictes dents , sourdoyent et naissoyent gens armés et embattonnés: et regardèrent l'un l'autre, et s'entrecou-

(I) Tourner.

MÉMOIABS D*0LIV1£n DE LA HABCHB.

furent sus si-fièrement , qu'ils se firent le sang couler : et à la fin s'entretuérent , en la présence de Jason ( qui les regarda, quand il eut semé les dents), et, prestement qu'ils se furent tous abatus et occis devant luy , la courtine fût retirée.

Le mistére acomply , Ton joiia des orgues en l'église : et au pasté fut faicte une chace, telle qu'il sembloit qu'il y eust petis chiens glatissans , et braconniers huans , et sons de trompettes , comme s'ils fussent en une forest : et par celle chace finit l'entremets dudict pasté. Tels firent les entremets mondains de celle feste '■ et laisseray à tant à en parler , pour compter d'un entremets pitoyable : qui me semble le plus espécial des autTiCS : et fut tel.

Par la porte , où tous les autres entremets estoyent passés et entrés , vint un géant plusgrand , sans nul artifice , que je visse onques , d'un grand plé , vestu d'une robe longue de soye yerde, rayée en plusieurs lieux : et sur sa teste avoit une tresque , à la guise des Sarrasins de Grenade : et en sa main senestre tenoit une grosse et grande guisarme (1), à la vieille façon : et à la dextre menoit un éléphant , couvert de soye : sur lequel avoit un chasteau : où se tenoit une dame , en manière de religieuse , vestue d'une robe de satin blanc : et par-dessus avoit un manteau de drap^noir : et la teste avoit afulee d'un blanc couvrechef , à la guise de Bourgongne , ou de recluse : et , si-tost qu'elle entra en la sale , et elle veit la noble oompaignie qui y estoit , lors , comme nécessairement embesongnee , elle dit au géant , qui la menoit :

Géant , je veùu cy arrester :

Car Je voy noble coropaignie :

' A laquelle me fout parler.

Géant, Je veuil cy arrester.

Dire leur veuil et remonstrer Chose , qui doit bien estre ouye.

Géant , Je veuil cy arrester :

Car Je voy noble compalgnle.

Quand le géant ouy la dame parler, il la regarda moult-effayément : et toutesvoyes il n'arresta , jusques il vint devant la table de monsieur : et là s'assemblèrent plusieurs gens , eux emerveillans que celle dame pouvoit estre. Parquoy , si-tost que son éléphant fut arresté , elle commença une compleinte, telle, que cy-apres est escrite :

Helas, helas , moy douloureuse , . Triste, déplaisante , ennuyeuse , Désolée, las, peu-heureuse

La plus , qui soit.

Chacun me regarde , et me voy t :

(1) Hache âdeui trancbans.

Mais ame ne me recongnoit : Et me laisse on , sur cest endroit , En teir langueur, Qu*ame vivant n'eut onques teir douleur. J'ay cueur pressé d*amertume et rigueur, Mes yeux Tondus , flestrie ma couleur,

Qui bien y vise.

Oyez mes plaints , vous tous , ou Je ravise. Secourez moy, sans le mettre en Teintise. Plourez mes maux: car Je suis salncte Eglise,

Lavostremére, Mise à ruine , et k douleur amére.

Foulée au pië , par aspre vitupère :

Et mes griers maux porte , souffre, et compère.

Par voz dessertes.

Petitement vous souvient de mes pertes : Lesquelles sont si cléres etapertes :

Mes manoirs ars , et mes places désertes.

Et mes enfans Mors et noyés , et pourris par les champs , Où sont chartriers (2). foiblement Dieu croyans. Mon dommaine est es matas des mécroyans.

J'en suis chacee Honteusement, comme pauvre égarée, Mussant, fuyant, par dure destinée.

Si lassée , si esteincte , et grevée ,

Qu'à peine say Dire les maux , où Je suis , et que J'ay. Plus me complains. et moins de secours j*sy. Ma pauvreté toutesfois maintiendray,

Pour essayer Lesquels premier se voudront cmpleyer A secourir saincte-Eglise , et aider:

Qui me requiers le travail sans mestier.

Ainsi Je cours De lieu en lieu , et puis de tours en tours, Criant premier l'Empereur au secours :

Et puis-après Je gette cris et plours,

A toute outrance , Pour estre ouYe. et avoir allégeance Devant le treschrestien roy de France, Victorieux : oùJ*ay bien ma fiance.

Et doy avoir.

Puis chemine , sans guéres remanoir.

Aux autres roys , pour leur faire savoir Le grand mechef. où me faut remanotr :

Et puis revien Aux ducs , comtes , et puissans terriens. Princes , marquis , aux grands et aux moyens, Géneralmentî tous bons chrestlens,

Pour remembrancé Du Créateur (qui est nostre espérance) Que tout chacun s'appareille , et avance Pour le secours : qui est ma desirance.

Or, suis Joyeuse, Que puis faire ma complainte piteuse Devant toy, duc, dont Je suis désireuse. Mets en mes mots entente savoureuse :

Et Je t'en prie.

Aussi fay Je à ceste compaignie.

Pour moy aider l'un àTautre s'alle.

Car Dieu le veut : et nuls-bieu fislcts n'oublie.

Ainsi me va , par le divin vouloir.

Qu'à ce banquet Je me suis embatue« Venant de loing par effayé pouvoir.

Cherchant les lieux «^ où eueors sont i ooavoir

(2) Prisonniers.

MEAIOinES D*0LIV1£B DM LA MABCHE.

A ceeoan, moy doulente et épenfne.

Loué soit Dteu , que Je suis cy venue : Car aris m'est que J'ay fait le voyage. Pour racheter mon ennuyeux dommage.

O toy, 6 toy. noble duc de Bcurgongne. Fifo de l'Eglise, et frère à ses enfans . Enten à moy, et pense à ma besongne.

Pein en ton cueur la bonté et la vergongne , Les griefs remords , qu'en moy je porte et sens. Infidelles par milliers et par cens , Sont triompbans en leur terre damnée r Là où Jadis souloye estre honnoree.

Et TOUS , princes puissans, et honnorés , Plorez mes maux , larmoyez ma douleur.

Ma Joye n'est, s'emprendre ne voulez , En moy vengeant, ce que faire devez.

En servant Dieu . et aquerant honneur.

Par mes enfans Je suis en ce mesbeur.

Par eux seray (si Dieu plaisl) secourue. Si requler Dieu . de conseil estre acreue.

Vous , cbevallerB , qui portez la Toison , N'oubliez pas le très-divin service:

Et vous aussi . nés de bonne maison , Gentilshommes voicy belle ocboison (1) » Pour acquérir de los le beneflce.

Mon secours est pour /eones gens propice. Les noms croistront . et l'ame enrichira . Du service , que chacun me fera.

I>ool en amoar de Dieu premièrement , Et en faveur de nom et de noblesse .

Je te requier à certes fermement.

Mon aimé Gis , pour mon recouvrement :

Et TOUS , signeurs , pour toute gentilesse. Par tout m'en vois : car à Tœuvre me presse Monlfaict piteux. Uelas ! qu'on ne l'oublie. Sous tel espoir Dieu vous doint bonne vie.

La lamentation de nostremere Saincte Eglise faicte , en la salle entrèrent grand nombre d'officiers-d'armes : desquels le dernier estoit Toison d'or, roy-d'armes. Ce Toison d'or portoit en ses mains un faisan, vif, et aorné d'un tresriche colier d'or , tresrichement garni de pierreries et de perles : et, après ledîct Toison d'or, vindrent deux damoiselles : c'cst-à-sçavoir mademoiselle Yoland , fille bastarde de mondict sigoeur le duc , et Ysabeau de Neufchastel , fille de Monsieur de Montagu , adrextrees de deux chevaliers de l'ordre de la Toison d'or : c'estasçavoir monsieur de Grequi , et messire Symon de Lalain. En telle ordonnance vindrent lesdicts officiers d'armes, et ledict Toison d'or, aveques le faisan , Jusques devant monsieur le duc : auquel ils firent la révérence : puis luy dit ledict Toison d'or, en ceste façon :

« Treshaut et trespuissant prince, et mon » tresredouté slgneur, voicy les dames, qui tres- » humblement se recommandent à vous : et ,

(1) Occasion.

» pource que c'est la coustume , et a esté an- » ciennement , qu'aux grandes festes , et nobles » assemblées , on présente aux princes , aux » signeurs , et aux nobles hommes le paon , ou » quelque autre oiseau noble, pour faire vœus » utiles et valables , elles m'ont îcy envoyé , » avec ces deux damoiselles , pour vous présen- » ter ce noble faisan , vous priant que les veuii- » lez avoir en souvenance. » Ces parolles dictes, moodict slgneur le duc (qui savoit à quelle intention il avoit fait ce banquet ) regarda l'Eglise : et , ainsi comme ayant pitié d'elle , tira de son sein un brief, contenant qu'il vouoit, qu'il secourroit la chrestienté , comme il sera dîct cyapres : dont l'Eglise fit manière de soy réjouir : et, voyant que mondict signeur avoit baillé à Toison d'or son vœu , et qite ledict Toison d'or le'lisit, elle s'escria tout haut , et dit :

Dieu soit loué . et servi hautement De toy mon fils, doyen des pers de France. Ton treshaut vœu m'est tel enrichiment.

Qu'il me semble que Je suis cléremeut De tous mes maux à pleine délivrance.

Par tout m'en vois, requérir allance :

Et prie à Dieu qu'il te donne la grâce Que ton désir à son plaisir se face.

O vous princes , ehevaliers , nobles hommes . Voyez patron pour hauts faicts entreprendre. Rompez vostre aise , acoursissez voz sommes , Levez vos mains . taudis que nous y sommes. OflVez à Dieu ce que luy devez rendre. Je pren congé : car cy ne puis descendre : Mais vois tirant la terre chrestienne .

Pour Dieu servir et abréger ma peine.

A ce mot le géant reprit son éléphant : et le remena pardevant les tables, en la manière qu'il estoit venu. Quand j'en veu cest entremets ( c'est-asçavoir l'Eglise ) et un chasteau sur une si-diverse beste, j'arguay en moy, si je pourroye comprendre que ce vouloit dire : et ne peu autrement entendre , fors que celle beste (qui ne nous est étrange , et diverse pardeça ) elle avoit emmenée , en signe qu'elle travaille et labeure sur grandes et diverses adversités, en la partie de Constantinoble (lesquelles adversités nous congnoisons) : et le chasteau en quoi elle étoit , sîgnifioit Foy. En-outre, par ce que ceste dame estoit conduite et menée par ce grand géant , ayant la main armée, j'enten qu'elle donnoit à congnoistre , qu'elle doutoit les armes des Turqs, qui l'avoyent cbacee , et qui queroyent sa destruction.

Quand donques elle se fut partie d'illec, les nobles hommes, à tous costés, par pitié et compassion, encommencérent a faire vœus, et ensuyvir mondict signeur le duc, chacun selon

MR&IOIHES O'OLIVIEH DB LA MABCHfi.

sa faculté : et mirent ces vœus par escrit : ainsi comme il sera dict cy-apres. Mais pource que tant de vœus se firent, ou s'appareillèrent de faire, que la chose eust esté trop longue , mondict signeur fit crier par Toison d'or , que la chose cessast atant , et que tout ceux, qui voudroyent vouer, baillassent le Tendemain leurs vœus audict Toison d'or , et il les tenoit valables , comme s'ils eussent esté faicts eu sa présence.

Pour abréger mon escripture , tantost après le cry dudict Toison-d'or , le banquet fut assouvi , les nappes furent levées , et chacun fut en pié par la sale : et, quant à moi, ce me sembla lors un songe : car , de tous les entremets des tables , il n'y demoura sinon la fontaine de verre. Quand je ne vey rien plus de nouveau , à quoy passer le temps, lors commença mon entendement à mettre devant mes yeux plusieurs choses touchant ceste matière. Premièrement je pensay en moyroesme les outrageux excès et la grande despense, que pour la cause de ses banquets ont esté faicts puis peu de temps : car celle manière de chapelets avoit là treslonguement duré : dont chacun s'efforçoit à son ordre, et mettoit peine de recevoir la compaignie plus-hautement : et principalement mondict signeur avoit fait si-grand appareil , ooust , et assemblées , que je nommoye ceste chose, outrageuse, et déraisonnable despepse, sans y trouver entendement de vertu , sinon touchant l'entremets de l'Ëglise , et des v(9us ensuyvans de ce : et encores me sembloit si-haute entreprise trop soudainement commencée.

En celle pensée et imagination demouray longuement, et tant que je me trouvay d'avanture auprès d'un signeur, conseiller et chambellan, et bien-privé de mondict signeur le duc : auquel j'avoye asses d^acointance. Lors je me pri à deviser aveques luy : et luy racomptay la fantasie, en quoy j'estoye : et, quand je luy eu tout

dict: il me Ht ceste response:

« Mon amy, saches (et je te l'afferme, en foy » de chevalier) que ces chapelets, banquets, et » festoyemens,quisesont menés et maintenus de » longue main, n'ont esté sinon par la ferme en- » treprise et secrette desirance de monsieur le » duc, pour parvenir à faire son banquet , par » la manière qu'on a cy-veûe , désirant grande- » ment, et de tout son cueur , conduire à effect , N un ancien sainct propos , qu'il a eu de servir y» Dieu, nostre Créateur : lequel propos a esté, et » peut estre , congnu par le vœu , dont mainte- » nant il a fait publication : c'est asçavoir pour <* le bien de la chrestienté , et pour résister aux m entreprises des ennemis de nostre foy : et des ¥ pieça a bien monstre le grand désir qu'il en

» avoit: comme d'y envoyer, et soudoyer navires » et gens-d'armes très longuement. M esmemcnt » il y a trois ans , ou environ , qu'en la vile de » Mons en Hainaut mondict signeur tint la feste » de l'ordre de la Toison d'or : et là furent as- » semblés grand nombre de chevalerie , por- » tans iceluy ordre et, à la messe du jour, » monsieur l'evesque de Ghallon, chancelier » d'icelle , proposa , en sermon gênerai , la » grande désolation et ruine, en quoy l'Eglise » militante estoit, en requérant les chevaliers » dudict ordre , et autres , pour le confort » d'icelle nostre mère, désolée: et sur ceste » matière par iceux chevaliers furent prises de » moult-belles conclusions , pour le service de » Dieu augmenter , et la foi maintenir : des- » quelles choses mondit signeur fut tousjours » principal èmouveur , et le premier délibéré d'y » empleyer corps et cfaevance. Depuis lors » ( comme il est certain ) luy est survenue la re- » bellion de Gand : à laquelle subjuguer a des- » pendu du temps et de l'avoir : et , la gréœ » Dieu , il en est venu à si bonne et honnorable u conclusion , que chacun sçait. Or et ainsi que, » pendant ce temps, le Tui*q a fait de grandes » choses sur la chrestienté : commed'avoir gaigné » Goustantinoble ( qui j'amais n'avoit eu villenie » si grande des mécreans), l'Empereur mort, et » TEmpire destruict. Ges choses ont tousjours u entamé le cueur et le désir de mondict signeur, » au service de Nostre-Signeur Jesu9-Ghrist : car » au besoing est deu le secours. Dont, pour » conclusion , saches qu'il mesme a ceste hesùa- ^ gne conduite et démenée de longue main, » pour avoir temps de pouvoir vouer, et mons- » trer le bon vouloir et le désir qu'il a au bien- » public, et général profit de la chrestienté. »

Ainsi que ce chevalier et moy parlions et devisions de la cause et principale occasion pourquoy, à son entendement, celle feste et grande assemblée Aitfaicte, en la salle entrèrent , par la grande porte , grand'foison de torches : après lesquelles venoyent plusieurs joueurs de di\ers instruments, comme tabourins, luts, et harpes: et après eux vint une dame , vestue d*une robe de satin blanc, moult-simplement faicte , à guise de religieuse : et par dessus .elle estoit alTeulee et habillée d'un large manteau de damas blanc : et avoit lechefatourné moult-simplement d'un blanc couvrechef , mis tout ainsi qu'à une chose saincte et dévote appartenoit : et sur son espaule senestre portoit un rollet (1) : où estoit escrit en lettre d'or, gbace dieu , signifiant et monstrant le nom d'elle. Apres vindrent douze chevaliers,

(1) Petit rouleau.

MÉMOIBBS d'oLIYIBB DE LA MABCHB.

chacun menant une dame par la main : et estoyent habillés de pourpoints cramoisis , et de palletots à manches, la moitié gris, et l'autre noir, de satin brodé de feuillage , et chargé d*orfaverie: et avoyent chapeaux de velours noir, orfaverisés comme lesdicts paletots: et lesdlctes douze dames furent vestues de cottes simples, de satin cramoisi, bordée de letices(l) : et par-dessus avoyent en manière d'une chemise , de si-fine toile , qu'on voyoit la cotte parmy : et avoyent un atour tout rond , à la façon de Portugal , dont les bourelets estoyent à manière de rauces : et passoyent par-derriére , ainsi que patte de chaperons pour hommes , de déliés volets, chargés d'orfaverie d'or branlant : et furent leurs visages couvert du volet : et , pour déclarer les dames , dont J*ay parlé paravant , que Grèce Dieu menoit, il fait à sçavoir que tantost que ladicte Grâce se trouva devant raondict signeur , elle parla , et dit :

Grâce Dieu suis, la divine aumonlëre :

Qui des biensraits de Paradis pourvoye.

Ferme seurté, etfisperance entière.

Miséricorde est dessous ma bannière , Dieu ne permet nuls dons, que je n'y soye. Par son plaisir à toy droit cy m'envoye , Pour toy bailler ce brief. et, au surplus. Te présenter ces dames de vertus.

« Pource que mon benoist créateur a ouy le » vœu, que toy Philippe, duc de Bourgongne, •> as n'aguéres fait en la présence de ceste noble » oompaignie, et mesmes plusieurs autres nobles » hommes cy-presens, tous ensuyvans : lequel » ton vœu, ensemble iceux, procedans de bonne » voulonté, sont agréables à Dieu : à ceste cause p il m'envoye par toute cfarestienté, vers empe- - reurs, roys, ducs, comtes, et autres bons chres- » tiens, leur présenter de par luy douze dames » (que j'ay ici), chascune portant le nom de » vertu : lesquelles si croire voulez, vous vien- »» drez à bonne et victorieuse conclusion devos- M tre emprise, et aquerrez bonne renommée par » tout le monde, et en fin Paradis. »

Le brief leu et ouy, ladicte dame. Grâce Dieu, reprit sa raison : et dit à Monsieur,

JUes <laroes cy bailleront par escrlt Leurs parfaicts noms lesquels je vous liray. Qui bien les voyt , moult plaist à Jesus-Chrtst : Auquel je prie , et au Saine t-Esperlt . Qu'en vous soyent : si m'en rejoulray.

Yolcy la Foy : que vous presenteray Premièrement. Or je vous prie oyez De tous leurs briefs ce que lire m'orrez.

En ce lauguage proposant, comme vous avez

(i) Fourrures.

ouy, ladicte dame, Grèce Dieu, présenta une de ses douze dames, et la première : qui avoit à nom, Foy. Geste dame portoit un brief en sa main. Tantost, donques, que Grâce Dieu l'eut présentée, et mise avant, elle (c'est à entendre Foy) bailla son brief à Grâce Dieu^ la guide, maistresse, et conduiseresse de ces douze dames : lesquelles toutes, Tune après l'autre, pareillement que Foy, forent présentées en ordre : et baillèrent leurs briefs : lesquels furent receus et leus de ladicte Grâce Dieu : et ces briefs si* gnifioyent et demonstroyent ouvertement leurs noms, leurs vertus, leurs puissances, et trèspleines et treshautes authorités et prerogations : et, pour entretenir propos, le brief de Foy contenoit les mistéres, qui s'ensuyvent, sans adjonction, ne diminution.

CoupUt d$ Foy'

Je suis la Foy, et divine espérance , Que chacun doit congnoistre sans erreur : Qui vien à vous , duc de noble naissance , Et à tous ceux, qui sont cy en présence , Pour mercier Temprise de valeur»

Touchant aux vœus de mérite d'honneur.

Et au secours que vous me présentez :

Qui moult voudra, si vous ne m'oubliez.

Couplet de Cliarité.

Charité , mère des bienfaicts Suis au palais de Dieu nommée :

Qui par vos hauts vouloirs parfaicts, Signes d'amours non contrefaicts. J'espère la Foy confortée.

8i suis en ce lieu arrivée :

Afin que la guide je soye.

Qui voz œuvres vers Dieu convoyé.

CoupUt de Justice.

Justice ay nom, la droictnriére,

Le reruge des moins-puissans.

Quoy que Ton me nommée aspre et Oére ,

81 ren je par bonne manière

Les humains corps obeissans.

Or vien j' à vous , d*heure et de temps.

Pour advertir que servirez

Fotblement Dieu, quand ne m'aurez.

Couplet de Raison,

Je suis Raison, fille de sapienee, Amie de Dieu , son afflue et prochaine. Guerre amorti. Paix est ma nourrissance. Amour sousUen, droict maintien en -puissance A vous servir je mettray toute peine.

Je vien donques en la vostre domaine : Et Dieu le veut : pource qu'en son service Sur toute riens suis valable et propice.

Coi^t de Pruâêne$.

Pour vous parer, prince de haute affaire , Prudence suis : que Dieu à vous envoyé ;

MEMOIfiES D OLITIËB DB L4 MABGHI.

En espérant qoe fSeres , pour lu j plaire , Et entendrez . pour le plus nécessaire , À secourir l'Eglise, qui larmoyé.

Tant que m*aurez , et serez où je soye , AdverMlé n'aura nulle puissance Be TOUS ester Toy, ne bonne espérance.

Couplet dCAttrempanee.

Àttrempance . qui les hauts faicts mesure , Me nomment ceux , qui congnoissent mon estre. II n'est nul heur, qui sans moy guéres dure. Mon faict est seur, non pas à Taventure. Be TOUS servir ]e ne veuil entremettre.

Soudain vouloir ne peut estre mon malstre. Si vous m'avez (Je le dis seurement).

Rien ne ferez, qu'à bon entendement.

Couplet de Force,

Force , ou bien magnanimité , M'appelle on : pource que Je pense , Par effort de bonne équité.

Pour tous en généralité , A livrer vive résistance. ' Je suis contre vices defTense , Et puis moult en armes servir.

Pensez donc de moy retenir.

Couplet de TerUé.

À vous Je vien en telle intention Que ne ferez rien contre mon vouloir.

Vérité suis, de tcir condition.

Que Je ne fay nulle part mansion , S'honneur de bouche ne m'y fait remanoir. Tenez voz mots, si me voulez avoir.

Par voz vertus faites crier Montjoye :

Et Je seray là vostre , où que Je soye.

Couplet de Largesse.

Grand faict sans moy nul ne peut achever, Ost acquérir, n'acquérir bon renom.

Qui me reboute , il fait fort à blasmer. Par moy peut on moult de gens assembler , Et avoir bruit : qui que le veut, ou non. A vous Je vien. Largesse m'appelle on.

Je serviray pour les povres aider , Qui serviront quand viendra le mestier.

Couplet de DiUgence.

Biligence , la noble poursuivande , Suis nommée : pource que tant travaille, Que maintes fois mes fortunes amande.

Bien me transmet à voz yeux : et vous mande Qu'à le servir sans sommeiller on veille. Et que m'ayei : afin que Je reveille Les lasches cueurs : qu'on ne peut émouvoir A travailler pour tons les biens avoir.

Cùuplet d^ Espérance.

Espérance, gnIdefB de bon vouloir, B'ardant deslr à vous Je me présente.

Le grand honneur, la richesse, et l'avoir Be ce m'onde, conquesterez pour voir.

Nul n'osera devant vous faire attente.

Requérez Bien : et mettez ferme entente ,

B'estre en brief temps presU pour le Toiq cooriMlre : Et vous verrez son grand orgueil abatre.

Couplet de Vaillance,

Prince, enflambé de désir pitoyable.

Et vous, nobles, où tout honneur s*avaiice,

Gueur, tous enflés de vouloir bonnorable ,

Aimans renom, querans œuvre louable .

A vous j'acour en grande «jouissance.

Fille d'honneur suis , et m'appelle on vailUnee.

Je vous requier qu'on ne me laisse point.

Car, sans m'avoir, grand faict ne se fait point.

Apres les présentations de ees douze yertos, falotes par Grâce Dieu à mondict signenr, ci nécessaires à la perfection de son emprise, quand les noms et leurs briefsflirent leus, vens, etoois en plaine salle, et en commune audience, atant elle, comme ayant sa charge parfournie, et son œuvre parachevé, dllleques se voulut retraire. Si prit congé, par la manière qui s'ensuit, conseillant, et saluant mondict signeur, ainsi,.

Puis qu'ainsi est que Je vous aylMdllees Ces filles cy, pour vostre parement.

Je vous requier que soyent recueilltes Par tel moyen, que mieui apareillees Soyent d'entendre à vostre sauvement.

A vous les laisse. A Bleu Je vous commaod : A qui prie que brief vous voye faire Chose de nom , et qui luy poisse plaire.

A tant s'en retourna Grâce Dieu : et laissa les dames, qu'elle avoit amenées : et, pource que leur mistére fut achevé, leur furent ostés les briefs, qu'elles portoyent sur leurs espaules : et commencèrent à danser, en guise de mommerie, et à faire bonne chère, pour la feste plus joyeusement parfournir : et cy ensuyvent les noms des chevaliers et des dames de celle mommerie : et premièrement les noms des chevaliers, mon* sieur de Charolois, monsieur de Cléves, monsieur d'Estampes, monsieur Adolf de Glévcs, monsieur Jehan de Goimbres, monsieur le bastard de Bourgongne, monsieur de Boudiaio, roessire Anthoine, bastard de Brabant, messire Philippe, bastard de Brabant, messire Philippe Pot, messire Philippe de* Lalain, et messire Ghrestien de Digoine : et, pour les dames, roadamoiselle de Bourbon, madamoiselle d'Estampes, madame de Ravastain, madame d'Arcr, madame de Gommines, madame de Santers, madame des Obeaux, madame du Chasteler, Marguerite, bastfirde de Bourgongne, Anthoinette, femme de Jehan Boudant, et Ysabeau Gonstain. Tandis qu'on dansoît en telle manière, les roys-d'armes et beraux, aveques les nobles hommes qui furent ordonnés pour l'enqueste, alérent aux dames et aux damoyselles, savoir à qui l'on devoU donner et présenter le prix, pour

M&MOIBES D'OLIVIEB DE LÀ IIABCHE.

avoir le mieux Joosté, et rompu bois pour ce jour : et fût trouvé que monsieur de Charolois 1 iivoit gaigné et desservy. *

Si prirent les officiers-d'armes deux damoyselles, princesses (c'est asavoir madamoysclle de Bourbon, et madamoyselie d'Estampes) pour ie prix présenter : et elies le baillèrent à mondiet signeur de Charolois : lequel les baisa, comme il avoit acoustumé, et qu'il est de coustume : et fut crié Montjoye, moult-hautement. Tantost après fut aporté le vin, et les espices : lesquelles espices estoyent en sept dragœuers, dont la plus-part estoyent de pierreries .: et furent à celle heure criées unes Joustes, de-par monsieur de Charolois, pour l'endemain : lequel s'aoompaigna de monsieur le bastard, et de Benetru de Chassa : et se firent nommer, en ladicte criée, trois compaignons aventureux, portons escu violet, et noir. Lesquelles joustes furent Joustees tresbien : et gaigna messire Adolf le prix de dehors : et mondict signeur le bastard le prix de dedans : et donna ce jour mondict signeur le duc le banquet à toutes les dames en son hostel .

Entre deux et trois heures après minuict, mondict sigaeur et sa compaignie, se partirent de la place où ce banquet fut faict : et se retrait chacun en sa chacune. Or, pource que je scay bien que plusieurs ont escrit de celle feste, et que chacun ne peut avoir tout veu, et pourroit on dire que j'en parle bien largement, afin (fue l'on sache que la manière de mon rectt et enr^strement est vray, je l'ai fait visiter par monsieur de Launoy, et par Jehan Boudaut, principaux gouverneurs des choses dessus-escrites, et par les maistres-d'hostel de mondict signeur le duc : et, après leur Visitation faicte, et seelee de mondict signeur de Launoy, je l'ay osé commaniquer. Si supplie treshumblement mondict tresredouté et souverain signeur, monsieur le duc dessusdict, et à tous ceux qui liront, ou oyront ceste chose, qu!ils veuillent mon ignorance pardonner, et qu'ils prestent leurs oreilles à escouter partie de vœus, qui furent faicts à cause de cestuy banquet.

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