‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 7 sur 157 · I. C. D. M., T. III · texte numérisé non relu

I. C. D. M., T. III

Au retour des députés, les juges et les assesseurs furent convoqués ; après une longue délibération il fut arrêlé que les douze articles, avec l'avis de l'Université de Paris, seraient lus h Jeanne , et que l'accusée serait condamnée immédiatement , si elle persistait dans ses criminelles erreurs; en conséquence de cette décision, une monition eut lieu le 2â mai , lendemain des fêles de la Pentecôte. QuanS Jeanne fut amenée dans la salle du Château où se tenait l'assemblée, elle ne savait rien de ce qui s'était passé, et ne connaissait ni les douze articles, ni l'avis des docteurs qu'on avait consultés.

Pierre Morice, docteur en théologie et chanoine de l'église de Rouen , fut chargé de porter la parole. Les douze articles du procès, avec l'avis de l'Université, rédigés d'abord en latin , avaient été traduits en français, et arrangés dans la forme d'un discours qui devait être adressé à Jeanne ; cette pièce aussi singulière pour le fond que pour la forme suffit à elle seule pour montrer le véritable esprit du procès, pour faire connaître les passions qui animaient à la fois les juges et la plupart de ceux qu'on avait consultés.

Pierre Morice (nous copions la pièce originale ) s'adressa à Taccusée, et lui parla ainsi : « Tu as dit que dès Faage de treize ans, tu as eu » des révélations et apparitions d'angels, de » saincte Katherine et saincte Marguerite, et » que les as veues des yeux corporels bien sou- » vent, et que ils ont parlé h toi; quant à ce » premier point, lesclers de l'Université de Paris 9 ont considéré la manière desdites révélations et » apparitions , et la On des choses révélées et la » qualité de la personne; toutes choses considé- D rées,qui sont â considérer, et ont dit et dé- D claré que toutes telles révélations sont super- 9 stitieuses, procédantes de mauvais esprits et D diaboliques.

» Item , tu as dit que ton roy a eu signe par » lequel il cognul que tu estois envoyée de Dieu » par saincl Michel , accompagnée de plusieurs 9 angels , desquels les aucuns avoient des aesles, 9 les autres des couronnes ; avecques les dicts an- 9 gels , cstoicnt saincte Katherine et saincte Mar- 9guerifte; toute laquelle compagnée vint à toi 9 au chasteau de Chinon , et montèrent les degrés 9 du chasteau , jusques en la chambre de Ion roy, 9 devant lequel l'ange se inclina , qui portait une » couronne ; et une fois , tu as dit que quand ton 9 roy eut ce signe , Il esloit tout seul ; d'autrefois, 9 tu as dit que celle couronne que tu appelles 9 signe, fut baillée à Tarchevesque de Rains, qui 9 la bailla à ton roy, en la présence de plusieurs 9 princes et seigneurs, lesquels tu as nommés. 9 Quant à cet article , les clercs disent que cela 9 n'est point vraisemblable, mais est menterie, 9 et présumptueuse , sédnctoire et pernicieuse 9 chose , contraire et desrogative à la dignité de 9 l'église angélicque.

9 Item, tu as dit que tu cognois les anges et les » saiuctespar le bon conseil , confortacion et doc-

NOTICE SLR JEAN.NË D^ARC,

rédule.^ La formule d'abjuration était courue en ces termes : o Je (moi) Jeanoe , appelée la Pocelle, tt misérable pécheresse , après que j'ai cognu le » cas d'erreur auquel j'estois tenue, et que» par » la grâce de Dieu, suis relooruée à notre mère » sainte église, afin qu'-on voie, que non pas » satnctement mais de bon cœur et Je bonne vo- » loùté , suis retournée à icelte,-je confesse que » j'ai grièvement péché, en feignant mensonge- % rement avoir eu révélation de par Dieu et ses V anges, et sainte Catherine et saiuleMargueritte; » et de tons mes dits et faits qui sont contre Té- « glise, je me révoque et veuil demeurer eu l'union » de l'église, sans jamais en départir; témoin » mon seing manuel; signé Jeanne, une croix. » Après la lecture de celte déclaration, Guillaume Evrard dit de nouveau à la Pucelle : « Tu signeras cette cédule et lu abjureras.Tù Jeanne demanda au prédicateur ce que c'était qu'abjurer ; l'appariteur Massieu lui donna l'explication qu'elle demandait, et lui dit qu'elle ferait bien de s'en rapportera l'église universelle pour savoir si elle devait abjurer ou non les erreurs qu'on lui reprochait. aTu abjureras tout de suite , lui dit Evrard , ou tu seras ar«e. — Je me soumets à l'église et au pape de Home, répondit la Pucelle; j'affirme au surplus , que.je ne crois avoir rien fait que par ordre <le Dieu. Elle déclare d'ailleurs qu'aucun de ses faits et dits ne peut être à la charge de son roi , et que si quelque chose de mal était trouvé en elle, cela venait d'elle seule, et que sou roi ne 4ui avait rien fait faire.

Ou voulait absolument que>Jeaiine abjurât sur l'-heure ; en vain disait-elle qu'elle se soumettait au pape de Rome, le pape était trop loio^ au concile de Basle, il n'était plus temps.; l'évèque de Beauvais commeoçaît â lire la sentence de condamnation; ceux qui se trouvaient auprès de Jeanne redoablaienl d'instances pour la faire abjurer ; elle résistait toujours , et disait : aCe que j'ai fait est bien fait.» « Jeanne, lui dit alors Guillaume Evrard , nous avons tous pitié do toi ; il ^aoi que tu révoques ce que tu as dit ou que nous t'abandonnions à la justice séculière. — Jeanne, lui «criaient en même temps plusieurs voix , votUeS" vous donc voui faire mourir ?» — Elle répond qu'elle s'en réfère à la cour de Rome , et qu'elle veut croire tout ce que croit la sainte église ; — Evrard lui promet qu'elle sera délivrée de sa prison, si elle abjure. « Ah! s'écria-t-clle , vous aurez bien de la peine è me séduire. » L'évèque de Beauvais croit qu'elle est touchée de ce qu'on •lui a dit et suspend la lecture de la sentence fatale. Il s'éleva alors de violents murmures dans la Xoule des spectateurs au milieu desquels se trouvaient grand nombre d'Anglais ; on accusa l'évèque de Beauvais lui-même de vouloir sauver Jeanne. A la fin , la Pucelle , vaincue par les prières des assistants, ou par les menaces de ses ennemis , prononça ces paroles : a Que la cédule soit lue par les clercs et l'église , et je ferai ce qu'ils me diront de faire ; » elle ajouta

qu'elle voulait tenir tout ce que l'église ordonnerait et tout ce que pcs juges voudraient dire et prononcer; pour les appnrilions et pour tout le reste , elle s'en rapportait à l'église et à ses juges. On voul<iit en finir sur le champ ; Evrard éleva la voix et lui dit : aTu signeras maintenant , ou bien lu finiras aujourd'hui ta vie par le feu. — J'aime mieux, répondit la Pucelle, signer que d'être brûlée.» Jeanne prononça la formule d'abjuration, et la signa d'une croix. Il est difficile de savoir quelles étaient alors les pensées de la jeune vierge; tout nous porte à croire qu'elle ne connaissait guère la portée de ce qu'on exigeait d'elle ; l'histoire contemporaine dit qu'elle souriait en prononçant la formule d'abjuration; des témoins ont rapporté qu'ils l'a valent vue jouer avec la plume remise entre ses mains, et former un rond «ur le papier. Beaucoup de gens se réjouissaient de la soumission de Jeanne, dans l'espoir qu'elle serait sauvée ,- mais ses ennemis s'indignaient qu'on ne la condamnât pas sur le champ au feu ; car le bourreau était encore là : ce mécontentement s'exprima par des scènes violentes , et des pierres furent lancées sur les échafauds; au milieu du tumulte, un secrétaire du roi d'Angleterre , Laurent Calot, monta sur l'échafaud où était Jeanne , lui prit la main et lui fit signer une déclaration plus explicite, plus odieuse, plus infamante que la première ; dans cette pièce calomnieuse , la Pucelle s'accusait elle-même d'avoir blasphémé Dieu, ses saints et saintes, d'avoir porté habit dissolu, difforme et diskonnéie , et les cheveux en rond comme les hommes; d'avoir désiré cruellement ï effusion du sang humain , et d'avoir pour cela emprunté le nom de Dieu , des saints et des anges; d'avoir méprisé Dieu et ses sacrements en faisant séditions; d'avoir adoré les mauvais esprits; etc. Après avoir confessé ses fautes, elle se soumettait à la correction et justice de l'église ; elle promettait à monseigneur saint Pierre , au saint père le pape de Rome<, au révérend père en Dieu l'évèque de Beauvais , à religieuse personne Jean Le Maître, vicaire de l'inquisiteur, comme à ses juges, que jamais elle ne retournerait à ses erreurs. Cette seconde déclaration , Jeanne ne l'avait point lue, les juges et les assesseurs ne la connaissaient pas, etcependi^t elle est la seule qui ait été consignée au procès-verbal. Tels étaient les moyens qu'on employait pour tromper la justice de Dieu et des hommes , pour tromper l'opinion des contemporains et les jugements de l'histoire.

Au moment où Jeanne avait paru fléchir, l'évèque de Beauvais s'était retourné vers le cardinal de Wenchester ou le cardinal d'Angleterre, et lut avait demandé ce qu'il fallait faire. « Il faut l'admettre à la pénitence,» avait répondu le prélat. Ces mots furent comme un appel à la miséricorde des juges ; l'évèque de Beauvais et le vicaire inquisiteur portèrent une sentence par laquelle Jeanne était rélevée de sou excommunication, et condamnée seulement à une prison perpétuelle , pour y pleurer ses péchés et n'en plus

SLUNOUMEK LA PliCELLB D ORLEANS.

eommeitre à l'avenir. Après ce jugcmeDt , la Pacelle pria ses Juges de la faire condairc daos les prisons eeclésiasiiqaes ; rien n'était pins jasieet plus conforme à la raison ; mais la sentence qu'on venaîf de rendre, une sentence qui ne condamnait point Jeanne au feu , mais seulement au pain de HmUeur et à Veau d'angoiâse , ne convenait point à ta politique anglaise. L'évèque de Beaovais n*i- «norait point le méconlement des Anglais , et lorsqu'on vint lui demander ce qu'il fallait faire «ie Jeanne , « Reconduisez-la , dit-il , où vous Pavez prise.» Ces seules paroles annonçaient asnet que la vie de la jeune captive était encore menacée, que le procès n'était pas fini, et que cette alTaîre devait avoir un dénouement plus tragique.

Disponiiom des etpriU en faveur de Jeanne. Diiposiiions det juges. — On doit penser que toute la chrétienté avait alors les yeux sur le procès de Jeanne; il serait curieux peut-être H'exaniner ici quelles étaient les opinions con> Icmporaines sur cet Incident si dramatique ! Nous nous bornerons à voir rapidement quelles étaient dans les derniers jours du procès les dispositions des divers partis, les dispositions des juges par rapport à la Pncelle. On peut dire que la bergère de Domremy avait en France deux réputations ; dans les pays encore soumis aux Anglais, on la regardait comme une sorcière , comme une fille do démon; dans les cités qui reconnaissaient Taotorité de Charles , elle passait pour une vierge inspirée de Dieu ; il faut remarquer cependant qu'elle était moins un objet de haine pour les Bourguignons que pour les Anglais. Les femmes sortout , même dans les contrées oi^ l'opinion ne lui était pas favorable, n'avaient pu voir avec ÎDdiflérence la gloire et surtout les malheurs de la jeune héroïne ; on se rappelle les marques d intérêt que lui avaient données dans sa captivité la duchesse de Bedfort , la femme eC la sœur de Jean de Luxembourg ; aucune femme ne s'était élevée contre elle ; toutes la plaignaient. Jeanne demanda plusieurs fois une femme pour coropagoe ou pour gardienne dans la prison, et si on ne loi accorda point sa demande , il faut croire que dans cette oct-asion on se défiait de la tendre compassion qu'elle inspirait à son sexe dont elle avait conservé la candeur et les qualités douces jusque dans les camps. Une remarque à faire ici , c'est que Jeanne ne perdit rien des verto.^ du caractère et de l'esprit qui distinguent les femmes, tant qu'elle vécut au milieu des scènes de la auerre, et tant que durèrent les débals du procès. Un de ses juges disait qu'on avait remarqué en elle celte finepse et cette sagacité qui appartiennent au sexe féminin ; et ceux qui souliatiaient le plus de la trouver coupable, ne purent jamais lui reprocher une action ou one parole dont one femme eût à rougir. Si elle ^'ubslina à garder l'habit d'homme dont plusieurs »e scandalisaient , elle ne le fit , comme on l'a dit ><iuvent, que pour conserver les. vertus de sou

propre sexe. Les contemporaines de Jeanne durent lui savoir gré de ce qu'elle était devenue le héros de son temps , sans cesser d'élre une bonne femme , une femme pleine de douceur et de modestie.

Les accusateurs de Jeanne d'Arc voulaient lut faire un crime de l'empressement delamullitodc à courir sur ses pas , à lui baiser les mains et les vêtements , à lui adresser des hymnes et des prières ; ils nous ont du moins prouvé que Jeanne était très aimée de ceux qui la voyaient ; le peuple des villes et des campagnes ne pouvait guère voir on ennemi dans une femme qui avait été élevée sous le chaume et qui avait gardé les brebis ; les pauvres gens venaient volontiers à elle , comme elle le disait à ses juges , parce qu*eUe ne leur faisait poini de déplaisir. Depuis qu'elle était prisonnière de guerre, tous ceux qui la visitaient, à l'exception de ceux qu'on avait envoyés pour la tromper , montraient pour son malheur une sorte de respect. On voulut d'abord la faire juger à Paris ; mais outre qu'on craignait te voi-* sinage des villes soumises è Charles , on redouta sans doute aussi la pitié qu'une jeune fille pouvait inspirer à une population passionnée et mobile comme l'était celle de la capitale. A son arrivée à Rouen , elle n'excita dans les esprits qu'une curiosité inditTérente ; et cette indifférence permit à ses persécuteurs de la traiter avec la plus grande barbarie. Toutefois la cage do fer dans laquelle elle fut, dit-on , enfermée quehques jours, les chaînes pesantes dont on la chargea ensuite , les rigueurs inouïes qu'on exerçait envers elle , et dont le bruit se répandait parmi le peuple, finirent par toucher les cœurs les plus indilTerents , et par faire oublier une grande partie de ce qu'on avait dit contre cette fiUe du démon. Pendant le procès, la noble attitude de Jeanne, sa simplicité de cœur, sa fermeté, sa résignation , quelques unes de ses réponses qui circulaient de temps à autre dans le public, achevèrent d'intéresser à sa cause tous ceux qui n'avaient pas juré de la h«iTr et de la persécuter; parmi les juges et tous les hommes appelés au procès, tous ceux en qui le fanatisme des partis, l'ambition ou la hatue n'avaient pas éteint l'a^ mour de la vérité et de la justice , reculèrent devant lea moyens odieux qu'on employait pour perdre une pauvre fille; lorsqu'une voix partie de toutes les consciences, les eut avertis, plusieurs rougirent de se voir associés à cette espèce de conjuration tramée contre l'innocence et la vertu ; quelques tMis n'assisl.èrent plus aux séances ; un des examinateurs de Jeanne , Jean de la Fontaine^ qui avait donné des conseils à l'accusée , et qui pour cela fut menacé par les Anglais, ne put se résoudre à être plus longtemps témoin de tant d'iniquités. Il partit^ dit un témoin au procès de* révision , de celte cité de Rouen, et n'y revint plus. Ceux là mêmes qui poursuivaient Jeanne avec le plus d'acharnement, se laissaient à la fin attendrir par cette grande

lis

NOTICE SUA J£ANN£ d'aBC,

iaforlune; il u*élail pas jusqu*à ce Guillaume Evrard , que nous venons d'enlendre parler avec lanl de véhémence , qui ne se désolât du r61e qu'on lui faisail jouer ; il aurait bien mieux aimé, «lisait-il i\ ses familiers, être dans le pays de Flandres^ que d*êtrc assis avec les juges de la Pucelle, et d'avoir la charge de la haranguer en présence du peuple.

Quand on arriva vers la fin du procès, si tous les hommes appelés comme assesseurs ou comme juges avaient pu exprimer leur sentiment avec sécurilé, s'ils avaient été libres d'obéir, les uns à leur compassion, les autres à leurs remords, nous ne douions pas que Jeanne n'eût eu pour elle la majorité des avis ; mais il est des circonslances, des époques malheureuses ( nous avons pu de nos jours en voir des exemples) , où toutes les consciences se taisent devant la crainte , et c'est alors que les passions hon>icides dictent les arrêts de la justice. Le procès de la Pucelle, après les deux premiers mois , n'avait plus d'autre mobile que i'animosité des Anglais; on se rappelle que les Anglais, au siège d'Orléans, menaçaient déjà de faire brûler Jeanne , et depuis qu'elle était tombée entre leurs mains , ils n'avaient pas renoncé à leurs projets de vengeance. L'orgueil national humilié les rendait barbares , et leur pa- Iriotisme jaloux ne pardonnait pointa la jeune héroïne son glorieux dévouement à Charles VII. La haine qu'ils avaient pour elle la grandissait à tel point à leurs yeux, et la rendait si redoutable même dans sa prison , que le sort des armes britanniques leur paraissait dépendre de la mort de Jeanne , et qu'ils avaient renoncé à faire le siège de Louviers, tant qu'elle vivrait. Lequel des deux peuples , des Français ou des Anglais, était le plus superstitieux? Les uns avaient remporté de grandes victoires , des victoires miraculeuses , et ils les attribuaient à des inspirations de Dieu ; les autres avaient été battus, chassés de plusieurs provinces; leur orgueil humilié se persuadait que de vains enchantements avaient décidé du sort des batailles , et qu'ils n'avaient pu être vaincus que par le prince des ténèbres. La politique anglaise avait voulu prouver que l'enfer seul avait pu prévaloir contre elle , et voilà peut-être la première cause, l'unique cause de tant de persécutions et d'injustices.

Dans ce procès de la Pucelle, l'histoire ne connatt qu'un seul homme, c'est à lui qu'est restée la honte de toutes les iniquités. L'évêque de Beauvais parut hésiter à mesure qu'on approchait do terrible dénouement; les reproches violents que lui adressèrent les Anglais en ce moment critique, nous font croire do moins qu'il ne voulait pas la mort de la Pucelle ; mais il avait promis de servir les vengeances de l'Angleterre , et il ne fut pas le maître de reculer devant le crime commencé. Si on s'arrête difficilement lorsqu'on obéit à ses propres passions, il est plus difficile encore de s'<irrè(er quand on se fait l'instrument des passions d'autrul.

Jeanne après l'abjuration. Accusée d'élre relapse. Sa condamnation. — Revenue dans sa prison , après la cérémonie de Saint - Ouen , Jeanne déposa l'habit d'homme, et reprit celui de femme; l'habit qu'elle avait quitté fut mis dans un sac et resta dans la chambre où elle était détenue ; l'histoire nous apprend , d'après des témoins oculaires, qu'elle était toujours gardée par des Anglais; que la nuit, elle se couchait ferrée par les jambes, et attachée au pied de son lit par une chaîne de fer, de telle sorte qu'elle ne pouvait se mouvoir ; c'est ainsi qu'on tenait la promesse qui lui avait été faite de lui rendre la liberté ou d'adoucir les rigueurs de sa prison. Jean Le Maitre , vicaire de l'Inquisition , vint la visiter , et l'exhorta à ne pas retourner à sa première conduite , car si elle y revenait , elle serait abandonnée de Dieu et de l'église ; Pierre Morice , un des assesseurs , se rendit aussi dans la prison de Jeanne , et l'engagea à persister dans le bon parti qu'elle avoil pris. On ignore ce que Jeanne répondit à ces pieuses exhortations; tout ce que nous savons , c'est que les Anglais furent très irrités des conseils que lui avait donnés Mariée, et que ce dernier fut eu grand péril d'être assommé à coups de bâton. D'autres assesseurs, dans la même intentjon charitable , voulurent le lendemain visiter Jeanne d'Arc ; mais les portes de la prison leur furent fermées ; lorsqu'ils traversaient la cour du château, on les insulta violemment, on les menaça de les jeter dans la Seine. Dès lors , la jeune captive ne vit plus que ses gardes qui l'accablaient d'outrages , et quelques Anglais acharnés à sa perte; on la laissait ainsi en proie à toutes les horreurs de la solitude et de la captivité, dans la pensée sans doute que le désespoir la ramènerait à ses visions et la livrerait enfin aux bourreaux.

Deux jours s'étaient écoulés depuis l'abjuration faite au cimetière de Saint-Ouen ; dans la matinée du 27 mai , le dimanche de la Trinité , le bruit se répandit tout-à-coup que Jeanne était rechue , et qu'elle avait repris l'habit d'homme. Il y eut à ce sujet une assemblée de ceux qui avaient suivi le procès ; plusieurs des clercs présents furent chargés d'aller au château pour savoir si la nouvelle répandue était vraie; comme ils entraient dans la cour, ces députés rencontrèrent une centaine d'Anglais , qui leur crièrent que les gens d'église qui avaient jugé la Pucelle et qui ne l'avaient pas fait mourir , étaient tous des traîtres , des armagnacs , des juges prévaricateurs ; ce fut à granl peine que les clercs, ainsi insultés, purent vader du château^ et tons forent déboulés à haches et glaives. Quelques assesseurs seulement eurent la permission de pénétrer jusqu'à la chambre où était Jeanne , mais ils ne furent pas en moindre péril ; l'un d'eux, André Marguerie , ayant dit que la Pucelle avait eu sans doute quelque motif pour reprendre l'habit d'homme et qu'il fallait d'abord le lui demander, une voix lui cria : Taisn-vous au nom du diable i

Sll]l?fOMBi£fi LA PtXELLE D'OBLÉANS.

en même temps une hache fut levée centre lui , ce qui fit que tons ceux qui étaient venus s'en allèrent , n'en pouvant plus de frayeur. On ne sait pas autre chose de ce qui se passa le dimanche de la Trinité.

fje lundi , 28 mai , l'évéque de Beauvais et le vicaire de l'Inquisition se transportèrent en la prison avec trois assesseurs ; le comte de Varwick les accompagnait avec plusieurs officiers anglais. Quand on eut reconnu que Jeanne avait l'habit d'homme , il s'éleva un grand murmure parmi les asssistaiits, et plusieurs voix s*écrièrent : Eiie est priée , elle est prise ; la pauvre Jeanne avait Tair éplorée , son front était pâle et meurtri , ses vêlements en désordre et ses cheveux épars. Lorsque l'évèque de Beauvais lui demanda pourquoi elle avait repris l'habit d'homme , elle daigna k peine répondre ; la seconde fois , elle répondit vaguement que cet habit lui plaisait mieux qu'un autre; elle dit enfin ce qu'elle avait dit souvent au procès, que l'habit viril lui paraissait plus convenable, puisqu'elle était toujours avec des hommes; elle ajouta qu'elle avait repris cet habit, parce qu'on ne lui avait pas tenu promesse , et que du reste elle ferait font ce que l'église ordonnerait , si on la délivrait de ses fers , et si on lui permettait d'aller à la messe et de recevoir la communion. Voilà comment cette partie de rinlerrogatoire est présentée dans le procès-verbal ; les relations de plusieurs assistants ajoutent à ce récit des circonstances plus graves et des détails plus révoltants ; Jeanne avait répondu qu'elle avait repris Thabil d'homme, parce qu'elle n'était pas en sûreté avec ses gardes , et que si on la mettait en lieu sûr , en la compagnie d*une femme , elle reprendrait Thabil de femme. Jeanne se plaignait amèrement d'être tourmentée jour et nuit dans sa prison , d'avoir été maltraitée , battue , exposée aux violences d'un mHlourl ^Angleterre, Si nous en croyons l'appariteur Massieu , les gardes de Jeanne l'auraient forcée de reprendre ses babils d'homme , et loi auraient enlevé ses habits de femme ; ce dernier fait semble prouver que la Pueelle, pour la manière de se vêtir , était dans la dépendance absolue de ses geôliers , et que si elle avait porté l'habit viril dans sa prison, elle ne l'avait fail que par le bon plaisir des Anglais, qui espéraient bien tirer grand parti de cette permission. L'habit d'homme était en effet le véritable prétexte dont en se servait pour préparer la fin tragique de Jeanne , et sans l'habit d'homme , il est probable qu'on l'aurait laissée vivre et mourir dans sa prison. Cependant l'évèque de Beauvais lui demanda M elle entendait encore ses voix. — Ses voix s'étaient fait entendre plusieurs fois depuis la cérémonie de Saint-Ooen , et lui avaient dit qu'elle faisait et avait fait grande injure à Dieu , en désavouant ce qu'elle avait fait et dit an nom de Dieu et de ses saints ; Jeanne ajouta que jamais elle n'avait entendu révoquer ses révélations, et qu'elle n'avait fait son abjuration que par la crainte

du feu. Elle aimait mieux, du reste, faire sa pénitence en mourant, que de souffrir tool ce qu'elle souffrait dans sa prison ; elle ne comprenait pas ce qui était écrit dans la cédule qu'on lui avait fait signer, et n'avait pu révoquer autre chose que ce qui plaisait à Dieu qu'elle révoquât.

Tel fut le dernier interrogatoire de Jeanne : nous en avons parlé d'après le procès-verbal rédigé sous les yeux des juges et des geôliers de la Pucelle : c'est là sans doute que rinnocence opprimée se montra dans ce qu'elle a de plus touchant, et que, d'un autre côté, la perversité humaine dut laisser échapper tous ses horribles secrets ; mais tout cela est perdu pour rhistoire , et restera à jamais couvert d'un voile impénétrable. Tout ce que nous savons de celte séance, c'est que l'évèque de Beauvais, sortant de la prison , dit en riant au comte de Varwick, Fare^wel ^ farewei (c'en est fait, tout va bien), mots qui furent répélés avec joie par tous les assistants , et qui annonçaient clairement que la victime allait être immolée.

Le lendemain , 28 mai , les juges et les assesseurs ftirent convoqués ; il fut reconnu dans cette assemblée que Jeanne était relapse ; après l!avoir reconnue relapse , on arrêta qu'elle serait déclarée hérétique , et livrée dès le jour suivant à la. justice séculière. Les juges ne s'occupèrent plus que de rédiger la sentence fatale.

Préparatifs du supplice df Jeanne. — Lorsqu'une grande iniquité va se commettre, il semble que tout le peuple doive en souffrir; la ville de Rouen était dans le deuil et la terreur; toip^es. gens soupçonnés de s'intéresser à la Pucelle avaient à redouter quelque violence; les moindres paroles, le silence même, étaient suspectés.. L'histoire du temps nous rapporte qu'un bourgeois de la ville à qui il était échappé quelques mots de compassion en parlant de Jeanne, fut poursuivi jusque dans une église, et la sainteté du lieu put à peine le sauver. Personne n'osait demander desnouvelles du procès , et les juges eux-mêmes craignaient d'être interrogés. Des bruils sinistres circulaient dans le public; les menaces redoublées des Anglais- semblaient annoncer que la fin de cet horrible drame approchait; mais on ne put savoir la vérité que lorsqu'on vit la foule des gardes se presser autour de la prison de Jeanne, et surtout lorsque le bûcher eut été dressé sur la place des exécutions.

Jeanne devait comparaître encore une fois devant ses juges, et cette dernière séance du procès devait ^e tenir sur la place du Vieux-Marché. La. jeune captive, enlermée dans sa tour plus étroitement que jamais , ne savait rien de ce qui se passait, et de ce qu'avait décidé le tribunal arbitre de son sort. Le 30 mai, dès le lever d<i jour, elle vit arriver dans sa prison frère Martin l'Advenu, qui avait assisté au procès , et l'un de ceux qui rav«iicut toujours consolée dans sa captivité. H venait pour lui annoncer sa mort prochaine et pour l'induire à vraie cwUrilion ck

NOTICE SUR JBA^NE DilRC,

pénilence. Quand ii eut annoncé à la pauvre femme, dil un (émoin, la mort de qtwi elle devoil tnourir ce jour là , elle commença à s^écrier tt doloreusemetU el piteusement , à se desiendre et D s arracher les cheveux,,. Comment me traite- » t-on si cruellement , que mon corps , que j'ai » conservé net et pur, soit aujourd'hui consumé » par le feu et réduit en cendres !.. Ah I j'aimerois )» mieux être descapitée sept fois que d'être ainsi » bruslée.. Hélas, si j'eusse été en la prison ec- » clésiaslique , et que j'eusse été gardée par des v gens d'église , non par mes ennemis , il ne me )> fust pas si misérablement m«5cA«ti«. Oh t j'en ap- » pelle à Dieu , le grand juge, des grands torts et V ingravances qu'on me fait. »

Cependant le frère Martin l'Advena lui représenta que l'éternité allait commencer pour elle , et qu'elle devait s'y préparer ; alors elle se confessa avec une contrition véritable ; comme Jeanne désirait avec ardeur recevoir le sacrement de Tencharistie , l'évêqne de Beauvais, auquel on s'adressa, permit que cette dernière consolation lut fût donnée. Par son jugement inqulsitorial, le prélat avait déjà condamné Jeanne, et par cette permission de communier, il semblait l'absoudre; cette contradiction, qui n'est peutêlre qu'apparente , a été relevée par plusieurs doctes écrivains; nous ne pensons pas toutefois que l'Inquisition elle-même ait jamais prétendu que ses condamnations pussent imposer des limites à la miséricorde divine ; la sentence des juges permettait à Jeanne de recourir au tribunal de la pénitence ; c'était à ce tribunal suprême , à cette dernière et souveraine juridiction qu'il appartenait de ju*ger si ce repentir l'avait mise en état de grâce devant Dieu et si elle pouvait recevoir reucharislie. Au reste, ces questions, de quelque côté qu'on les prenne , ne nous paraissent pas du domaine de l'histoire. Tant de choses d'ailleurs accusent l'incroyable dénouement de ce procès, que nous ne croyons pas devoir nous arrêter à celle-là. Une circonstance plus importante et qui montre mieux encore où en étaient les esprits et les animosités contre Jeanne, c'est que le sacrement de Tcucharistie lui fut apporté sans étole , sans cierge , sans solennité aucune , comme si on eût voulu le dérober à la vue des Anglais. Frère Martin se récria vivement sur un pareil mépris des choses saintes; il implora les geôliers de Jeanne qui eurent quelque compassion pour une femme qui allait mourir; et l'un des prêtres d'une paroisse voisine porta moull solennellement à la dite Jeanne le corps de notre sauveur, chantant litanies, et disant : pricx pour elle, Jeanne, dit le frère Martin lui-même , reçut la communion avec une grande abondance de larmes , et une humilité inexprimable. Alors arriva révêque de Beauvais: « Ah 1 Jeanne, lui ditil , prenez tout ceci en patience ; vous mourrez . parce que vous n'avez tenu ce que vous avez promis. » Et !a pauvre Pucelle répondit, (Nous citons lesdépositionsd'un tétnoin au procès de révision.)

(i Hélas , si vous m'eussiez mise aux prisons ec' » clésiastiques, el entre les mains de concierges » compétents et convenables , ceci ne fût pas adr» venu ; pourquoi j'appelle de vous devant Dieu.» Dans le même moment, Jeanne aperçut Pierre Morice qui l'avait admonestée et préchée le 23 mai au cimetière de Saint-Ouen : « Ah I mat tre Pierre, s'écrla-t-elle I où serai-je aujourd'hui I » Et ledit matlre Pierre répliqua : « N'avez-vous pas bonne espérance au Seigneur I» Jeanne répondit que oui, et que. Dieu aidant, elle serait dans le eiel. La plupart de ceux qui étaient venus dans la prison se retirèrent; il était neuf heures du malin; le quadrige on char à quatre chevaux qui devait conduire Jeanne au lieu du supplice l'attendait dans la cour du château. Elle n'avait plus autour d'elle que ses gardes, qui redoublaient de surveillance , et trois personnes compatissantes qui l'avaient toujours soutenue dans ses tribulations. Le frère Martin l'Advenu et frère Isarobart La Pierre ne la quittèrent point à ses derniers moments. Le frère Martin l'Advenu , un des assesseurs du procès, était du nombre de ceux qui avaient averti la Pucelle de se soumettre au pape et au concile de Basle , et qui fut pour cela en danger de sa vie ; le frère Isambart avait siégé aussi parmi les assesseurs ; lorsqu'on interrogeait Jeanne, il se plaçait quelquefois auprès d'elle, et l'avertissait par des signes ou en lapoussant qu'elle prit garde à ses réponses, ce qui lui avait attiré la colère du comte de Varwick , et l'avait mis en grand péril d'être jeté dans la Seine : ces deux modèles de la charité chrétienne , ces deux anges consolateurs semblaient avoir remplacé auprès de la pauvre Glle l'archange Michel , sainte Catlieriue et sainte Marguerite qui ne lui ^apparai^ salent plus , et qui l'attendaient sans doute dans le ciel. Il* restait encore à la Pucelle dans ce monde un troisième ami, c'était l'appariteur Massieu ; nous avons vu dans le cours du procès que l'évêque de Beauvais l'avait menacé de lui faire boire de l'eau plus que de raison^ pour avoir témoigné quelque intérêt à l'accusée , et rendu en sa faveur un bon témoignage ; il nous dit luimême que les menaces des Anglais lui Grent tant de peur qu'il en fut malade. Pendant tout le temps que Jeanne fut interrogée, Jean Massieu était chargé de la conduire de la prison devant ses juges, et de la ramener ensuite dans la prison, n allait remplir la dernière des fonctions de son ministère ea. accompagnant Jeanne sur la place où elle devait mourir au milieu des flammes. Quand l'heure fut venue, Jeanne quitta sa prison , et prit place sur le quadrige , couverte sans doute de cette longue robe do deuil qu'elle avait demandée au procès , et portant sur sa tête la mitre de l'Inquisition, où étaient écrits ces mots, apostate, hérétique , sorcière , etc. Martin l'Advenu et l'appariteur Massieu se placèrent à ses côtés ; frère Isambart la suivait à pied ; le char funèbre était entouré de plus de huit cents hommes de guerre , armés de haches, de glaives

SL'BNOMME£ LA riiCELLK DORLEWS.

et cie lances. On remarqua que Jeanne avait le visage baigné de pleurs; quelques historiens ont va dans cette douleur une faiblesse qu'ils ont voulu jusIiOer. On peut s'étonner quelquefois de voir pleurer un héros, mais les larmes ne sauraient ternir l'héroïsme d'une femme. Tous ceux qui voyaient son abattement pleuraient. Danslamullitode des spectateurs , un homme fut remarqué qui paraissait plus aflligé, plus copsterné que tous les antres ; c*était ce même Nicolas Loiseleur, qu'on avait chargé d'épier et de tromper Jeanne, et qoi voyait enfin où la pauvre fille avait été eoodaite par ses perfides conseils; poussé tout à coup par la violence de ses remords, il fend la foule des gardes et se précipite vers le quadrige sur lequel Jeanne était placée ; il s'accuse tout haut de ses trahisons ; il en demande pardon à Diea et à Jeanne. Vaines expressions d'un repentir tardif! Loiseleur fut repoussé violemment par les hommes d'armes; et si le comte de Warvick n'était venu à son secours, il eût été (ué sor l'heure. Le quadrige funèbre poursuivit lentement sa route jusqu'à la place du vieux marché. On avait élevé trois échafauds : le premier destiné aux juges et assesseurs , le second à plusieurs évêques et prélats, le troisième pour l'exécution. Une grande multitude couvrait la place. Qqand Jeanne vit tous ces apprêts, elle parut asiez troublée , et s'écria d'une voix émue : Rouen! Bouen ! maurrai~je donc ici ? Arrivée devant Té* chafaud où étaient les juges , elle y monta avec frère Martin l'Advenu, qui ne la quittait point. Alors beaucoup de gens se retirèrent comme saisis d'effroi, et ne voulant pas, disaient-ils, assister à la dernière scène de cette tragédie.

Suppiice de Jeanne. — Nicolas Midi , un des assesseurs , adressa à Jeanne une admonition poor la préparer à entendre son jugement; ilavail pris pour texte de son discours ces paroles de saint Paul : Si l'un des membres souffre, les autres souffrent également. L'orateur, en terminant sa prédication , s'adressa a Jeanne et lui dit : Jeanne , allez en paix , l'église ne peut plus vous défendre et vous laisse en la main séculière.

On rapporte qu'à ces dernières paroles, Jeanne tomba à genoux , et se mit en prières^ invoquant la Trinité, la vierge Marie, Faint Michel, sainte Catherine, tous ]es«6aints et saintes du paradis. Dans ses piteuses kimenlalions , disent les historiens do temps , elle s'adressa à toutes manières de gène , de quelq ue condition ou estât qu'ils fussent, tant de son parti que d'autre^ les conjurant de prier pour elle , leur demandant merci pour le mal qu'elle avait pu leur faire, et pardonnant le mal qa*on lui avait fait : Jeanne resta ainsi à peu près ooe demi-heure ; les juges, prélats et tous les autres assistants furent provoqués à grands pleurs^ de lui voir faire ses pitoyables regrets et douloureuses complaintes. Tous ceux qui la regardaient, en grande multitude, plouroient à chaudes larmes; tellement que le cardinal d'Angleterre et plusieurs Anglais furent coutraintji de plourer aussi ^

et en avoient très -grande compassion. Jeanne supplia tous les prêtres qoi étaient présents de vouloir dire chacun une messe poor le salut de son âme ; dans ce moment terrible , elle n'oublia pas le roi de France , pour lequel elle mourait , et déclara que la responsabilité de ses faits et dits ne pouvait jamais retomber sur Charles VII , soit qu'elle eût bien ou mal fait. Alors l'évêque de Beauvais , s'adressant à Jeanne , lui lut la sentence fatale. Cette sentence commençait par ces mots : In nomine Domini , amen , nous Pierre, parla miséricorde divine, évêque de Beauvais, et nous, frère Jean Lemaitre, vicaire de Tinquisiteur de la foi , juges compétents en cette partie.... Les juges, dans cette condamnation , rappelaient d'abord à la Pucelle qu'elle était retombée dans les erreurs et crimes de schisme^ d*héré' sie, d*idolAtry€^ d'invocation de diable et plusieurs

autres méfaits qui lui avaient été pardonnes

« Tu es revenue, ajoutent-ils, malgré tes promesses , aux erreurs et méfaits qui t'avaient retranchée de la sainte église , semblable au chien qui a coutume de retourner à son vomir, ce que nous disons à grande douleur. Pour quelle cause, nous te déclarons avoir encouru derechef les sentences d'excommunication prononcées contre toi , et te déclarons hérétique; séants au siège et tribunal de justice, proférons que comme membre pourri^ nous t'avons déboutée et rejetée de l'unité de l'église , et t'avons livrée à la justice séculière , laquelle nous prions de te traiter doucement et humainement^ soit en perdition de vie ou d'aucuns membres .y»

Quand celte sentence eut été prononcée, la malheureuse Jeanne à grande dévotion voulut avoir une croix; un Anglais qui était près de là, coupa son bâton en deux et en fil une croix qu'il lui donna; très-dévotement elle la prit, elle la baisa , et après beauconp de prières , mit icelle croix en son sein , entre sa chair et ses vêtements: ce signe de la Rédemption était sa dernière consolation, et l'image des souffrances d'un Dieu l'aidait à supporter les injustices et grandes peines qu'elle souffrait ; elle demanda humblement à Jean Massieu , el à frère Isambart de la Pierre , qui estoient près d'elle en sa fin ^ qu'ils allassent en l'église prochaine, et lui apportassent la croix que les desservants montraient aux fidèles. Quand cette croix eut été apportée, elle l'embrassa motUt étroitement et longuement^ en se recommandant à Dieu et à lous les saints. Pendant qu'elle faisait lesdittes dévotions^ les Anglais et plusieurs capitaines qui avaient mission d'assister au supplice de Jeanne , se montraient trèsimpatients de la voir mourir; ils s'adressèrent à Jean Massieu qui la reconfortait : Comment , prêtre , nous feres-^vous diner ici ? Pois ils voulaient l'entraîner vers le bûcher et criaient au maître de l'œuvre : Fais ton office.

Tous les historiens s'accordent à dire qu'aucun jugement de la justice séculière ne fut prononcé ; après la lecture de la sentence ecclésiastique , révèquc de Beauvais , qui jouait dans cette

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